Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 19 parties.

[Note 536: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 530 et suiv., t. III, p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid. El-Kaïrouani, p. 98 et suiv. Voir aussi l’étude publiée par Cherbonneau dans la Revue africaine, sous le titre Documents inédits sur l’hérétique Abou-Yezid, no 78 et dans le Journal asiatique, passim.]

SUCCÈS D’ABOU-YEZID. IL MARCHE SUR L’IFRIKIYA.—En 942, Abou-Yezid profita de l’absence du gouverneur de Bar’aï pour venir, à la tête de ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle course dans la même direction fut moins heureuse, car le gouverneur, qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les poursuivit dans la montagne; mais, s’étant engagé dans des défilés escarpés, il se vit entouré de kharedjites et forcé de chercher un refuge derrière les remparts de sa citadelle.

Abou-Yezid essaya en vain de le réduire; manquant de moyens pour faire, avec succès, le siège de Bar’aï, il changea de tactique. Des ordres, expédiés par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, établis dans la partie méridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent d’entreprendre le siège de Touzer et des principales villes du Djerid. Cette feinte réussit à merveille, et, tandis que toutes les troupes des postes du sud se portaient vers les points menacés, Abou-Yezid venait s’emparer sans coup férir de Tebessa et de Medjana. La place de Mermadjenna éprouva bientôt le même sort; dans cette localité, le chef de la révolte reçut en présent un âne gris dont il fit sa monture. C’est pourquoi on le désigna ensuite sous le sobriquet de l’homme à l’âne.

De là, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, après avoir mis en déroute le corps de troupes ketamiennes qui protégeait cette place, il s’en empara et la livra au pillage: toute la population réfugiée dans la grande mosquée fut massacrée par ses troupes, qui se livrèrent aux plus grands excès. Ainsi, un succès inespéré couronnait les efforts de l’apôtre. L’homme à l’âne prit alors le titre de Cheikh des Croyants: vêtu de la grossière chemise de laine à manches courtes usitée dans le sud, il affectait une grande humilité, n’avait comme arme qu’un bâton et comme monture qu’un âne.

En présence du danger qui le menaçait, El-Kaïm, sans s’émouvoir, réunit des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes. Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le commandement en chef à Meïçour. L’esclavon Bochra partit à la tête d’une de ces divisions pour couvrir Badja, menacée par les Nekkariens. Le général Khalil-ben-Ishak alla occuper Kaïrouan et Rakkada, avec le second corps. Enfin Meïçour demeura avec le dernier à la garde d’El-Mehdïa.

Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de front l’armée de Bochra par un de ses lieutenants nommé Aïoub. Celui-ci n’ayant pu soutenir le choc des troupes régulières, l’Homme à l’âne effectua en personne un mouvement tournant qui livra aux Kharedjites le camp ennemi et changea la défaite en victoire. La ville de Badja fut mise à feu et à sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mêmes furent passés au fil de l’épée, les femmes réduites en esclavage. Cette nouvelle victoire eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout, accoururent, sous la bannière d’Abou-Yezid, de nouveaux adhérents, autant pour échapper à ses coups que dans l’espoir de participer au butin.

Les Beni-Ifrene et autres tribus zenètes formaient l’élite de son armée. L’Homme à l’âne s’efforça de donner une organisation à ces hordes indisciplinées qui reçurent des officiers, des étendards, du matériel et des tentes; quant à lui, il conserva encore la simplicité de son accoutrement.

PRISE DE KAÏROUAN PAR ABOU-YEZID.—De Tunis, où il s’était réfugié, Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce général, contraint d’évacuer Tunis, alla se réfugier à Souça.

L’Homme à l’âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis, alla établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de nouveaux renforts, afin d’attaquer le souverain fatemide au coeur de sa puissance. Les populations restées fidèles à cette dynastie se réfugièrent sous les murs de Kaïrouan. Le moment décisif approchait. En attendant qu’il pût investir El-Medhïa, Abou-Yezid, pour tenir ses troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur les territoires non soumis. Ces partis répandirent la dévastation dans les contrées environnantes et rapportèrent un butin considérable.

Enfin l’Homme à l’âne donna le signal de la marche sur la capitale. En avant de Souça, l’avant-garde, commandée par Aïoub, se heurta contre Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche. Les Kharedjites furent entièrement défaits: quatre mille d’entre eux restèrent sur le champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits à El-Medhïa, où le prince ordonna leur supplice.

Cet échec, tout sensible qu’il fût, n’était pas suffisant pour arrêter l’ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et arrivèrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kaïrouan. Après être entré sans coup férir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur Kaïrouan, qu’il investit avec les cent mille hommes dont il était suivi.

Khalil-ben-Ishak, qui n’avait rien fait pour empêcher l’investissement de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la défendre pendant le siège. Dans l’espoir de sauver sa vie, il entra en pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l’imprudence jusqu’à venir à son camp. L’homme à l’âne le jeta dans les fers et bientôt le fit mettre à mort, malgré les représentations que lui adressa Abou-Ammar contre cet acte de lâcheté. Pressée de toutes parts et privée de chef, la ville ne tarda pas à ouvrir ses portes aux assiégeants (milieu d’octobre 944). Suivant leur habitude, les Kharedjites livrèrent Kaïrouan au pillage; les principaux citoyens, les savants, les légistes étant venus implorer la clémence du vainqueur, n’obtinrent que d’humiliants refus; ils auraient même, selon Ibn-Khaldoun537, reçu l’ordre de se joindre aux Kharedjites et de les aider à massacrer les habitants de la ville et les troupes fatemides.

On dit qu’en faisant son entrée dans la ville, Abou-Yezid criait au peuple: «Vous hésitez à combattre les Obeïdites? Voyez cependant mon maître Abou-Ammar et moi; l’un est aveugle, l’autre boiteux: Dieu nous a donc, l’un et l’autre, dispensés de verser notre sang dans les combats, mais nous ne nous en dispensons pas!»[538].

[Note 537: Berbères, t. III, p. 206.]

[Note 538: Ibn-Hammad, loc. cit.

