Jeudi noir

Michaël Mention · Chapitre 4 sur 22

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Jeudi noir

Chapitre 3 - 21 h 19

CHAPITRE 3

21 h 19

 

« Je sais que tu vas m’érafler,

M’estropier et me mutiler. »

Iron Maiden, Phantom of the Opera

Iron Maiden, 1980

 

Vacarme démentiel. Après l’affront du but, l’humiliation par le public. Pas seulement leurs supporters ; des Espagnols aussi. Cris. Battements de pieds. La cacophonie s’amplifie et fait le tour du stade, avant de nous péter à la tronche.

Il existe toutes sortes de buts – l’imprévu, l’audacieux, le honteux – mais le pire, c’est le premier qu’on se prend. Celui qui te coupe les ailes, qui plume ton coq prestigieux et te relègue au petit club de banlieue où t’as débuté. Le premier but est un châtiment, et ça fait mal.

Sur le banc, Mimi et Henri font la gueule. Nous aussi, mais on va réagir. On peut le faire. Mon pays peut tout faire. C’est celui des Droits de l’homme et du droit du sol, l’un des premiers à avoir accueilli un Noir – l’exceptionnel Diagne – en sélection nationale : oui, un joueur d’origine sénégalaise a porté nos couleurs dès 31, bien avant nos voisins européens. Et rien que pour ça, je suis fier de ma France.

Certes, elle a ses casseroles et est parfois encroûtée dans son conservatisme, mais elle sait aussi être novatrice. Elle a aboli la peine de mort, augmenté le SMIC et dépénalisera bientôt l’homosexualité. Si mon pays est capable de se renouveler à ce point, il peut bien marquer un but. Ma France est forte et belle…

« De plaines en forêts de vallons en collines,

Du printemps qui va naître à tes mortes saisons,

De ce que j’ai vécu à ce que j’imagine,

Je n’en finirai pas d’écrire ta chanson 1 »

… alors je me rue sur leurs défenseurs, au risque de m’estropier et me mutiler à leur contact. Nos chaussures s’écorchent, râpant cuirs et crampons. Je réussis à passer à Maxime, pour qu’il transmette à Marius. Il n’y a pas trente secondes qu’on s’est pris un but et notre revanche se profile déjà.

Les autres s’activent, sauf Breitner. Il semble détaché. Curieux, de la part de l’un des meilleurs footeux du monde. La grande gueule qui a souhaité face aux caméras la défaite des Ricains au Vietnam. Paul Breitner, l’ambigu aux salaires exorbitants qui se réclame de Marx. Eh bien, ce soir, « Paul l’intellectuel rebelle » joue au touriste. Il s’économise, attend son moment de gloire.

Notre « carré magique » refait sensation. Dremmler s’interpose et s’écroule, Schumacher l’aide à se relever. Nous, on repart car leurs attaquants se sont depuis rapprochés de notre cage. Le ballon est repris par Michel. Il fonce, seul comme un grand, ce grand joueur qu’il est. Seul et isolé, puisque Dominique est hors-jeu.

Littbarski récupère et, auréolé de son succès, nous esquive un à un. Stielike → Briegel → Kaltz → Breitner. Manu l’attaque, envoie à Dominique. Celui-ci remonte sans se presser, laissant Manu le dépasser pour qu’il réceptionne. Une belle passe, sobre et efficace, dont Dominique a le secret. Son regard et celui de Larqué se croisent…

(1976)

… en souvenir de la Ligue des Champions. Match aller face au PSV Eindhoven. Faute sur Dominique et coup franc victorieux de son pote…

(1982)

… quand Stielike accélère. Il tente de déstabiliser Manu, qui commet une autre faute. Coup franc pour eux, après quoi ils repiétinent notre zone. Leur point ne leur suffit pas, ils le veulent au pluriel et nous bombardent.

On reprend le ballon, on le reperd, on le retrouve et Jean l’entraîne dans leur surface. Notre but passe du fantasme au possible : Schumacher stresse, avant d’être sauvé par Stielike. Lui aussi, c’est un bon. Je suis sûr qu’en dehors des matchs, il est doux comme un agneau. Et avec sa moustache, on dirait un Gérard Jugnot bis.

Remise en jeu. Marius transmet à Jean, qui envoie à Michel. Il glisse alors non, aucun but. Mais celui-ci, contrairement aux précédentes tentatives, je l’ai senti. Son parfum de victoire me motive davantage. Le point va venir. J’ignore quand mais il est là, tout près.

De Dremmler à Magath, d’Alain à Dominique. Il a surgi de nulle part, éternel aventurier. Il nous l’a toujours dit : s’il n’était pas footballeur, il serait marin. Dans cette vie-là, Dominique court pour gagner. Au fil des mètres, il amorce son décollage. Une impulsion, et son jeu devient aérien. Il survole le terrain en apesanteur…

23e minute.

… puis regagne le sol, obligeant leurs défenseurs à se replier. Le ballon part en touche, après quoi Littbarski le donne à Fischer.

