Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 19 parties.

GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-ABOU-MOSLEM. IL EST ASSASSINÉ.—Le règne d’Omar II ne fut pas plus long que celui de son prédécesseur. En février 720, ce prince mourait et Yezid II lui succédait. Avec ce khalife, le parti kaïsite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, affranchi d’El-Hadjadj, fut retiré de la prison où il avait été détenu pendant les règnes précédents, et nommé au gouvernement du Mag’reb. Ce chef, qui, étant vizir de Syrie, avait traité avec une grande rigueur les populations de cette contrée, pensa qu’il pourrait agir de même à l’égard des Berbères. Il commença à mettre en pratique tout un système de vexations contre eux et voulut leur imposer, en outre des autres charges, la capitation. Les indigènes protestèrent, déclarant qu’ils étaient Musulmans et, par conséquent, affranchis de cette charge; mais leur doléances furent brutalement repoussées. Le gouverneur s’était entouré d’une garde berbère et il comptait s’assurer, par des faveurs, sa fidélité. Ayant voulu imposer à ses soldats l’obligation de porter des inscriptions tatouées sur les mains355, selon l’usage des Grecs, les gardes, irrités de ce qu’ils considéraient comme une humiliation, assassinèrent le gouverneur pendant qu’il faisait la prière du soir, dans la mosquée. Les Berbères écrivirent alors au khalife pour protester de leur dévouement et demander qu’on leur rendît leur ancien gouverneur Mohammed-ben-Yezid. Peut-être celui exerça-t-il, durant quelques jours, le pouvoir.

[Note 355: Sur la main droite le nom de l’individu; sur la gauche le mot «garde» (Berbers, p. 272).]

Pendant ce temps, les Musulmans d’Espagne, sous la conduite de leur gouverneur Es-Samah356, avaient fait une expédition dans les Gaules. Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtèrent contre Eude, duc d’Aquitaine, et essuyèrent une défaite dans laquelle presque tous les guerriers restèrent sur le champ de bataille. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les restes de l’armée (721). Dans la Galice, un noyau de résistance nationale s’était formé, à la voix de Pélage, qui avait été proclamé roi par ses compatriotes.

[Note 356: Ce chef avait dû être nommé en Espagne, ainsi que nous l’avons dit, en remplacement d’El-Horr; cependant En-Nouéïri attribue à celui-ci les faits que nous retraçons (p. 357).]

GOUVERNEMENT DE BICHR-BEN-SAFOUANE.—Sur ces entrefaites, le khalife ayant nommé au gouvernement de l’Afrique Bichr-ben-Safouane de la tribu de Kelb, ce général arriva à Kaïrouan et un de ses premiers actes fut d’envoyer en Espagne Anbaça le kelbite, avec mission de relever les armes musulmanes, et surtout d’augmenter le tribut fourni au khalifat par cette province (721). Pour obtenir ce résultat, le gouverneur ne trouva rien de mieux que de faire payer aux chrétiens un double impôt357.

[Note 357: Dozy, Musulmans d’Espagne, t. I, p. 227.]

Après avoir apaisé les séditions qui s’étaient produites sur différents points de la Berbérie, Bichr alla en Orient présenter ses hommages et ses présents au nouveau khalife Hicham, qui avait remplacé son frère Yezid II, mort en 724. Confirmé dans ses fonctions, le gouverneur revint à Kaïrouan. Peu après, Anbaça étant mort, il nomma à sa place Yahïa-ben-Selama le kelbite. Cet officier s’attacha à faire restituer aux chrétiens les biens qui leur avaient été enlevés par son prédécesseur.

Eh 727, Bichr fit une expédition en Sicile et revint chargé de butin. Quelques mois après, le gouverneur cessait de vivre; avant de mourir, il avait désigné pour lui succéder un de ses compatriotes, espérant que le khalife ratifierait son choix; mais il n’en fut pas ainsi et le kelbite se disposa à résister, même par les armes, au nouveau chef.

GOUVERNEMENT DE OBÉÏDA-BEN-ABD-ER-RAHMAN.—Hicham, qui depuis le commencement de son règne avait favorisé les Yéménites, sembla, à partir de ce moment, faire pencher la balance pour leurs rivaux. Ce fut ainsi qu’il nomma au gouvernement de l’Afrique un kaïsite nommé Obeïda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, prévenu des dispositions hostiles de la population de Kaïrouan, arriva à l’improviste devant cette ville, à la tête d’une troupe de gens de sa tribu, et s’en empara par surprise. «Il sévit contre les kelbites, avec une cruauté sans égale. Après les avoir fait jeter dans les cachots, il les mit à la torture et, afin de contenter la cupidité de son souverain, il leur extorqua des sommes énormes358.»

L’influence des kelbites avait, jusqu’alors, régné à peu près sans conteste en Espagne. Obéïda envoya dans la péninsule plusieurs officiers qui ne purent parvenir à se faire accepter. Enfin, en 729, le kaïsite Haïtham-ben-Obéïd arriva en Espagne avec des forces suffisantes et se fit l’exécuteur de toutes les haines de sa tribu: quiconque avait un nom ou une fortune fut livré au supplice, et le pays gémit pendant près d’un an sous la tyrannie la plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprimés parvinrent à la cour d’Orient, et, en présence de tels excès, le khalife n’hésita pas à destituer Haïtham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, yéménite de race, fut nommé gouverneur à sa place. Quant à Haïtham, il fut accablé d’opprobres et renvoyé, chargé de fers, à Obéïda, qui se contenta de le tenir en prison, malgré les ordres du khalife. Les Kelbites attendaient sa mort comme réparation à eux légitimement due; voyant qu’il allait échapper à leur vengeance, ils adressèrent à Hicham une pièce de vers dans laquelle ils lui exposèrent éloquemment leurs doléances, en lui laissant entendre qu’un tel déni de justice aurait pour conséquence de les pousser à la révolte.

Le khalife tenait avant tout à conserver l’Espagne; il destitua Obéïda et lui envoya l’ordre d’avoir à se présenter devant lui359.

[Note 358: Dozy, Hist. des Musulmans d’Espagne, t. I, p. 220.]

[Note 359: Voir pour l’hist. des gouv. d’Esp. El Marrakchi (Ed. or. de Dozy, p. 6 à 11).]

INCURSIONS DES MUSULMANS EN GAULE. BATAILLE DE POITIERS.—Le premier soin d’Abd-er-Rahman, nommé au commandement de l’Espagne, avait été de préparer une grande expédition contre les Gaules. Il tenait à venger les désastres de Toulouse, et il était attiré par la richesse de ces campagnes, qu’il avait parcourues avec Samah. Un certain Othman, officier berbère qui commandait la limite septentrionale, était entré en relations avec Eude et avait obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman, considérant ce fait comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman, le défit et envoya au khalife la tête du traître et sa femme. Le duc d’Aquitaine, occupé alors à repousser une invasion de Karl, duc des Franks, n’avait pu venir en aide à son gendre360.

