Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 19 parties.
Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale, recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié.
Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre sans l’autorisation de Rome.
Ce traité fut aussitôt ratifié et mis à exécution: Scipion se fit remettre cinq cents vaisseaux qu’on incendia, par son ordre, dans la rade de Karthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain nombre de transfuges qui périrent dans les supplices, puis il partit pour Rome, où l’attendaient les honneurs du triomphe. Quant à Syphax, envoyé précédemment en Italie avec le butin, il était mort de misère et de chagrin à Albe59 (201).
[Note 59: Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live, Polybe et Appien. Voir aussi 1’«_Afrique ancienne_» dans l’«_Univers pittoresque_», édition Didot, t. II et VII.]
La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective de Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, passée à l’état de vassale, elle a cessé d’exercer aucune prépondérance sur l’Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux maîtres.
CHAPITRE IV
TROISIÈME GUERRE PUNIQUE
201-146 Situation des Berbères en l’an 201.—Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.—Empiètements de Massinissa.—Prépondérance de Massinissa.—Situation de Karthage.—Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.—Défaite des Karthaginois par Massinissa. Troisième guerre punique.—Héroïque résistance de Karthage.—Mort de Massinissa.—Suite du siège de Karthage.—Scipion prend le commandement des opérations.—Chute de Karthage.—L’Afrique province romaine.
SITUATION DES BERBÈRES EN L’AN 201.—Jusqu’à présent, l’histoire de l’Afrique s’est concentrée, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A mesure que la puissance phénicienne penche vers son déclin, nous allons voir s’élever celle des princes indigènes, et les Berbères, qui n’ont paru jusqu’ici que comme comparses, vont occuper la scène. Il est donc utile d’examiner quelle est la situation respective des royaumes indigènes.
Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, règne Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacène et la Tripolitaine. En attendant, il s’applique à discipliner les Berbères, à les fixer au sol et à les initier à des procédés plus perfectionnés de culture.
La Masséssylie occidentale, depuis l’Amsaga jusqu’à la Molochath, obéit à Vermina, qui a fait sa soumission à Rome, et a été laissé sur le flanc de Massinissa pour assurer sa fidélité.
La Maurétanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie, à une famille princière dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbères de l’Ouest) ne vont pas tarder à prendre part aux affaires de l’Afrique.
Quant aux tribus désignées sous le nom de Gétules (Zenètes et Sanhadja) elles continuent à errer dans les hauts plateaux et le désert, ne perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de chercher à s’y établir au détriment des anciennes populations. Mais leurs efforts sont isolés et les Gétules ne forment pas, à proprement parler, un royaume.
De même, dans l’est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc. (Berbères de l’est), obéissant à des chefs distincts, continuent à occuper la Tripolitaine, où l’influence phénicienne est en pleine décadence.
HANNIBAL, DICTATEUR DE KARTHAGE. IL EST CONTRAINT DE FUIR; SA MORT.—Après la conclusion d’une paix aussi désastreuse, les dissensions, les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent les Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde parmi ses concitoyens, en leur représentant combien il était peu patriotique de consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l’oeil de l’ennemi héréditaire, au lieu de s’appliquer à réparer les désastres et à se prémunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon, ennemi irréconciliable des Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dût-elle entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété d’accusation, sous le prétexte qu’il avait trahi en ne marchant pas sur Rome après la bataille de Cannes, échappa à une condamnation trop certaine, par une sorte de coup d’état qu’il exécuta avec l’appui du parti populaire. Resté maître du pouvoir, il exerça sa dictature pour le plus grand bien de la république, rétablissant les finances, réorganissant les forces, se créant des alliances et s’efforçant de cicatricer les maux de la dernière guerre (195).
Mais les Romains suivaient d’un oeil jaloux le relèvement de Karthage, et étaient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrès accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs fois des représentations aux Karthaginois, au sujet de prétendus préparatifs militaires; car ils craignaient toujours de voir paraître Hannibal en Italie pendant que la plupart des légions étaient occupées en Asie. Il fallait à tout prix se débarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous divers prétextes, à Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal avec l’appui du parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui avait pénétré le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus, où il s’embarqua sur une galère qu’il avait fait préparer, fuyant ainsi une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque dévouement. Il se rendit d’abord à Tyr et de là à la cour du roi Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains. Il espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident un contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit l’offensive. Mais de nouveaux dégoûts l’y attendaient. Après avoir en vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut assister à ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint de fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie; mais la haine de Rome l’y poursuivit, et ne sachant où reposer sa tête, il échappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183).
EMPIÉTEMENTS DE MASSINISSA.—Cependant Massinissa avait, depuis longtemps, commencé ses incursions sur le territoire soumis à Karthage, et c’est en vain que la métropole punique avait fait parvenir ses réclamations à Rome contre le prince berbère. Les Romains avaient éludé toute mesure réparatrice et, passant au rôle d’accusateurs, avaient reproché aux Karthaginois d’entretenir des relations avec Antiochus, leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n’allait pas tarder à se faire l’écho, réclamait déjà la destruction de Karthage.
Massinissa, encouragé par cette approbation tacite, fit, en 193, une expédition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabès, et ravagea cette riche contrée sans pouvoir toutefois s’emparer d’aucune ville. Mais il renouvela bientôt ses attaques et, après quelques années de luttes, resta maître de toute cette province60 (183).
Karthage, à force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires viendraient enfin en Afrique juger le différend entre elle et le prince numide. Publius Scipion et deux autres sénateurs arrivèrent à cet effet à Karthage; mais, obéissant aux instructions reçues, ils s’arrangèrent pour ne donner aucune décision, de sorte que l’usurpation de Massinissa fut consacrée par une apparence de légalité61.
[Note 60: Polybe.]
[Note 61: Tite-Live.]