NOUVELLE VICTOIRE D’ABOU-YEZID SUIVIE D’INACTION.—Dans toute cette première partie de la campagne, les généraux fatemides semblent avoir lutté d’incapacité, en se laissant successivement écraser sans se prêter aucun appui. Après la chute de Kaïrouan, Meïyour, sortant de son inaction, vint, à la tête d’une nombreuse armée, attaquer le camp des Kharedjites. La bataille eût lieu au col d’El-Akouïne, en avant de la ville sainte, et elle parut, d’abord, devoir être favorable aux Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane de l’Aourès, transportée quelques années auparavant dans l’Ifrikyia, passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes fatemides, y jeta le désordre, suivi bientôt de la défaite. Meïçour reçut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portèrent sa tête au chef de la révolte. Les tentes et les étendards obeïdites tombèrent aux mains des Nekkariens. La tête de Meïçour, après avoir été traînée dans les rues de Kaïrouan, fut envoyée en Mag’reb avec la nouvelle de la victoire.

Abou-Yezid s’installa dans le camp de Meïçoùr, et, suivant son plan de campagne, au lieu de profiter de la terreur répandue par sa dernière victoire pour marcher sur El-Mehdïa, il lança ses guerriers par groupes sur les provinces de l’Ifrikiya. Les farouches sectaires portèrent alors le ravage et la mort dans tout le pays, qu’ils couvrirent de sang et de ruines. Parmi les plus acharnés à commettre ces excès, se distinguèrent les Beni-Kemlane. L’autorité d’Abou-Yezid s’étendit au loin. Plusieurs places fortes tombèrent en son pouvoir et notamment Souça, où les plus épouvantables cruautés furent commises539.

Ce fut sans doute vers ce moment qu’Abou-Yezid envoya à l’oméïade En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage de fidélité. Cette démarche, il est inutile de le dire, fut fort bien accueillie par la cour d’Espagne. La municipalité de Kaïrouan avait, dit-on, insisté, pour qu’il la fit. Afin de lui plaire, Abou-Yezid avait rétabli dans cette ville le culte orthodoxe540.

L’Homme à l’âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain. Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de mendiant pour se vêtir d’habillements princiers et s’entourer des attributs de la royauté. Il allait au combat monté sur un cheval de race. Ce n’était plus l’homme à l’âne. Pendant ce temps, El-Kaïm occupait ses troupes à couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s’attendait tous les jours à voir paraître l’ennemi sous ses murs. En même temps, il put faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidèles, et à leurs voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des généalogistes complaisants rattachèrent à la filiation du prophète, s’était, ainsi qu’on l’a vu, déclaré l’ami des Fatemides; la rivalité de sa tribu avec celle des Zenètes-Mag’raoua était une raison de plus pour combattre la révolte des Zenètes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama et les Sanhadja vinrent harceler les derrières de l’armée nekkarienne, tandis que des forces plus considérables se concentraient à Constantine.

[Note 539: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 532, t. III, p. 207. El-Kairouani, p. 100.]

[Note 540: Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 200 et suiv. Dozy, Histoire des Musulmans d’Espagne, t. III, p. 67.]

SIÈGE D’EL-MEHDÏA PAR ABOU-YEZID.—Après être resté pendant 70 jours dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le siège devant El-Mehdïa. Le faubourg de Zouïla tomba en sa possession, à la suite d’une série de combats qui durèrent plusieurs jours, et il s’avança jusqu’à la Meçolla, à une portée de flèche de la ville (janvier 945). Ainsi se trouva réalisée une prédiction attribuée au mehdi. Abou-Yezid, dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville ne pouvait être enlevée par un coup de main et, ayant établi un vaste camp retranché au-dessus de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il entreprit le siège régulier d’El-Mehdïa.

Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour opérer une diversion, sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à revers, l’armée kharedjite. Mais, Abou-Yezid lança contre eux les Ourfeddjouma, sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent à les repousser. Ainsi, El-Kaïm demeura abandonné à lui-même, n’ayant d’autre espoir de salut que dans son courage et sa ténacité. Abou-Yezid pressa le siège, livrant de nombreux assauts à la ville; les Fatemides, de leur côté, firent de continuelles sorties. L’issue de ces engagements était généralement indécise, car les assiégeants, en raison de la configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs forces et perdaient l’avantage du nombre. L’Homme à l’âne se multipliait, conduisant lui-même ses guerriers au combat el il faillit trouver la mort dans une de ces luttes, où l’acharnement était égal de part et d’autre.

Il fallut dès lors renoncer à enlever la place de vive force et se contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid les envoyait fourrager dans l’intérieur. Bientôt la famine vint ajouter à la détresse des assiégés, entassés dans El-Mehdïa, et El-Kaïm dut se décider à expulser les non-combattants qui étaient venus s’y réfugier lors de l’approche des Kharedjites. Ces malheureux, femmes, vieillards et enfants furent impitoyablement massacrés par les Nekkariens, qui leur ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et monnaies qu’ils supposaient avoir été avalés par les fuyards541. Abou-Yezid donnait lui-même l’exemple de la cruauté: tout prisonnier était torturé. Les Obéïdites, de leur côté, ne faisaient aucun quartier.

Le siège traînait en longueur; les Fatemides avaient trouvé de nouvelles ressources, soit dans les magasins d’approvisionnement, soit par suite d’un ravitaillement exécuté par Ziri-ben-Menad, selon Ibn-Khaldoun542, ce qui semble peu probable, à moins qu’il n’ait été opéré par mer. Dans les premiers jours, des rassemblements considérables de Berbères arrivant du Djebel-Nefouça, du Zab, ou même du Mag’reb, venaient sans cesse grossir l’armée des Nekkariens. Mais cette armée, par sa composition hétérogène, ne pouvait subsister qu’à la condition d’agir et surtout de piller. L’inaction, les privations ne pouvaient convenir à ces montagnards accourus à la curée. L’Homme à l’âne essayait de les lancer sur les contrées de l’intérieur; mais à une grande distance, il ne restait plus rien; tout avait été pillé. Les guerriers nekkariens commencèrent à murmurer; bientôt des bandes entières reprirent le chemin de leur pays et, une fois cette impulsion donnée, l’immense rassemblement ne tarda pas à se fondre. Promptement, Abou-Yezid n’eut plus autour de lui que les contingents des Houara de l’Aourès et des Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kaïm profita de l’affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie énergique qui rejeta l’assiégeant dans son camp. En même temps, des émissaires habiles suscitèrent le mécontentement parmi les derniers adhérents d’Abou-Yezid, en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite déréglée étaient indignes de son caractère.