[Note 360: Henri Martin, Histoire de France, t. II, p. 190 et suiv.]

En 732, Abd-er-Rahman, ayant reçu de puissants renforts d’Afrique et réuni une armée considérable, traverse les Pyrénées et inonde l’Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de Bordeaux. Eude l’y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est infidèle au prince chrétien: son armée est écrasée et, s’il échappe au désastre, c’est pour voir, dans sa fuite, les flammes dévorant sa métropole. Après avoir saccagé l’Aquitaine, les Musulmans passent la Loire, enlèvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, où, leur a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule.

Cependant, Karl n’est pas resté inactif; il a publié le ban de guerre et tout le monde a répondu à son appel. «Les plus impraticables marécages de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Forêt-Noire vomirent des flots de combattants demi-nus qui se précipitèrent vers la Loire, à la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargés de fer361.» Eude s’est joint à Karl en lui faisant hommage de vassalité et lui a amené les débris de ses troupes.

[Note 361: Henri Martin, Histoire de France, t. II, p. 202.]

Dans le mois d’octobre, les deux armées se trouvèrent en présence en avant de Poitiers. On passa plusieurs jours à s’observer et, enfin, les Musulmans se développèrent dans la plaine et attaquèrent les Franks avec leur impétuosité habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en haleine par vingt années de guerres incessantes, essuyèrent, sans broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journée, restèrent inébranlables sous la grêle de traits de leurs ennemis. Vers le soir, Eude et les Aquitains, ayant attaqué de flanc le camp des Musulmans, ceux-ci se retournèrent pour voler à la défense du butin amoncelé dans les tentes. Aussitôt les escadrons austrasiens s’ébranlent et fondent comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux sous les coups du vainqueur.

La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrétiens n’avaient pas pu juger de l’importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors qu’ils se disposaient à attaquer le camp, ils s’aperçurent qu’il était vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout leur butin aux mains des guerriers du Nord.

Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrétienté, mais il est probable que les Musulmans n’auraient pas tardé à reparaître plus nombreux en Gaule, si l’émigration berbère n’avait pas été arrêtée par les événements dont l’Afrique va être le théâtre.

GOUVERNEMENT D’OBÉÏD-ALLAH-BEN-EL-HABHAB.—Nous avons vu que le gouverneur Obéïda avait été rappelé en Orient par le khalife. Après son départ l’autorité fut exercée d’une façon temporaire par Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et ce ne fut qu’à la fin du printemps de l’année 734 que le titulaire fut nommé. C’était un kaïsite du nom d’Obéïd-Allah-ben-el-Habhab, très dévoué à sa tribu et à son souverain, mais méprisant profondément les populations vaincues. Il arriva en Afrique pénétré de ces idées et traita les Berbères avec la plus grande injustice.

Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succédé à Abd-er-Rahman dans le commandement de l’Espagne, essuya une nouvelle défaite dans les Pyrénées. Le gouverneur en profita pour le remplacer par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l’impulsion de ce chef, les Musulmans opérèrent de nouvelles razias en Gaule. Alliés au comte de Provence, Mauronte, ils pénétrèrent dans la vallée du Rhône et vinrent prendre et saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Saône, ils dépouillèrent les cités et les monastères sans que les populations terrifiées songeassent à leur résister. Mais bientôt Karl et ses Franks parurent, et les Musulmans regagnèrent en hâte les régions du midi. Après avoir tenté une faible résistance à Avignon, ce fut derrière les remparts de Narbonne qu’ils concentrèrent toutes leurs forces, et Karl essaya en vain de prendre cette ville.

DESPOTISME ET EXACTIONS DES ARABES.—A Kaïrouan, Obéïd-Allah continuait à faire peser son despotisme sur les Berbères. Non content de leur enlever leurs filles pour en peupler les sérails de Syrie, il s’amusait à décimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis des agneaux à duvet fin couleur de miel362. Le peuple frémissait sous cette tyrannie et sa colère contenue n’allait pas tarder à faire explosion. Le gouverneur avait nommé son fils Ismaïl au commandement du Mag’reb extrême. De Tanger, Ismaïl avait fait plusieurs expéditions dans l’intérieur et notamment dans le Sous, où il avait frappé de lourdes contributions. Obéïd-Allah, alléché par le succès de cette campagne, nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils Ismaïl dans le Sous, en lui adjoignant le général El-Habib-ben-Abou-Obéïda et en le chargeant d’exécuter une grande reconnaissance dans l’extrême sud. Les Arabes parcoururent alors tout le désert, contraignirent les Sanhadja-au-voile à recevoir l’islamisme, et s’avancèrent jusqu’au soudan. Ils rentrèrent dans le Mag’reb en ramenant un nombre considérable d’esclaves et en rapportant un riche butin.

[Note 362: Dozy, Musulmans d’Espagne, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 337.]

Ces succès avaient porté l’audace des Arabes à son comble; les excès que nous avons retracés n’étaient pas suffisants: Ismaïl, de concert avec Omar-el-Moradi, prétendit prélever, en outre des impôts réguliers, le quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure était comble. En 740, Obéïd-Allah rappela du Mag’reb une partie des troupes et les envoya contre la Sicile, sous le commandement d’El-Habib. L’occasion attendue par les Bervères se présentait enfin; ils ne le laissèrent pas échapper.

RÉVOLTE DE MÉÏCERA.—SOULÈVEMENT GÉNÉRAL DES BERBÈRES.—Un chef de la tribu des Matr’ara (Faten), nommé Méïcera, se fit le promoteur de la révolte. Les Berbères du Mag’reb, Matr’ara, Miknaça, Berg’ouata et autres, accoururent à sa voix. Tous avaient adopté dans les dernières années les doctrines kharedjites et s’étaient affiliés principalement à la secte sofrite, de sorte que le soulèvement national se doublait d’une révolte religieuse.

Ce grand rassemblement, s’étant porté sur Tanger, se rendit facilement maître de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis à mort. De là, les rebelles marchèrent vers le Sous et, s’étant emparés d’Ismaïl, lui infligèrent le même sort. Ces événements eurent un retentissement énorme en Afrique. Les Kharedjites de l’Ifrikiya, appartenant en général à la secte éïbadite, répondirent à l’appel de leurs frères du Mag’reb, et le feu de la révolte se répandit partout. Méïcera proclama l’indépendance berbère et l’obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe.

