Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 19 parties.
Sévère montra constamment pour l’Afrique une grande prédilection. Il y fit exécuter des travaux considérables dont de nombreuses inscriptions ont conservé le souvenir. A Rome il s’entoura d’Africains et composa sa garde personnelle, en grande partie, de ses compatriotes. Les Africains, en Italie, se distinguèrent particulièrement dans le barreau et à l’armée. La langue punique, ou peut-être berbère, car les historiens de l’époque ne paraissent pas soupçonner qu’il en existât une, était parlée dans l’entourage de l’empereur. L’impératrice Julia Domna, syrienne d’origine, était très favorable aux orientaux. L’Afrique rendait à Sévère l’affection qu’il lui témoignait; l’on dit qu’après sa mort les Berbères le mirent au rang des dieux180; dans tous les cas, aucune révolte n’est signalée sous son règne, dans cette Afrique, depuis si longtemps en proie à l’insurrection.
[Note 179: Le Docteur Barth en a retrouvé les traces.]
[Note 180: Hérodien].
On est porté à supposer que ce prince sépara la Numidie de la proconsulaire, et envoya à celle-ci un légat impérial, tandis que l’ancienne Afrique restait sous l’autorité administrative du proconsul.
PROGRÈS DE LA RELIGION CHRÉTIENNE EN AFRIQUE; PREMIÈRES PERSÉCUTIONS.—La religion chrétienne s’était introduite dans les villes de l’Afrique à peu près en même temps qu’en Italie. La Cyrénaïque fut une des premières contrées où les apôtres allèrent prêcher la nouvelle doctrine. Dès l’an 40, saint Marc qui était juif cyrénéen, vint dans son pays faire des prosélytes, jusque vers 61, époque où il alla à Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette église, il n’oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on, les premiers évêques.
Dans le reste de l’Afrique, le christianisme pénétra avec moins d’éclat; néanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas à devenir considérable. On sait quel était l’esprit de ces premiers chrétiens: la vieille société devait disparaître pour faire place au règne du Christ. Ce n’était rien moins qu’une profonde révolution sociale qui se préparait et, si les Romains s’étaient montrés très tolérants pour les dieux des peuples qu’ils avaient conquis, ils ne pouvaient recevoir dans leur panthéon celui qui disait: «Mon royaume n’est pas de ce monde», et qui prêchait l’égalité absolue de tous les hommes. L’empereur, souverain pontife, divinisé après sa mort, était directement attaqué, de même que l’état social reposant sur l’esclavage. Enfin les chrétiens refusaient le service militaire. Il n’est donc pas surprenant que le pouvoir cherchât à s’opposer aux progrès de pareils adversaires. Les empereurs le firent d’abord avec la plus grande modération. Domitien, se servant de la loi qui avait été édictée au sujet des druides, prit les premières mesures contre ceux qui christianisaient ou judaïsaient, car, dans le principe, on confondit les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger d’une secte qui ne faisait de prosélytes que parmi les petites gens, ne furent pas plus sévères. Mais la population des villes, moins tolérante, commença à faire des exécutions sommaires sur lesquelles on ferma les yeux.
Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. «S’ils sont accusés et convaincus,—écrivit-il à ses gouverneurs,—punissez-les.» Les chrétiens furent rendus responsables des troubles qui se produisaient dans les cités. Quand un chrétien manifestait publiquement sa foi, on le conduisait au forum et s’il maintenait sa déclaration, on l’incarcérait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les chrétiens du haut de son tribunal, en présence du peuple, que les soldats avaient peine à contenir. S’ils persistaient, on les condamnait à mort181.
[Note 181: Duruy, Hist. des Romains.]
Sous les règnes d’Antonin et de Marc-Aurèle, la religion chrétienne fit de grands progrès. Les néophytes, loin d’être terrifiés par les mauvais traitements, recherchaient le martyre. La crédulité publique, les révélations arrachées aux esclaves par la torture, étaient cause qu’on les chargeait de tous les crimes et jusqu’alors c’était plutôt la vindicte publique que le représentant de la loi qui les châtiait.
Septime Sévère fit poursuivre avec rigueur les chrétiens d’Afrique. Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au génie de l’empereur, était puni de mort. En l’an 200, douze chrétiens, sept hommes et cinq femmes, ayant été amenés à Saturnin, proconsul de la province d’Afrique, subirent le martyre. On les considère comme les douze premiers confesseurs de l’église d’Afrique. Peu après avait lieu à Karthage le supplice de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Les chrétiens, dès lors, se mirent à chercher le martyre avec avidité et l’on vit des épouses résister aux larmes de leur famille, repousser leurs enfants, répondre aux exhortations, aux conseils du représentant de l’autorité par des provocations, et ne chercher qu’à apaiser leur soif de souffrance et de tourments.
Tertullien avait vu le jour à Karthage en 160. Il était, à l’époque de la mort de Sévère, dans toute la force de son talent. Comme tant d’autres, c’est la vue de la constance des martyrs au milieu des supplices qui l’avait attiré vers la religion chrétienne. Ainsi les persécutions allaient directement contre leur but.
CARACALLA. SON ÉDIT D’ÉMANCIPATION.—Caracalla continua les travaux commencés en Afrique par son père; aussi ce prince fut-il cher aux Africains, qui ont inscrit sur la pierre le témoignage de leur reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d’une tranquillité dont il avait si grand besoin.
Par son édit de 216, l’empereur accorda le titre de citoyen à tous les habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en principe que deux catégories, le citoyen et l’esclave. Mais, dans la pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un réel changement, «Si cet édit182 proclamait une émancipation générale, pourquoi les désignations de villes libres, ou municipales, ou coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continué à subsister? A-t-il empêché les nouveaux citoyens d’être décapités par le bourreau ou cloués au gibet?»
En réalité cette mesure n’avait de libéral que l’apparence: son but était de se procurer de l’argent et des hommes, en étendant l’impôt à tous et en supprimant les exemptions.
[Note 182: Poulle, loc. cit., p. 115.]
MACRIN ET ELAGABAL.—Macrin, le troisième empereur africain, était né à Yol-Césarée. C’était un avocat que son audace et son succès portèrent au poste de préfet du prétoire. Le meurtrier de Caracalla fut d’abord bien accueilli par le sénat (217), mais bientôt on apprit qu’Elagabal, grand-prêtre du soleil à Edesse, âgé seulement de 17 ans, avait été proclamé par les soldats à l’instigation de Julia Moesa, soeur de l’impératrice Julia Domna. Ayant essayé de lutter contre son compétiteur, Macrin périt avec son fils Diadumène à Chalcédoine (avril 218). Dans son règne aussi court qu’agité, il avait trouvé le temps de réduire sensiblement les impôts.