[Note 541: Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani rapportent ce trait.]

[Note 542: Berbères, t. II, p. 56.]

LEVÉE DU SIÈGE D’EL-MEHDIA.—Incapable de résister à une nouvelle sortie et ne pouvant même plus compter sur ses derniers soldats, Abou-Yezid se vit forcé de lever le siège au plus vite et d’opérer sa retraite sur Kaïrouan, en abandonnant son camp aux assiégés. Selon El-Kaïrouani, trente hommes seulement l’accompagnaient dans sa fuite543 (août 945).

[Note 543: Page 102.]

El-Mehdïa se trouva ainsi délivrée au moment où les rigueurs du blocus l’avaient réduite à la dernière extrémité. Depuis longtemps, les vivres étaient épuisées; on avait dû manger la chair des animaux domestiques et même celle des cadavres. Les assiégés trouvèrent dans le camp kharedjite des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte. Aussitôt, le khalife El-Kaïm reprit l’offensive. Tunis, Souça et autres places rentrèrent en sa possession, car la retraite des Nekkariens avait été le signal d’un tolle général de la part des populations victimes de leurs excès.

Quant à Abou-Yezid, il avait été reçu avec le dernier mépris par les habitants de Kaïrouan, lorsqu’ils avaient vu sa faiblesse. L’Homme à l’âne, en éprouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea complètement de genre de vie, il revint à la simplicité des premiers jours et reprit la chemise de laine et le bâton, simple livrée sous laquelle il avait obtenu tous ses succès. En même temps, des officiers dévoués lui amenèrent des troupes fidèles qui occupaient différents postes. Il se mit à leur tête et porta le ravage et la désolation dans les campagnes environnantes.

Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila, ayant réuni un corps de troupe, opéra sa jonction avec les contingents des Ketama et Sanhadja et s’avança à marches forcées au secours des Fatemides. Les garnisons de Constantine et de Sicca Veneria (le Kef) se joignirent à eux. Mais Aïoub, fils d’Abou-Yezid, suivait depuis Badja tous leurs mouvements, et, une nuit, il attaqua à l’improviste Ibn-Hamdoun dans son camp. Les confédérés, surpris avant d’avoir pu se mettre en état de défense, se trouvèrent bientôt en déroute et les Nekkariens en firent un grand carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-même, tomba, en fuyant, dans un précipice où il trouva la mort544. Les débris de l’année, sans penser à se rallier, rentrèrent dans leur cantonnement.

[Note 544: Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de l’Histoire des Berbères, p. 554.)]

Tunis était tombée, quelques jours auparavant, au pouvoir de Hacen-ben-Ali, général d’El-Kaïm, qui avait fait un grand massacre des Kharedjites et de leurs partisans.

Aussitôt après sa victoire, Aïoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur Hacen étant sorti à sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec des chances diverses. Aïoub finit cependant par écraser les forces de son ennemi et le couper de Tunis, où les Nekkariens entrèrent de nouveau en vainqueurs. Hacen, qui s’était réfugié sous la protection de Constantine, toujours fidèle, entreprit de là plusieurs expéditions contre les tribus de l’Aourès.

Encouragé par ce regain de succès, Abou-Yezid voulut tenter un grand coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, à la tête d’un rassemblement considérable, attaquer Souça, et, pendant plusieurs mois, pressa cette place avec un acharnement qui n’eut d’égal que la résistance des assiégés.

MORT D’EL-KAÏM. RÈGNE D’ISMAÏL-EL-MANSOUR.—Sur ces entrefaites, un dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l’Kacem-el-Kaïm cessa de vivre à El-Mehdïa. Il était âgé de 55 ans. Avant sa mort, il désigna comme successeur son fils Abou-Tahar-Ismaïl qui devait plus tard recevoir le surnom d’El-Mansour (le victorieux). Selon El-Kaïrouani, El-Kaïm aurait, un mois avant sa mort, abdiqué en faveur de son fils545.

[Note 545: Page 103.]

Ismaïl, le nouveau khalife fatemide, était âgé de 32 ans. C’était un homme courageux, instruit et distingué.

Il s’élevait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la famille obéïdite par la bravoure, le savoir et l’éloquence. Dans les circonstances où il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de prudence que de décision; aussi, pour éviter de fournir un nouveau sujet de perturbation, commença-t-il par tenir secrète la mort de son père. Rien, à l’extérieur, ne laissa supposer le changement de règne.

Souça était alors réduite à la dernière extrémité. Le premier acte d’Ismaïl fut d’envoyer une flotte porter des provisions et un puissant renfort aux assiégés. Les généraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, qui commandaient cette expédition, abordèrent heureusement et, secondés par les troupes de la garnison, vinrent avec impétuosité attaquer le camp des Nekkariens, au moment où ceux-ci se croyaient sûrs de la victoire. Après une courte lutte, les kharedjites furent mis en déroute et leur camp demeura aux mains des Fatemides. Souça était sauvée.

Abou-Yezid chercha un refuge à Kaïrouan, où se trouvaient ses femmes et le fidèle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposés contre lui à cause de ses cruautés, et voyant son étoile sur le point d’être éclipsée, fermèrent les portes à son approche et refusèrent de le recevoir. Il se retira à Sebiba, suivi seulement de quelques partisans. En même temps, le khalife Ismaïl, après avoir passé par Souça, faisait son entrée à Kaïrouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie générale aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d’Abou-Yezid furent respectés, et le prince lit pourvoir à leurs besoins.

DÉFAITES D’ABOU-YEZID.—Cependant, l’Homme à l’âne, qui avait obtenu quelques succès sur des corps isolés, réunit encore une armée et vint, avec confiance, se présenter devant Kaïrouan; il attaqua même le camp d’Ismaïl qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant plusieurs jours avec des alternatives diverses; enfin le khalife, ayant reçu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les kharedjites dans le sud.

Abou-Yezid envoya alors des corps isolés inquiéter les environs de Kaïrouan et couper la route de cette ville à El-Mehdïa et à Souça. Le chef de la révolte semblait néanmoins à bout de forces; Ibrahim crut pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses femmes à condition qu’il s’éloignerait pour toujours. L’Homme à l’âne accepta et reçut le pardon pour lui et ses partisans.