Dès qu’il eut reçu ces importantes nouvelles, Obéïd-Allah s’empressa de rappeler les troupes de l’expédition de Sicile et de donner l’ordre à Okba, gouverneur de l’Espagne, d’aller en Mag’reb combattre les rebelles. En même temps, il réunit tous ses soldats de race arabe et les fit partir pour l’Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib. Méïcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, après une lutte longue et meurtrière, les Berbères durent chercher un refuge dans la ville. Méïcera, accusé d’impéritie ou de vues ambitieuses, fut tué dans une sédition. Bientôt la lutte contre les Arabes recommença et, comme les Berbères reçurent, pendant le combat, un renfort de Zenèes, commandé par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas à se prononcer pour eux. Tous les Arabes y périrent et cette bataille fut appelée par eux «_la journée des nobles_». Khaled-ben-Hamid, qui avait si heureusement déterminé la victoire, fut élu chef des rebelles363.

La nouvelle de ce succès eut un effet immense et la révolte se propagea aussitôt en Espagne. Okba avait essayé, sans succès, de combattre les rebelles du Mag’reb; il fut déposé par un mouvement populaire et remplacé par son prédécesseur Abd-el-Melek, et alla mourir à Narbonne (fin décembre 740).

[Note 363: Nous adoptons ici une opinion qui s’écarte de celle de M. Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable que Khaled eût été élu chef de la révolte avant d’avoir déterminé la victoire de la journée des nobles.]

DÉFAITE DE KOLTOUM À L’OUAD-SEBOU.—Lorsque ces événements furent connus en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colère: «Par Dieu! dit-il, je ferai sentir à ces rebelles le poids de la colère d’un Arabe! Je leur enverrai une armée telle qu’ils n’en virent jamais dans leur pays: la tête de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera encore chez moi. J’établirai un camp de guerriers arabes à côté de chaque château berbère364!» Il rappela sur-le-champ Obéïd-Allah et s’occupa de la formation d’une armée expéditionnaire. A cet effet il tira des milices de Syrie un corps considérable de cavalerie et en confia le commandement au kaïsite Koltoun-ben-Aïad. Dans le courant de l’été 741, ce général arriva en Ifrikiya, après avoir rallié les contingents de l’Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L’effectif de son armée s’élevait à une trentaine de mille hommes. Le khalife avait recommandé à ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes dévastations.

Parvenu à Kaïrouan, Koltoum y fut très mal reçu par la colonie arabe qui détestait les Syriens. Quand El-Habib avait reçu, en Sicile, l’ordre de rentrer, il venait de s’emparer de Syracuse et de remporter de grands succès qui pouvaient faire présager la conquête de toute l’île365. Dès son retour il s’était porté avec toutes ses forces jusqu’à la hauteur de Tiharet pour contenir les Berbères et couvrir Kaïrouan; lorsque l’armée d’Orient l’eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains. Baleg, qui commandait l’avant-garde des Syriens, avait donné le signal du combat, mais des officiers s’interposant parvinrent à empêcher la lutte.

[Note 364: En Nouéïri, p. 360, 361.]

[Note 365: Michele Amari, Storia, t. I, p. 173 et suiv.]

L’armée continua sa marche vers l’ouest sans rencontrer aucun ennemi; elle pénétra dans le Mag’reb extrême, et enfin trouva les Kharedjites sur les bords du Sebou, dans une position qu’ils avaient choisie, à Bakdoura. Ils étaient là en nombre considérable, presque nus, la tête rasée, remplis d’enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques conseils que sa longue pratique des Berbères lui donnait le droit de présenter. Mais l’impétueux Baleg repoussa dédaigneusement son offre. Koltoum confia à Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se réserva celui de l’infanterie du centre et mit deux autres chefs à la tête des troupes d’Afrique, de sorte qu’El-Habib ne dut combattre que comme un simple guerrier.

La brillante cavalerie syrienne, ayant entamé l’action, fut accueillie par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbères portèrent le désordre dans le camp des Syriens en lançant au milieu d’eux des chevaux affolés, à la queue desquels ils avaient attaché des outres remplies de pierres. Malgré les pertes qu’il avait éprouvées, Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant entraînas dans une charge furieuse, parvint à traverser toutes les lignes des Berbères; mais ceux-ci étaient si nombreux qu’une partie des leurs, faisant volte-face, lui tinrent tête pendant que le reste luttait corps à corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d’Afrique. El-Habib et les principaux chefs étant morts, ces troupes se mirent en retraite, abandonnant les Syriens abhorrés à leur malheureux sort. Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en récitant des versets du Koran jusqu’au moment où il tomba percé de coups. La bataille était perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientôt forcés, malgré tout leur courage, de se mettre en retraite vers le nord-ouest, puisque le chemin opposé leur était coupé. Ils gagnèrent avec beaucoup de peine Tanger où ils ne purent pénétrer et de là se réfugièrent à Ceuta (742)[366].

[Note 366: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouéïri, p. 360. El-Kaïrouani, p. 69.]

Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l’Ifrikiya.—Dès que la nouvelle de ce succès parvint dans l’est, les tribus de l’ifrikiya se mirent en état de révolte. Un certain Okacha-ben-Aïoub, de la tribu des Houara, essaya même de soulever Gabès. Mais le général Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait à Kaïrouan où il avait rallié les fuyards de l’Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit à chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui était à la tête des autres tribus houarides, et tous deux s’appliquèrent à soulever les tribus du sud de l’Ifrikiya, jusqu’au Zab.

Cependant le khalife avait expédié au kelbite Handhala-ben-Safouan, gouverneur de l’Égypte, l’ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia, avec toutes les forces disponibles. Ce général parvint à Kaïrouan dans le courant du printemps et s’occupa aussitôt de l’organisation de son armée.

Mais bientôt il apprit que les Kharedjites, divisés en deux corps, s’avançaient contre lui et que l’un d’eux, commandé par Okacha, avait pénétré dans la plaine et était venu prendre position à El-Karn, entre Djeloula et Kaïrouan. Le seul espoir de succès consistait à attaquer séparément les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant, il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur, les mit en déroute, s’empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais ce n’était là que la partie la plus facile de la tâche. Abd-el-Ouahad était descendu du Zab à la tête d’un rassemblement considérable et avait déjà atteint Badja, où les fuyards d’El-Karn l’avaient rallié.

Handhala lança contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu’à Kaïrouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront facilement les troupes envoyées contre eux, puis ils s’avancèrent jusqu’à Tunis, où Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De là, les rebelles vinrent prendre position à El-Asnam, dans le canton de Djeloula; leur armée présentait, si l’on en croit les auteurs arabes, un effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est évidemment exagéré.