Bassien-Elagabal était fils de Socuzis, ancien légat de la IIIe légion, et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans en Afrique [183]. Dans le cours de son règne, ce prince, qui avait importé à Rome les rites et coutumes de l’Orient, procéda en grande pompe à une ridicule cérémonie par laquelle il maria la déesse Tanit de Karthage, représentée par une pierre triangulaire, avec le Dieu Gabal (Alah-Gabal), un aérolithe rapporté de Syrie184.
En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s’était attribué les noms de Marc-Aurèle Antonin. Après un court règne de cinq ans, il fut à son tour mis à mort par les soldats. Une révolte avait eu lieu dans la Césarienne peu de temps auparavant (222).
[Note 183: Voir l’intéressante communication de M. L. Rénier à l’Académie des Inscr. et Belles-Lettres, séance du 21 juin 1878.]
[Note 184: Voir les Comptes-rendus de cette Académie.]
ALEXANDRE SÉVÈRE.—L’arrivée au pouvoir d’Alexandre Sévère mit fin à l’anarchie que venait de traverser l’empire et qui n’était que le prélude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce prince les affaires reprirent leur marche régulière et chacun dut revenir à l’obéissance. L’Afrique eut beaucoup à se louer de son administration. Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta très loin au sud les frontières de l’occupation185. La Tingitane aurait, paraît-il, été alors le théâtre d’une révolte, mais Lampride, qui cite ce fait, ne fournit aucun détail.
[Note 185: Ragot, p. 200.]
En 229, Marcus Antonius Gordianus avait été nommé par le sénat proconsul d’Afrique, avec son fils comme légat. Pendant sept années, ses pouvoirs lui furent prorogés, et l’Afrique vécut tranquille sous son autorité.
LES GORDIENS. RÉVOLTE DE CAPELLIEN ET DE SABINIANUS.—Mais en 235, Sévère tomba sous le poignard du Goth Maximin, et aussitôt l’anarchie reparut dans le monde romain. L’Afrique saisit cette occasion de produire un empereur. Des citoyens de Karthage, irrités par la dureté et les violences d’un intendant du fisc, le mirent à mort et, pour s’assurer l’impunité, soulevèrent la province et proclamèrent empereur le vieux Gordien, leur gouverneur, alors âgé de quatre vingts ans.
Les soldats de la IIIe légion ratifièrent ce choix et, malgré la résistance du proconsul, lui conférèrent le pouvoir, à Thysdrus, en lui laissant son fils comme lieutenant. Des députés furent alors envoyés au Sénat qui approuva l’élection et déclara Maximin ennemi public (237). A cette nouvelle, le sénateur Capellien qui gouvernait la Maurétanie et, disposant de forces importantes, était chargé de garder les limites, se déclara pour Maximin. En même temps Gordien, avec lequel il avait eu des démêlés, prononçait sa destitution.
Bientôt Capellien envahit la Numidie à la tête de troupes aguerries depuis longtemps par les luttes incessantes qu’elles soutenaient contre les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens réunissaient et armaient à la hâte des adhérents nombreux, mais indisciplinés, et se portaient bravement à la rencontre de l’ennemi. La bataille eut lieu en avant de Karthage, elle se termina bientôt par le triomphe de Capellien et la mort du jeune Gordien. Pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi, le vieil empereur se donna la mort en s’étranglant avec sa ceinture, six semaines après son élévation.
Capellien s’empara de Karthage, mit cette ville au pillage et commit en Afrique les plus grandes cruautés186. Il suivait en cela les ordres de son maître qui, furieux contre l’Afrique, avait promis à ses soldats les biens des habitants de cette province, de même qu’il leur avait octroyé les propriétés des sénateurs. Il voulait ainsi assouvir sa vengeance contre ceux qui s’étaient prononcés contre lui. Il est probable que, pour punir la IIIe légion, il la licencia187.
[Note 186: Hérodien, Hist., 1. VIII.]
[Note 187: Ragot, p. 205. Cela est constaté par une inscription trouvée à Gemellæ, et d’où il résulte que cette légion fut rétablie en 253.—Voir l’article de M. Pallu de Lessert dans le Bulletin des Antiquités africaines, fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 26 mars 1886.]
Sur ces entrefaites, Maximin fut assassiné par les soldats lassés de ses cruautés (238). Le sénat, malgré la mort des Gordiens, avait persisté dans son refus de reconnaître Maximin: deux sénateurs avaient été élus empereurs et on leur avait adjoint comme césar, un petit-fils de Gordien Ier, âgé de 13 ans. Après s’être défaits de Maximin, les prétoriens mirent à mort les deux fantômes d’empereurs et proclamèrent à leur place le jeune Gordien, sous le nom de Gordien III.
Que devint l’Afrique pendant ces guerres civiles? L’histoire ne nous le dit pas, et nous en sommes réduits aux conjectures. Il est probable que la restauration de la famille de Gordien fut bien accueillie dans la Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, mais il n’est pas téméraire de conjecturer qu’il fut mis à mort. En 240 un certain Sabinianus, proconsul d’Afrique, suivant son exemple, se proclama empereur et voulut soulever sa province. Le præses de la Maurétanie restait fidèle à Gordien. L’usurpateur marcha contre lui et obtint d’abord quelques succès; mais, l’empereur ayant envoyé du renfort en Maurétanie, le præses reprit l’offensive, chassa devant lui les envahisseurs, et vint, à son tour, mettre le siège devant Karthage. Les habitants de cette ville, pour obtenir leur pardon, livrèrent Sabinianus aux troupes fidèles.
PÉRIODE D’ANARCHIE. RÉVOLTES EN AFRIQUE.—A l’époque que nous avons atteinte, les empereurs se succèdent au pouvoir avec une rapidité qui démontre à quel état d’anarchie l’empire est tombé.
L’arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu à l’emploi de préfet du prétoire, tue Gordien III et se fait proclamer à sa place (244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), passent successivement au pouvoir et périssent tous sous les coups des soldats. En 253, Valérien ancien chef de la IIIe légion, s’empare de l’autorité et la conserve pendant quelques années, mais en 260, il est fait prisonnier par Sapor, roi des Perses.
Que pouvait faire l’Afrique pendant cette anarchie? Le silence de l’histoire est suppléé ici par les inscriptions relevées en Algérie. Les tribus indigènes, particulièrement celles qui occupaient la région montagneuse comprise entre Cirta, Sétif, Rusucurru (Dellis) et la mer en profitèrent pour attaquer les colonisations latines. Les maures du sud-ouest paraissent les avoir soutenues. En 260 un officier du nom de Q. Gargilius, chef de la cohorte des cavaliers auxiliaires maures cantonnés à Auzia (Aumale), prend et met à mort un rebelle du nom de Faraxen, chef des Fraxiniens. Après ce succès, Gargilius se met en marche vers l’est pour rejoindre le légat de la Numidie qui accourt avec les troupes disponibles, niais il tombe dans une embuscade dressée par les Babares et périt en combattant.