Mais c’est en vain que le prince fatemide avait espéré obtenir la paix en traitant le rebelle avec cette générosité. A peine Abou-Yezid fut-il rentré en possession de son harem qu’il revint attaquer les Fatemides plongés dans une trompeuse sécurité (août 916). Le khalife résolut alors d’en finir par la force avec ce lâche ennemi. Ayant réuni un corps nombreux de troupes régulières et d’auxiliaires Ketama et Berbères et de l’est, il se mit à leur tête et vint attaquer les Kharedjites qui, en masses tumultueuses, se préparaient à renouveler leurs agressions. Lorsqu’on fut en présence, Ismaïl disposa sa ligne de bataille en se plaçant au centre avec les troupes régulières et en formant son aile droite avec les contingents de l’Ifrikiya et son aile gauche avec les Ketama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis.

Abou-Yezid vint attaquer impétueusement les Berbères de l’aile droite et, les ayant mis en déroute, se heurta contre le centre qui l’attendit de pied ferme sans se laisser entamer. Après avoir laissé aux Karedjites le temps d’épuiser leur ardeur, Ismaïl charge à la tête de sa réserve et force l’ennemi à la retraite. Bientôt les adhérents d’Abou-Yezid sont en déroute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille têtes de ces partisans furent, dit-on, envoyées à Kaïrouan, où elles servirent d’amusement à la lie du peuple.

Ce fut alors qu’Ismaïl traça le plan de k ville de Sabra à un mille au sud-ouest de Kaïrouan. Cette place, qui devait être la capitale de l’empire obéïdite, reçut le nom de son fondateur: Mansouria (la ville de Mansour). Après sa défaite, Abou-Yezid avait en vain essayé de se jeter dans Sebiba. De là, il prit la route de l’ouest et se présenta devant Bar’aï; cette forteresse, qu’il n’avait pu enlever au début de la campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le siège.

Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kaïrouan à l’esclavon Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son camp à Saguïet-Mems, où il reçut les contingents des Ketama et ceux des cavaliers nomades du sud et de l’est (octobre 946).

POURSUITE D’ABOU-YEZID PAR ISMAÏL.—Alors commença cette chasse mémorable qui devait se terminer par la chute de l’agitateur. Ismaïl marcha d’abord sur Bar’aï. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite à travers les montagnes, vers l’ouest, en passant par Bellezma et Negaous; il pensait pouvoir résister dans la place forte de Tobna, mais le khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore.

Dans cette localité, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab, vint apporter des présents à son souverain et lui présenter ses hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait le Mehdi et qu’on avait fait prisonnier dans l’Aourès, à la tête d’une bande. Le khalife ordonna de l’écorcher vif. «Ainsi faisait-il de tous ceux qu’il prenait», dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de l’écorcheur. D’autres prisonniers eurent les mains et les pieds coupés.

Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d’El-Kheir-ben-Khazer, chef des Mag’raoua, un message amical. Ce prince, allié des Oméïades d’Espagne, avait, au profit de l’anarchie, étendu son autorité jusqu’à Tiharet et exerçait sa prépondérance sur tout le Mag’reb central. Jusqu’alors il avait soutenu l’Homme à l’âne, mais la cause de l’agitateur devenait par trop mauvaise, et le chef des Mag’raoua se hâtait de l’abandonner avant qu’elle fût tout à fait perdue.

Abou-Yezid, ne sachant où trouver un appui, dépêcha son fils Aïoub en Espagne pour tâcher d’obtenir une diversion des Oméïades. En attendant leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins occidentaux du Hodna. Ce pays était occupé par les Beni-Berzal, fraction des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grâce à l’appui de ces indigènes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana546. Mais le khalife l’y poursuivit, força les Beni-Berzal à la soumission et mit en déroute les adhérents de l’agitateur.

Abou-Yezid, qui avait gagné le désert, y resta peu de temps et reparut dans le pays des R’omert, au sud du Hodna. Ismaïl vint l’y relancer, et l’Homme à l’âne chercha en vain à rentrer dans le pâté montagneux de Salât. Rejeté vers le sud, il entraîna à sa poursuite les troupes fatemides, qui reçurent, des mains des Houara de Redir, Abou-Ammar l’aveugle et un autre partisan qu’ils avaient arrêtés547. L’armée du khalife éprouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par le fait des intempéries que par le manque de vivres, et elle perdit beaucoup d’hommes et de matériel.

[Note 546: Actuellement le Djebel-Mezita «à 12 milles de Mecila», dit Ibn-Hammad.]

[Note 547: Ce fait, avancé par Ibn-Hammad, est contredit par Ibn-Khaldoun.]

Ismaïl pénétra alors dans le pays des Sanhadja, où il fut reçu par Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus à un suzerain. Pour reconnaître sa fidélité, le khalife le nomma gouverneur de toute la région, au nom des Fatemides, et lui accorda l’autorisation d’achever la ville d’Achir, dont il avait commencé la construction dans le Djebel-el-Akhdar548, pour en faire sa capitale.

Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner quelque temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement perdu la trace d’Abou-Yezid, lorsque tout à coup on apprit qu’il était venu, à la tête d’un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le siège devant Mecila. Ismaïl, qui se disposait à pousser jusqu’à Tiharet, se hâta d’accourir au secours d’Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientôt Abou-Yezid fut délogé de ses positions: ayant été abandonné par ses partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n’eut d’autre ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana.

[Note 548: Voir Revue africaine, no 74.]

CHUTE D’ABOU-YEZID.—Après s’être ravitaillé à Mecila, Ismaïl, en attendant des renforts, alla bloquer la montagne où s’était réfugié son ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus alliées étant enfin arrivés, l’armée fatemide attaqua la montagne; le combat fut rude; mais à force d’énergie, les défilés gardés par les kharedjites furent tous enlevés et les rebelles se dispersèrent en désordre.

Abou-Yezid, entraîné dans la déroute, reçut un coup de lance qui le jeta en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en tête desquels étaient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se précipitèrent sur lui pour le prendre vivant; mais son fils Younès et ses partisans accoururent à son secours, et un nouveau combat acharné s’engagea sur son corps. Les Nekkariens purent enfin emporter leur chef blessé. Un grand nombre de kharedjites avaient été tués. On décapita tous les cadavres, ce qui valut à cette bataille le nom de journée des têtes[549].