La situation était fort critique pour les Arabes. Handhala enrôlait tous les hommes valides, en offrant même une prime à ceux dont le patriotisme n’était pas assez ardent; il put réunir ainsi dix mille recrues qui, jointes à ses vieilles troupes, lui constituèrent une armée assez nombreuse. On passa la nuit à armer les volontaires, à la lueur des flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d’ardeur, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, marchèrent à l’ennemi. Dès le premier choc, l’aile gauche des Kharedjites fléchit; la gauche des Arabes, qui avait perdu du terrain, revint alors à la charge et bientôt toute la ligne des Berbères fut enfoncée. Ce fut alors une mêlée affreuse qui se termina par la victoire des Arabes. Selon En-Nouéïri, cent quatre-vingt mille Kharedjites restèrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva la mort, Okacha, moins heureux fut livré au bourreau (mai 742).

Ce beau succès permettait aux Arabes de se maintenir à Kaïrouan et de se préparer à de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag’reb, demeurés dans l’indépendance absolue.

RÉVOLTE DE L’ESPAGNE. LES SYRIENS Y SONT TRANSPORTÉS.—Les Syriens qui, avec Baleg, s’étaient réfugiés à Ceuta, après la défaite du Sebou, ne tardèrent pas à se trouver dans une situation très critique. Bloqués de tous côtés par les Berbères, et manquant de vivres, ils s’adressèrent au gouverneur de l’Espagne en le suppliant de venir à leur aide, ou de leur fournir le moyen de traverser le détroit. Mais Abd-el-Malek était Médinois; il avait lutté autrefois contre les Syriens et, vaincu par eux, avait assisté aux excès dont ils avaient souillé leur victoire. Il repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et défendit, sous les peines les plus sévères, qu’on envoyât des secours aux Syriens. Un Arabe de la tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques chargées de blé, périt dans les tortures367. Ainsi les Syriens restaient à Ceuta, en proie aux souffrances de la faim; ils avaient mangé leurs chevaux et semblaient voués à un trépas certain, lorsque des circonstances imprévues vinrent changer la face des choses.

[Note 367: Dozy, Musulmans d’Espagne, t. I, p. 254.]

Nous avons vu que les Berbères, en Espagne, n’avaient pas été favorisés lors du partage des terres, bien qu’ils eussent été les véritables conquérants. Il en était résulté chez eux une grande irritation contre les Arabes et, comme ils avaient adopté, de même que leurs frères du Mag’reb, les doctrines kharedjites, la révolte de Meïcera fut saluée chez eux par un seul cri d’enthousiasme, suivi d’une levée de boucliers. L’insurrection, partie de la Galice, devint bientôt générale. Partout les Arabes furent expulsés et durent chercher un refuge dans l’Andalousie. Les Berbères élurent alors un chef, ou imam, et divisèrent leurs forces en trois corps qui devaient marcher simultanément sur Tolède, Cordoue et Algésiras. De cette dernière ville, où se trouvait la flotte, on serait allé en Mag’reb chercher des renforts berbères.

Les Arabes étaient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes leurs forces des Africains. La situation devenait critique et, dans cette conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l’appui de ces Syriens qu’il avait juré de laisser mourir de faim. Il entra de nouveau en pourparlers avec eux et conclut un traité par lequel il fut stipulé que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre la révolte des Berbères; qu’après l’avoir domptée, ils évacueraient l’Espagne et qu’un certain nombre d’otages, choisis parmi les chefs, seraient gardés dans une île pour assurer l’exécution de ces conventions. De son côté, Baleg exigea que, lorsque ses hommes seraient rapatriés, ils fussent emmenés tous ensemble et déposés dans une contrée d’Afrique soumise à l’autorité arabe.

Les Syriens débarquèrent en Espagne dans le plus triste état et iî fallut d’abord les habiller et leur donner à manger; mais ils furent bientôt refaits et, comme la colonne berbère marchant sur Algésiras était déjà à Médina-Sidonia, ils se portèrent contre elle avec toutes les forces arabes et la mirent en déroute. Ils attaquèrent ensuite celle qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligèrent le même sort. La troisième armée berbère assiégeait Tolède depuis près d’un mois; les Syriens la forcèrent à lever le siège de cette ville et, malgré le grand nombre des rebelles, parvinrent encore à en triompher368.

Ainsi la domination arabe en Espagne était sauvée; mais de nouvelles difficultés allaient naître du succès même des Syriens. Baleg, invité par Abd-el-Malek à se retirer, conformément aux clauses du traité, éluda l’exécution de sa promesse; il se sentait maître de la position, était gorgé de butin et ne se souciait nullement de courir de nouveaux hasards. Des contestations s’élevèrent, on s’aigrit, on se menaça de part et d’autre, et enfin Baleg, levant le masque, chassa Abd-el-Malek de son palais et se fit proclamer gouverneur à Cordoue. Les Syriens, méconnaissant la voix de leur chef, se saisirent d’Abd-el-Malek, alors nonagénaire, et lui firent endurer un supplice aussi ignominieux que celui infligé par lui à l’homme qui leur avait envoyé des vivres à Ceuta

(742).

Le meurtre d’Abd-el-Malek eut un grand retentissement en Espagne. Tous les Arabes, même ceux qui étaient en France, accoururent en Andalousie. Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, ayant réuni ses forces à celles d’Abd-er-Rahman-ben-Habib, marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa propre main. Néanmoins la victoire resta à ces étrangers. Taâleba, qui avait pris le commandement, surprit les Arabes pendant qu’ils célébraient une fêle369, en fit un grand massacre et réduisit en esclavage dix mille prisonniers.

[Note 368: Dozy, Musulmans d’Espagne, t. I, p. 257 et suiv.]

[Note 369: Dans les guerres entre musulmans, les jours de fête étaient toujours des trêves strictement observées.]

Les Arabes d’Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient à massacrer tous leurs prisonniers adressèrent à Hendhala un pressant appel, et cet émir envoya en Espagne un officier du nom d’Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva à Cordoue au moment où les Syriens, avant de préluder au massacre de leurs esclaves, les vendaient au rabais, pour un chien ou pour un bouc. Malgré l’opposition de Taâleba il fit mettre en liberté tous ces Musulmans; puis il éloigna successivement les chefs turbulents, tels que Taâleba et Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua aux Syriens des terres et les répartit dans les districts d’Ocsonoba, de Béja, de Murcie, de Niébla, de Séville, de Sidona, d’Algesiras, de Regio, d’Elvira et de Jaën. Les tenanciers établis sur ces terres reçurent l’ordre de donner à ces nouveaux maîtres le tiers de leurs récoltes, qu’ils versaient précédemment à l’Etat370. L’obligation de fournir le service militaire fut imposée aux Syriens et on les forma en milices ou Djond.

[Note 370: Dozy, loc. cit., p. 268. El-Kaïrouani, p. 70.]

