Jeudi noir
Chapitre 2 - 21 h 08
CHAPITRE 2
21 h 08
« Comme la foudre avant le tonnerre,
La buse s’abat sur sa proie avant qu’elle ne réagisse. »
Armageddon, Buzzard
Armageddon, 1975
Je m’inquiète pour Bernard. Ça doit se voir, puisqu’il simule un sourire destiné à me rassurer. Il a dégusté, mais sa cheville nous a offert un coup franc. Dominique s’éveille – ses cheveux bruns et bouclés, ses sourcils qui noircissent son regard de vainqueur. « L’ange vert », comme l’ont surnommé nos journalistes. Ça le gonfle, je n’ai jamais compris pourquoi.
Lentement mais sûrement, on reprend l’ascendant. On les bouscule, frotte nos peaux transpirantes. Ce stade est un sauna en plein air ; putain d’été espagnol. 21 heures passées et le soleil persiste, comme un vieux député s’agrippe à son fauteuil.
Soudain, leur défense déploie ses ailes et la buse s’abat sur sa proie, arrachant le ballon. Les as de notre « carré magique » réagissent. S’ils étaient musiciens, leur groupe serait Téléphone.
Michel, le leader.
Alain à la guitare solo, avec son jeu subtil.
Jean à la batterie, lui qui déborde d’énergie.
Bernard à la basse, discret mais essentiel pour solidifier le tout.
Et gare à ceux qui méprisent leur œuvre : la simplicité n’a jamais empêché la profondeur et la leur est en prise directe avec la réalité. De Téléphone au « carré magique », nous sommes décomplexés, prêts à prouver au monde entier que le rock et le foot peuvent être français.
8 e minute.
Il s’ensuit un long ping-pong entre nos patries, j’en ai la tête qui tourne. Tourne. Tourne dans le ciel, d’où le ballon retombe. Michel le capture, le transmet à Alain et but ! Non, un « presque but » qui a fait frémir leur peuple. Pas besoin d’être à Berlin pour savoir que le mur a tremblé.
Mais il résiste. Bâti en une nuit, ancré dans l’éternité. Si Magath et les siens sont à ce point motivés, ce n’est pas pour rien. Le temps a passé, mais le spectre d’Hitler est toujours là. Un demi-siècle de culpabilité et de traumatisme – c’est leur moteur. Remporter le Mondial et montrer à la planète que les Allemands savent être grands en restant dignes.
Alors, quand Littbarski retombe, il est furieux. L’arbitre siffle la deuxième faute de Manu. Une autre connerie et c’est le carton. Après le coup franc, Manu se rachète puis slalome tel un skieur sous amphétamines. Kaltz le retient, il n’a pas le droit mais s’en fout. L’arbitre aussi, visiblement.
Ils remontent et nous démontent, joueur après joueur. On se referme sur eux, ils permutent et repiquent dans l’axe. Littbarski tire fort, mais à côté. La remise en jeu est brutale, autant que leur riposte. À les voir ainsi, je réalise que notre « presque but » les a fortifiés. Ils durcissent le ton, conformément à ce que leur entraîneur leur a dit, sur le conseil de Beckenbauer : « Jouez dur, les Français détestent ça. » Je le sais puisque l’info a filtré. Relayée par les journalistes et intégrée par ces joueurs, devenus guerriers.
Manu et Kaltz s’affrontent à nouveau. Retrouvailles tout en dribbles, puis en touche. On relance, Kaltz fait à nouveau sortir le ballon. Action déroutante de la part de cet homme au jeu millimétré. Il est à cran, tout simplement. Manu envoie à Alain qui passe à Marius, puis Jean.
Le Malien exilé à Marseille.
Le petit maigrichon du quartier des Caillols.
L’ancien facteur de cette ville trahie par ses élus, rongée par le chômage.
Dans le cœur de Jean, il y a le lever du soleil sur l’Estaque, le sable caramel de la plage du Prophète, les apéros chaleureux entre « fadas », mais aussi les toxicos de Belsunce, les putes de la Canebière, les ordures entassées dans les cages d’ascenseur de Félix-Pyat. L’antique Massalia, qui aime l’étranger comme son propre fils mais peut le tuer s’il cause pendant une partie de pétanque. Jean est tout ça à la fois, généreux et féroce. Et s’il a mauvais caractère, ça va de paire avec son ardeur.
Notre progression culmine avec Dominique : une foulée et la terre devient trampoline. Il fait une tête plongeante. Grandiose. Nos supporters se lèvent mais le but est volé par une autre tête, celle de Förster. Ça aussi, c’est grandiose, même si ça me fait chier.
12e minute.
