Jeudi noir
Chapitre 5 - 21 h 54
CHAPITRE 5
21 h 54
« Respire, inspire l’air,
N’aie pas peur de t’en faire. »
Pink Floyd, Breathe
Dark Side of the Moon, 1973
C’est bon, l’eau. Vitale et pourtant si humble. Incolore, inodore, elle a la transparence des talents complexés. Si elle pouvait parler, elle dirait « Régalez-vous, faites comme si je n’étais pas là » alors qu’elle est essentielle pour nous.
Mais on est indignes d’elle. Ingrats, on ne pense à l’eau que lorsque l’on en a besoin. Une pute qu’on sonne, qu’on bourre et qu’on jette. Mais elle est notre Madone à tous. Ce soir, je la célèbre avec respect et m’en abreuve. Les mains sur le robinet, je la laisse me réconforter.
Après la gorge, les cheveux.
Les gouttes s’y plongent, me massent le crâne.
Ensuite, le visage.
Ma peau respire, ravivée des tempes aux joues.
Enfin, la nuque.
Les yeux fermés, je reste ainsi jusqu’à ce que mes cervicales soient anesthésiées d’extase – « Respire, inspire l’air » –, cette voix apaisante. Je tourne le robinet et fixe le miroir. Reflet dégoulinant. Yeux cernés. Incisive droite abîmée. Cette entaille, au coin, qui a pourri mes années collège. Les moqueries des autres me reviennent, tout ce
brouhaha… dans le vestiaire, où mes potes changent de maillots 1.
Maxime et Marius sont côte à côte, sur l’un des bancs. En face, adossés contre le mur des douches, Alain, Didier et Dominique. Près de l’entrée, Michel, torse nu. Un café à la main à défaut d’une clope. Les autres sont au thé. Moi, je n’ai encore rien pris.
Dans le coin, Mimi parle à Jean-Luc. Toujours pareil : après le débrief général, les conseils persos. Je n’entends pas ce qu’il dit, mais il doit être en train de le féliciter. Le pousser à s’affirmer. Mimi est plus qu’un sélectionneur, c’est un mentor. Comme Aristote a jadis éveillé Alexandre le Grand, le boss nous tire lui aussi vers le haut pour nous inscrire dans l’Histoire. Il ne se contente jamais d’un « C’est bien », il dit « C’est bien, mais vous pouvez faire mieux ». Les gens comme lui sont rares et, dans mon entourage, ils se comptent sur les mains d’un lépreux.
« Tu veux un thé ? »
Je me retourne. Notre toubib est devant moi, un thermos dans une main et un gobelet dans l’autre. Pour les médias, il est « l’illustre Dr Vrillac ». Pour nous, c’est Maurice. Toujours là pour soulager avec ses soins et ses mots. On peut parler de tout avec lui – nos blessures évidemment, mais aussi nos angoisses et l’absence de nos familles – sauf de sa guerre d’Algérie. Je lui réponds enfin :
— Plutôt un café.
— Ah, et en souriant : je vais négocier ça avec Michel.
— Je m’en occupe.
— OK. Dis, t’as assuré tout à l’heure.
— Merci.
Il rejoint les miens. Marius lui tend son gobelet, auquel il ajoute une cuillerée de miel. Son geste traduit la détente qui règne ici, cette douce atmosphère de bistrot. Bien sûr, si on n’était pas revenus au score, ce serait différent. Comme à Bilbao, après la victoire des Anglais. Ce soir-là, Mimi a gueulé. Le vestiaire s’en souvient encore.
Michel enfile son nouveau maillot. J’en profite pour m’emparer de la cafetière. Il m’a vu, je me mets au garde-à-vous :
— Oups ! Désolé, mon capitaine !
— Vous me ferez cent pompes, bidasse !
On s’esclaffe. Michel a beau être fier de son statut, il est le premier à en rire. Il y a quatre ans, en Argentine, il vidait les tubes de dentifrice dans nos lits. De quoi oublier, le temps d’une blague potache, l’omniprésence de la junte militaire.
— Oh ! intervient Henri, on souffle mais on reste sur le coup, hein !
— T’inquiète.
Henri n’insiste pas, il nous fait confiance. Si on est relax à ce point, c’est qu’on en a besoin. On sait ce qui nous attend, face aux autres. Que font-ils en ce moment ? Sont-ils détendus eux aussi ? Ils ne devaient pas s’attendre à autant de réactivité de notre part. C’est vrai, on a assuré mais c’est grâce à eux. Affronter des joueurs d’un tel niveau, ça vaut tous les entraînements du monde.
