Jeudi noir
Chapitre 7 - 22 h 14
CHAPITRE 7
22 h 14
« Mon couteau lacère profondément,
Apporte le sommeil. »
Kevin Ayers, Doctor Dream Theme
The Confessions of Dr Dream and Other Stories, 1974
… et un bruit. Sourd, mais qui a résonné jusqu’à moi. Un son là sans être là, insidieux, à la croisée de l’audible et de l’horrible : le cri d’un diable schizophrène, dévoré par sa perversité. Il se débat en agitant son trident, puis décide d’en finir.
Retourne les pointes contre lui.
Se les plante dans le cœur.
Le lacère profondément, apporte le sommeil à mon corps.
Impossible de bouger. J’étais un homme, je ne suis plus qu’une oreille soumise à toute la fureur du monde. Huées et hurlements, aliénants. Ils me violent et je saigne en découvrant…
(Patrick)
… mon pote, étalé sur le dos. Les yeux révulsés et la bave aux lèvres. Seuls mouvements : ses convulsions, de son torse à sa main gauche. Un poing serré, qui s’affaisse et capitule sur son abdomen.
Ce que je redoutais a fini par se produire. Nos fautes, nos heurts ont conduit à ça. Cette image terrible d’un mec de 25 ans, qui avait toute la vie devant lui et qui va mourir. Il est en train de mourir. Il est mort. Il me manque et on chiale tous devant son cercueil. Effondrés, ses parents se soutiennent entre eux. Anne, sa fiancée, s’écroule dans les bras de…
(Michel)
… notre capitaine qui se précipite, paniqué. Jamais je ne l’ai vu courir aussi vite. Son visage alterne entre la pâleur et le rouge écarlate. Il clignote, traduisant son conflit interne. Je sais ce qui le hante. À cette seconde précise, il culpabilise. Ce putain de ballon, c’est lui qui l’a refilé.
Et maintenant, Patrick est inerte. Son confident, son « frère », sacrifié par sa faute. Michel me dépasse sans me voir…
(Didier)
… lorsqu’un autre le devance. Didier s’accroupit, palpe le visage de « Patrick ! Oh ! PATRICK ! » – et lui secoue l’épaule. Le torse se remet à gonfler. Il respire, il est revenu parmi nous. Non, ce ne sont que de nouvelles convulsions. Gérard arrive sur place avec Briegel, tout aussi bouleversé.
Didier ne sait plus quoi faire. Reproduit ses gestes. Répète ses mots. Ils ricochent dans ma tête. Partouze syllabique, où Patrice Laffont hurle « Voyelle ! Consonne ! Voyelle ! » : Des lettres et des chiffres, sa nouvelle émission qui déclenche le compte à rebours.
Patrick.
PaTIC.
J’ai peur.
TAC.
J’aperçois Alain.
TIC.
Il a les larmes aux yeux.
TAC.
Manu et les autres se pressent. Je veux les suivre. Mon cerveau ne réagit pas. Oh ! « Je pense donc je suis », ça te dit quelque chose ? Ça signifie « Ma-cervelle-a-beau-être-essentielle-ses-impulsions-ne-s’accomplissent-en-pensée-que-grâce-à-moi-c’est-DONC-pour-ça-que-je-suis-et-que-j’existe ! ». ALORS, FAIS-MOI COURIR ! Mais je reste immobile, comme Marius. Les poings serrés, il fixe…
(Schumacher)
… celui qui a agressé notre pote, lui fonçant dessus comme un bison. Audacieux, mais inutile puisque Patrick vient de tirer. Une seconde, j’explose de joie. Une seconde, je blêmis car ce salaud n’a pas visé le ballon, mais Patrick. Il a sauté, projetant son bassin. Épaule. Genou. Tout ça au visage de sa proie. Un assaut, une mise à mort.
J’ai d’abord cru que Schumacher s’était recroquevillé pour se protéger. Comment concevoir le contraire ? Je ne voulais pas y voir une préméditation, refusant de le détester sous prétexte qu’il est Allemand. J’ai essayé d’aborder son acte avec du recul, sans la moindre animosité. Le sport, c’est pas la guerre.
Mais je sais ce que j’ai vu. En sautant, ce goal est redevenu forgeron et a fait de son corps un impitoyable marteau. Puis, les lèvres de Patrick se sont déformées et trois dents ont volé. Elles ont roulé dans la pelouse ; lui s’est écroulé.
Depuis, que fait son bourreau ? Il regrette ? Il accourt ? Non. Il observe la scène, en retrait. Les mains sur les hanches, près du ballon. Comme si le match allait reprendre, comme s’il était encore question
de foot 1.
(Mimi)
Mais le match est fini. Le boss le sait, debout sur ses jambes vacillantes. Ce que Mimi a vu l’a arraché au banc. Il veut traverser le terrain. Rejoindre Patrick, le secouer, serrer son visage entre ses mains. Mais il ne franchira pas la ligne blanche, car c’est interdit et que Mimi respecte les règles, lui. Et même s’il s’en foutait, il serait incapable de faire un pas. L’agression a été si brutale qu’elle a électrisé sa mémoire. La journée avait pourtant bien débuté…
(MARDI 23 MAI 1978, SAINT-SAVIN)
… sous ce soleil de Gironde. Le Sud-Ouest, c’est vraiment un Éden. Quoi qu’on y fasse, c’est toujours avec le sourire. C’est là que Mimi se ressource loin de la FFF. Aujourd’hui, il est un peu sous pression : demain, il prendra le Concorde avec les Bleus en direction de l’Argentine pour le Mondial.