Vers le même temps, ou peu après, les Babares habitant le massif du Babor, soutenus par quatre chefs berbères, envahirent les environs de Mileu (Mila) et de là, portèrent le ravage jusque sur la limite de la Numidie. Le légat C. M. Decianus propréteur de Numidie et de Norique, les mit en pièces; puis il dut réduire les Quinquegentiens, réunion de cinq peuplades, établies dans le territoire de la grande et de la petite Kabilie [188]. Ces succès partiels ne furent pas suivis de pacifications bien solides.
[Note 188: Poulle, Maurétanie, p. 119-120. Berbrugger, Époques militaires de la grande Kabylie, p. 212.]
PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.—Malgré les persécutions, la religion chrétienne faisait de rapides progrès en Afrique. Dans la Cyrénaïque surtout, un clergé organisé relevait directement du pape. L’édit de Decius, rendu en 250, organisa d’une manière régulière la persécution contre ceux qui refusaient de sacrifier aux Dieux. C’est à la suite de cette mesure que saint Denis d’Alexandrie fut exilé dans une petite bourgade de la Cyrénaïque. Valérien prescrivit de nouvelles rigueurs contre les chrétiens et, comme un certain nombre de tribus de la Proconsulaire avait embrassé le nouveau culte, ce fut une cause de plus de troubles en Afrique et de résistance au pouvoir central. Les pasteurs, décorés du nom d’évêques, se réunirent plus d’une fois en conciles pour traiter des points de doctrine, car déjà des hérésies se produisaient et souvent le clergé africain était en lutte avec ses chefs spirituels. Saint Cyprien qui, à Karthage, avait recueilli l’héritage de Tertullien, était en butte aux haines de la populace.
En 254 à Lambèse, et en 255 à Karthage, se réunirent deux conciles d’évêques de la Numidie et de la Maurétanie, auxquels assistèrent, pour le premier, soixante et onze, et, pour le second, quatre-vingt-cinq membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait failli être jeté aux bêtes; sous Valérien il trouva le martyre ainsi qu’un certain nombre d’évêques.
Période des trente tyrans.—Après la chute de Valérien, avait commencé le règne de Gallien et la période dite des trente tyrans. L’Afrique ne pouvait se dispenser d’avoir le sien. En 265 le proconsul Vibius Passienus et F. Pomponianus «duc de la frontière libyque,» allèrent chercher dans ses terres un ancien tribun, nommé Celsus, et l’ayant revêtu du manteau de pourpre de la déesse Tanit à Karthage, le proclamèrent Auguste. Quelques jours après, le tyran était mis à mort par la populace, qui l’avait élevé, et son cadavre livré en pâture aux chiens.
Vers la même époque, un parti de Franks, après avoir ravagé la Gaule et l’Espagne, fit une descente en Maurétanie: c’était un prélude à l’invasion Vandale.
En 268, Claude II succède à Gallien, et est à son tour remplacé par Aurélien (270). On devine ce que pouvaient faire les indigènes de l’Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir tête à la puissance romaine sous Hadrien et sous Sévère: la révolte fut l’état permanent. «Le débordement général des barbares fut comme une tempête qui brise tout189». L’évêque de Karthage sollicitait la charité des fidèles pour racheter les captifs faits par les «barbares» qui avaient envahi la Numidie. C’est du massif de la Grande-Kabilie (Mons-ferratus) habité par les cinq nations (quinquegentiens), que l’étincelle était partie. De là, la révolte s’était répandue, pendant le règne de Gallien (265), sur la Maurétanie orientale et la Numidie occidentale.
Le général Probus, après avoir rétabli la paix dans la Marmarique insurgée, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le titre de chef des troupes. Un Berbère, du nom d’Aradion, avait soulevé les populations de la Numidie. Tout était en révolte jusqu’aux portes de Karthage. Probus attaqua vigoureusement les rebelles, les mit en déroute et tua Aradion en combat singulier. Pour honorer le courage de ce chef, il lui fit élever par ses troupes un tombeau de deux cents pieds de largeur190. Il est assez difficile de se rendre compte du théâtre de cette campagne; mais les probabilités semblent indiquer que c’est vers Sicca Veneria (le Kef) que le chef berbère trouva la mort191.
[Note 189: Aurélius Victor.]
[Note 190: Vopiscus, Hist. de Probus, cap. IX.]
[Note 191: V. Recueil de la Soc. arch. de Constantine, 1854-1855.]
Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transportés par lui en Asie-Mineure, parvinrent à s’échapper sur quelques navires. En passant devant les côtes de la Maurétanie césarienne, ils y firent une descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi de troupes de Karthage pour les forcer à reprendre la mer. Ils traversèrent le détroit et rentrèrent chez eux par l’embouchure du Rhin.
Lorsque Probus eut été proclamé empereur, l’Afrique, au lieu de se souvenir de ses services, soutint son compétiteur Florien. Sous le règne de son successeur Carus (282), eut lieu le premier partage du monde romain. L’Afrique, avec le reste de l’occident, fut donnée à Carus.
DIOCLÉTIEN. RÉVOLTE DES QUINQUEGENTIENS.—Dioclétien parvenu au trône en 284, essaya en vain de gouverner seul: deux années plus tard, il s’associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage l’Italie, l’Afrique et l’Hispanie. Mais ce n’était pas encore assez de deux maîtres pour gouverner le monde romain dans l’état de désagrégation où il se trouvait, et sous la pression générale des barbares qui l’entouraient. Afin d’arrêter le débordement, les deux augustes s’adjoignirent deux césars, Galere et Constance Chlore. Il fallut partager l’empire en quatre parties. Maximien conserva l’Afrique, moins peut-être la Tingitane. La Cyrénaïque et la Libye échurent à Dioclétien qui avait l’Orient pour lot.
Le moment était trop opportun pour que l’Afrique le laissât échapper, et du reste la révolte était pour ainsi dire à l’état permanent dans la Maurétanie. Dès 288, la grande confédération des Quinquégentiens était en pleine insurrection. Le præses de la Césarienne, Aurélius Litua, obtint contre eux quelques avantages et les contraignit à une soumission éphémère.
Mais bientôt les Quinquégentiens reprennent les armes et portent le ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage à l’est. Un certain Julien, sur lequel on n’a que des renseignements vagues, est proclamé à Karthage. La situation devient si grave que Maximien passe lui-même en Afrique pour prendre la direction des opérations. Il combat les farouches Quinquégentiens, les repousse chez eux et les poursuit jusque sur les sommets de leurs montagnes inaccessibles. Cette fois la répression est sérieuse et la soumission réelle. Pour en assurer les effets, Maximien juge nécessaire de transporter une partie de ces tribus indomptées192 (297).