PRÉPONDÉRANCE DE MASSINISSA.—Le prince numide avait donc le champ libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu’il ne pouvait être plus agréable aux Romains qu’en harcelant sans trêve Karthage. Il ne cessa dès lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations contre la violation des traités à eux consentis. En vain ils s’humilièrent; en vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé pour aider leurs ennemis dans leurs guerres d’Asie et de Macédoine. Ils n’obtinrent que des satisfactions dérisoires. Massinissa, lui aussi, en fidèle vassal, envoyait à Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute sorte, hommes, chevaux, grains et même des éléphants.
Peu à peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit à son autorité les nombreuses tribus indigènes établies entre la Cyrénaïque et l’Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il restreignait le territoire de Karthage. Les Berbères de l’est purent enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer à former une véritable nation. Il sut en outre les discipliner et s’efforça de les attacher au sol et de les initier, comme nous l’avons déjà dit, à des procédés de culture plus perfectionnés62. Etabli à Cirta, sa capitale, il vivait entouré de tous les raffinements de la civilisation romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces moeurs nouvelles, il avait conservé ses qualités guerrières et était resté le premier cavalier de son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrès et sa magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se plaisait à n’en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la manière la plus simple et la plus rude63.
[Note 62: Les auteurs anciens s’accordent à dire qu’il introduisit l’agriculture en Numidie; nous pensons qu’il est plus juste de dire qu’il s’attacha à la perfectionner.]
[Note 63: Polybe.]
SITUATION DE KARTHAGE.—Pendant que la puissance du prince berbère s’élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son déclin. Trois partis s’y disputaient le pouvoir: l’aristocratie, qu’on appelait le parti romain, était toujours prête aux plus grandes bassesses pour conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national, formé du peuple et chez lequel se conservaient les dernières traditions du patriotisme qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa, tout disposé à ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgré ces dissensions intestines, le génie commercial des Phéniciens n’avait pas tardé à ramener dans la ville une certaine prospérité matérielle.
Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois à tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir justice. La violation du droit était trop flagrante pour qu’on ne fût pas obligé de sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoyés en Afrique. Parmi eux était Marcus Caton, vétéran des guerres contre Hannibal. Lorsqu’il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques redoublèrent et il ne songea qu’à décider sa ruine. Massinissa, sûr des bonnes dispositions des commissaires, se soumit à leur décision; mais les Karthaginois, non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir rien fait et les choses demeurèrent en l’état (157). De retour à Rome, Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en prononçant le célèbre detenda Carthago.
KARTHAGE SE PRÉPARE À LA GUERRE CONTRE MASSINISSA.—Dans cette conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité, et comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il réunit une forte armée de Berbères, en donna le commandement à Ariobarzane, petit-fils de Syphax, et lui confia la garde de la frontière numide. Aussitôt que cette nouvelle fut connue à Rome, Caton et son parti en profitèrent pour recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore chargés d’aller en Afrique pour s’assurer du fait. Il était indéniable; cependant les envoyés tentèrent d’amener une transaction en proposant à Massinissa d’abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions plus effectives et des garanties pour l’avenir. Les commissaires durent se retirer au plus vite, car un tumulte s’éleva à Karthage, les partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de la ville (152).
Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour obtenir que l’on rapportât le décret d’expulsion de ses adhérents, mais les princes furent fort mal reçus et eurent même quelque peine à se retirer sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait déjà fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues du Berbère, complétées par la fougue de Caton, décidèrent l’envoi de nouveaux commissaires en Afrique. L’existence d’une armée et d’une flotte ayant été constatée, sommation fut adressée à Karthage d’avoir à se conformer aux stipulations du traité, sous peine de voir recommencer la guerre.
DÉFAITE DES KARTHAGINOIS PAR MASSINISSA.—Sur ces entrefaites, Massinissa brusqua le dénouement en venant attaquer une ville punique, nommée par les auteurs Oroscopa. Aussitôt, les troupes karthaginoises, fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne sous le commandement d’Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des armes parut d’abord lui être favorable: il remporta quelques succès et détacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbères. Mais Massinissa, par d’habiles manoeuvres, attira les Karthaginois dans un terrain choisi et leur livra une grande bataille. L’action fut longtemps indécise; le vieux chef berbère, alors âgé de quatre-vingt-huit ans, chargea lui-même à la tête de ses troupes et combattit avec une grande bravoure64. L’issue du combat ne fut pas décisive; néanmoins Asdrubal entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, où il était venu chercher des renforts. Asdrubal ayant refusé de rendre les transfuges, les négociations furent rompues. Massinissa parvint alors à entourer ses ennemis et à les bloquer si étroitement qu’ils ne tardèrent pas à être en proie à la famine. Après avoir supporté d’horribles souffrances et perdu plus de la moitié de son effectif, le général karthaginois se décida à se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les transfuges, s’obliger à payer cinq cents talents d’argent en cinquante ans et s’engager à rappeler les exilés. De plus, tous ses soldats devaient être désarmés. Pendant que les débris de cette armée rentraient à Karthage, Gulussa fondit sur eux à l’improviste et les tailla en pièces. Ainsi finit cette campagne qui coûtait près de soixante mille hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient été envoyés à Asdrubal (150).
[Note 64: Appien, 1. 69 et suiv.]
TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.—Cette fois, Rome avait le prétexte depuis longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage avait fait la guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée; il fallait saisir cette occasion d’en finir avec la rivale. Le parti de la guerre n’eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à décider une expédition en Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnèrent à mort Asdrubal et les autres chefs du parti populaire et envoyèrent à Rome une ambassade pour implorer la paix. Mais, en même temps, arrivait une députation des gens d’Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout semblait conjuré contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques n’obtinrent qu’un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivés en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois étaient prêts à toutes les concessions, supplièrent les Romains de leur faire connaître ce qu’ils voulaient, promettant qu’ils recevraient satisfaction. «Ce que nous voulons, répondit-on, vous devez le savoir.»