En attendant, il roule en direction de Bordeaux où un train l’emmènera à Paris. À sa droite, son épouse Monique consulte sa montre. Un peu en retard. Il accélère, traversant la commune et ses pâturages. Ses vignes. Ses petites routes désertes, comme celle-ci. Il s’y engage, quand une voiture surgit derrière eux. Elle se rapproche, contraint Mimi à s’arrêter sur le bas-côté. Sa femme panique. Lui aussi, mais il se contient et s’exécute.
À peine a-t-il coupé le contact que deux hommes jaillissent du véhicule. L’un tient un pistolet. Mimi est terrorisé. Pourquoi lui ? Il n’est qu’un entraîneur, un mec bienveillant qui n’a aucun ennemi. Sourd à ses questions, l’homme armé lui ordonne de sortir. Mimi obtempère, leur demande ce qu’ils veulent. Dans l’habitacle, Monique se remet à hurler lorsque l’autre s’assoit à côté d’elle.
Canon dans le dos, l’otage est dirigé vers le bois. Aucune autre voiture. Aucun sauveur. Personne. Même les oiseaux ont disparu. Mimi continue d’avancer, mortifié. Mais le pire pour lui, ce n’est pas ça, c’est de se dire qu’il ne reverra jamais celle qu’il aime. La femme de sa vie. Ce soleil de chaque instant, chaque battement de cils. Alors, dans un réflexe de survie, il se retourne et bloque le canon entre ses mains, au risque de se prendre une balle. Le pistolet tombe. Mimi le ramasse, mais l’homme s’est déjà enfui avec son complice.
Quelques heures après, ses questions ont obtenu une réponse : l’arme n’était pas chargée et ce kidnapping visait à dénoncer la livraison de matériel militaire français pour la dictature argentine. Sous le choc, Mimi a failli démissionner mais n’a pu se résoudre à abandonner ses rêves, il a donc continué avec dévotion. Jusqu’à ce soir. Jusqu’à cet acte terroriste…
(Dominique)
… qui a rouvert une autre plaie, plus profonde. Je connais Dominique et je sais qu’il pense à la même chose que moi : Buchenwald. Son oncle en est revenu, le mien y est mort.
Je ne suis pas con, je sais que la guerre est finie depuis longtemps. Notre génération est celle qui a voulu briser le tabou, afin de comprendre et mieux avancer. Non pas oublier – impossible – mais continuer à vivre. On vit au présent, pas au passé, et la vie est trop précieuse pour être gaspillée en rancœur.
Comme des milliers de Français, j’ai choisi ce que ma famille n’avait pas eu la force de faire : aller de l’avant. À l’instar des jeunes Allemands d’aujourd’hui, qui ne sont pas responsables des crimes de leurs aïeux. Or, ce qui s’est produit a été causé par l’un des leurs. Schumacher aurait pu être Chinois ou Indien, mais il est né à Düren. Et Patrick, c’est la France. Notre nation, à nouveau attaquée.
Sous le coup de l’émotion, je succombe au passé et fixe « Schumacher le nazi ». Tout se mélange. Buchenwald. Verdun. Düren, occupée par Charlemagne et incendiée par Charles Quint. Nos guerres. Nos barbaries…
(Corver)
… et celle de Schumacher, que l’arbitre ne condamne pas. Inquiet, il lorgne sur Patrick, mais ne brandit toujours aucun carton rouge. Michel l’exige à genoux. Scandalisé, Didier se précipite vers Corver. Celui-ci l’écoute, puis rejoint le juge de touche. Son index se déplace, recréant le tir. Et je comprends que Corver n’a rien vu. Rien du tout. Il
suivait le ballon du regard 2.
Littbarski et les siens sont aussi décomposés que nous. Ils dévisagent leur goal. Ils savent eux aussi, comme les spectateurs. Quand soixante-dix mille personnes s’indignent d’une même voix, aucun doute n’est possible. Tout le monde a vu, sauf Corver. Je n’y crois pas. Il ment, il est de mèche avec leur équipe.
Parano ? Sûrement.
C’est peu probable qu’il ait comploté avec eux, sa terre a trop souffert des nazis. Quatre cent mille ouvriers réquisitionnés et cent mille juifs déportés, auxquels s’ajoutent les huit cent morts du bombardement de Rotterdam. Son peuple en a chié, ce qui n’a pas tué son courage : grèves, résistance, protection des Alliés… et les Pays-Bas, c’est aussi Anne Frank. Alors non, il est impossible que Corver ait pactisé avec la Mannschaft.
Parano, donc.