L’Homme à l’âne avait pu gagner le sommet de la montagne de Kiana et se renfermer dans une citadelle établie sur un piton appelé Tagarboucet (l’arçon). Ismaïl l’y poursuivit, mais le refuge du rebelle était dans une position tellement escarpée qu’il dut renoncer à l’enlever sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit En-Nador (l’observatoire), sur un des contreforts de la montagne, et y commença le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain, il ordonna l’assaut, mais Abou-Yezid, entouré de ses fils550, s’y défendit avec le courage du désespoir. En vain les assiégeants s’avancèrent, en traversant des ravins escarpés et en escaladant les roches, jusqu’au pied du dernier escarpement, malgré la grêle de pierres et de projectiles que leur lançaient les assiégés, ils ne purent arriver au sommet, et la nuit les surprit avant qu’ils eussent achevé d’assurer leur victoire. Pendant la nuit, Ibrahim fit incendier les broussailles qui environnaient le fort, afin qu’elles ne pussent favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara, dont les habitations avaient été brûlées et les bestiaux enlevés, vinrent le soir même faire leur soumission.

[Note 549: Ibn-Hammad.]

[Note 550: Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar était aussi avec lui.]

Ismaïl avait pu se convaincre, dans ces journées de luttes, qu’il n’avait pas assez de troupes pour réduire son ennemi. Il demanda des soldats réguliers à Kaïrouan et, en attendant leur arrivée, s’installa à son camp du Nador. «Tant que je n’aurai pas triomphé de mon ennemi, disait-il551, mon trône sera où je campe.» Le khalife passa ainsi de longs mois, pendant lesquels il employa les troupes que le blocus laissait disponibles à pacifier la contrée.

[Note 551: Selon lbn-Hammad.]

Enfin les renforts arrivés par mer parvinrent au camp du Nador et l’on donna l’assaut. Cette fois, la forteresse fut enlevée. Abou-Yezid, ses fils et quelques serviteurs dévoués, s’étaient réfugiés dans une sorte de réduit où ils tenaient encore. On finit par y pénétrer, mais l’agitateur n’y était plus; il était sorti par un passage secret et fuyait au milieu des roches, porté par trois hommes, car il était couvert de blessures. Peut-être aurait-il échappé encore si ceux qui le portaient ne l’avaient laissé rouler dans un ravin profond, d’où il fut impossible de le retirer.

Les vainqueurs finirent par le trouver à demi-mort. Ils l’apportèrent au khalife, qui l’accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite envers lui; néanmoins, comme il le réservait pour son triomphe, il fit soigner ses blessures; mais, quelques jours après, l’Homme à l’âne rendait le dernier soupir (août 947). Son corps fut écorché et sa peau bourrée de paille pour être rapportée à El-Mehdïa. Sa chair et les têtes de ses principaux adhérents ayant été salées, furent expédiées à El-Mehdïa. Du haut de la chaire, on y annonça la victoire du khalife, et les preuves sanglantes en furent livrées à la populace.

La chute d’Abou-Yezid fut le dernier coup porté aux Nekkariens. Aïoub et Fadel, fils de l’homme à l’âne, qui avaient pu échapper, tentèrent de rallier les débris des adhérents de leur père. S’étant associés à un ambitieux de la famille d’Ibn-Khazer, nommé Mâbed, ils parvinrent à réunir une armée et allèrent attaquer Tobna et même Biskra. Mais le khalife ayant envoyé contre eux ses généraux Chafa et Kaïcer, soutenus par les contingents des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs furent défaits et durent se réfugier dans les profondeurs du désert.

Ainsi se termina la révolte de l’Homme à l’âne, sous les coups de laquelle l’empire fatemide avait failli s’écrouler. Abou-Yezid, dont on ne saurait trop admirer la ténacité, l’indomptable énergie et même les talents militaires, se laissa, comme beaucoup d’autres, griser par le succès. Par la seule faute qu’il commit, en ne marchant pas sur El-Mehdïa après la prise de Kaïrouan, il perdit à jamais sa cause. Doit-on le regretter? Nous n’osons affirmer que son succès aurait été bien avantageux pour l’Afrique552.

[Note 552: Nous avons suivi, pour tout le récit de la révolte d’Abou-Yezid, les auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 530-542, t. III, p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, p. 98 et suivantes. Documents sur l’hérétique Abou-Yezid, par Cherbonneau. Revue africaine, no 78, et collection du Journal asiatique.]

CHAPITRE XI

FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE

947-973

État du Mag’reb et de l’Espagne.—Expédition d’El-Mansour à Tiharei.—Retour d’El-Mansour en Ifrikiya.—Situation de la Sicile; victoires de l’Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.—Mort d’El-Mansour, avènement d’El-Moëzz.—Les deux Mag’reb reconnaissent la suprématie oméïade.—Les Mag’raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.—Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.—Campagne de Djouher dans le Mag’reb; il soumet ce pays à l’autorité fatemide.—Guerre d’Italie et de Sicile.—Evénements d’Espagne; mort d’Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succède.—Succès des Musulmans en Italie et en Sicile.—Progrès de l’influence oméïade en Mag’reb.—État de l’Orient; El-Moëzz prépare son expédition.—Conquête de l’Egypte par Djouher.—Révoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.—Mort de Ziri-ben-Menad; succès de son fils Bologguine dans le Mag’reb.—El-Moëzz se dispose à quitter l’Ifrikiya.—El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide en Egypte.—Appendice. Chronologie des Fatemides d’Afrique.

ÉTAT DU MAG’REB ET DE L’ESPAGNE.—Il n’avait pas fallu à Ismaïl moins de deux années de luttes incessantes pour triompher de la terrible révolte de l’Homme à l’âne. C’était un grand résultat, obtenu grâce à l’énergie du khalife, et le surnom d’El-Mansour qui lui fut donné, il faut le reconnaître, était mérité. Mais, si le principal ennemi était abattu, il restait bien des plaies à fermer. Pendant cette crise, l’autorité fatemide avait perdu tout son prestige dans l’ouest, au profit des Oméïades d’Espagne. Le Mag’reb et Akça, en entier, leur obéissait déjà. Les fils de Ben-Abou-l’-Afia, nommés El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad, y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonnés dans le pays des R’omara et obéissant à leur chef Kennoun, se tenaient seuls éloignés du khalife espagnol, mais en se gardant bien de témoigner contre lui la moindre hostilité.

