Jeudi noir

Michaël Mention · Chapitre 11 sur 22

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Jeudi noir

Chapitre 10 - 22 h 28

CHAPITRE 10

22 h 28

 

« L’amour et la paix et la guerre et la haine,

Non, je ne vais pas rester assis et attendre. »

Captain Beyond, Dancing Madly Backwards

Captain Beyond, 1972

 

Non, jamais vaincus.

Jamais lâcher.

Jamais, Patrick, alors accroche-toi.

Ma tête – une centrifugeuse où l’amour et la paix et la guerre et la haine se déchirent entre eux. Mais je continue. Il le faut, puisqu’il y a corner. Je m’y prépare comme si c’était le premier de ma vie. Me placer parmi les autres. Guetter l’instant où je vais devoir sauter, même si ça devient pénible. La fatigue, c’est fini. À présent, c’est l’usure et chaque seconde rouille davantage mes articulations.

Alain pose le ballon, attend aux sons des appareils photo. Nous, on est scotchés à leurs défenseurs. Il tire, Breitner fait une tête et Didier reprend… pour ne rien faire, car Breitner était encore là. Furax, Didier tente de le tacler. Il rate, frôlant la faute et le carton. Tu déconnes, mec, et je sais de quoi je parle. Toi et moi, on se ressemble. Putain. Ton impulsivité, je la connais. Bien, même. C’est une amie ennemie. Une qui te pousse à tout faire vite avant de cramer.

Maître du jeu, Breitner longe la ligne sans chercher à se remettre dans l’axe. Je sais pourquoi, il veut qu’on l’attaque. Qu’on sorte malgré nous le ballon pour qu’il obtienne un corner. Il est rusé mais on l’est aussi, alors on le laisse courir. Se retrouvant isolé, il se résout à passer à Fischer. Gérard lui fonce dessus. Leur combat s’éternise, sauvage, jusqu’en touche.

74e minute.

Breitner relance, Littbarski enchaîne, Manu joue au trouble-fête. Il fait tout pour le perturber, et le ballon sort à nouveau. Leur entraîneur interpelle Magath, qui déserte la pelouse. Il serre la main de son ami Hrubesch. Passation de pouvoir : l’un a bien préparé le terrain, l’autre l’investit. Serein, casqué de blondeur. Je ne vois que ça dans cette nuit abyssale.

Hrubesch retrouve les siens, qu’on harcèle inlassablement. Marius, Maxime et Jean, puis à nouveau Maxime et Marius ! On les rend fous, ils nous le rendent bien. À commencer par Hrubesch, qui se jette sur Maxime. « Le monstre » contre « Le grand Max » : le choc des titans. Leurs corps se fouettent et s’entortillent. Pieds, coudes, bras – tous les moyens sont bons, quand mon pote parvient à lui échapper.

Maxime m’envoie le ballon et je cours ; ivresse de la vitesse où le réel n’est plus. Le terrain se déforme, s’étire en autoroute puis guillotine qui monte, monte, monte jusqu’à Schumacher – sa tête, ma Coupe que je brandis à deux mains. Deux attaquants surgissent, je passe à Alain qui perd face à Breitner, qui perd face à Jean. Michel récupère, mais le ballon nous échappe. Gérard se lance, le pied en avant, heurtant l’un des Förster. Bien fait pour lui.

Nous aussi, on sait être durs. Injustes. Mauvais. Ma France, ce n’est pas que des radios libres et une Fête de la musique créée par un Ubu-imbu de lui-même. Ma patrie peut être forte et belle mais, le plus souvent, elle est laide. La France d’aujourd’hui, c’est :

– Le chômage reparti en flèche.

– Le blocage des salaires.

– Douze mille licenciements de plus.

– Les attentats de Carlos.

– Les assassinats de Lahouari Ben Mohamed et autres jeunes coupables de ne pas avoir eu la peau blanche, puis les émeutes aux Minguettes.

Sans compter l’essor du Front National, pour qui « Un million de

chômeurs, c’est un million d’immigrés en trop 1 ». Et la gauche s’en fout. Et la droite s’en fout. Et mon pays a la gerbe alors que Mitterrand voulait « changer la vie ».

Le seul truc qui a changé, c’est lui. Toute sa vie, Mitterrand n’a fait que ça : Vichyste puis résistant, virulent sur l’Indochine puis muet sur l’Algérie, jusqu’à l’attentat dont il a été la fausse victime.

Puisqu’il est le chef de l’État et que l’État, c’est nous, on est en droit d’être aussi fourbes que lui. Il n’y a pas de raison. Pas de quartier pour ceux d’en face. Après tout, ce sont eux qui ont commencé…

75e minute.

… et qui continuent : au sol, Jean serre sa cheville. Dremmler subit les foudres de Corver, sans se prendre de carton. Jean ne s’énerve pas, crevé. Il relance vers Alain, qui lui renvoie le ballon. Jean, à nouveau maltraité, retombe. Là, il gueule en agitant les bras. Le fautif l’aide à se relever. Corver ? Une fois encore, il ne sanctionne rien.