Après tout, ces deux pays ne s’affrontent plus que dans les stades… mais je repense à 74. Finale RFA-Pays-Bas. Les mots du Néerlandais Van Hanegem – « Ils ont tué mon père, ma sœur, et deux de mes frères. J’ai très peur. Je les déteste. » – avant le coup d’envoi. Je repense à tout ça et à la victoire des Allemands. Supérieurs. Race supérieure. Faut que je me calme. Mais je ne peux pas, ne veux pas. Si Corver était vraiment le meilleur arbitre du monde, il aurait sanctionné Schumacher dès sa première provoc et Patrick serait toujours debout.
Parano ? Non, lucide.
Corver nous fait payer la défaite de son pays, tout simplement. Il s’est arrangé avec Schumacher avant le match. Duo diabolique, ligué contre Michel et…
(Patrick)
… ce corps emmené par quatre agents, transporté sur une civière. Maurice marche avec eux. Il leur fait signe de ralentir, ôte ses lunettes, regarde Patrick. Et là, après Mimi et Dominique, notre toubib revit lui aussi son traumatisme. Sa guerre d’Algérie, ses copains estropiés, ces enfants brûlés au napalm.
De l’autre côté de la civière, Michel. Il accompagne son « frère », lui parle en serrant sa main. L’image est aussi magnifique qu’abominable.
Là-bas, Schumacher jongle avec le ballon en attendant l’évacuation de sa victime. Il est fou. Au contraire, il sait très bien ce qu’il fait. Le stade lui crache à la gueule et il s’amuse. Dire qu’au début, je pensais que son acte était involontaire… Je m’en veux. Je t’ai trahi, Patrick. Désolé. Tellement désolé de ne pas avoir les couilles d’étriper Corver.
Car il vient de signaler la reprise.
Et ça, c’est pire que tout.
Qu’il n’ait pas vu le choc, admettons, mais au moins qu’il arrête la partie. Michel est à deux mètres de lui. Il pourrait lui défoncer la tronche, mais préfère l’ignorer de tout son mépris. Je ne sais pas où il la puise, sa sagesse.
La civière disparaît au loin, direction l’autre monde. Dans les tribunes, parmi tous ces Français en colère, deux hommes se distinguent : René et Jeff. Le plus indigné, c’est Jeff. Jusqu’ici, il avait la rage d’être privé de demi-finale. Là, il a la rage. Tout court.
Sur le banc, Bernard a la tête entre les mains. S’il n’était pas sorti, Patrick ne serait pas entré. Mimi lui serre l’épaule, effaré par la décision de Corver. Il se résout à faire signe à Christian, qui se lève. Lui, le remplaçant d’un « peut-être déjà mort ». Ce match le répugne. En ce moment, il devrait suivre l’ambulance jusqu’à l’hôpital. Et prier avec nous, même les athées.
Alors, ce terrain, Christian ne le franchit pas. Michel redevient capitaine pour mieux lui parler : « Je sais, Chris. Je pense comme toi, mais on n’a pas le choix. Allez, viens. Pour Patrick. Fais-le pour lui. » Corver se dirige vers eux en vue de précipiter la reprise. À trop tarder, on risque l’émeute. Cet imposteur a raison tout en ayant tort, ça devient n’importe quoi et j’ai envie de vomir.
À l’arrivée de Corver, Michel recule sans lui adresser un regard. Christian se décide à nous rejoindre, sous les huées. Elles ne le concernent pas, mais il les prend pour lui. Il avance à la manière d’un Christ refusant son destin. Écœurés, on reprend nos rôles dans l’espace et le temps, en ce jeudi 8 juillet. Notre « jeudi noir » où, comme si tout ça ne suffisait pas, Corver désigne le ballon à Schumacher. Ultime affront : pour une raison qui m’échappe, la remise en jeu se fera en faveur des Allemands.
Non, des boches.
1. Ce roman ayant pour ambition de retranscrire le match avec impartialité, il convient de confronter le point de vue du narrateur à celui de l’incriminé. Dans son interview accordée au Figaro le 26 février 2012, Harald Schumacher a expliqué son attitude : « Je regrette tout ce qui s’est passé après le choc avec Battiston. Je me suis déjà excusé de ne pas avoir pris de ses nouvelles lorsqu’il était K-O. Mais je me disais alors que si je m’approchais, les choses pouvaient dégénérer. » Ce qui serait sans doute arrivé. Au lecteur de se faire sa propre opinion.
2. Interviewé sur RTL le 8 juillet 2012, Charles Corver a déclaré : « Je n’ai hélas pas vu la violente collision car je suivais le ballon, qui est allé juste à côté du but. J’ai tout de suite demandé à mon arbitre assistant ce qu’il avait vu et il m’a dit, qu’à son avis, ce n’était pas intentionnel. Dès lors, je ne pouvais plus rien faire. » Puisque tout le monde – dont le caméraman principal – suivait la trajectoire du ballon, il n’est pas insensé d’envisager que l’arbitre ait fait de même. En revanche, le juge de touche était mieux placé que lui pour voir l’action, comme l’a dit Thierry Roland sur le site Internet Agents d’entretiens. Bref, une fois encore, au lecteur de se faire son opinion.
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