En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient déjà en Sicile, et l’armée allait être embarquée (149). On daigna cependant dire aux ambassadeurs qu’ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois cents otages pris dans les premières familles. Les Karthaginois, dans leur affolement, s’empressèrent de se soumettre à cette exigence, espérant encore empêcher le départ de l’armée; mais les consuls, après avoir expédié les otages à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en faisant connaître aux envoyés que les autres conditions leur seraient dictées à Utique.
Les Karthaginois, ne pouvant croire à tant de duplicité, laissèrent les Romains débarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et s’établir à Utique. Le sénat de Karthage vint humblement se mettre aux ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de tout le matériel de guerre, et aussitôt les Karthaginois livrèrent à leurs ennemis tout ce qui pouvait servir à lutter contre eux: des armes de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des vaisseaux, etc.[65].
[Note 65: Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous suivons pas à pas le texte de ces auteurs pour la 3e guerre punique.]
Le consul Censorinus leur fît connaître alors qu’ils devaient évacuer leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage.
HÉROÏQUE RÉSISTANCE DE KARTHAGE.—Lorsque cette exigence fut connue à Karthage, l’indignation populaire fît explosion et se traduisit par une formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part à la remise des armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent massacres et l’on jura de lutter jusqu’à la mort. On se mit en relation avec Asdrubal, qui avait réussi à s’échapper et se tenait à quelque distance, à la tête d’une vingtaine de mille hommes, presque tous proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mère, prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandèrent une trêve de trente jours aux consuls qui la leur accordèrent, persuadés que ce temps suffirait à les décider à la soumission. On vit alors ce spectacle admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards travaillant sans relâche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans les temples, dans les caves, à remplacer les armes et le matériel livrés par la lâcheté à l’ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie, transformant chaque objet en arme et remédiant, à force de génie et d’énergie, à l’absence de moyens matériels. Bel exemple donné par une nation qui va périr, mais qui sauve son honneur!
A l’expiration du délai, les consuls quittèrent leur camp d’Utique et marchèrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient tomber devant eux. Quel ne fut par leur étonnement de trouver toutes les entrées soigneusement fermées et les murailles garnies de défenseurs en armes. Une tentative d’assaut fut repoussée et les consuls purent se convaincre qu’il fallait entreprendre des opérations régulières de siège. Les Romains s’appuyaient sur Utique et sur une partie des places du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie, tenait l’intérieur et était en communication avec Karthage, qu’il ravitaillait régulièrement. Enfin une population de 700,000 âmes occupait la ville et était décidée à une résistance héroïque. Quant à Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une ville qu’il considérait comme sa proie, il se tenait dans une réserve absolue.
Le consul Censorinus avait donc à lutter contre des difficultés aussi grandes qu’inattendues; néanmoins il commença avec activité le siège. Asdrubal vint établir son camp à Néphéris, de l’autre côté du lac, et ne cessa d’inquiéter les assiégeants qui, d’autre part, avaient à résister aux sorties des assiégés. Censorinus avait concentré ses efforts contre le mur, plus faible, établi sur la langue de terre (la toenia), séparant le lac de Tunis de la mer; ayant réussi à y faire une brèche, il ordonna l’assaut; mais les Phéniciens repoussèrent facilement leurs ennemis.
Quelque temps après, le consul Manilius, à qui était resté le commandement, par suite du départ de Censorinus, tenta contre le camp d’Asdrubal, à Néphéris, une attaque qui se serait terminée par un véritable désastre pour lui, sans l’habileté et le dévouement de Scipion.
Ainsi se passèrent les premiers mois du siège, sans que les Romains pussent obtenir un seul avantage sérieux.
MORT DE MASSINISSA.—Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant sa mort prochaine, fit venir auprès de lui le jeune Scipion Emilien, tribun dans l’armée romaine, car il le désignait comme son exécuteur testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais, à son arrivée, le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable laissait un grand nombre d’enfants, dont trois seulement furent désignés comme devant hériter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et Manastabal. Le premier avait reçu de Massinissa l’anneau, signe du commandement. Une des dernières recommandations de leur père avait été de conserver la fidélité aux Romains.
Scipion, pour éviter tout froissement entre les frères, leur laissa le pouvoir, en conservant à tous trois le titre de roi. Micipsa eut cependant l’autorité principale avec Cirta comme résidence; Gulussa reçut le commandement des troupes et la direction des choses relatives à la guerre; enfin Manastabal fut chargé des affaires judiciaires. Tous les trésors restèrent en commun.
Après avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, amenant avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides66.
[Note 66: Appien, ; Pun., 185. Salluste, Jug., 5.]
SUITE DU SIÈGE DE KARTHAGE.—La situation des Romains devant Karthage, sans être critique, commençait à devenir difficile. Les maladies, conséquence de l’agglomération, de la chaleur et des privations, s’étaient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et étaient souvent interceptés par l’ennemi: enfin les sorties des assiégés et les attaques d’Asdrubal tenaient les assiégeants sans cesse en éveil et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le jeune Scipion avait su par son activité et ses talents militaires rendre les plus grands services; plusieurs fois il avait sauvé l’armée, aussi son nom était-il devenu très populaire parmi les soldats. Enfin sa connaissance du pays et des indigènes le désignait pour le commandement suprême, dans ce pays qui semblait être le patrimoine des Scipions.
Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent prendre la direction du siège, tandis que Scipion allait à Rome préparer son élection à l’édilité (148). Les nouveaux généraux trouvèrent des troupes fatiguées et démoralisées à ce point qu’ils renoncèrent, pour le moment, à pousser les opérations contre Karthage. Pison entreprit une expédition vers l’ouest et, après avoir pillé quelques places sans importance, vint mettre le siège devant Hippône; mais il échoua misérablement dans cette entreprise et dut opérer une retraite désastreuse. La situation commençait à devenir inquiétante; la discipline était complètement relâchée; on ne pouvait plus compter sur les soldats; enfin les frères de Gulussa ne lui envoyaient aucun renfort.
Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient d’activité pour se créer des ressources et des alliés. Malheureusement les divisions intestines, qui avaient été si fatales à Karthage et qui disparaissaient quand le danger était pressant, avaient recommencé leur jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent à mort.
SCIPION PREND LE COMMANDEMENT DES OPÉRATIONS.—Les nouvelles d’Afrique ne cessaient de porter à Rome le trouble et l’inquiétude. La voix publique désignait Scipion pour la direction de cette campagne; cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l’édilité, ne pouvait encore recevoir le consulat. On fit fléchir la loi; d’une voix unanime, le peuple le nomma consul (147).
A peine arrivé à Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus qui se trouvait bloqué, dans une situation très critique, à Karthage même, puis il vint s’établir avec toute son armée dans un camp fortifié, non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au rétablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son armée à Néphéris, alla, accompagné d’un chef berbère nommé Bithya, prendre position en face du camp romain. Mais l’on put bientôt s’apercevoir que la direction du siège était passée dans d’autres mains. Une attaque de nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion maître du faubourg de Meggara, compris dans l’enceinte de la ville, mais séparé d’elle par des jardins coupés de murs et de clôtures faciles à défendre.
Cette perte causa une vive douleur aux assiégés qui, sous l’impulsion de leur chef Asdrubal, massacrèrent tous leurs prisonniers romains. Le camp karthaginois avait dû être abandonné et tous les défenseurs se trouvaient maintenant retranchés dans la ville. Scipion coupa toute communication entre Karthage et la terre, en fermant par un mur le large isthme qui donne accès à la presqu’île sur laquelle la ville est bâtie. Une double ligne de circonvallation, formée de fossés et de palissades, complétait le blocus. La mer restait libre et, bien que les navires romains croisassent constamment devant le port, de hardis marins réussissaient à passer et à apporter des vivres aux assiégés. Scipion entreprit de fermer aussi cette voie: il fit construire un môle de pierre ayant 92 ou 96 pieds à la base67, et allant de la toenia jusqu’au môle, travail gigantesque renouvelé par Louis XIII au siège de La Rochelle.
[Note 67: Le pied romain était de 0 m. 296 mill.]
Mais les assiégés, de leur côté, ne restaient pas inactifs: pendant que les Romains leur fermaient cette entrée, ils s’en taillaient une autre dans le roc. En même temps on travaillait à Karthage à faire une flotte en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment où les Romains croyaient avoir achevé leur blocus, ils virent paraître les navires puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis et, quand ils se représentèrent trois jours après, les Romains, prêts à combattre, forcèrent la flotte à rentrer dans le port après lui avoir infligé de grandes pertes. Scipion profita de ce succès pour s’établir dans une position avantageuse, lui permettant d’attaquer les ouvrages qui couvraient le second port (le Cothôn). Mais des hommes déterminés sortirent dans la nuit de Karthage, s’approchèrent à la nage des lignes romaines et incendièrent les machines des assiégeants.
Les succès des Romains se réduisaient encore à peu de chose et avaient été chèrement achetés. Cependant Scipion avait atteint un grand résultat, celui de compléter le blocus de la ville. Déjà la famine s’y faisait sentir. En attendant l’action de ce puissant auxiliaire, Scipion alla avec Lélius et Gulussa attaquer le camp de Néphéris, où se trouvait une puissante armée Karthaginoise dont on ne s’explique pas l’inaction. Cette expédition réussit à merveille: le camp fut pris et enlevé et toute l’armée ennemie taillée en pièces. Les cantons environnants ne tardèrent pas à offrir leur soumission aux Romains (147).
CHUTE DE KARTHAGE.—Depuis près d’un an Scipion avait pris la direction des affaires et, bien qu’il eût obtenu de grand succès, la ville assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré la famine à laquelle elle était en proie. Au printemps de l’année 146, le général romain se décida à frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer son plan, incendia la partie sur laquelle il semblait que l’effort des assiégeants allait se porter. Mais pendant ce temps Lélius parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn et à l’ouvrir à l’armée qui se précipitait dans la ville. Scipion attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l’ordre de marcher sur Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal et la citadelle. Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient; mais à peine les soldats commencèrent-ils à s’y engager qu’ils furent écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte: l’ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées pour que l’armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel s’élevait la citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers adhérents. Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui venaient d’être conquis, et cette opération barbare coûta la vie à un grand nombre de Karthaginois, spécialement des vieillards, des femmes et des enfants qui se tenaient cachés dans ces constructions. «... Le mouvement et l’agitation,—dit Appien,—la voix des hérauts, les sons éclatants de la trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d’une ville prise et saccagée, inspiraient aux soldats une sorte d’enivrement et de fureur qui les empêchaient de voir ce qu’il y avait d’horrible dans un pareil spectacle.»
Depuis sept jours Scipion était maître de la ville, lorsque des Karthaginois vinrent lui dire qu’un grand nombre d’assiégés, se trouvant dans la citadelle, demandaient à se rendre à la condition qu’on leur laissât la vie sauve. Le général leur accorda cette demande, ne refusant de quartier qu’aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi de Byrsa, où il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au nombre de neuf cents environ. Tous se réfugièrent dans le temple et s’y défendirent d’abord avec vigueur; mais peu à peu, le manque de vivres, la discorde et l’impossibilité d’espérer le salut poussèrent ces malheureux au désespoir. Asdrubal eut alors la lâcheté de se présenter en suppliant à Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhérents incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se précipitait dans les flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre à sa honte68 (146).