Alain relance le jeu et sa frappe, parfaitement dosée, fait pâlir leurs défenseurs. On s’embrouille tous, jouant à la verticale. Ça monte et retombe en sinusoïdes interminables, quand Michel… hors-jeu. Lui aussi, il perd son sang-froid. Moi ? C’est pour bientôt. J’ai peur.

Bousculé, Breitner s’écroule. Trop de chutes, trop de « trop » dans ma tête. Migraine, puis douleur dans ma cuisse gauche. La crampe, elle arrive. Ça aussi, ça me fait flipper. Breitner se charge de la touche et envoie vers Fischer, mais sa passe est trop longue. Fischer enrage. Tensions encore et toujours, après quoi Dominique tombe à son tour. Corver siffle le coup franc, Schumacher fustige les siens.

Dominique se charge du tir. Le ballon bute sur les autres et rebondit, Dominique le reprend mais se retrouve pris au piège. Seule solution : moi, à sa droite. Il me fait une passe, court se placer devant Schumacher et – non ! – nouvel échec. MON échec. La culpabilité m’embrase, relançant ma cuisse. Je ne la masse pas, ne cherche en rien à l’apaiser. Cette crampe, quand elle viendra, sera ma punition pour avoir échoué.

Je repars, honteux. À ma droite, des journalistes jouent des coudes en vue d’obtenir la meilleure photo. Avec l’évacuation de Patrick, ils n’ont pas raté leur soirée. Ces hyènes ne vivent que pour le scoop, si possible le plus macabre. Ce sont eux qui ont tué Romy. Notre meilleure actrice, la femme ultime. Son gosse empalé sur la grille, ça ne suffisait pas, alors ils ont poussé le vice jusqu’à se déguiser en infirmiers pour le photographier sur son lit de mort. Pourritures.

78e minute.

Stielike repart à l’abordage. L’Allemagne, extraordinaire d’ambition.

Affaiblie, elle continue d’avancer.

Démembrée, elle rampe toujours vers la victoire.

C’est pour ça qu’on a créé l’Europe, dans le seul objectif de freiner sa puissance. On a échoué, car Stielike progresse. Jean s’improvise illusionniste, plus malin que Houdin et plus fort que Garcimore. Dominique → Jean → Didier se retrouve hors-jeu.

L’un des Förster renvoie dans notre zone. Hrubesch saute, élevant son mètre quatre-vingt-huit. Deux centimètres de plus que Maxime, deux petits centimètres qui font la différence. De la tête, il donne à Fischer mais Jean-Luc plonge et capture le ballon. À un millième de seconde, on se prenait un deuxième but. Et à un quart d’heure de la fin, c’est le genre d’injustice dont on ne se remet pas. Jean-Luc veut relancer mais Fischer le gêne, l’empêchant de me faire une passe. La Mannschaft s’adapte à nos sales coups.

L’Allemagne, capable du meilleur comme du pire.

Le meilleur, c’est ce qu’elle a fait avant nous : l’expressionnisme, la pilule, les révoltes étudiantes, mais il y a le pire. Ces agents de la Stasi qui dénoncent. Ces écolos qui veulent dépénaliser la

pédophilie 2. Ces crèches où l’on tripote des gosses pour les « éveiller ». Et la Fraction Armée Rouge ; fusillades et bombes au nom de l’anticapitalisme. Kaltz et les siens ne peuvent qu’être imprégnés de cette violence. Elle circule dans leurs veines, malgré eux, et c’est elle qui a guidé Schumacher.

Ainsi, pour avoir tant souffert, ils nous martyrisent à leur tour. Nos patries, aussi nocives l’une que l’autre. Ils ont leurs traîtres, on en a eu. Ils ont leurs bombes, on a les nôtres. Ils ont leur déshabillage de fillettes, on a ceux qui approuvent : Cohn-Bendit et son ignoble Grand bazar, publié dans mon propre pays. France et Allemagne, liées par les mêmes saloperies. On ne s’en sortira jamais.

En attendant, Alain fait une passe à Manu. Kaltz intervient, mais se retrouve en déroute. Du grand Manu, net et sans bavure.

(Allez !)

Schumacher s’agite.

(Allez, Patrick !)

Manu accélère.

(Patrick, réveille-toi !)

Il repère Didier en face de Schumacher, aussi blême que ses poteaux. Ils tremblent ; ses jambes. Cette peur, je m’en délecte. Et je souris en voyant le ballon dans les pieds de Didier. Cet astre, qu’il contrôle et envoie… dans les mains de Schumacher.

Sur le banc, Mimi plisse ses lèvres.

 

1. Slogan d’une affiche de 1978. Quant à l’essor du FN, il s’est produit lors des cantonales de mars 1982 où certains candidats ont dépassé pour la première fois les 5 % comme à Dreux, avec 12,6 %.

2. Mesure annoncée dans leur programme politique en 1981 (source :

http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/09/17/les-verts-Allemands-au-centre-d-une-

nouvelle-polemique-sur-la-pedophilie_34 78918_3214.html, article consultable parmi de nombreux autres).

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