Mimi continue son tour du vestiaire. Un mot à Gérard et un autre à Maurice, qui troque le thermos pour sa seringue. Nouvelle injection à Dominique. Le front plissé, il frotte son genou avec insistance. Mimi est préoccupé et l’est encore plus en voyant Bernard palper sa cheville. Il s’approche de lui :
— T’as toujours mal ?
— Un peu, mais ça va.
Mimi soupire. Il se tourne vers nos remplaçants, puis se fraye un passage jusqu’à…
— Patrick ! Bernard a dégusté, prépare-toi à jouer.
— Sérieux ?
— Oui.
— Alors, ça y est ?
Mimi acquiesce et les yeux de Patrick s’illuminent. Oui, ça y est : pour la première fois de sa vie, à l’âge de 25 ans, il va disputer une demi-finale de Coupe du monde. À sa droite, Christian aurait aimé avoir cette chance.
Je suis content pour Patrick. Lui n’en revient toujours pas. Il a pourtant un rôle à jouer ce soir mais voilà, il est de ces grands trop modestes qui se croient petits. Un jour, un fan a voulu faire une photo de lui entre Michel et moi. Patrick a tenté de se défiler, prétextant qu’il n’avait pas sa place avec « des ténors comme nous ». Je lui ai rétorqué : « Tu nous emmerdes avec ta légitimité ! Tu veux faire partie des meilleurs, oui ou non ? » Du coup, il a posé avec nous et depuis, il assume son art malgré quelques rechutes.
Mimi retourne voir Bernard. Il l’informe de sa décision, à laquelle il ajoute une main chaleureuse sur l’épaule.
— D’accord, dit Bernard, je reste sur le banc ?
— Non. Tu continues et, au premier signe de faiblesse, Patrick prendra le relais.
Michel a tout entendu et sourit à Patrick, son voisin de chambre. Ces deux-là s’aiment en frères et rien au monde ne peut les réjouir davantage que de jouer ensemble. Mais Michel, en qualité de capitaine, n’oublie jamais personne. Surtout pas Christian, qui feint de ne pas être déçu de rester remplaçant.
— Eh, Chris’ ! Tu l’auras, ton match.
— J’espère.
— Tu l’auras, je te dis. Tu le mérites.
Sacré Michel. Dernière gorgée, et je me décide à ôter ce maillot. Transpirant, il me colle à la peau. J’insiste. Son jus d’efforts tire sur mes poils, après quoi mon torse revit. Mon esprit aussi, momentanément allégé. Les minutes s’écoulent, durant lesquelles on réécrit la première période comme on refait le monde. Alain et son lob, Michel et son penalty, Maxime et ses sauvetages…
… mais aussi Briegel, Littbarski et Kaltz qui nous en ont fait baver. Leurs coups d’éclat minent notre orgueil. Mais on peut gagner. On va gagner. En attendant, Patrick vient s’asseoir à côté de Bernard :
— Tu vas tenir le coup, hein ? Tu ne sors pas pour me faire plaisir.
— Ben, non. Quand tu seras sur le terrain, fais gaffe à leur goal.
— Je sais, je l’ai observé. Il m’a semblé vachement excité.
— Il l’est.
Manu et Didier les rejoignent. Ils taillent un costard à Schumacher et je les comprends. L’un a été bousculé, l’autre écrasé. Didier, remonté comme une horloge suisse :
— Je lui botterais bien le cul, moi !
— On a plutôt intérêt à ne pas aller le chercher, dit Patrick.
Didier en remet une couche. Ce genou sur son ventre, il ne l’a pas digéré. Autant dire qu’il a hâte de se retrouver face à Schumacher. Tant mieux, car Henri vient de taper dans ses mains, signifiant la fin de l’entracte. Le rideau de fer tombe sur ce bistrot redevenu vestiaire. On jette son gobelet, on refait ses lacets, on pisse une dernière fois.
Moi, j’enfile mé-ca-ni-que-ment mon nouveau maillot. Il sent la lessive à la lavande. Chimique, mais « lavande » quand même. Une odeur de propreté, de pureté, de victoire.
22 heures passées, et on y retourne.
1. Ce qui suit est la retranscription romancée de la mi-temps vécue par l’équipe de France. Parmi les dialogues présents ici, seuls ceux entre Michel Hidalgo et Patrick Battiston, et Dominique Rocheteau et Bernard Genghini sont réels.
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