Nouveau corner pour nous, nouvelle crainte pour eux. Oui, on est là et bien là. « J’y suis, Giresse », semble dire Alain, avant de tirer. Le ballon nous revient et leur goal l’expulse. Couillu, ce Schumacher. Il paraît qu’avant, il était forgeron ; un habitué de l’effort qui ne craint pas de transpirer. Or, il s’est trop avancé, délaissant sa cage. Michel fonce et MAIS NON car le foot devient rugby. Incroyable mêlée, dont j’extrais le ballon.
Fischer me le reprend et fait du terrain sa patinoire. Gérard le tacle, provoquant sa chute. L’arbitre l’interpelle durement. Mon pote a merdé, mais ce n’est pas une raison pour lui parler sur ce ton. Peut-être que Corver est mal luné, ce soir. Peut-être aussi qu’il n’a pas digéré que son pays ait été privé de Mondial, et pour cause : c’est nous qui l’avons sorti. Cette Coupe, c’est grâce à Didier qu’on la joue. Son but – le deuxième – nous a ouvert les portes d’un bonheur dont nous n’osions rêver.
On reprend et là, c’est à Michel de faire chuter l’un des leurs. Les esprits s’échauffent des deux côtés. Pour la RFA, trop d’hommes sont tombés. Et ce coup franc à vingt mètres de notre cage, c’est ce qu’ils attendent depuis le début. Dans la ligne de mire, Jean-Luc. Vingt-sept ans et tout à prouver, face à Littbarski. Son regard fixe. Son pied qui frappe…
Jean-Luc saute au son des clameurs des deux pays. Dans les gradins, tonne le public allemand.
… et propulse le ballon…
Mon cœur s’accélère. L’angoisse, en voyant notre goal tendre le bras et échouer.
… qui heurte la barre transversale et rebondit.
Soulagement pour nous, déception pour eux. Finalement, Dieu n’est pas mort. Il est ici, avec nous. On progresse vite et bien, en accord avec ce que Mimi attend de nous : éviter les duels, les autres étant plus grands et plus massifs. Et définitivement meilleurs. Ce que l’on a fait à cinq est gommé par le binôme Förster-Breitner. Ils galopent dans une complicité qui confine à l’alchimie. Le premier passe au second qui tire – NON ! – et ne fait qu’effleurer le succès.
On reprend et j’envoie à Dominique. Il repère Bernard, mais préfère passer à Maxime. Il a eu raison. C’est là que Bernard intervient : du Genghini majuscule, qui se faufile en couleuvre et attaque en cobra. Michel enchaîne, stoppé par Littbarski. Le moins musclé de sa bande, mais ça ne fait pas de lui un Calimero. Oh, non.
Corver siffle la faute, puis le coup franc. J’en profite pour souffler, Didier aussi. Nos regards se parlent :
— Eh ben, ils sont coriaces…
— Mmm.
Et un coup franc ! Et une occasion manquée pour Bernard. Il s’énerve, d’autant que sa frappe a ravivé sa cheville. Schumacher, lui, fustige les siens.
Ils remontent. Franchissent notre zone. Imposent leur loi, déterminés à ravir leurs compatriotes. Ils en ont bien besoin, deux ans après l’attentat de l’Oktoberfest : treize morts et plus de deux cents blessés. Le responsable était d’extrême droite, mais il paraît qu’il était surtout désespéré. Ce qui est sûr, c’est que les Allemands sont traumatisés à vie. Alors oui, ce soir, Kaltz et les siens font tout pour offrir un peu de joie à leur patrie.
Ils avancent, perfectionnant leur jeu à chacun de leur échange. L’inéluctable est freiné à temps par Alain et Jean. Décidément, ces deux-là sont toujours au top, de Bordeaux à Séville. Entre leurs pieds, le foot devient miracle.
Puis, à la faveur d’une touche, quelque chose se produit. Un truc qu’aucun de nous ne comprend et qu’on devine à défaut de voir, tant il est furtif : la passe entre Förster et Stielike, puis Dremmler, Breitner et Fischer. L’un des meilleurs joueurs de ce Mondial, ce qu’il confirme à l’instant. Jean-Luc se jette en avant, glisssssssse et contre le tir.
Bien joué, mec.
Tu l’as prouvée, ta légitimité.
Bien joué, mais le ballon rebondit.
Il rebondit en direction de Littbarski.
Littbarski qui le renvoie entre les jambes de Jean-Luc et marque !
À la 18e minute, il ouvre le score et le stade gronde sous les applaudissements de son peuple. Nous, joueurs et supporters, on baisse la tête.
RFA : 1 – France : 0
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