Auprès de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu à peu étendu leur domination sur leurs voisins; ayant pris une part active à la révolte d’Abou-Yezid, ils avaient profité de la période de succès de cet agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une habile politique, avait nommé leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur du Mag’reb central. Enfin, à Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour les Oméïades.

En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le nord, de non moins grands succès, en profitant de la discorde qui paralysait les forces des chrétiens; Castille et Léon étaient en guerre. Les Castillans, sous le commandement de Ferdinand Gonzalez, surnommé l’excellent Comte, avaient cherché à s’affranchir du joug un peu lourd de Ramire II, prince de Léon; mais la fortune avait trahi Ferdinand: fait prisonnier par son ennemi, il avait été tenu dans une dure captivité et n’avait obtenu la liberté qu’en renonçant à exercer aucun commandement. Les Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient reporté leur frontière jusqu’au delà de Medina-Céli553.

[Note 553: Dozy, Musulmans d’Espagne, t. III, p. 64 et suiv. Kartas, p. 417. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 270, t. II, p. 148-569, t. III, p. 213 et suiv. El Bekri, trad., art. Idricides. Ibn-Hammad, loc. cit. El Marracki, éd. Dozy, p. 27 et suiv.]

EXPÉDITION D’EL-MANSOUR À TIHARET.—Le khalife Ismaïl voulut profiter de son séjour dans l’ouest pour lâcher d’y rétablir son autorité. Ayant convoqué ses alliés à Souk-Hamza554, il fut rejoint dans cette localité par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans le mois de septembre 917, l’armée s’ébranla et marcha directement sur Tiharet; Hâmid prit la fuite à son approche et gagna Ténès, d’où il s’embarqua pour l’Espagne.

[Note 554: Actuellement Bouïra, au N.-E. d’Aumale.]

Une fois maître de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas à propos de s’enfoncer davantage dans l’ouest, il préféra entrer en pourparlers avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le détacher de la cause oméïade, il lui offrit de le reconnaître comme son représentant dans le Mag’reb central, avec la suprématie sur toutes les tribus zenètes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa à El-Mansour un hommage plus ou moins sincère de soumission. Tranquille de ce côté, le khalife alla châtier les tribus louatiennes de la vallée de la Mina, lesquelles étaient infectées de kharedjisme. Après les avoir contraintes à la soumission, il se disposa à rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant, il renouvela l’octroi de ses faveurs à Ziri-ben-Menad, dont le secours lui avait été si utile, et lui confirma l’investiture de chef des tribus sanhadjiennes et de tout le territoire occupé par elles jusqu’à Tiharet. Cette vaste région comprenait, en outre des villes d’Achir et de Hamza, celles de Lemdia (Médéa), Miliana, et enfin une bourgade à peine connue auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand développement et était destinée au plus brillant avenir, nous avons nommé Djezaïr-beni-Mezr’anna (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi par son père du commandement de ces trois dernières places555.

Retour d’El-Mansour en Ifrikiya.—Avant de reprendre le chemin de l’est, le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles il annonçait la mort de son père et son avènement sous le titre d’El-Mansour-bi-Amer-Allah (le vainqueur par l’ordre de Dieu). Le 18 janvier 918, il faisait son entrée triomphale à Kaïrouan, précédé par un chameau sur lequel était placé le mannequin d’Abou-Yezid, soutenu par un homme. De chaque côté, deux singes, qui avaient été dressés à cet office, lui donnaient des soufflets et le tiraient par la barbe556. Les plus grands honneurs furent prodigués au souverain victorieux.

[Note 555: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.]

[Note 556: Ibn-Hammad, loc. cit.

Peu de temps après, on reçut la nouvelle que Fadel, fils d’Abou-Yezid, était sorti du Sahara à la tête d’une bande de pillards, qu’il ravageait l’Aourès et était venu mettre le siège devant Bar’aï. Mais bientôt il fut mis à mort par un chef zenatien, qui envoya sa tête au kalife. Celui-ci fit expédier en Sicile la peau d’Abou-Yezid et la tête de son fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et tout le monde périt. Seul le mannequin de l’Homme à l’âne fut rejeté sur le rivage; on l’attacha à une potence, où il resta jusqu’à ce qu’il eût été mis en lambeaux par les éléments. Aioub, l’autre fils de l’apôtre nekkarien, fut également assassiné par un chef zenète, et ainsi la famille de l’agitateur se trouva entièrement détruite; ses cendres mêmes furent dispersées.

SITUATION DE LA SICILE; VICTOIRES DE L’OUALI HASSAN-EL-KELBI EN ITALIE.—Pendant les années d’anarchie qui avaient été la conséquence de la révolte d’Abou-Yezid, la Sicile était demeurée abandonnée aux aventuriers berbères amenés par Khalil. Personne n’y exerçait effectivement l’autorité, et les chrétiens en avaient profité pour cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en réalité, la partie méridionale de l’île, mais ils étaient misérables et vivaient dans un état de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes, tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l’empire. A Palerme, la famille des Beni-Tabari, d’origine persane, avait usurpé peu à peu l’autorité.

Un des premiers soins d’El-Mansour fut de placer à la tête de l’île un de ses plus fidèles soutiens, dont la famille s’était distinguée en Mag’reb et en Espagne, l’arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui conféra le titre d’Ouali (gouverneur), qui devint ensuite héréditaire dans sa famille (948). Hassan trouva Palerme en état de révolte, mais il parvint à y pénétrer par ruse, et, s’étant saisi des Tabari, les fit mettre à mort.

Hassan entreprit alors de châtier les chrétiens qui avaient secoué le joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrogénète, qui occupait le trône de l’empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des troupes en Calabre pour reconquérir l’indépendance. Hassan, de son côté, ayant reçu des renforts d’El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une armée nombreuse (950), puis mettre le siège devant Gerace. Les Grecs étant arrivés, l’ouali les battit et les força de se réfugier à Otrante et à Bari; puis il rentra à Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de nouveau en Italie, où des troupes nombreuses avaient été amenées, et y remporta de grandes victoires. Les têtes des vaincus furent expédiées dans les villes de Sicile et d’Afrique (mai 852).