Vers le même temps, l’usurpateur Julien cessait de vivre; cependant la révolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en vain que l’empereur essaya de la réduire.
[Note 192: Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1. IX, 14. Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l’endroit où ces tribus ont été transportées, M. Fournel penche pour le désert, mais cette conjecture nous semble peu justifiée.]
NOUVELLES DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L’AFRIQUE.—Sous le règne de Dioclétien, les divisions administratives de l’empire furent modifiées et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose que ces remaniements ont été effectués par Maximien, après sa victoire sur les Quinquégentiens (297). Morcelli les place en 297, à la même date que la reconstitution générale de l’empire. Il est probable que la confédération des cinq républiques cirtéennes, (Cuicul (Djemila) avait été ajoutée aux quatre précédentes), fut dissoute un peu auparavant, car il n’en est plus fait mention depuis l’époque d’Alexandre Sévère. La séparation de la Numidie en territoire militaire et territoire civil, fournit naturellement l’occasion de faire cesser une anomalie qui ne pouvait être que préjudiciable au bon ordre, dans une époque aussi troublée.
La Maurétanie orientale fut divisée en deux parties: celle de l’est avec Sitifis pour chef-lieu, reçut le nom de Sitifienne; celle de l’ouest conservant Césarée, comme siège du gouverneur, continua à être appelée Césarienne.
Dès lors, l’Afrique fut divisée de la manière suivante:
1° Cyrénaïque, ayant un gouverneur particulier, rattachée au diocèse d’Orient.
2° Diocèse d’Afrique comprenant:
La Tripolitaine depuis la Cyrénaïque jusqu’au Triton.
La Bysacène ou Valérie, du Triton jusqu’à Horréa.
L’Afrique propre, d’Horréa à Tabarka.
La Numidie divisée elle-même en Numidie cirtéenne (avec Cirta), et Numidie militaire avec Lambèse, comme chef-lieu, de Tabarka à l’Amsaga.
La Maurétanie sétifienne, de l’Amsaga à Saldæ.
Et la Maurétanie césarienne de Saldæ à la Malua (Moulouïa).
Ces provinces étaient administrées civilement par des præses relevant du vicaire d’Afrique. Le commandement militaire était confié au comte d’Afrique, ayant sous ses ordres des præpositi limitum [193].
[Note 193: Pallu de Lessert, loc. cit., p. 81.]
3° Et la Maurétanie Tingitane, rattachée au diocèse d’Espagne, et commandée par un comes Tingitanæ, relevant directement du magister peditum (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son administration civile était confiée à un præses obéissant au vicaire d’Espagne. Le manque de communication terrestre entre la Tingitane et la Césarienne, ses relations constantes avec l’Hispanie, si proches, expliquent ce rattachement à l’Europe.
CHAPITRE IX
L’AFRIQUE SOUS L’AUTORITÉ ROMAINE (Suite).
297-415.
État de l’Afrique à la fin du IIIe siècle.—Grandes persécutions contre les chrétiens.—Tyrannie de Galère en Afrique.—Constantin et Maxence, usurpation d’Alexandre.—Triomphe de Maxence en Afrique; ses dévastations.—Triomphe de Constantin.—Cessation des persécutions contre les chrétiens; les Donatistes; schisme d’Arius.—Organisation administrative et militaire de l’Afrique par Constantin.—Puissance des Dunatistes. Les Circoncellions.—Les fils de Constantin; persécution des Donatistes par Constant.—Constance et Julien; excès des Donatistes.—Exactions du comte Romanus.—Révolte de Firmus.—Pacification générale.—L’Afrique sous Gratien, Valentinien II et Théodose.—Révolte de Gildon.—Chute de Gildon.—L’Afrique sous Honorius.
ÉTAT DE L’AFRIQUE À LA FIN DU IIIe SIÈCLE.—Nous avons vu dans le chapitre qui précède, combien les révoltes des indigènes rendaient précaire la situation de la colonisation africaine. Quatre siècles et demi s’étaient écoulés depuis la chute de Karthage, et les Romains avaient effectué leur conquête avec la plus grande prudence, ménageant les transitions et n’avançant que méthodiquement. Ils avaient fait des efforts considérables pour coloniser l’Afrique et avaient pu croire un instant au succès; mais sous les règnes les plus brillants, les révoltes des Berbères avaient démontré la précarité de celle occupation et, malgré le déploiement d’un appareil militaire formidable pour l’époque, la puissance de l’empereur avait été insultée par les sauvages africains.
Cette situation, dont le danger déjà pressenti allait se démontrer par des faits, était la conséquence d’une erreur ou d’un oubli des maîtres du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n’avaient pas assez tenu compte de la race indigène et, se contentant de la refouler dans les plaines livrées aux colons, ils l’avaient laissée se concentrer, se renforcer au milieu d’eux, dans de vastes contrées comme le pays des Quinquégentiens et le massif de l’Aourès. Ils voyaient bien aussi les tribus nomades du sud se masser sur la ligne du désert, mais ils se contentaient de renforcer leurs postes ou de les reporter plus au sud.
Certes, dans les plaines et le Tel de l’Afrique propre et de l’ancienne Numidie, la vieille race indigène avait disparu ou s’était assimilée. La langue, la littérature et les institutions de Rome avaient été adoptées par ces Berbères. Ceux-là n’étaient pas à craindre; mais, tout autour d’eux, la race africaine se reconstituait et était prête à entrer en lutte. L’anarchie, prélude du démembrement de l’empire, les luttes religieuses, dont l’Afrique était sur le point de devenir le théâtre, allaient servir merveilleusement la reconstitution de la nationalité africaine et permettre aux nouvelles tribus berbères de s’étendre en couche épaisse sur les restes des anciennes. Il y a là un enseignement que les colonisateurs actuels de l’Afrique feront bien de ne pas perdre de vue, car ce fait prouve une fois de plus que, si la conquête est facile, il n’en est pas de même de la colonisation et que, tant que la race autochthone reste à peu près intacte, l’établissement des étrangers au milieu d’elle est précaire.
GRANDES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.—Les persécutions exercées contre les chrétiens semblaient n’avoir d’autre résultat que de fortifier la religion nouvelle. Les prosélytes étaient très nombreux en Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indigènes romanisés et même dans les tribus berbères. «Il est impossible de ne pas être frappé de ce fait concluant que ce fut le sang indigène qui coula ici le premier pour la foi chrétienne, car les victimes inscrites en tête du martyrologe africain sont bien des berbères: Namphanio, Miggis, Lucitti, Sanaes et d’autres encore dont le nom seul révélerait la nationalité, si l’histoire n’avait eu soin de la constater expressément194.»