Caméléon, je m’adapte et attaque l’attaquant. Dans son dos, je le travaille au corps. Fischer se déchaîne. Pendue à son cou, sa chaîne en or claque à répétition. Nos pieds, nos nerfs bataillent. Il me repousse en s’aidant de son cul, l’arbitre siffle la faute. Bernard reprend, suivi de Jean, puis Manu.

Sueur.

Eau.

Rivière.

Torrent.

Raz-de-marée, repoussé par Förster. Karl-Heinz, pire que son frère. Indestructible, il n’a aucun mal à faire échouer Manu. Mon pote joue son corner, le ballon fait un arc dans le ciel, Schumacher se jette et l’emprisonne entre ses mains.

Il relance au loin, jusqu’à Dremmler. Celui-ci envoie à Breitner, qui s’éveille au grand bonheur de son pays. Il contrôle et tire. Frappe ratée – cadeau pour nous. Alain échange avec Michel, Maxime prend le relais, puis Jean. Trop rapide, il est emporté par sa vitesse. Notre nouvelle incursion a été savante mais vaine, et ils vont nous la faire payer.

Kaltz mène la danse. Nous, c’est toujours à plusieurs qu’on remonte mais lui, il le fait en solo. Ces longues courses, les Allemands les adorent car elles nous fatiguent. Il fait une passe à Magath, qui rate la sienne. Touche pour nous. Remise en jeu. Touche pour les autres. Quelque part, une trompette hispanise l’instant. Et des cris, à m’en dynamiter les tympans.

Fischer se poste sur l’aile droite. Gérard le traque au plus près et leurs maillots se flagellent jusqu’au corner. Littbarski se prépare à tirer, Gérard apostrophe Manu :

— PUTAIN ! T’ÉTAIS OÙ ?

— Désolé…

Premier clash ; il y en aura d’autres. On se place, Littbarski tire et échoue face à Jean. On se retrouve autour de l’arbitre, témoin de nos combats acharnés. Il siffle : faute de Kaltz, qui vient d’écarter Bernard. Nouvel accroc entre eux, nouvelles tensions entre nous tous. Ça fait beaucoup à moins d’une demi-heure de jeu.

L’arbitre nous sépare, Bernard la ramène. Arrête, mec, déconne

pas. Les arbitres détestent ça. Corver le prend à partie – « 2 Rustig ! » – en retrouvant sa langue maternelle. Tête baissée, mon pote continue de vociférer. D’une main autoritaire, Corver lui remonte le menton et le fixe. Bernard capitule.

26e minute.

Le match croyait se reposer, profitant de cette altercation, mais il reprend. Ah non, coup franc. C’est Alain qui s’y colle. Un peu d’élan et beaucoup de grâce avec ce ballon piqué. Il retombe vers Michel qui, de la tête, l’envoie vers Dominique. Il plonge et un coup de tonnerre retentit. Nos supporters – certains sautent de joie, d’autres se prennent dans les bras en hurlant.

Je ne comprends pas. Je n’ai rien vu, « le grand Max » était devant moi. Je me tourne vers Schumacher ; rien dans les filets. L’arbitre accourt et j’entends que l’un des Förster a retenu Dominique. Penalty, donc. Une occasion en or, qui revient à Michel.

Le responsable subit les foudres de ses équipiers. Schumacher montre les crocs, il essaie d’intimider notre capitaine. Ça ne marche pas. Je connais Michel : ce penalty, il l’a déjà tiré dans sa tête. La colère et l’inquiétude de leurs supporters s’unissent en boucan pour le déconcentrer. Il résiste, je le vois dans ses yeux.

Il embrasse le cuir, le pose au sol.

Schumacher attend, le regard noir.

Michel recule, puis s’arrête.

Schumacher se prépare à bondir.

Tout le monde retient son souffle. Deux pas, un saut, puis un autre et Michel s’élance, propulsant le ballon à ras du sol jusque dans les filets. But ! Mes tripes me montent à la gorge. Je bande, je saute et enlace Michel, aux bras levés.

On le serre fort.

Nos lèvres baisent les siennes.

Très fort.

Nos doigts traversent sa peau, étreignant son âme.

Trop fort, et on le libère pour qu’il respire.

Étonnamment paisible, il court. Heureux ? Non, juste satisfait d’avoir égalisé. Le bonheur, ce sera quand on aura gagné. Michel ou la raison incarnée. La force tranquille, c’est lui et son but s’adresse avant tout à Goddet, le boss de L’Équipe : une réponse à leur question « Les Bleus sont-ils meilleurs sans Platini ? » après notre victoire contre l’Autriche en l’absence de Michel.

La Mannschaft accuse le coup. Nos supporters, eux, se font l’écho de ce qui se passe en ce moment au pays. Des millions de gens, fusionnés dans la liesse. D’ouvriers en patrons, de socialistes en giscardiens, d’immigrés en racistes. Unis à faire trembler la tour Eiffel. Tous unis, et tant pis si l’alcool aide un peu.

RFA : 1 – France : 1

 

1. Jean Ferrat, Ma France, 1969.

2. « Du calme ! »

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