[Note 68: Appien, Pun.
L’AFRIQUE PROVINCE ROMAINE.—Cette fois Karthage, la métropole de la Méditerranée, la rivale de Rome, n’existait plus; le voeu de Caton était exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique avait vécu et allait faire place à la colonisation latine. Scipion laissa son armée piller les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome célébrait par des offrandes aux dieux le succès de ses armes. Bientôt dix commissaires, choisis parmi les patriciens, arrivèrent en Afrique pour régler avec Scipion le sort de la nouvelle conquête. Ils commencèrent par achever la destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu de cérémonies religieuses, les imprécations les plus terribles contre ceux qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par eux aux dieux infernaux.
Utique, pour prix de sa trahison, reçut le pays compris entre Karthage et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phéniciens furent, au contraire, privées de leur territoire et de leur libertés municipales et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservèrent les régions usurpées par eux dans l’Afrique propre. La limite de la province romaine s’étendit depuis le fleuve Tusca (O. Z’aïn ou O. Berber), en face de la Sicile, jusqu’à la ville de Thenæ (Tina) en face des îles Kerkinna, au nord du golfe de Gabès69. Cette mince bande de terre reçut le nom de Province romaine d’Afrique. Un gouverneur, résidant à Utique, fut chargé de l’administration de ce territoire.
Aussitôt après sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnaître les établissements phéniciens du littoral, à l’ouest de Karthage. Le récit de ce voyage, qui a été écrit par Polybe, manque dans son ouvrage, et nous n’en connaissons que l’analyse incomplète donnée par Pline. Cette perte est regrettable à tous les points de vue, car nous ignorons quelle était l’action des Karthaginois sur la civilisation berbère. Cette action est incontestable et il est à supposer qu’elle s’exerçait par des colonies de marchands établis dans les principales villes. C’est ce qui explique qu’à Cirta, par exemple, existait un temple dédié à Tanit. On en a retrouvé les vestiges à un kilomètre de la ville, ainsi qu’un grand nombre d’inscriptions votives qui se trouvent maintenant au musée du Louvre70.
[Note 69: Pline, H.N., V, 3, 22.]
[Note 70: V. Recueil des notices et mémoires de la société archéologique de Constantine, années 1877, 1878.]
CHAPITRE V
LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME
146-89
L’élément latin s’établit en Afrique.—Règne de Micipsa.—Première usurpation de Jugurtha.—Défaite et mort d’Adherbal.—Guerre de Jugurtha contre les Romains.—première campagne de Métellus contre Jugurtha.—Deuxième campagne de Métellus.—Marius prend la direction des opérations.—Chute de Jugurtha.—Partage de la Numidie.—Coup d’oeil sur l’histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome.
L’ÉLÉMENT LATIN S’ÉTABLIT EN AFRIQUE.—A peine Scipion Emilien avait-il quitté l’Afrique que l’on vit «affluer la troupe avide des négociants de toute sorte, des chevaliers romains commerçants ou fermiers de l’État, qui envahissent bientôt tout le trafic de la nouvelle province, aussi bien que des pays numides et gétules, fermés jusqu’alors à leurs entreprises71». Les Berbères, qui n’avaient subi que l’influence de la civilisation punique, allaient connaître les moeurs et le génie romains. Malgré les imprécations officielles lancées contre Karthage, cette ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas à se relever de ses ruines.
Enfin, vingt-quatre ans s’étaient écoulées depuis la chute de Karthage, lorsque Caïus Gracchus, désigné pour exécuter la loi Rubria qui en ordonnait le rétablissement, débarqua en Afrique avec six mille colons latins, et les établit sur l’emplacement de la vieille cité punique à laquelle il donna le nom nouveau de Junonia[72]. De là, les Italiens allaient rayonner dans tout le pays et s’établir, comme artisans ou comme commerçants, dans les villes de la Numidie. L’année suivante la loi Rubria fut rapportée; mais Karthage, quoique déchue de son titre, n’en continua pas moins à se relever de ses ruines et à reprendre son importance politique et commerciale73.
[Note 71: G. Boissière, Esquisse d’une histoire de la conquête romaine, p. 183.]
[Note 72: En plaçant la nouvelle colonie sous la protection de Junon, Gracchus rendait hommage à la divinité protectrice de Karthage, la maîtresse Tanit, reflet de Baal, que les Romains assimilèrent à Junon céleste.]
[Note 73: Voir «_Le Capitole de Carthage_», par M. Castau (Comptes rendus de l’Académie des Inscr. et B. Lettres, 1885, p. 112).]
RÈGNE DE MICIPSA.—Pendant que l’Afrique propre était le théâtre de ces graves événements, Micipsa continuait à régner paisiblement à Cirta. C’était un homme d’un caractère tranquille et studieux, tout occupé de la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume s’étendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave formée par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux frères et continua à exercer seul le pouvoir, avec l’aide de ses deux fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de Manastabal, s’appliquant, particulièrement, à conserver l’amitié des Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de Numance (133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire, sous la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser ainsi de ce neveu dont l’ambition l’effrayait, non pour lui, mais pour ses enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper à tous les dangers, bien qu’il les affrontât avec le plus grand courage; ses talents lui valurent l’estime de tous et il rapporta en Afrique la renommée d’un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu à augmenter son influence sur les Berbères. Ainsi tout réussissait à ce jeune homme que Micipsa avait dû adopter en lui accordant un rang égal à ses fils.
En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda à ses deux fils et à son neveu de vivre en paix et unis et de s’entr’aider pour la défense de leur royaume numide. Il s’éteignit ensuite après un paisible règne de trente années74, pendant lequel il s’était appliqué à continuer l’oeuvre de civilisation commencée par Massinissa, appelant à lui les artistes et les savants étrangers, pour orner la capitale de la Numidie. Il léguait à ses successeurs un vaste royaume paisible et prospère.