L’introduction de ce nouvel élément en Espagne mit fin à la suprématie des fils des Défenseurs. La fusion de ces diverses races: berbère, arabe et syrienne, devait former plus tard cette belle et intelligente nation maure d’Espagne; mais avant d’arriver à cette cohésion elle avait à traverser encore de longues années de guerres civiles et d’anarchie.

Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l’Espagne et l’Afrique depuis la révolte kharedjite font comprendre pourquoi la belle victoire de Karl à Poitiers suffit à délivrer la Gaule de l’invasion musulmane. La marche des Berbères vers le sud ayant dégarni les provinces du nord de l’Espagne, les chrétiens en profitèrent pour reconquérir de vastes régions dans la direction du midi.

ABD-EB-RAHMAN-BEN-HABIB USURPE LE GOUVERNEMENT DE L’IFRIKIYA.—Nous avons dit qu’Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d’Okba, avait quitté l’Espagne; peut-être avait-il été éloigné par le nouveau gouverneur, peut-être aussi, comme l’affirment certains auteurs, avait-il pris la fuite. Il se réfugia en Tunisie et se tint dans l’expectative, entouré d’un certain nombre d’adhérents. Sur ces entrefaites, le khalife Hicham étant mort (février 743), l’Orient devint le théâtre de nouveaux troubles sous les règnes éphémères de ses successeurs Oualid II, Yezid III et Ibrahim.

Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque et revendiquer le gouvernement de l’Ifrikiya. Il écrivit à Hendhala en le sommant avec hauteur de lui céder le pouvoir. Ce dernier était parfaitement en mesure de résister à de pareilles prétentions, mais, soit qu’il lui répugnât de verser le sang musulman, ainsi que l’affirme En-Nouéïri, et de donner aux schismatiques le spectacle d’une guerre entre orthodoxes, soit qu’il ne fût pas sûr de ses troupes, il préféra tenter les moyens de conciliation et envoya à Abd-er-Rahman une députation de notables, chargés de lui faire entendre la voix de la raison. Cet acte de faiblesse ne servit qu’à augmenter l’arrogance du rebelle: il fit mettre les envoyés aux fers et adressa à Hendhala une nouvelle et pressante sommation. Ce chef préféra alors se démettre du pouvoir. Il convoqua le cadi et les notables de Kaïrouan, ouvrit en leur présence le trésor public, en retira la somme nécessaire à son voyage et, étant sorti de la ville, prit la route de l’Orient. Abd-er-Rahman lit alors son entrée à Kaïrouan et prit possession du gouvernement de l’Ifrikiya.

Les populations arabes établies sur le littoral de la Tripolitaine et de la Tunisie se déclarèrent contre l’usurpateur, et, ayant fait alliance avec les Berbères, se mirent bientôt en révolte ouverte. Deux chefs des Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s’avancèrent avec leurs bandes jusqu’aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman ne se laissa point intimider; il attaqua en détail tous ses ennemis, les défit et les contraignit de rentrer dans l’obéissance371.

[Note 371: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouéïri, p. 364 et suiv.]

CHUTE DE LA DYNASTIE OMÉÏADE. ÉTABLISSEMENT DE LA DYNASTIE ABBASSIDE.—L’anarchie continuait à désoler l’Orient. Un nouveau khalife oméïade, du nom de Merouan, avait renversé l’infâme Ibrahim et pris le pouvoir; mais il avait à lutter contre les kharedjites et les chiaïtes et, en outre, contre les descendants d’El-Abbas, oncle du prophète, qui s’étaient transmis, de père en fils, le titre d’imam. Après plusieurs années de luttes acharnées, Abou-l’Abbas-es-Saffah fut proclamé khalife par les abbassides (30 octobre 749). Merouan, ayant marché contre ses troupes, essuya plusieurs défaites et trouva la mort dans un dernier combat (août 750). Avec lui finit la dynastie des oméïades. Abou-el-Abbas-es-Saffah s’assit alors sur le trône de Damas et ainsi la dynastie des abbassides succéda à celle qui avait été fondée quatre-vingt-dix ans auparavant par le Mekkois Moaouïa.

Abd-er-Rahman fit aussitôt reconnaître en Ifrikiya l’autorité abbasside et fut confirmé par le nouveau khalife dans les fonctions qu’il avait usurpées.

CHAPITRE IV

RÉVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDÉPENDANTS

750-772

Situation des Berbères du Mag’reb au milieu du VIIIe siècle.—Victoire de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.—Assassinat de Abd-er-Rahman.—Lutte entre El-Yas et El-Habib.—Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjounia.—Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa.—Guerres civiles en Espagne.—L’oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne.—Fondation de l’empire oméïade d’Espagne.—Les Ourfeddjouina sont vaincus par les Eïbadites de l’Ifrikiya.—Défaites des Kharedjites par Ibn-Achath.—Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du gouvernement.—Fondation de la dynastie rostemide.—Gouvernement d’El-Ar’leb-ben-Salem.—Gouvernement d’Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.—Mort d’Omar.—Prise de Kaïrouan par les kharedjites.

SITUATION DES BERBÈRES DU MAG’REB AU MILIEU DU VIIIe SIÈCLE.—Après la mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus était échu à Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en révolte contre le khalifat, s’étaient établis à Tlemcen et exerçaient leur suprématie sur la partie méridionale et occidentale du Mag’reb central372.

Le Mag’reb extrême était également indépendant. Dans la vallée de la Moulouia, dominait la tribu des Miknaça, dont l’influence d’étendait jusque sur les oasis du désert marocain373.

Enfin, sur le littoral de l’Atlantique, les Berg’ouata avaient acquis une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s’y créer un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophète et avait composé en langue berbère un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du culte avaient été modifiées par lui. Nous verrons, sous les descendants de ce prophète, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables entre les Berbères374.

Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent à entrer en scène et à jouer un rôle prépondérant, jusqu’à ce qu’elles soient remplacées par d’autres, après s’être usées dans les luttes politiques.

[Note 372: Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.]

[Note 373: Ibid., t. I, p. 259.]

[Note 374: Ibid., t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.]

VICTOIRES DE ABD-ER-RAHMAN; IL SE DÉCLARE INDÉPENDANT.—L’Ifrikiya avait été sinon pacifiée, du moins réduite au silence; mais tout le Mag’reb était encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se décida à y faire une expédition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprès de Tlemcen, ville fondée depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra, soutenu par les tribus zenètes, essaya en vain de résister; il fut vaincu et contraint d’abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses succès, Abd-er-Rahman pénétra dans le Mag’reb extrême et obtint une soumission à peu près générale des Berbères. Il est probable cependant que les Berg’ouata ne reconnurent pas son autorité, car ils étaient devenus fort puissants. Salah, qui avait succédé à son père Tarif, dans le commandement de la tribu, s’était arrogé le litre de prophète et avait obtenu beaucoup d’adhésions à la nouvelle doctrine375.

