Jeudi noir
IV - France Vs. RFA
IV
FRANCE VS. RFA
OceanofPDF.com
CHAPITRE 17
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« Seuls, plus divisés que jamais sous un même ciel,
Peuvent-ils ressusciter ?»
Art Bears, First Things First
Winter Songs, 1979
Français j’étais, français je suis.
Retour à la case départ. Ce soir, j’ai combattu la République fédérale d’Allemagne, puis le Troisième Reich, la Prusse et même mon propre pays pour – au final – réaffronter la RFA. La boucle est bouclée, autour de ma gorge. Étranglé, comme les miens. On a beau être ensemble, on reste plus divisés que jamais sous un même ciel, noir de fatalité. Et puisque la nuit continue, moi aussi.
Français je suis, français je mourrai.
Sans vraiment savoir ce que ça signifie. Je n’ai jamais cherché à comprendre. À la naissance, tu prends ton ticket et t’avances, y a pas à réfléchir. Cette nuit, je veux savoir. Être Français, ça veut dire quoi ? Qu’on est né en France, c’est tout ? Je refuse de croire que ça se résume à un droit du sol, bassement territorial. Le sol, ce n’est que de la matière. Moi, je parle d’identité, l’essence même de ma personne.
Je veux savoir.
C’est quoi ? Se réclamer de Zola & Co. ? Oui, je suis de culture française mais ça ne me définit que partiellement. Il y a autre chose. Le fait de préférer la démocratie à la monarchie ? Voilà un truc qui me différencie d’un Anglais… Non, on a eu des rois, nous aussi. Peut-être que la réponse est fournie par les autres peuples. Pour eux, on est râleurs et arrogants. Je le suis, mais ça ne fait pas de moi un Français au sens profond – tout au plus un mec résidant en France.
Je veux savoir.
J’ai besoin de comprendre pourquoi je dois continuer à me battre, alors qu’il est bientôt minuit. Pour mon pays ? Tout ce que j’ai de français, c’est ce maillot. Si je le retire, je suis un apatride. J’aurais pu naître ailleurs, bercé par un autre hymne et bordé d’autres couleurs… mais voilà, mon drapeau est bleu-blanc-rouge. Un étendard en lambeaux, comme nous.
Assis là-bas, Michel masse ses jambes. Il se relève, fébrile, et sort du terrain. Didier le suit, les chaussettes retroussées jusqu’aux chevilles. Ses mollets respirent, eux. On rejoint Mimi et Henri, qui nous tendent des bouteilles :
« Tenez, les gars ! »
Alain et Dominique se désaltèrent, puis échangent quelques mots. Je ne sais pas comment ils font pour parler. Moi, j’en suis incapable et l’eau n’y change rien.
Mimi s’entretient avec Gérard. Il refait les prolongations, insistant sur ses erreurs, et enchaîne avec Christian. Mon tour viendra. Je redoute cet instant, concentré sur la bouteille. Ça y est : « T’aurais dû faire ci, t’as eu tort de faire ça » et j’en passe. Je subis son discours, hoche la tête entre deux gorgées. Il continue, me parlant comme un père qu’on veut tuer parce qu’il a raison.
Il me tape sur l’épaule. Sa main remonte jusqu’à ma nuque et la serre chaleureusement. « T’as été bon », conclut-il avant d’aller voir Jean-Luc. La bouteille vidée, j’en prends une autre. Je dévisse le bouchon ; il m’échappe. Bernard le ramasse à ma place.
— M… merci, ça va mieux… ta cheville ?
— Oui. Tu veux t’asseoir ?
Ma réponse se noie dans une dernière gorgée. J’essuie mes lèvres, Marius s’installe sur le banc. Je songe à faire pareil. Non, surtout pas. Si je me pose, je serai incapable de me relever. À côté, Gérard retire ses chaussures. Pas de tir pour lui. Mimi comprend le message. Il se tourne vers Jean, qui décline à son tour l’invitation. Didier, lui, devance sa question :
— Non.
— T’es sûr ?
— J’en peux plus, je ne veux pas jouer au héros.
— Je comprends, mais on manque de volontaires.
— Mmm… d’accord… mais je tire en dernier 1.
Je sais pourquoi Didier a dit ça. Il espère que les autres marqueront tous avant lui, ce qui lui éviterait d’avoir à tirer. Mimi accepte sa condition.
Michel est allongé sur le dos. On lui frotte les cuisses, ses yeux se plissent sous la douleur. Je détourne le regard et m’attarde sur nos adversaires, aussi ravagés que nous. Certains reprennent leur souffle, d’autres se vident une bouteille sur la tête. Un toubib s’occupe des mollets de Stielike, de glaçons en pommade. À chaque pression, son patient sursaute et grimace.
Je crois entendre ses gémissements. Le son est celui de mon cerveau concassé ; tout ce blabla. Mes potes ne parlent que du match, et rien au sujet de Patrick. Mimi y veille. Il a raison, c’est pas le moment. J’espère juste qu’il n’est pas arrivé un malheur entre-temps. Mimi serait capable de ne rien nous dire, il peut tout supporter. J’observe ses yeux pour vérifier s’ils sont rougis d’avoir pleuré. Lui, surpris :
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Je ne réponds pas, pétrifié. Car il m’apparaît vieilli, comme Alain et les autres. Front ridé, cheveux blancs, cataracte.
Non, ne pas regarder mes mains. Surtout pas, mais je ne peux résister à la tentation. Je les découvre veineuses, ponctuées de taches. Et mes doigts tordus d’arthrose. Des doigts horribles que j’approche de mon visage, osseux. Je remonte les mains de mes joues creusées à mes cheveux ; ce simple contact suffit à les faire chuter.
J’ai 80 ans – au moins – et je vais devoir sacrifier mes derniers neurones, mon dernier souffle à l’un de ces fichus tirs au but. Du jamais vu dans l’histoire d’une Coupe du monde. Ce soir, le public en a pour son argent. Les grandes enseignes, aussi. Plus de temps, donc plus de pubs à la télé. Je ne suis qu’un interlude entre une lessive et du PQ.
Las, je me laisse tomber sur le banc. Je ne me relèverai pas, puisque Mimi a tranché : ce sera à Alain, Manu, Dominique, Michel, Maxime et Didier de tirer. Les meilleurs ou les moins exténués. Je ne sais pas et je m’en fous, car je suis exclu. OK, je n’ai marqué aucun but, mais j’ai assuré pendant tout le match.
Mais je suis puni. Ça doit être à cause de ma crampe. Oui, puisque Jean et Gérard sont eux aussi privés de tirs. C’est dur de rester ici. J’aurais tant aimé être l’un d’eux et humilier ce salopard de goal sous les yeux du monde entier. Tant pis. De toute façon, j’ai abattu toutes mes cartes. Et je suis fatigué, tellement crevé que je me sens dépressif. J’ai envie de dormir…
1. Échange réel.
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