Jeudi noir

Michaël Mention · Chapitre 10 sur 22

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Jeudi noir

Chapitre 9 - 22 h 23

CHAPITRE 9

 

22 h 23

 

« Quel spectacle, spectacle à brûler l’ego,

Vous garder au chaud et ne jamais lâcher. »

Budgie, Napoleon Bona Part 1 & Part 2

Bandolier, 1975

 

La guerre a repris. Des hommes sont tombés, se sont relevés, en ont fait tomber d’autres. Le ballon, je m’en fais un bélier pour enfoncer les portes de Saalfeld. 10 octobre 1806. Moi, Napoléon, guidant mes troupes. Nos sabots piétinent le champ, où succombe tout ce qui n’est pas nous. Que c’est beau, ce spectacle à brûler l’ego de mon sabre brandi au soleil.

En face, Louis-Ferdinand de Prusse paraît aussi perdu que ses soldats. Il est peut-être valeureux mais jusqu’ici, il a surtout fait ses preuves en tant que pianiste. S’il doit entrer dans la légende, ce ne sera pas aujourd’hui. Sa pâleur fait ressortir le rouge de son large col, tout ce rouge qui colore notre empire.

Plus que nos cris, c’est la terre qui traduit notre furie. Ses vibrations se répandent jusqu’au cheval princier, affolé. Son maître tire sur les rênes, reprenant le contrôle. Louis-Ferdinand s’est ressaisi ; le contraire m’aurait déçu. Après tout, il est de la lignée des Hohenzollern implantés depuis des siècles. Et on ne dure pas autant sans talent ni courage.

Il se lance, entraînant les siens. Des milliers d’hommes, crachés par autant de canons. Nous les écrasons dans ce sang qui fait l’Histoire, celle des salauds réhabilités en vainqueurs. Leurs effectifs se réduisent et n’ont plus rien d’une armée, pas même un régiment. Guindet, mon fidèle maréchal, interpelle leur chef : « Rendez-vous ou vous êtes mort ! » Le prince déchu répond d’un coup de sabre et le taillade au visage, avant de périr sous la lame…

67e minute.

… mais Dremmler franchit notre surface. Manu se jette sur lui et, de ses pieds tentaculaires, sort le ballon. Je m’attendais à davantage de violence – je l’espérais – mais il faut croire que Manu a été moins perverti que moi.

Les autres s’activent. Leurs petites offensives face aux tanks que sont Marius, Michel et Didier. Kaltz s’attaque à mon pote, plus habile que lui. Droite, gauche, droite… après l’avoir bien usé, Didier laisse Maxime en épuiser d’autres. Il réussit sans mal, puis envoie à Alain. Maxime reprend et fonce vers Schumacher, injectant toute sa force dans ce tir.

Vengeance ratée no 3.

Leur entraîneur dévisage les remplaçants, fait un signe à Hrubesch. Le plus blond et le plus grand de tous – le message est clair. Il se lève. Pressé d’en découdre, vu la raideur de son corps. Hrubesch s’échauffe ; chauffe ma peau au contact des autres. Ils en veulent à mes pieds, mon trésor. Je les repousse, puis repère Dominique. Il est trop loin – Jean devient notre intermédiaire, et le public fait de « Jeannot de Marseille » son « Juan de Séville ».

Il perce leur défense. Mains tendues, Schumacher saute de gauche à droite pour contrer le but, que Jean retarde en passant à Dominique. Attaqué, il perd le ballon et se retourne, le voyant derrière lui. Immobilisé à seize mètres de la cage, dans l’axe. Et Schumacher pâlit.

Pas à cause de Dominique, qui n’aura pas le temps.

Pas à cause de Jean, trop excentré.

À cause de Didier qui surgit… mais un autre shoote avant lui.

Putain de vengeance ratée n o 4.

C’était une super occasion et on l’a ratée. Didier fuit mon regard, remonte sa chaussette. T’inquiète, je t’en veux pas. Bon, un peu, mais je sais que t’as fait au mieux. C’est juste que le mieux, ça ne suffit pas.

69e minute.

Briegel nous esquive, suivi par Magath. Christian s’emporte, touchant le ballon avec sa main. Coup franc pour eux. Pas trop près de Jean-Luc, un peu quand même. On se prépare, d’autant que le tir revient à Breitner. En sueur, il envoie à Dremmler. Celui-ci transmet à Magath, qui m’évite et se fraye un passage – NON ! – jusqu’à Jean-Luc. Marius intervient ; lutte acharnée à deux contre un. Ça rocke, ça punke et ça siffle : faute de Magath.