Des bas-fonds populaires où le christianisme avait d’abord pris racine, il s’élevait et pénétrait l’administration et l’armée. Un jour c’était un gardien de prison qui demandait à partager le sort des condamnés; une autre fois c’était un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne de commandement, se dépouillant de sa cuirasse et de ses insignes, refusait de continuer à servir César pour entrer dans la milice du Christ195; ailleurs des hommes enrôlés n’acceptaient pas leur incorporation196. Pour tous c’était la mort, mais ils supportaient avec joie les affres du supplice.
[Note 194: Berbrugger, Revue africaine, N° 51, p. 193.]
[Note 195: Voir les Actes du centurion saint Marcellus, martyr à Tanger, 30 Oct. 298. Acta prim. martyr, p. 311.]
[Note 196: V. Actes de saint Maximilien de Théveste (12 mars 295).]
Le triomphe de la nouvelle religion était proche. Le trône des empereurs en était ébranlé sur sa base, car le christianisme, à son début, était la négation de tout pouvoir temporel. Depuis l’exécution des édits de Décius et de Valérien, la persécution, tout en continuant, avait subi une certaine modération. Dioclétien n’était pas porté aux mesures extrêmes contre les chrétiens; mais Galère ne voyait le salut de l’empire que dans l’extinction de la religion nouvelle et il suppliait l’empereur de prendre les mesures les plus énergiques. Enfin, en 303, Dioclétien, cédant aux instances de son césar, promulgua l’édit de persécution connu sous le nom d’édit de Nicomédie. Les mesures prescrites étaient terribles: destruction des églises et des livres et ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrétiens dont les biens devaient être saisis et qui devaient, eux-mêmes, être jetés en prison ou livrés au bourreau.
Cet édit fut immédiatement exécuté, sauf dans la partie du diocèse d’Occident qui était soumise au césar Constance Chlore, c’est-à-dire la Gaule, la Bretagne, l’Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de l’empire, les persécuteurs se mirent à l’oeuvre. En Afrique, ils déployèrent un grand zèle. A Cirta, un certain Munatius Félix, flamine perpétuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Généralement les chrétiens restèrent fermes dans leur foi et des prêtres subirent le martyre plutôt que de remettre aux persécuteurs leurs vases et leurs livres qu’ils avaient cachés; mais un grand nombre faiblirent, renièrent leur foi et livrèrent leur dépôt sacré. L’église de Cirta se signala par sa faiblesse: son évêque Paulus se soumit à tout ce qu’on exigea de lui.
Cette persécution n’était que le prélude de violences plus grandes encore. Il ne suffisait pas d’avoir détruit les églises et les objets extérieurs du culte; on allait s’en prendre aux consciences. A la fin de l’année 303, un édit adressé au gouverneur de la Palestine fixait certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux. Ces jours déterminés furent appelés dies thurificationis et l’on avouera que c’était un excellent moyen de reconnaître les chrétiens. Valérius Florus, præses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul de la Proconsulaire, se firent les exécuteurs de ces mesures. Le sang des chrétiens coula à flots en Afrique pendant cette période qui fut appelée l’ère des martyrs197.
[Note 197: Voir l’intéressante dissertation de M. Poulie à ce sujet dans l’Annuaire de la Société arch. de Constantine, 1876-77, pp. 484 et suiv.]
TYRANNIE DE GALÈRE EN AFRIQUE.—En 305, Dioclétien et Maximien Hercule abdiquèrent au profit des deux césars Constance Chlore et Galère, lesquels s’adjoignirent comme césars Sévère et Maximin. Bien que Constance Chlore eût l’Afrique dans son lot, il en abandonna l’administration à Galère qui en confia le commandement au césar Sévère. On sait qu’un des premiers actes de Galère, en prenant le pouvoir, fut de prescrire un recensement général des personnes et des biens de l’empire afin d’augmenter les revenus du fisc. «On procéda à l’exécution de cette mesure avec une rigueur qui répandit partout la terreur et la désolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs étaient réunis et comptés sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait à la délation le fils contre le père, l’esclave contre le maître, l’épouse contre le mari. On obtenait par les tourments des déclarations de biens que l’on ne possédait pas198.» Il est probable que l’Afrique, qui avait déjà tant à se plaindre de Galère, souffrit beaucoup de ces mesures et de la façon cruelle dont elles furent appliquées. Les troupes seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui quelque fidélité.
[Note 198: Poulle, loc, cit., p. 481.]
CONSTANTIN ET MAXENCE. USURPATION D’ALEXANDRE.—A la mort de Constance Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamèrent auguste son fils Constantin. De son côté, Galère donna le titre d’auguste à Sévère.
Peu de temps après, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de Galère, ayant gagné l’appui du préfet du prétoire Anulinus, prit aussi la pourpre et fut acclamé par les soldats (28 octobre 306).
En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain Alexandre, qui avait d’abord reçu le titre de comte et, après le départ du proconsul, avait été élevé aux fonctions de vicaire d’Afrique (mars 306). Il reçut probablement la mission de proclamer l’autorité de Maxence, dans les provinces africaines; mais, nous l’avons dit, les troupes tenaient pour Galère. Elle refusèrent de reconnaître l’usurpateur et prirent le chemin de l’Orient, afin de rejoindre, à Alexandrie, le lieutenant de leur maître. On ne sait au juste quel obstacle elles rencontrèrent sur leur route, toujours est-il qu’elles furent forcées de rentrer à Karthage, où elle retrouvèrent leur chef Alexandre. A quel prince obéissait alors l’Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu’elle était dans un état voisin de l’anarchie. Cependant Maxence devait y avoir des partisans.
Sur ces entrefaites, Galère étant mort, les troupes exploitèrent habilement un bruit, vrai ou faux, d’après lequel Maxence, doutant de la fidélité d’Alexandre, aurait envoyé des émissaires pour le tuer. Bon gré mal gré, elles le proclamèrent empereur. Alexandre dont l’origine est incertaine, mais qu’on désigne généralement comme un paysan pannonien, était alors un vieillard affaibli par l’âge au moral et au physique, incapable de résistance autant que d’initiative. Il se laissa ainsi porter au pouvoir, mais il ne sut rien faire pour l’affermir et le conserver (308).
TRIOMPHE DE MAXENCE EN AFRIQUE. SES DÉVASTATIONS.—Cependant Maxence, après avoir défait et mis à mort Sévère, s’était emparé de Rome et de toute d’Italie. Absorbé par le soin d’asseoir sa puissance, il ne pouvait, s’occuper de l’Afrique. Alexandre régnait tranquillement à Karthage; toutes les provinces avaient fini par reconnaître son autorité, mais il ne paraît pas qu’il ait su gagner l’affection des populations.
