Jeudi noir

Michaël Mention · Chapitre 17 sur 22

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Jeudi noir

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CHAPITRE 16

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« Et dans les ténèbres délicieuses,

Trouver cette sensation de fin. »

Brian Eno, The Great Pretender

Taking Tiger Mountain, 1974

 

J’ai d’abord cru à un coup de massue, c’était en fait un rouleau compresseur. Il m’écrase, fait durer son plaisir. Un craquement, et mon crâne se fissure. Attendre que ça passe, fermer les yeux et trouver cette sensation de fin au son du public hystérique.

Tellement de bruit que j’en suis assourdi. Silence total. Un jour, au lycée, le prof de physique avait dit qu’en confrontant deux enceintes diffusant la même intensité sonore, leurs ondes respectives ne pouvaient que s’annuler. À l’époque, je n’y avais pas cru. Maintenant, je sais que c’est possible car c’est exactement ce qui se passe ici.

À moins que ce ne soit dû à l’égalisation de Fischer. Mythique, son but est de ceux qui bousculent l’Histoire, les consciences. Il y a eu celui de Rahn en 54 face à la Hongrie et celui de Bochini en 78 en pleine dictature, il y a celui qu’on vient de se prendre. 8 juillet 1982, le jour où la RFA nous a botté le cul. C’est pour ça, tout ce silence : recueillement général à notre chevet.

Je vais crever. Fini la vie ; adieu chérie. Je t’aime, une dernière fois. Et adieu ces yeux, plissés de m’avoir tant donné. Ma fille aurait pu être la nôtre, mais c’est comme ça et je n’en ai jamais autant souffert que ce soir, ici, sous les yeux du monde entier. Adieu Dominique, Marin, Hervé, Jean-Hugues, Jérôme – adieu mes potes. Prenez soin de vous et continuez de bien vieillir. Moi, je n’ai plus la force de vous suivre. J’accueille la mort et sa voix résonne…

« Un beau jour ou peut-être une nuit, Près d’un lac, je m’étais endormie  »

… quand Jean réceptionne. Il me repère mais envoie à un autre, au loin. Bizarre, il a pourtant vu que j’étais près de lui.

« Quand soudain, semblant crever le ciel, Et venant de nulle part »

Je l’aurais eu, ce ballon, pas comme Dominique qui vient de rater la passe. Ça me rend dingue, je transpire de rage.

Dans mon maillot.

Mon maillot blanc et orné… d’un aigle noir.

Et je comprends, le menton tremblant. Le traître, c’est moi. « Collabo ! » – le mot provient des gradins. Il se répète et s’aggrave, de murmures en brouhaha. Nos supporters me sifflent, me pointent du doigt. Soixante-dix mille index ligués contre l’ennemi que je suis.

Je tombe à genoux, m’abandonne aux larmes. Elles tardent à couler alors, les dents serrées, j’insiste. Je veux pleurer, me délivrer de ce venin que je destinais à Didier. Lui, si sympa et si talentueux, que j’avais exclu de mon groupe. On n’est pas obligé d’être pote avec tout le monde, mais je m’en veux.

Les larmes ne viennent toujours pas.

Et je sais pourquoi.

Je n’ai aucune raison de chialer.

Ben non, puisque Klaus a égalisé.

Et si on est revenus au score, on peut les vaincre. Mon hymne me parvient – « Einigkeit und Recht und Freiiiiiheit, Für das deutsche Vaterlaaaaand! » – entonné par nos supporters. Je relève la tête, puis mon corps tout entier. Debout, pour honorer ma Grande Allemagne.

109e minute.

Ulrich revient en force. Rocheteau se mesure à lui, n’hésitant pas à le pousser. Corver siffle la faute ; coup franc. Je m’en charge, envoie à Bernd. Ses yeux sont mi-clos, séparés par une coulée de sueur. Lui aussi, il se demande comment il fait pour tenir.

Amoros s’attaque à Pierre et parasite sa progression. Leur duel les entraîne hors du terrain où le Français, manquant de heurter un panneau de pub, saute dessus. Bernd le tire violemment vers lui. Clash ? Non, ils se prennent dans les bras et se tapent dans le dos, désamorçant la bombe qu’ils avaient construite ensemble. Belle image que leur accolade. Presque aussi belle que celle de Platini serrant la main de son pote, sur la civière. L’agression de Battiston me revient, perforant ma mémoire.

Je fixe Harald, devant sa cage. Pourquoi t’as fait ça ? À cause de toi, on nous retraite de nazis. Le pays n’avait pas assez souffert ? On a mis quarante ans à oser relever la tête. Ce soir, on avait l’occasion de montrer au monde qu’on était sains et t’as tout gâché. Pourquoi tu lui as foncé dessus ? C’est à cause de l’éphédrine ? Si ça te perturbe, il fallait le dire. Avant le match, quand l’ascenseur s’est bloqué, t’es devenu fou. Tu t’es acharné sur les portes. C’est pour ça que tu t’en es pris à Battiston ? Ou parce que t’as oublié ton maillot dans le bus ? Ton porte-bonheur, auquel tu tiens tant. La prochaine fois, vérifie ton

siège avant de descendre, ça nous fera des vacances 1.

Corver rejoint Pierre et Amoros, prenant leur accolade pour une empoignade. Il ne siffle pas les agressions, mais s’inquiète quand tout va bien. Il déconne vraiment. À tous les coups, on va nous accuser d’avoir pactisé avec lui… comme si les insultes ne suffisaient pas.

Coup franc pour Amoros, qui pose le ballon au sol. Corver fait signe de le reculer, l’autre râle. Exaspéré, Corver le replace lui-même. Amoros se contient et laisse Trésor tirer à sa place. Il le fait avec brio mais sa frappe, trop longue, se termine en touche.