Marius se prépare à tirer, je me poste en bordure de la ligne de touche. À trois mètres de Mimi, debout. Je me rapproche de lui :

— Des nouvelles de Patrick ?

— Il… il s’est réveillé.

— Ah ! Comment il va ? Il a parlé ?

— Oui, il a réclamé son sac et s’est rendormi.

— « Rendormi » ou… ?

— Je ne sais pas, j’attends l’appel de Maurice. Allez, concentre-toi sur le match.

Si Patrick était mort, au moins, je saurais quoi faire : hurler. Mais je suis dans le flou total, et c’est pire que tout. Mimi comprend que tant qu’il sera là, je ne bougerai pas. Alors, il m’abandonne pour aller se rasseoir.

Je renoue avec le match, où notre goal relance vers Michel. Il court, mais l’un des Förster expulse le ballon. Il échoue dans les tribunes. Des supporters le capturent et se le passent entre eux. Des connards, de plus en plus agités.

Le match reprend enfin. Touche pour Maxime → Marius → Michel → Alain cesse d’avancer. Il part en demi-cercle, traçant son succès sous les yeux de leurs défenseurs. Ils n’y comprennent rien, trop hypnotisés par son génie pour voir que la menace est ailleurs : Christian, sur leur gauche. Il vise non pas la cage, mais Schumacher. À trop le cibler, il lui envoie le ballon dans les mains.

Putain de merde no 5.

Ça fait deux fois que Christian échoue, mais c’est pas de sa faute. Il joue milieu alors qu’il est libéro. Pas comme Littbarski, qui attaque en bourrin. Briegel enchaîne et ça fait mal, très mal. Jean le harcèle, ne fatiguant que lui-même, et l’autre remporte la manche.

De Napoléon à Napoléon III, de Saalfeld à leur revanche à Sedan. 1870 et les canons, toujours. Nuages noirs. Tempête où nos corps se fendent et éclatent. Des chevaux voltigent, s’empalent sur les arbres. Forêt d’horreur, dont les troncs rougissent au son de hennissements épouvantables.

Puis, le silence.

Plus aucune agonie.

Rien qu’une respiration : Dremmler, devant nous.

Il balaie tous nos espoirs, soufflés par sa frappe surprenante. Surpuissante. Sur Jean-Luc, qui capture le danger. Il relance et Alain refait parler de lui, après quoi Michel est bousculé. Coup franc pour nous, à une distance idéale. Notre deuxième but est à moins de vingt mètres. Les boches le savent, alors ils contestent. Corver campe sur sa position et là, je concède à le respecter.

Au sol, le ballon ruisselle d’impatience. Il en émane ce fumet unique au monde, aromatisé de cette chaleur réconfortante propre à la conviction. Michel se prépare à tirer, les autres s’unissent en barrière. Six mastodontes, les mains croisées en cache-sexe. Et derrière eux, Schumacher…

(v)

… que Michel fixe durement. Ses précédentes tentatives étaient précipitées, elles n’avaient pas l’ampleur de ce face-à-face. Le premier depuis l’évacuation de Patrick. Michel soutient le regard de sa proie…

(vengeance)

… et recule. Il a besoin d’élan, beaucoup. Il s’arrête, fait un geste de la main : « Je suis prêt » pour Corver, « J’arrive » pour Schumacher.

Notre capitaine retient son souffle, et c’est toute la France qui frappe. Le cuir ondule, d’un carreau blanc à un logo noir. Le pied tendu, Michel se fige. Comme nous. Seul le ballon vit encore, au rythme de l’impact. Le séisme se propage, animant les fils des coutures jusqu’à cet Adidas qui vole en éclats. Et la sentence part, magnétique, avant de heurter leur mur.

Michel est écrasé de frustration. Moi, je regarde ça, ce truc qui rebondit. Je le hais. Je les maudis, lui et la terre entière. Cet immonde caillou qui ne tourne sur lui-même que pour mieux nous faire tourner en bourrique…

(v)

… et retombe vers Michel. Il réagit, leurs défenseurs paniquent, il remet le ballon dans l’axe et le refrappe…

(VENGEANCE, MAINTENANT)

… mais échoue à nouveau, butant sur l’un des leurs. Et cette fois, aucun rebond à exploiter. Notre capitaine repart, aussi abattu que nous. V comme « vaincus ».

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