En 311, Maxence pouvant détacher quelques troupes, les plaça sous le commandement du préfet du prétoire, Rufus Volusianus, et du général Zénas, et les envoya en Afrique. Karthage emportée d’assaut fut mise à feu et à sang. Quant à Alexandre, il avait pu se réfugier derrière les remparts de Cirta. Les généraux de Maxence l’y poursuivirent et s’étant rendus maîtres de cette ville, s’emparèrent de l’usurpateur qui fut étranglé199.
[Note 199: Voir, pour la révolte d’Alexandre: Aur. Victor, Épitome, Eutrope, Épit.; Zosime. Tillemont, Hist. des empereurs, etc. Nous avons adopté en grande partie les opinions de M. Poulle (Soc. arch. de Constantine), 1876-77.]
Cirta, comme Karthage, fut entièrement saccagée, puis brûlée par les vainqueurs. Maxence fit cruellement expier à l’Afrique ce qu’il appelait son manque de fidélité: un grand nombre de cités furent livrées aux flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, dépouillés de leurs biens; beaucoup d’entre eux périrent dans les tortures, car toutes les haines, toutes les rivalités purent exercer librement leurs vengeances, et le pays gémit sous la plus épouvantable terreur. Les campagnes, même, n’échappèrent pas à la fureur du vainqueur qui se fit livrer les réserves de grain et porta la dévastation partout.
TRIOMPHE DE CONSTANTIN.—Après avoir ainsi assouvi sa vengeance, Maxence s’appliqua à retirer de l’Afrique tout ce que la contrée pouvait lui fournir en hommes et en argent, afin d’être en mesure de résister à son compétiteur Constantin. En 312, la lutte commença entre les deux empereurs et se termina bientôt par la défaite de Maxence devant Rome. Malgré la supériorité de son armée, où les Berbères étaient en grand nombre, il fut entièrement vaincu par son compétiteur et se noya dans le Tibre (28 octobre).
La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus grande joie; on dit que Constantin envoya la tête du tyran à Karthage qui avait tant eu à se plaindre de lui. Le vainqueur s’appliqua de toutes ses forces à panser les plaies de la Berbérie: il envoya des secours en argent, diminua les impôts, rendit les biens confisqués à leurs propriétaires, et fit relever les cités détruites.
Cirta, reconstruite pas ses ordres, reçut son nom et nous l’ap-pellerons à l’avenir Constantine. Par ces mesures il mérita la reconnaissance de ce pays si maltraité par ses prédécesseurs.
CESSATION DES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS. LES DONATISTES. SCHISME D’ARIUS.—A partir de l’année 305, les persécutions s’étaient ralenties; selon le témoignage d’Eusèbe et de saint Optat, Maxence les fit immédiatement cesser, dès son avènement. Le triomphe de la religion nouvelle était proche, mais, avant même qu’il fût assuré, des divisions se produisaient dans son sein et il allait en résulter de bien graves événements.
Au mois de mars 305, l’évêque de Cirta, Paulus, étant mort, un concile se réunit dans cette ville, chez un particulier, car les églises étaient détruites, pour lui donner un successeur. Dix évêques de Numidie y prirent part. A peine la séance était-elle ouverte, que des discussions s’élevèrent entre les membres: on reprocha à un certain nombre d’entre eux d’avoir faibli pendant les persécutions et d’avoir remis les livres et vases sacrés. Pour la première fois l’épithète de «_traditeurs_» fut lancée. Un certain Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra dans l’assemblée une grande violence. Sylvain avait été proposé pour le siège épiscopal, mais il était traditeur; grâce à l’appui de la populace il fut élu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus éminents étaient enfermés dans le «cimetière des martyrs.» Ce fait qui semblerait de peu d’importance, fut le point de départ de la déplorable scission qui se produisit dans l’église d’Afrique.
Quelque temps après, en 311 mourait l’évêque de Karthage Mensurius, qui avait su résister avec autant de fermeté que de prudence aux violences des persécuteurs et conserver les vases de son église. Les fidèles s’assemblèrent pour procéder à son remplacement et élurent le diacre Cécilien. Il avait de nombreux adversaires, et bientôt l’opposition contre lui se manifesta par le refus de lui remettre les vases sacrés que son prédécesseur avait cachés chez les fidèles. Une véritable conspiration ayant à sa tête Donat, évêque des Cases-Noires200 en Numidie, s’ourdit contre lui; les prêtres de l’intérieur ne lui pardonnaient pas de s’être fait élire sans leur participation. Ils formèrent un groupe de soixante-dix prélats à la tête desquels était Secundus, évêque de Ticisi201. Réunis en concile, ils citèrent Cécilien à comparaître devant eux; mais, comme il s’y refusait, disant qu’il avait été régulièrement sacré et ajoutant qu’il était prêt à recevoir de nouveau l’imposition des mains, Purpurius, dont la violence s’était fait remarquer à Cirta, s’écria: «Qu’il vienne la recevoir et on lui cassera la tête pour pénitence.»
[Note 200: Emplacement inconnu au nord de l’Aourès.]
[Note 201: Actuellement Tidjist (Aïn-el-Bordj), près de Sigus, au sud de Constantine.]
Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre Cécilien, fondée sur les trois points suivants: 1° il avait refusé de se rendre à leur réunion; 2° il avait été sacré par des traditeurs; 3° il aurait, lors des persécutions, empêché des fidèles de secourir les martyrs. Or ces deux derniers chefs n’étaient rien moins que prouvés et, dans le groupe des évêques qui s’érigeaient ainsi en juges, plusieurs s’étaient reconnus eux-mêmes traditeurs. Pour compléter leur oeuvre, ils déclarèrent le siège de Karthage vacant et y élevèrent un certain Majorin, simple lecteur. Une intrigante, du nom de Lucilla, ennemie personnelle de Cécilien, avait, par ses instances et son argent, contribué à ce résultat.
Ainsi fut consommée la scission de l’église d’Afrique, au moment même où sa cause triomphait. L’irritation réciproque des deux partis devint extrême et amena des conflits journaliers.
Constantin tenait essentiellement à la pacification de l’Afrique; bien qu’inclinant vers le christianisme, il ménagea les adhérents de l’ancien culte et fit même ériger un temple en l’honneur de la famille flavienne. Il apprit donc avec peine les divisions de l’église d’Afrique et écrivit au proconsul Anulinus, pour qu’il tâchât de les faire cesser. Dans ces instructions il semble pencher pour le parti de Cécilien. Mais les Donatistes, ainsi les appelait-on déjà, n’étaient pas gens à s’incliner devant des conseils ou même des menaces; ils adressèrent à l’empereur une supplique dans laquelle ils entassèrent toutes les accusations contre leur ennemi.