110e minute.

Paul relance et Horst tombe face à Tigana. Sanguin, lui aussi. Corver siffle la faute. Horst renoue avec le succès là où il l’avait laissé et passe à Klaus, à trente mètres de leur goal. S’il gère bien son tir, on est en finale. Allez, Klaus ! ALLEZ ! SCHEIßE! – Lopez a surgi. Mais ce n’est pas grave. En égalisant, Klaus a inversé la tendance : les Français nous ont dominés, à nous de les soumettre à présent.

Bernd reprend et va à la rencontre de Karl-Heinz. Pas son frère, mais notre attaquant. Ils se croisent, je cligne des yeux et retrouve le ballon avec Karl-Heinz – l’autre. Il les contourne par la droite, puis dégage en hauteur. Trésor dévie le tir, je transmets à Pierre. Il défonce tout sur son passage, avant de centrer. Même action, même frayeur pour leur goal. On n’a pas marqué, mais c’est tout comme : les

Français sont définitivement perdus, ça se voit. 2 Der Sieg ist nah.

Platini échange avec Bossis, attaqué par Ulrich. Coup franc pour eux. Janvion nous talonne, puis se met à boiter. Crampe. Il me fait pitié. Une seconde, seulement. Une de trop, car je n’ai pas vu Tigana franchir notre zone. Il fonce, fer de lance d’une nouvelle Révolution française. Il envoie à Giresse, qui tire en direction d’Harald. Je saute, fais de mon torse un bouclier – Mmm ! – et évite le pire.

Trois passes et nous revoilà chez eux. Leur équipe était éclatée, morcelée en régions, elle est réunie en pays : Rocheteau → Giresse → Lopez → Platini → Tigana bute sur Ulrich, providentiel. Tigana n’enrage pas, trop claqué, mais le désespoir cagoule son visage.

113e minute.

Chez nous, l’anxiété domine pour cause de corner. Fidèle à lui-même, Harald nous ordonne de nous placer. Rocheteau tire, misant sur Tigana. Ce gars que je croyais brisé se réveille : il fait du ballon un missile à tête chercheuse. Harald le capture dans une sortie époustouflante. Voilà, c’est comme ça qu’on t’aime !

Il relance, partageant avec nous ce qui lui reste d’adrénaline. Les Français se savent vaincus, mais continuent de bouger. Pour finir en paix avec eux-mêmes – « Au moins, on aura tout tenté. » Certains ont des regains d’énergie, comme Six et Giresse. Ils s’en sortent bien, mais l’affaire est entendue : ils résistent comme on se cramponne à son lit de mort.

L’euthanasie se profile, Klaus se portant volontaire pour l’injection. Une piqûre de rappel, puisqu’il reproduit son but. Non, le ballon a frôlé la cage. Leur goal a sauté, il n’en peut plus. La preuve, son dégagement finit en touche. On relance vers lui, il renvoie en touche. Ça empeste la mort ; odeur dont on se nourrit. Nous étions aigles, nous voilà vautours. La nuit n’est qu’un nuage que l’on perce…

(1916)

… pour survoler Verdun. Soldats, par milliers. Ils rampent, traînant leurs intestins entre les cratères. À l’intérieur, d’autres pourrissent. Et tous ces corps embrasés. De leurs restes nous parvient une épaisse fumée…

(1945)

… échappée de Berlin en ruines où déambulent d’innombrables femmes. Nues, l’intérieur des cuisses ensanglanté. Nos cent mille Berlinoises violées par l’Armée rouge. Nos mères, nos sœurs, nos tantes, nos grands-mères hurlent à la mort. Leurs cris disparaissent dans un autre nuage…

(1982)

… et notre Kapitän pique du bec, s’attaquant aux survivants de l’équipe de France. Amoros tente de tacler Pierre, mais s’écroule. Platini échoue à son tour. Pierre tire vers leur goal, qui saute et bloque le ballon. Son dernier coup d’éclat, je le sais.

117e minute.

On va gagner, il le faut. En première ligne : Paul, stupéfiant après deux heures de course. Le plus coriace d’entre nous. Après les entraînements, il n’était pas le seul à picoler et à baiser de la groupie mais il était toujours opé le lendemain matin. Il y a des gens comme

ça 3.

Ceux d’en face agonisent. Même Platini n’est plus que l’ombre de lui-même ; une ombre qui emporte le ballon et l’offre à Giresse. Putains de Français, revenus d’entre les morts. On se replie, purgés jusqu’à la moelle. Après Janvion, c’est au tour de Tigana de boiter. Il souffre, comme nous tous. Voilà bien deux minutes qu’on a oublié le match, ne jouant que nous-mêmes. Courir pour courir, drogués au martyre.

Et là, c’est la foulée de trop. Shoot ultime, auquel succombe mon organisme. Ma patrie, si jeune. Si fragile. Si complexée face à la France et sa longue histoire. Mon pays, depuis toujours en conflit avec lui-même : trop grand pour l’Europe et trop petit pour être une puissance mondiale. Épuisé d’avoir tant essayé, il jette l’éponge. Foie, rate, estomac… ils éclatent, dynamitant ma peau d’Allemagne. Je claque au sol et, la chair à vif, suinte sous les projecteurs. Quelque part, un sifflet clôt cet enfer où l’on aura testé nos limites.

No limit.

No future.

Tirs au but.

 

1. Les anecdotes de l’ascenseur et du maillot ont été confirmées quelques années plus tard par Klaus Fischer.

2. « La victoire est proche. »

3. Dans son livre Coup de sifflet, Harald Schumacher a en effet révélé les coulisses festives de leurs entraînements aux abords du lac de Schluch. À l’époque, le scandale était tel que le Schluchsee a été surnommé « Schlucksee » (« le lac de la picole »).

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