[Note 375: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.]

De retour en Ifrikiya, après avoir laissé son fils El-Habib pour le représenter dans le Mag’reb, Abd-er-Rahman lança ses troupes contre la Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces îles furent livrés au pillage et les populations soumises, dit-on, à la capitation.

Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djâfer-el-Mansour II avait succédé à son frère Abou-l’Abbas, décédé le 9 juin 754. Le nouveau khalife s’empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les grands succès remportés par le gouverneur, son éloignement du siège du khalifat, avaient sans doute réveillé en lui des idées d’indépendance. Il envoya à son souverain des cadeaux sans valeur et s’excusa de ne pas lui offrir d’esclaves, sous le prétexte que la Berbérie n’en fournissait pas, puisque les populations étaient musulmanes. Le khalife fut très irrité de ce procédé et, après un échange d’observations, il adressa à son lieutenant une lettre conçue dans des termes injurieux et menaçants. Le petit-fils d’Okba résolut alors de rompre toute relation avec son suzerain: s’étant rendu en grande pompe à la mosquée, il y prononça la prière publique; puis il se répandit en invectives contre le khalife abbasside, se déclara délié de tout serment envers lui et déchira les vêtements d’investiture qu’il avait reçus d’Orient. Lançant au loin ses sandales, il s’écria: «Je rejette aujourd’hui son autorité comme je rejette ces sandales.» Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un manifeste annonçant sa déclaration d’indépendance.

ASSASSINAT D’ABD-ER-RAHMAN.—Abd-er-Rahman avait pacifié la Berbérie et secoué le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais un complot se tramait autour de lui et ses propres frères préparaient son assassinat. Une première conjuration, dont les auteurs étaient des réfugiés oméïades, fut découverte et sévèrement réprimée. El-Yas, frère de l’émir, avait épousé la soeur d’un des conjurés et cette femme le poussait à la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu’il éprouvait en voyant son frère tout disposer pour léguer le pouvoir à son fils El-Habib. El-Yas prêta l’oreille à ces incitations: il s’assura l’appui d’un certain nombre d’habitants de Kaïrouan, fit entrer dans le complot son frère Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu’à attendre le moment opportun pour frapper.

Un soir, El-Yas, qui n’avait voulu confier à personne le soin de tuer son frère, demanda à être introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman était à moitié déshabillé, tenant sur ses genoux un de ses jeunes enfants, lorsqu’El-Yas pénétra auprès de lui. Les deux frères causèrent pendant un certain temps, sans que l’assassin osât perpétrer son meurtre; enfin, cédant aux encouragements muets d’Abd-el-Ouareth qui se tenait derrière une portière, El-Yas se leva, puis, se penchant comme pour embrasser son frère, enfonça entre ses épaules un poignard qui lui traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frappé à mort, essaya de lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant parer les coups et ne tarda pas à expirer couvert de blessures. Après cette horrible scène, El-Yas s’enfuyait égaré, lorsque son frère et les conjurés le rappelèrent à la réalité en lui demandant la tête de la victime, afin que le peuple ne doutât pas de sa mort. Le meurtrier et Abd-el-Ouareth rentrèrent alors dans la chambre et décapitèrent le cadavre (755).

Ainsi périt cet homme remarquable qui eût sans doute affermi l’empire indépendant de la Berbérie, si le poignard fraternel n’avait arrêté sa carrière. Son fils El-Habib alla à Tunis se réfugier auprès de son oncle Amran376.

[Note 376: Ibn-Khaldoun, Hist. de l’Afr. et de la Sicile, p. 47 de la trad. En-Nouéïri, p. 368, 369.]

LUTTE ENTRE EL-YAS ET EL-HABIB.—Dès que la nouvelle de la mort d’Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et El-Yas se fit facilement reconnaître pour son successeur; pendant ce temps, les partisans d’El-Habib se réunissaient autour de lui à Tunis. Bientôt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta à sa rencontre jusqu’au lieu dit Semindja377. Les armées se trouvaient en présence et l’on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties acceptèrent un arrangement aux termes duquel l’autorité serait partagée de la manière suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait à Kaïrouan et aurait la possession de la région s’étendant au midi de cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son oncle Amran garderait Tunis et les régions environnantes, et El-Yas aurait le commandement du reste de l’Ifrikiya et du Mag’reb.

Mais cette pacification froissait trop d’ambitions pour être durable. El-Yas commença par attaquer Amran à l’improviste; s’étant emparé de lui, il le fit mettre à mort, ainsi que ses principaux partisans378. Selon le Baïan, il se serait contenté de les embarquer pour l’Espagne; mais nous pensons qu’il en fit courir la nouvelle, afin de pousser El-Habib à fuir pour rejoindre son oncle dans la péninsule. Celui-ci, soit qu’il fût tombé dans le piège, soit qu’il craignît pour sa sécurité, s’il restait dans le pays, se décida à prendre la mer; mais les vents contraires le forcèrent de descendre à Tabarka. Aidé par des partisans de son père, il s’empara de cette ville, et y fut rejoint par un grand nombre d’adhérents qui le poussèrent à tenter le sort des armes contre l’usurpateur.

El-Habib commença les hostilités en s’emparant d’El-Orbos (Laribus). El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (décembre 755—janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvèrent de nouveau en présence et au moment où l’action allait s’engager, El-Habib s’avança vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute personnelle par un combat singulier: «Si tu me tues, lui dit-il, tu n’auras fait que m’envoyer rejoindre mon père, et si je te tue, j’aurai vengé sa mort379.»

[Note 377: A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la direction de Zaghouan.]

[Note 378: En-Nouéïri, p. 370.]

[Note 379: Ibid., p. 371.]

El-Yas essaya d’abord de repousser cette proposition, mais, comme les yeux de tous étaient fixés sur lui et que chacun l’accusait hautement de lâcheté, il dut, bon gré mal gré, accepter le duel. Les deux adversaires s’étant donc précipités l’un sur l’autre, El-Yas porta à El-Habib un coup d’épée qui s’engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par une prompte riposte, désarçonna son oncle et, se jetant sur lui avant qu’il eût eu le temps de se relever, lui coupa la tête. Abd-er-Rahman était vengé.

El-Habib, resté ainsi seul maître du pouvoir, fit exécuter les partisans les plus compromis de son oncle, et rentra à Kaïrouan rapportant comme trophées les têtes de ses ennemis, presque tous ses proches parents. Quant à Abd-el-Ouareth, il put se réfugier avec quelques partisans chez les Ourfeddjouma.

Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.—C’est en vain qu’El-Habib avait pu compter, après son succès, sur un peu de tranquillité; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre jusqu’au bout leur oeuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils un effet de la malédiction lancée par le pieux Handhala, après avoir été déposé par Abd-er-Rahman.

Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des Ourfeddjouma, proclama l’autorité du khalife El-Mansour, et appela aux armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hôte; il n’essuya que de dédaigneux refus et se décida à marcher en personne contre les rebelles. Ayant laissé le commandement de Kaïrouan au cadi Abou-Koréïb, il partit, en 757, à la tête de ses troupes pour combattre les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort des armes lui fut funeste: après avoir vu son armée mise en déroute, il dut chercher un refuge à Gabès. De nouvelles troupes furent envoyées à son secours par Abou-Koréïb, mais elles passèrent sans coup férir dans les rangs des rebelles, afin de faire acte d’adhésion au khalife abbasside.

Acem, laissant de côté Gabès, se porta rapidement sur Kaïrouan. Abou-Koréïb, à la tête d’une poignée de braves, sortit pour les repousser, tandis que les habitants de la ville se réfugiaient dans leurs maisons. Les Ourfeddjouma passèrent sur le corps de la petite troupe d’Abou-Koréïb, et l’on vit ces Berbères-kharedjites, portant la bannière du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d’Okba, la profaner et se livrer à tous les excès. Acem, qui avait gardé le commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent plus d’Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l’attira dans l’Aourès, où il avait cherché un refuge, le défit et le mit à mort. Prenant ensuite l’offensive, El-Habib se porta sur Kaïrouan, mais il fut à son tour défait et tué par les Ourfeddjouma (mai-juin 757).

Restés maîtres de Kaïrouan, les sauvages hérétiques s’attachèrent à profaner les lieux consacrés par les orthodoxes: ils transformèrent leurs mosquées en écuries, soumirent les Arabes aux plus épouvantables traitements et firent régner une terreur si grande qu’une partie de la population se décida à émigrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djaâda, qui avait remplacé Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excès380.

[Note 380: En-Nouéïri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.]

LES MIKNAÇA FONDENT UN ROYAUME À SIDJILMASSA.—Pendant que l’Ifrikiya était le théâtre de ces luttes, le Mag’reb demeurait livré à lui-même. Les Berg’ouata hérétiques continuaient à étendre leur autorité sur les rives de l’Atlantique et jusqu’au versant occidental de l’Atlas. Plus à l’est, les Miknaça occupaient, de plus en plus fortement, la vallée de la Moulouïa, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de l’Ouad-Ziz. Ils avaient adopté depuis longtemps les doctrines kharedjites et, sous l’impulsion d’un de leurs contribules, nommé Bel-Kassem-Semgou, ils formèrent à Sidjilmassa une communauté d’adeptes de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnèrent comme chef un certain Aïça-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa, capitale de cette petite royauté indépendante381.

GUERRES CIVILES EN ESPAGNE.—Nous avons vu dans le chapitre précédent qu’Abou-l’Khattar avait rétabli en Espagne la paix entre les Musulmans; mais les rivalités étaient trop violentes pour que cette pacification fût de longue durée. Un kaïsite du nom de Soumaïl-ben-Hatem, allié à Touaba-ben-Selama, chef des Djodham, tribu yéménite, leva l’étendard de la révolte dans le district de Sidona. Abou-l’Khattar, ayant marché contre eux, fut vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exerça alors le commandement avec l’assistance de Soumaïl; l’année suivante il mourut et la lutte entre Kelbites et Kaïsites recommença. Un descendant d’Okba, nommé Youçof, ayant été proclamé gouverneur à l’instigation de Soumaïl, les Kelbites replacèrent à leur tête Abou-l’Khattar; mais, en 747, celui-ci fut fait prisonnier et mis à mort, après un combat acharné. Youçof resta ainsi en possession d’un pouvoir précaire, tandis que les luttes fratricides, les vengeances et les meurtres continuaient à décimer la race arabe en Espagne, au profit de l’élément berbère, qui prenait part à ces guerres comme allié de l’un ou de l’autre parti. Les chrétiens, de leur côté, n’étaient pas sans tirer avantage de cette situation. En 751, Pélage mourut et fut remplacé par Alphonse, fils de Pédro, qui forma la souche des rois de Galice382.

[Note 381: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.]

[Note 382: Dozy, Hist. des Musulmans d’Espagne, p. 273 et suiv. et Recherches sur l’hist. de l’Espagne, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire, Histoire d’Espagne, t. I et II.]

L’OMÉÏADE ABD-ER-RAHMAN DÉBARQUE EN ESPAGNE.—Mais la face des choses allait changer profondément en Espagne, par l’établissement d’une nouvelle dynastie. Après le triomphe des Abbassides en Orient, les membres et les partisans de la famille oméïade qui avaient échappé à la mort dans les combats furent recherchés avec le plus grand soin et impitoyablement massacrés. L’un d’eux, nommé Abd-er-Rahman, fils de Moaouïa-ben-Hecham, parvint cependant à échapper à ses ennemis383 et à passer en Afrique, accompagné d’un affranchi du nom de Bedr (750). Après avoir séjourné quelque temps, caché dans une localité du pays de Barka, il profita de la déclaration d’indépendance d’Abd-er-Rahman-ben-Habib pour se rendre en Ifrikiya, puisque l’autorité abbasside n’y était pas reconnue. Il fut probablement reçu à la cour de ce prince, mais la conspiration des réfugiés oméïades ayant alors provoqué des mesures de rigueur contre les partisans de cette dynastie, Abd-er-Rahman fut encore obligé de fuir. Il gagna les régions de l’ouest et séjourna à Tiharet, puis chez les Mar’ila; il erra ainsi pendant cinq années et se fit des amis parmi les tribus zenètes. Ces Berbères étaient en relation avec leurs compatriotes d’Espagne et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au courant des événements dont cette contrée était le théâtre. La dynastie oméïade y avait de nombreux partisans qui s’empressèrent d’appeler chez eux le descendant de leurs princes. Après avoir fait sonder le terrain et même envoyé à Youçof des propositions qui furent repoussées par Soumaïl, Abd-er-Rahman se décida à passer en Espagne. Il s’embarqua avec un certain nombre de guerriers zenètes, sur un bateau envoyé par ses partisans de la péninsule. Ce fut d’un point du littoral de la province d’Oran, occupé par la tribu des Mar’ila, qu’il mit à la voile384.

[Note 383: Voir les détails romanesques de sa fuite, dans l’Hist. des Musulmans d’Espagne, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, édit. Dozy, p. 11 et suiv.]

[Note 384: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.]

Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman débarqua à Almuñecar, à égale distance de Grenade et de Malaga. Youçof revenait alors d’une expédition à Saragosse, expédition dans laquelle il avait commis de grandes cruautés, à l’instigation de Soumaïl, et soulevé la réprobation générale.