[Note 74: Salluste, Bell. Jug., VIII et suiv. Nous suivons pour, l’usurpation et la guerre de Jugurtha, les détails précis donnés par cet auteur et l’appendice de M. Marcus à la fin de sa traduction de Mannert.]
PREMIÈRE USURPATION DE JUGURTHA.—A peine Micipsa avait-il fermé les yeux que des discussions s’élevèrent entre ses deux fils et son neveu, à l’occasion du partage du royaume et des trésors. Ce conflit se termina par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lésée et qu’elle n’accepta qu’avec le secret espoir d’en violer les clauses, à la première occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale, s’étendant du Molochath à une ligne voisine du méridien de Saldæ (Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagèrent le reste, conservant ainsi tout le pays riche et civilisé, la Numidie proprement dite, avec Cirta et toutes les conquêtes de l’est.
Jugurtha n’était pas homme à s’accommoder d’une situation inférieure; il lui fallait l’autorité suprême et, du reste, il devait songer à prévenir les mauvaises dispositions de ses cousins à son égard. Sans différer l’exécution de son plan, il fit, la même année, assassiner à Thermida75 Hiemsal, celui des deux frères qui, par son énergie, était à craindre. Puis il envahit à la tête d’un grand nombre de partisans la Numidie propre. Adherbal, déconcerté par une attaque si soudaine, s’empressa de demander des secours à Rome, et essaya, néanmoins, de tenir tête aux envahisseurs; mais il fut vaincu en un seul combat, et contraint de chercher un refuge dans la province romaine. En une seule campagne, Jugurtha se rendit maître de la Numidie et s’assit sur le trône de Cirta.
Cependant Adherbal, qui n’avait rien pu obtenir du gouverneur de la province d’Afrique, se rendit à Rome où il réclama à haute voix justice contre la spoliation dont il était victime. Mais Jugurtha, qui connaissait parfaitement son terrain, envoyait en même temps, en Italie, des émissaires chargés de répandre l’or en son nom et de lui gagner des partisans parmi les principaux citoyens. En vain Adherbal retraça en termes éloquents les malheurs de sa famille et la perfidie de Jugurtha; il ne put rencontrer aucun appui effectif, car chacun était favorable à la cause de son ennemi. Néanmoins, comme la contestation était soumise au Sénat, ce corps ne put violer ouvertement toutes les règles de la justice. Il décida qu’une commission de dix membres serait chargée d’opérer entre les deux princes numides le partage de leurs états76. Les commissaires, sous la présidence de Lucius Opimius, favorable à Jugurtha, rendirent à celui-ci toute la Numidie occidentale et replacèrent Adherbal à la tête de la Numidie propre, décision qui n’avait pour elle que l’apparence de l’équité, en admettant que Jugurtha, par son crime et son usurpation, n’eût pas perdu ses droits, car il était certain qu’Adherbal, laissé à ses propres forces, ne tarderait pas à devenir la victime de son cousin (114).
[Note 75: Ville de la Proconsulaire.]
[Note 76: Salluste, Bell. Jug., XVI.]
DÉFAITE ET MORT D’ADHERBAL.—Après cette première tentative qui n’avait réussi qu’à demi, Jugurtha s’appliqua à se mettre en mesure de recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que, malgré tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu’il fallait se créer un point d’appui sur ses derrières et, à cet effet, il entra en relation avec son voisin de l’ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella son alliance avec lui, en épousant sa fille. Puis, il recommença ses incursions sur les terres d’Adherbal, espérant le pousser à entamer la lutte contre lui, de façon à lui donner tous les torts aux yeux des Romains. Mais ce prince était bien résolu à tout supporter, et ce fut Jugurtha lui-même qui, perdant patience, ouvrit les hostilités, en envahissant le territoire de Cirta, à la tête d’une armée nombreuse.
Adherbal se porta à sa rencontre, avec toutes les troupes dont il pouvait disposer. Arrivé en présence de ses ennemis, il avait pris ses dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant la nuit, les troupes de Jugurtha se jetèrent sur son camp et l’enlevèrent par surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, se réfugier derrière les remparts de Cirta. Jugurtha l’y suivit et commença le siège de cette place fortifiée par l’art et la nature, et dans laquelle se trouvaient un grand nombre d’artisans et marchands italiens, décidés à défendre la cause du prince légitime. Tandis qu’il pressait ces opérations, il reçut trois députés envoyés de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il les congédia avec force démonstrations de respect et assurances de fidélité, mais ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mandé, peu après, à Utique, par de nouveaux envoyés du Sénat, il se rendit dans cette ville, y accepta avec déférence les ordres à lui adressés; puis il revint à Cirta, dont le blocus avait été rigoureusement maintenu. Cette ville était alors réduite à la dernière extrémité par la famine. La nouvelle de l’échec des négociateurs romains y porta le découragement et le désespoir. Adherbal, voyant la fidélité de ses adhérents fléchir, se décida à traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la vie sauve; mais, dès qu’il eut entre les mains les clés de la ville, il ordonna le massacre général des habitants, sans épargner les Italiens, et fit périr Adherbal dans les tourments77.
[Note 77: Salluste, Bell. Jug., XXVI.]
GUERRE DE JUGURTHA CONTRE LES ROMAINS.—Cette fois Jugurtha restait maître incontesté du pouvoir; il est possible que les Romains eussent fermé les yeux sur l’origine criminelle de sa royauté: mais des citoyens latins avaient été lâchement massacrés et il était impossible de tolérer cette insulte. Le parti du peuple accusa à bon droit la noblesse d’avoir encouragé ces crimes. En vain Jugurtha envoya à Rome son fils et deux de ses confidents: l’entrée du Sénat leur fut interdite et l’expédition d’Afrique résolue. Calpurnius Bestia, en ayant reçu le commandement, partit bientôt de Sicile à la tête des troupes, débarqua en Afrique, s’avança jusqu’à Badja et remporta de grands succès. Bokkus, lui-même, envoya aux Romains l’hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant perdu, eut alors recours à un moyen qui lui avait toujours réussi, la corruption. Bestia, gagné par son or, consentit à signer avec lui un traité après s’être fait livrer par le prince numide des éléphants, des chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111).