En présence de cette réclamation, Constantin ordonna la comparution des deux parties devant un conseil d’évêques, et convoqua à ce concile un grand nombre de prélats de la Gaule et de l’Italie. Tous se réunirent à Rome, en octobre 313, sous la présidence du pape Miltiade. Cécilien et Majorin accompagnés de clercs et de témoins, se présentèrent à ce concile qui est dit de Latran, et fournirent leurs explications tant sur les griefs reprochés par eux à leur adversaire, que sur ce qui leur était imputé. On devine ce que purent être de tels débats. Après bien des jours d’audience, le concile rendit une sentence par laquelle il reconnaissait Cécilien innocent et validait son ordination. Il disposait en outre que les prêtres ordonnés par Majorin continueraient à exercer leur ministère et que si, dans une localité, il se trouvait deux prêtres ordonnés l’un par Cécilien, l’autre par Majorin, le plus ancien serait conservé et l’autre placé ailleurs. Quant à Donat, on le condamnait comme «auteur de tout le mal et coupable de grands crimes».
A la suite de cette décision, Cécilien fut retenu provisoirement en Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, sous la promesse qu’il ne reparaîtrait plus à Karthage. Des commissaires ecclésiastiques furent envoyés en Afrique pour notifier cette décision au clergé et faire une enquête qui confirma l’innocence de Cécilien. Celui-ci rentra peu après à Karthage. Donat, de son côté, ne tarda pas à y paraître, au mépris de son serment. Les luttes recommencèrent alors avec une nouvelle violence. Elien, proconsul, chargé d’informer par l’empereur, conclut encore contre les Donatistes.
Mais ceux-ci ayant réclamé le jugement d’un nouveau concile, l’empereur voulut bien faire convoquer les évêques à Arles, pour le mois d’août 314. Ce fut encore un triomphe pour Cécilien; seulement le concile crut devoir donner son avis sur le grand différend qui divisait l’église d’Afrique et il opina «que ceux qui seraient reconnus coupables d’avoir livré les écritures ou les vases sacrés ou dénoncé leurs frères, devraient être déposés de l’ordre du clergé202.» C’était donner aux Donatistes de nouvelles armes. Cependant ceux-ci ne furent pas encore satisfaits et en appelèrent à l’empereur qui confirma à Milan, en 315, les décisions des conciles de Rome et d’Arles.
[Note 202: L’Afrique chrétienne par Yanoski, pp. 20 et suiv. C’est à cet ouvrage que nous avons emprunté la plus grande partie des documents qui précèdent.]
Constantin avait montré dans toute cette affaire une très grande modération; mais, quand tous les degrés de juridiction eurent été épuisés, il prescrivit à Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter avec sévérité toute tentative de rébellion de la part des Donatistes. Ceux-ci se virent donc bientôt l’objet d’une nouvelle persécution dans laquelle les plus marquants d’entre eux furent bannis. Mais leurs partisans étaient très nombreux, surtout dans l’intérieur, et ils gardèrent souvent par la force leurs positions.
Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme dont le succès devait être encore plus grand prenait naissance en Cyrénaïque. Vers 320, le Libyen Arius se séparait de l’église orthodoxe, par suite de divergences sur des points d’appréciation relativement à la trinité. Là encore, l’empereur intervenait et essayait de faire entendre sa voix pour ramener la pacification dans l’Église; mais le schisme arien était fait.
ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET MILITAIRE DE L’AFRIQUE PAR CONSTANTIN.—En 323, Constantin attaqua brusquement son rival, l’empereur d’Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre à mort. Resté ainsi seul maître de l’empire, il s’appliqua à rétablir l’unité de commandement et à régulariser l’administration des provinces. L’empire fut divisé en quatre grandes préfectures.
L’Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacène, la Numidie et les Maurétanies, sétifienne et césarienne, fît partie de la préfecture d’Italie, et fut placée, pour l’administration civile, sous l’autorité du préfet du prétoire de cette préfecture.
La Tingitane, rattachée à la préfecture des Gaules, était sous l’autorité du préfet du prétoire des Gaules.
La Cyrénaïque dépendit de la préfecture d’Orient.
Le préfet du prétoire d’Italie était représenté en Afrique:
1° Par un proconsul d’Afrique, qui administrait par deux légats la proconsulaire;
2° Par le vicaire d’Afrique, qui administrait par deux consulaires la Byzacène et la Numidie, et par trois præses la Tripolitaine, la Sétifienne et la Césarienne.
Le préfet des Gaules était représenté dans la Tingitane par un præses.
Le Comte des largesses sacrées avait la direction de tout ce qui se rapporte aux finances; et le Comte des choses privées était le directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, qui portaient le titre d’illustres, avaient un certain nombre de délégués en Afrique.
«L’armée et les choses militaires relevaient du magister peditum, sorte de ministre de la guerre, résidant aussi à Rome, et représenté en Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de Maurétanie césarienne et de Tripolitaine et les comtes d’Afrique et de Tingitane.
«Le comte d’Afrique avait sous ses ordres seize préposés des limites, qui commandaient les troupes placées sur la frontière, plus les corps mobiles.
«Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un préfet de cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles.
«Le duc de la Césarienne avait huit préposés des limites. Il était aussi præses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dépendre du vicaire d’Afrique.
«Le duc de la Tripolitaine avait douze préposés et deux camps où étaient, sans doute, les troupes destinées à tenir la campagne.
«Les troupes, on le voit, étaient divisées en deux classes: les troupes mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontière203.»
Sous le Bas-Empire, l’organisation des assemblées provinciales fut modifiée; le culte de l’empereur ayant disparu, leurs attributions religieuses cessèrent et le concilium devint une assemblée purement administrative, chargée d’éclairer les préfets et de leur fournir un appui moral, car il n’avait aucun droit exécutif. La centralisation établie par Constantin fit cesser l’autonomie des provinces. L’empereur voulut tout diriger du fond de son palais et c’est dans ce but que les fonctions furent multipliées. Des curiosi, inspecteurs plus ou moins occultes, furent chargés de surveiller les fonctionnaires et de rendre compte de leurs moindres actes au chef suprême; en même temps les cités reçurent des defensores, dont la mission était de protéger les citoyens contre l’injustice et la tyrannie des agents du prince.
Le concilium provincial conserva le droit de présenter des voeux et des doléances à l’empereur; sa réunion était l’occasion de fêtes et de réjouissances publiques; la convocation était faite par le préfet. Le sacerdos provineiæ, dont la fonction paraît avoir été conservée pendant quelque temps encore, dut céder la présidence du concile au préfet ou à son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou prêtres devenus chrétiens, fut entouré d’honneurs et d’immunités; mais il perdit toute occasion de s’immiscer légalement dans les affaires administratives204.
[Note 203: L’Afrique septentrionale après le partage du monde romain, par Berbrugger, travail extrait de la Notice des dignités, de Booking.]
[Note 204: Les Assemblées provinciales et le culte provincial, par M. Pallu de Lessert, passim.]