Dans l’été de la même année, l’ouali de Sicile signa avec l’envoyé de l’empereur une trèvi reconnaissant aux Musulmans le droit de percevoir le tribut. Hassan établit une mosquée à Reggio557.

[Note 557: Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 203-248. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 540-541.]

MORT D’EL-MANSOUR. AVÈNEMENT D’EL-MOEZZ.—Le khalife avait transporté sa demeure à Sabra, vaste château situé près de Kaïrouan, qu’on appelait El Mansouria, du nom de son fondateur. De là, il dirigeait la guerre d’Italie et suivait les événements de Mag’reb, où l’influence fatemide avait entièrement cessé pour faire place à la suprématie oméïade.

Au commencement de l’année 953, El-Mansour tomba malade, à la suite d’une partie de plaisir où il avait pris un refroidissement. Dans le mois de mars558, il rendait le dernier soupir. Il n’était âgé que de trente-neuf ans, sur lesquels il en avait régné sept.

[Note 558: Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en désaccord sur ce point avec tous les autres auteurs.]

Son fils Maâd (Abou-Temim), qui avait été désigné par lui comme héritier présomptif parmi ses dix enfants, lui succéda et prit le nom d’El-Moëzz li dine Allah (celui qui exalte la religion de Dieu). C’était un jeune homme de vingt-deux ans, doué d’un esprit mûr et ferme. Le 25 avril, il reçut le serment de ses officiers, et s’appliqua immédiatement à la direction des affaires de l’état. Il alla ensuite faire une tournée dans ses provinces, afin de s’assurer de la fidélité de ses gouverneurs et de l’état de défense des frontières559.

[Note 559: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 142.]

LES DEUX MAG’REB RECONNAISSENT LA SUPRÉMATIE OMÉÏADE.—De graves événements s’étaient accomplis en Mag’reb, ainsi que nous l’avons dit.

Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, étant mort en 949, avait été remplacé par son fils Abou-l’Aïch-Ahmed, surnommé El-Fâdel (l’homme de mérite). Ce prince, qui entretenait des relations avec la cour oméïade, s’empressa de faire hommage de vassalité à En-Nacer et de rompre avec les fatemides. Les autres branches de la famille edricide envoyèrent également des députations au souverain de l’Espagne musulmane, et ainsi toute la région septentrionale du Mag’reb extrême se trouva placée sous sa suzeraineté. Mais il ne suffisait pas à En-Nacer que l’on y prononçât la prière en son nom; il lui fallait des gages plus sérieux et il demanda bientôt à l’imprudent El-Fâdel de lui céder les places de Tanger et de Ceuta560.

Dans le Mag’reb central, Yâla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, et Mohammed-ben-Khazer, émir des Mag’raoua, avaient été complètement détachés, par les agents d’En-Nacer, de la cause fatemide, et avaient reçu l’investiture du gouvernement oméïade. Ils s’étaient alors partagé le pays: Ibn-Khazer avait eu pour son lot la région orientale; il était venu s’installer à Tiharet, et, sur cette frontière, s’était rencontré avec les Sanhadja, ennemis héréditaires des Mag’raoua. Aussi, les luttes n’avaient pas tardé à recommencer entre ces deux tribus. Quant à Yâla, il avait conservé la région de l’ouest et étendu sa suprématie sur les populations du nord jusqu’à Oran; pour se créer un refuge et un point d’appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, à une journée à l’ouest de Maskara, une capitale qui reçut le nom d’Ifgane; les villes environnantes en fournirent les premiers habitants561.

[Note 560: Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569. El-Bekri, Idricides.]

[Note 561: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 148, t. III, p. 213, t. IV, p. 2. El-Bekri, passim.]

Ainsi, les deux Mag’reb reconnaissaient la suprématie oméïade. Fès, même, avait reçu un gouverneur envoyé au nom du khalife.

Seule, l’oasis de Sidjilmassa, où régnait un descendant de la famille miknacienne des Beni-Ouaçoul, nommé Mohammed-ben-el-Fetah, refusa de suivre l’exemple du reste du pays. Ce prince répudia même les doctrines Kharedjites et se déclara indépendant en prenant le nom d’Ech-Chaker-l’Illah (le reconnaissant envers Dieu)[562].

[Note 562: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264.]

La grande tribu des Miknaça, qui avait toujours à sa tête des descendants de Ben-Abou-l’Afia, était restée fidèle à la cause oméïade, malgré les revers qu’elle avait éprouvés.

LES MAG’RAOUA APPELLENT À LEUR AIDE LE KHALIFE FATEMIDE.—Nous avons vu qu’En-Nacer avait réclamé aux Edricides la possession de Tanger et de Ceuta, les clefs du détroit. Ayant essuyé un refus, il profita des dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir en Mag’reb. Un corps d’armée envoyé dans le Rif, sous le commandement de cet Homéïd qui avait été précédemment expulsé de Tiharet par les Fatemides, remporta de grandes victoires, s’empara de Tanger et força El-Fâdel à la soumission (951). Chassé de Hadjar-en-Necer, il ne resta à celui-ci que la ville d’Azila sur le littoral.

Homeïd reçut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeïade envoya à Yâla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux témoignages de son amitié. Il n’en fallut pas davantage pour exciter la jalousie d’Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage en faisant mettre à mort ce Mâbed qui avait soutenu autrefois tes fils d’Abou-Yezid, et qui visait ouvertement à l’usurpation de l’autorité sur les Mag’raoua. Bientôt Yala poussa l’audace jusqu’à venir enlever Tiharet aux Mag’raoua, puis Oran, à Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer, rompant alors d’une manière définitive avec les Oméïades, alla, de sa personne, en Ifrikiya porter ses doléances. Le khalife El-Moëzz le reçut avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalité et se fit donner par lui les renseignement les plus précis sur l’état du Mag’reb (954).

Dans le cours de la même année, El-Moëzz appela à Kaïrouan le chef des Sanhadja, et renouvela avec lui les traités d’alliance qui le liaient à son père. De grandes réjouissances furent données en l’honneur de ce chef qui rentra, comblé de présents, dans son pays, avec l’ordre de se tenir prêt à accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyées dans le Mag’reb.