Mais, à Rome, cette compensation ne fut pas jugée suffisante et, quand les infamies commises en Afrique eurent été dénoncées par la voix indignée de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution immédiate de Jugurtha, afin de connaître la vérité sur ce honteux traité. Lucius Cassius, envoyé en Afrique, ramena sous son égide le prince berbère à Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entouré des intrigues les plus basses. C’était son véritable terrain. Il parvint à gagner à sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa comparution devant le sénat, non seulement il fut protégé par lui contre les violences de l’assemblée indignée, mais encore, le tribun, usant de son droit de veto, lui défendit de répondre aux accusations dont il était l’objet, lui permettant ainsi d’échapper à la nécessité d’une justification impossible.
Dès lors, l’audace de Jugurtha ne connaît plus de bornes: un fils de Gulussa nommé Massiva se trouvait à Rome. Il le fait assassiner par Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets d’ambition qu’il aurait pu avoir. En vain la voix publique crie vengeance; en facilite la fuite de Bomilcar et l’on se contente d’ordonner à Jugurtha de sortir de l’Italie. C’est alors que le prince numide, quittant Rome, prononce ces célèbres paroles, au moins étranges dans sa bouche: «_Ô ville vénale et près de périr, si elle trouve un acheteur_78!»
Cependant le propréteur Aulus, qui était resté en Afrique avec l’armée, se disposa à prendre l’offensive, car le sénat avait annulé le traité fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l’adresse de Jugurtha triomphèrent bientôt de ce chef inhabile. Les troupes romaines démoralisées, peut-être même gagnées par l’or numide, se laissèrent surprendre dans leur camp, après avoir en vain essayé d’enlever Suthul79, où se trouvaient les trésors et les approvisionnements du roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante capitulation qui l’obligeait à quitter sous dix jours la Numidie et condamnait l’armée à passer sous le joug (109). Le Sénat ne ratifia pas ce traité. Il envoya le consul Albinus, frère d’Aulus, prendre la direction des opérations; mais ce chef ne sut, ne put ou ne voulut rien entreprendre.
[Note 78: Salluste, Bell. Jug., XXXV.]
[Note 79: Actuellement Guelma.]
PREMIÈRE CAMPAGNE DE MÉTELLUS CONTRE JUGURTHA.—Ces succès devaient être les derniers du prince numide. Métellus, homme d’une intégrité reconnue, ce qui avait motivé sa nomination, bien qu’il appartînt au parti de la noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits à l’honneur de Rome. Débarqué à Utique, il s’occupa d’abord, avec activité, à rétablir la discipline dans l’armée qui avait perdu, sous ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d’obéissance et de fermeté. Jugurtha, connaissait Métellus et le savait incorruptible; il essaya en vain de conjurer l’orage en offrant les plus grands témoignages de soumission. L’heure des transactions honteuses était passée, celle de l’expiation allait commencer.
Au printemps de l’année 10880, Métellus se met en marche, occupe Vacca (Badja) et attaque Jugurtha qui l’attend de pied ferme dans une position par lui choisie près du Muthul81. L’armée berbère est divisée en deux corps: l’infanterie avec les éléphants, sous le commandement de Bomilcar, est retranchée derrière la rivière; la cavalerie, avec le roi, est dissimulée dans les gorges environnantes. Métellus charge son lieutenant Rufus d’aller prendre position en face de Bomilcar. Aussitôt, la cavalerie ennemie se précipite sur les flancs de la troupe romaine, mais ne peut parvenir à l’ébranler. Pendant ce temps, Métellus, aidé de Marius, marche vers les collines afin d’en déloger les Berbères et de tourner Bomilcar. On se battit de part et d’autre avec le plus grand acharnement, mais, à la fin de la journée, la victoire se décida pour les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille et presque tous ses éléphants.
[Note 80: Nous adoptons la date acceptée par M. Mommsen (t. IV, p. 261 note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.]
[Note 81: Sans doute vers Tifech, au nord de Tébessa. M. Marcus identifie le Muthul au Hamiz. Peut-être faut-il placer cette rivière plus près de Badja.]
Cette journée suffit pour prouver à Jugurtha qu’il ne pouvait se mesurer en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il répartit ses adhérents dans toutes les directions, et les chargea d’inquiéter sans cesse l’ennemi, en se gardant de lui offrir l’occasion de lutter en bataille rangée. Ainsi, au moment où Métellus voulut recueillir les fruits de sa victoire, en achevant d’écraser l’ennemi, il ne trouva plus personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se contenter de la guerre d’escarmouches, sans toutefois se laisser entraîner dans les lieux déserts et n’offrant aucune ressource où Jugurtha prétendait l’attirer. L’armée romaine, divisée en deux principaux corps, l’un sous les ordres de Métellus, et l’autre commandé par Marius, opérèrent quelque temps dans cette région, ruinant les cultures des indigènes ennemis, et enlevant par la force les villes qui ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaquée par eux, se défendit avec énergie, ce qui permit à Jugurtha d’accourir à son secours et de forcer les Romains à lever le siège.