PUISSANCE DES DONATISTES.—LES CIRCONCELLIONS.—Vers 321, les Donatistes avaient obtenu le rappel de leurs exilés, et il se produisit une sorte d’apaisement. En 326, Cécilien étant mort fut remplacé par Refus: de leur côté, les Donatistes élirent Donat, homonyme de l’évêque des Cases-Noires, comme successeur de Majorin. Peu après, les nouveaux élus réunissaient à Karthage un concile auquel deux cent soixante-dix évêques prirent part et où, grâce à des concessions mutuelles, on put consolider la trêve.
On sera peut-être étonné du grand nombre d’évêques se trouvant alors en Afrique, mais il faut considérer ces prélats comme de simples curés. «La création des sièges épiscopaux en Afrique n’a pas toujours été motivée par l’importance des localités et le chiffre de la population. L’on observe en effet dans l’histoire des Donatistes que ces habiles sectaires, afin d’augmenter leur influence, multipliaient le nombre des évêques et les préposaient à de simples hameaux… Or, on conçoit parfaitement que l’Église, pour tenir tête aux Donatistes, ait imité cette conduite et multiplié les évêchés… Au surplus, il était dans l’esprit de l’Église d’Afrique de multiplier les diocèses afin que leur peu d’étendue en facilitât l’administration205.»
Ainsi les deux églises vivaient côte à côte et essayaient de se tolérer, mais, comme nous l’avons dit, les Donatistes tenaient en maints endroits les temples et nous voyons, en 330, l’empereur, cédant à la demande de Zezius, évêque de Constantine, ordonner la construction d’une basilique pour les orthodoxes, attendu que «tout ce qui appartenait à l’Église catholique était tombé au pouvoir des Donatistes» et que les orthodoxes n’avaient aucun local pour tenir leurs assemblées206.
[Note 205: Observations sur la formation des diocèses dans l’ancienne Eglise d’Afrique, par l’abbé Léon Godart (Revue africaine, 2e année, pp. 399 et suiv.)]
[Note 206: V. L’Africa christiana de Morcelli, t. II, p. 234. Cette église se trouvait dans l’emplacement occupé actuellement par l’hôpital militaire.]
A côté des Donatistes modérés, qui essayaient de chercher un modus vivendi avec les autres chrétiens, se trouvaient les zélés, les purs. Réunis en bandes obéissant à un chef, ils se mirent à parcourir le pays dans le but, disaient-ils, de faire reconnaître la sainteté de leur foi. Leur cri de ralliement était Laudes Deo (Louanges à Dieu!), et il fut bientôt redouté comme un signal de pillage et de mort. Faisant profession de mépriser les biens de la terre et de vivre dans la continence, ils ne tardèrent pas à ériger la destruction en principe. Ils n’ont du reste rien à perdre, car la plupart sont des esclaves fugitifs, des malheureux ruinés par les guerres civiles ou les exactions du fisc. Ils prétendent établir l’égalité en détruissant les biens et faire le salut des riches en les ruinant.
Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s’attaquèrent d’abord aux fermes isolées; c’est pourquoi les gens qui en faisaient partie furent stigmatisés du nom de Circoncellions207. Nous verrons avant peu à quels excès ces fanatiques se portèrent. Leur quartier général était Thamugas (aujourd’hui Timgad), au pied de l’Aourès, entre Lambèse et Theveste208.
[Note 207: De Circumiens cellas (rôdant autour des fermes).]
[Note 208: Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et de saint Optat.]
LES FILS DE CONSTANTIN.—PERSÉCUTION DES DONATISTES PAR CONSTANT.—A la mort de Constantin (337), l’empire se trouva fractionné en cinq parties; mais bientôt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance, restèrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls maîtres du pouvoir. Un nouveau partage fut alors opéré entre eux (338). L’Afrique demeura pendant plusieurs années un sujet de contestation entre Constant et Constantin, et les deux frères en vinrent plusieurs fois aux mains. La mort de Constantin (340) mit fin à la lutte en assurant le triomphe de Constant.
Ce prince fanatique tyrannisa d’abord les païens, puis, des dissensions nouvelles s’étant produites en Afrique entre les Donatistes et les orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin à ces troubles. A peine étaient-ils arrivés à Karthage que les Donatistes se soulevèrent de toutes parts. Aidés par les Circoncellions, ils osèrent tenir tête aux armées de l’empereur. Mais bientôt ils furent vaincus et réduits à la fuite, et la persécution commença; les évêques compromis furent exilés ou mis à mort. Le principal résultat de ces violences fut d’augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler leur fureur, au grand préjudice de la colonisation.
CONSTANCE ET JULIEN.—EXCÈS DES DONATISTES.—En 350, Constant fut mis à mort par Magnence, comte des Gaules, qui s’empara de son trône et étendit son autorité sur l’Afrique. Deux ans plus tard les troupes de Constance prenaient possession de l’Afrique au nom de leur maître. Elles passèrent ensuite en Espagne, de là en Gaule et vinrent à Lyon écraser l’armée de Magnence, qui périt dans la bataille. Ainsi Constance resta seul maître de l’empire. On sait qu’il s’érigea en protecteur de l’arianisme.
En 360, Julien, ayant été proclamé à Lutèce et reconnu par l’Italie, chercha à gagner l’Afrique à sa cause, mais ne put parvenir à la détacher de sa fidélité au fils de Constantin. Du reste, Constance avait pris des précautions sérieuses pour conserver sa province, et, bien qu’il fût menacé par son compétiteur d’un côté, et par les Perses de l’autre, il envoya en Afrique son secrétaire d’état Gaudentius avec ordre de lever des troupes et de s’opposer à tout débarquement. «Gaudentius remplit sa mission avec fidélité, il invita le comte Cretion et les gouverneurs (rectores) à faire des levées, et il tira des deux Maurétanies une cavalerie légère excellente avec laquelle il protégea efficacement tout le littoral contre les troupes stationnées en Sicile et qui n’attendaient qu’une occasion pour faire une descente en Afrique209.»
L’année suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il se vengea alors de l’Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes, fort affaiblis par la persécution macarienne. Leurs évêques leur furent rendus et une violente réaction contre les orthodoxes se produisit. Les Donatistes se vengèrent d’eux par les mêmes armes: les spoliations, les dévastations, les meurtres. Un exemple donnera une idée du caractère de ces luttes: «Félix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur Lemelli210, à la tête d’une troupe de Circoncellions. Ayant trouvé la porte de la basilique fermée, ils en firent le siège; les Circoncellions montèrent sur le toit et, de là, accablèrent les fidèles sous un monceau de tuiles. Un grand nombre fut cruellement blessé; deux diacres qui défendaient l’autel furent tués et les fastes de l’église inscrivent deux martyrs de plus211.» Ailleurs, à Typaza, en présence du gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; «les hommes sont torturés, les femmes traînées; les enfants mis à mort ou étouffés dans les entrailles de leurs mères.»