FONDATION DE L’EMPIRE OMÉÏADE D’ESPAGNE.—Cependant Abd-er-Rahman se préparait à la lutte, en enrôlant des guerriers et en se ménageant des intelligences dans le pays. Au printemps de l’année 756, il se mit en marche et reçut la soumission de Malaga, de Xérès, de Ronda et enfin de Séville. De là, il marcha sur Cordoue.

Youçof, de son côté, se préparait à la lutte; il était appuyé par la grande majorité des kaïsites et une partie des Berbères. Tous les Yéménites, quelques kaïsites et le reste des Berbères étaient avec Abd-er-Rahman.

Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalquivir et, séparées par ce fleuve grossi par les pluies, tâchèrent l’une et l’autre de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baissé, Abd-er-Rahman fit passer le fleuve à ses troupes sans être inquiété par Youçof, avec lequel il avait entamé des négociations. Le lendemain, le prétendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youçof essaya bravement de lui tenir tête; mais la victoire se décida bientôt pour Abd-er-Rahman. Youçof et Soumaïl échappèrent par la fuite, tandis que le prétendant entrait en triomphateur à Cordoue. Il montra une grande modération dans le succès.

Ainsi se trouva fondée la dynastie des Oméïades d’Espagne qui devait briller d’un grand éclat dans le moyen âge barbare. Cette province était à jamais perdue pour le khalifat.

Youçof et Soumaïl tenaient encore la campagne; ils réussirent même à mettre en ligne une armée sérieuse et obtinrent quelques avantages. Mais la victoire demeura au prince oméïade. En 758, Youçof fut tué dans une déroute, et Soumaïl, ayant été fait prisonnier, mourut dans un cachot385. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul maître du pouvoir et s’appliqua à faire cesser l’anarchie, rude tâche dans un pays où les Musulmans étaient divisés par des haines traditionnelles et des rivalités de race et d’intérêt. Les Yéménites, auxquels il devait son succès, essayèrent alors de reprendre la suprématie, et il dut résister à leurs exigences, en attendant qu’il eût à combattre leurs révoltes.

[Note 385: Makkari, t. II, p. 24.]

Les courses des Musulmans en Gaule avaient à peu près cessé; cependant ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En 739 et 740, Karl les avait expulsés de la Provence, après avoir défait et tué leur allié le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant aucune trêve, les chassa du pays ouvert et vint les assiéger dans Narbonne. Ils y résistèrent pendant sept années; enfin, en 759, cette ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernières bandes musulmanes rejoignirent, au delà des Pyrénées, leurs coréligionnaires.

LES OURFEDDJOUMA SONT VAINCUS PAR LES EIBADITES DE L’IFRIKIYA.

—Nous avons laissé les Ourfeddjouma maîtres de Kaïrouan et se livrant à toutes les violences, dans l’ivresse de leur succès. L’excès du mal, ou peut-être la jalousie des autres Berbères, allait amener une réaction. Les Houara, soulevés à la voix d’un Arabe nommé Abou-l’Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zenètes voisines et vinrent s’emparer de Tripoli. Ces tribus étaient kharedjites-éïbadites. Abou-l’Khattab ayant marché sur Kaïrouan, rencontra Abd-el-Malek qui s’était avancé au devant de lui, le défit et le tua dans une sanglante bataille et s’empara de Kaïrouan. Les Ourfeddjouma et Nefzaoua, restés dans le pays, furent tous massacrés; ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)[386].

[Note 386: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouéïri, p. 373. El-Kaïrouani, p. 77.]

Abou-l’Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Kaïrouan; puis il rentra à Tripoli et, de là, établit son autorité sur toute la partie orientale de l’Ifrikiya. C’était le triomphe de la race berbère et du culte kharedjite-éïbadite; après le Mag’reb, après l’Espagne, l’Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l’on ne comprendrait pas pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l’Ouest, si l’on ne savait que l’Orient était encore le théâtre de troubles provoqués par des sectaires.

DÉFAITE DES KHAREDJITES PAR IBN-ACHATH.—En 700, Mohammed-ben-Achath, gouverneur de l’Egypte, fit marcher contre les rebelles de l’Ifrikiya une armée commandée par le général Abou-l’Haouas; mais Abou-l’Khattab, chef des éïbadites, sortit à sa rencontre et lui infligea une défaite complète, au lieu dit Mikdas, au fond de la grande Syrte.

A la nouvelle de ce désastre, le khalife El-Mansour résolut d’en finir avec les rebelles d’Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-même au gouvernement de l’Afrique et lui envoya une armée de quarante mille hommes387 fournie par les colonies militaires de Syrie, et plusieurs officiers distingués, parmi lesquels El-Ar’beb-ben-Salem qui devait prendre le commandement dans le cas où la campagne serait fatale au gouverneur. En 761, l’armée partit pour le Mag’reb.

[Note 387: 20.000, selon El-Adhari.]

Abou-l’Khattab, au courant de ces préparatifs, avait appelé les Berbères aux armes, et un grand nombre de contingents houarides et zenètes étaient accourus sous ses étendards. Il vint alors prendre position à Sort, pour barrer le passage à l’ennemi, et y fut rejoint par Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un immense rassemblement, que les auteurs arabes portent à deux cent mille hommes, se trouva ainsi formé. Ibn-Achath n’osa pas se mesurer contre de pareilles forces et se contenta de rester en observation, attendant une occasion favorable. La désunion, si fatale aux Berbères, vint alors à son secours. A la suite d’un crime commis sur un Zenète, la discorde éclata entre ses contribules et les Houara. Les Zenètes crièrent à la trahison et parlèrent de se retirer, et l’armée berbère désunie perdit la confiance en elle-même.

Ibn-Achath profita habilement de la situation: après avoir laissé croire qu’il allait attaquer les Berbères, il fit courir le bruit qu’il était rappelé en Orient, leva précipitamment son camp et se mit en retraite. A cette vue, un grand nombre de Berbères reprirent la route de leur pays, tandis que les autres suivaient l’armée arabe. Pendant trois jours, Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, suivi à distance par les Kharedjites, dont le nombre diminuait constamment, et qui négligeaient les précautions usitées en guerre. Mais le quatrième jour, au matin, Ibn-Achath, qui était revenu sur ses pas pendant la nuit, à la tête de ses meilleurs guerriers, fondit sur le camp berbère plongé dans la sécurité. En vain Abou-l’Khattab essaya de rallier ses soldats, qui, surpris dans leur sommeil et n’ayant pas eu le temps de s’armer, fuyaient dans tous les sens. En un instant le camp fut pillé et l’armée mise en déroute. Les Arabes passèrent au fil de l’épée tous les Kharedjites qu’ils purent atteindre. Abou-l’Khattab et, dit-on, quarante mille Berbères restèrent sur le champ de bataille.

Continuer : partie 13 sur 19