Ainsi finit cette première campagne. De grands résultats avaient été obtenus, puisque l’armée romaine avait vu fuir devant elle le roi numide, et cependant aucune conquête n’était conservée. Rentré dans la province d’Afrique pour prendre ses quartiers d’hiver, Métellas songea à obtenir le succès par d’autres moyens. Il parvint à détacher secrètement Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant sa succession s’il parvenait à le livrer entre ses mains. Bomilcar poussa donc le roi à abandonner une lutte dont l’issue ne pouvait que lui être fatale et l’amena à entrer en pourparlers avec Métellus. Les bases d’un traité furent arrêtées; déjà une partie des clauses était exécutée par le versement d’une somme considérable et la remise d’éléphants, de transfuges, d’armes, etc., lorsque Jugurtha, mis en défiance par l’insistance avec laquelle on l’invitait à se rendre au camp romain, éventa le piège dans lequel il avait failli tomber et s’éloigna au plus vite82.
[Note 82: Salluste, Bell. Jug., LXVIII.]
DEUXIÈME CAMPAGNE DE MÉTELLUS.—Il fallait donc recourir de nouveau au sort des armes. Métellus alla d’abord s’emparer de Vacca (Badja), qui s’était révoltée après son départ, et avait massacré sa garnison romaine; il fit subir à cette ville un châtiment exemplaire. Sur ces entrefaites, Jugurtha, ayant découvert la trahison de Bomilcar, le condamna à expirer dans les tourments.
Au printemps de l’année 107, Métellus reprit méthodiquement la campagne et envahit la Numidie. Jugurtha, après avoir sans cesse reculé devant lui, se décide à lui offrir le combat, mais les Berbères ne tiennent pas et fuient lâchement devant les légionnaires. Cirta ouvre alors ses portes à Métellus, tandis que Jugurtha se réfugie dans le sud; de là, le prince berbère revient dans le Tel et va se retrancher, avec sa famille et ses trésors, dans une localité fortifiée nommée Thala83. Métellus l’y poursuit, mais Jugurtha s’échappe et va chercher la sécurité chez les Gétules, pendant que les Romains font le siège régulier de la place. Après quarante jours d’efforts, Thala est forcée, mais les défenseurs ne livrent aux Romains que des ruines fumantes.
[Note 83: Ce nom veut dire source en berbère; il est commun à une foule de localités et il est bien difficile, malgré toutes les recherches de MM. Marcus, Dureau de la Malle, Guérin, etc., d’indiquer d’une manière précise la situation de cette ville, qui devait se trouver soit dans l’Aourès, soit vers la limite actuelle de la Tunisie.]
Pendant que Métellus était devant Thala, il reçut une députation de la colonie phénicienne de Leptis (parva)[84], venant lui demander protection contre les attaques des Berbères. Quatre cohortes de Liguriens allèrent prendre possession de cette localité au nom de Rome.
[Note 84: Actuellement Lamta, près de Monastir, en Tunisie.]
Quant à Jugurtha, il mit à profit son séjour parmi les Gétules pour les gagner à sa cause, en faisant luire à leurs yeux l’appât du butin. Tout en s’appliquant à former ces sauvages à la discipline, il envoya à son beau-père, Bokkus, des émissaires, pour l’amener à lui fournir son appui. Le roi de Maurétanie avait, dès le début de la guerre, adressé des protestations de dévouement aux Romains, et était peu disposé à entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, ayant obtenu de lui une entrevue, agit avec tant d’habileté sur son esprit, en lui représentant que les Romains n’avaient d’autre but que de conquérir la Maurétanie, après avoir pris la Numidie, qu’il lui arracha son adhésion. Bientôt les alliés se mirent en marche directement sur Cirta.
Prévenu de la ligue des deux rois, Métellus vint se placer dans un camp solidement retranché, en avant de la capitale de la Numidie, afin de couvrir cette contrée. Sur ces entrefaites, on apprit que Marius, alors à Rome, venait d’être élevé au consulat par le peuple; que la mission de terminer la guerre de Jugurtha lui avait été confiée et qu’il allait arriver avec des renforts et de l’argent. Sans attendre son ancien lieutenant, Métellus rentra en Italie (107).
MARIUS PREND LA DIRECTION DES OPÉRATIONS.—Débarqué à Utique, Marius fut bientôt sur le théâtre de la guerre. Il amenait avec lui des renforts qui, ajoutés aux troupes déjà en campagne, devaient porter l’effectif des forces romaines à environ 50,000 hommes85. Le mouvement offensif des rois berbères avait été arrêté par les mesures de Métellus. Bokkus avait en outre été travaillé par lui, de sorte que Jugurtha savait bien qu’il ne pouvait pas compter sur son beau-père pour une action sérieuse. Le roi numide ne se hasardait plus aux batailles rangées; à la tête des cavaliers gétules, il poussait des pointes hardies, jusqu’aux portes du camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait les régions éloignées avant qu’on ait eu le temps de le combattre. Il avait déposé ses trésors à Capsa86 et tenait toute la ligne du désert. Quant à Bokkus, il restait dans une prudente expectative.
[Note 85: Poulle, Étude sur la Maurétanie Sétifienne (Recueil de la Soc. arch. de Constantine, 1863, p. 54).]
[Note 86: Gafça, dans le Djerid tunisien.]
Marius, voulant à tout prix sortir de cette situation, dans laquelle il ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrès, se porta, par une marche audacieuse, sur Capsa, quartier général de son ennemi, enleva cette place, brûla et dévasta les villes voisines qui soutenaient Jugurtha et força ce prince à évacuer le pays et à se jeter dans l’Ouest. C’était ce qu’il cherchait car son plan était de reporter la campagne à l’Occident, en conservant Cirta comme base d’opérations. Marius vint donc relancer son ennemi dans les contrées de l’Ouest, et mena avec habileté et succès cette campagne dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces plaines au nord et à l’ouest87. Il réussit même à s’emparer d’une forteresse établie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kalâa que les Berbères savaient placer sur des pitons escarpés, où le prince numide avait caché ses derniers trésors.