RUPTURE ENTRE LES OMÉIADES ET LES FATEMIDES.—En 955, le khalife oméïade, ayant conclu une trêve avec Ordoño III, fils et successeur de Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se décida à intervenir plus activement en Afrique et commença les hostilités contre la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre préambule, saisir un courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme représailles, El-Moëzz donna à El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l’ordre de tenter, avec la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprès d’Alméria, porta le ravage dans la contrée et rentra chargé de butin.

Pour tirer, à son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lança, peu après, sa flotte, commandée par son affranchi R’aleb, contre l’Ifrikya. Mais, des mauvais temps et l’inhospitalité des côtes africaines ne lui ayant pas permis de débarquer, il dut rentrer dans les ports d’Espagne. L’année suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires, opéra son débarquement à Merça-El-Kharez (La Calle), et, de ce point, alla ravager le pays jusqu’aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra en Espagne.

Mais ces escarmouches n’étaient que des préludes d’action: plus sérieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l’empire fatemide au coeur de sa puissance et préparait une grande expédition, lorsqu’il apprit la mort d’Ordoño III (957) et son remplacement par son frère Sancho, dont le premier acte avait été la rupture du traité conclu avec les Oméïades. Forcé de voler au secours de la frontière septentrionale, En-Nacer dut ajourner ses projets sur l’Afrique563.

[Note 563: Dozy, Musulmans d’Espagne, t. III, p. 73 et suiv. Amari. Musulmans de Sicile, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 542.]

CAMPAGNE DE DJOUHER DANS LE MAG’REB; IL SOUMET CE PAYS À L’AUTORITÉ FATEMIDE.—El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour réaliser l’expédition en Mag’reb qu’il méditait depuis longtemps. Ayant donc réuni une armée imposante, il en confia le commandement à son secrétaire (kateb), l’affranchi chrétien Djouher dont la renommée, comme général, n’était pas à faire. En 958, Djouher partit à la tête des troupes. Parvenu à Mecila, il y prit un contingent commandé par Djâfer, fils de Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit également à la colonne, avec quelques Mag’raoua.

C’est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra dans le Mag’reb. Yâla s’avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrèrent en pourparlers et qu’Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une soumission plus ou moins sincère. Selon la version du Kartas, il y eut de sanglants combats livrés auprès de Tiharet. Quoi qu’il en soit, Yâla fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime promise par le général fatemide. Sa tête fut expédiée au khalife en Ifrikiya.

Djouher s’attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa leur puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur Fès où commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Oméïades. Il dut entreprendre le siège de cette ville qui était bien fortifiée et pourvue d’un grand nombre de défenseurs. Après quelques efforts, voyant que les assiégés tenaient avec avantage, il se décida à décamper et à marcher sur Sidjilmassa, où le prince Mohammed-Chaker-l’-Illah s’était déclaré indépendant, sous la suprématie abasside et avait frappé des monnaies à son nom. Ce roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes; puis, après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l’autorité fatemide, il conduisit son armée vers l’ouest et s’avança jusqu’à l’Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On dit que, des bords de l’Océan, il envoya à son maître des plantes marines et des poissons de mer dans des urnes.

De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et de courage, réussit à enlever d’assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut fait prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé quelques jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de soumettre les Edrisides. Abou-l’Aïch-el-Fadel était mort et c’était El-Hassan-ben-Kennoun qui l’avait remplacé. Pour conjurer le danger, ce prince se réfugia dans le château de Hadjar-en-Necer et, de là, envoya sa soumission au général fatemide, en protestant que l’alliance de sa famille avec les Oméïades avait été une nécessité de circonstance. Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son commandement du Rif et du pays des R’omara, en lui assignant comme capitale la ville de Basra.

Après avoir soumis toute cette partie du Mag’reb et expulsé, ou réduit au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer et Modaffer, puis il reprit la route de l’est. En passant à Tiharet, il donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en récompense de sa fidélité.

A son arrivée à Kaïrouan, le général fatemide fit une entrée triomphale et reçut les plus grands honneurs. Il traînait à sa suite, enfermés dans des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaçoul, le souverain détrôné Sidjilmassa et Ahmed-ben-Beker, l’ancien gouverneur de Fès (959)[564].

[Note 564: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543, 555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim. El-Kaïrouani, p. 106, 107.]

GUERRE D’ITALIE ET DE SICILE.—Pendant que l’autorité fatemide obtenait en Mag’reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé en Italie entre les Byzantins et les Arabes. L’empereur Constantin ayant rompu la trêve en 956, avait envoyé, contre les Musulmans d’Italie, des troupes thraces et macédoniennes. Le patrice Argirius était alors venu mettre le siège devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les infidèles. Ammar, frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre.

Mais, l’année suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite. De là, Basile va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui était accouru avec ses troupes, puis il se retire.

En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses forces navales, attaquer à Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent favorisa la fuite des navires impériaux et poussa ceux des Musulmans sur les côtes de Sicile, où plusieurs firent naufrage. En 960, une trêve fut conclue avec l’empire et dura jusqu’à l’élévation de Nicéphore Phocas565.

[Note 565: Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 250 et suiv.]

ÉVÉNEMENTS D’ESPAGNE. MORT D’ABD-ER-RAHMAN III (EN NACER). SON FILS EL-HAKEM II LUI SUCCÈDE.—En Espagne le roi Sancho avait été détrôné et remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé le Mauvais (958). La grand-mère de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-même à Cordoue, pour déterminer le khalife oméïade à rétablir son fils sur le trône. En-Nacer accepta, à la condition que dix forteresses lui fussent livrées, et bientôt l’armée musulmane marcha contre le royaume de Léon. Au mois d’avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son royaume; l’année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un refuge à Burgos.

Les avantages obtenus dans le nord étaient pour le khalife une bien faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques mois disparaître les résultats de longues années d’efforts persévérants. Dominé par le chagrin qu’il en ressentit, affaibli par l’âge, Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16 octobre 961, à l’âge de soixante-dix ans. Ce prince avait régné pendant quarante-neuf ans et, sauf en Mag’reb, la fortune lui avait presque toujours été favorable. Après avoir pris un pouvoir disputé, un royaume réduit presque à rien, il laissait l’empire musulman d’Espagne dans l’état le plus florissant, le trésor rempli, les frontières respectées. Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d’habitants, trois mille mosquées, de superbes palais, cent treize mille maisons, trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs566.

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