Jeudi noir

Michaël Mention · Chapitre 15 sur 22

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Jeudi noir

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CHAPITRE 14

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« Je suis un enfant vaudou. »

The Jimi Hendrix Experience, Voodoo Child (Slight Return)

Electric Ladyland, 1968

 

Je t’aime, Marius. Je t’aime à en crever, à m’en bouffer le cœur. Moi, ton fils, ton disciple, ton enfant vaudou. Ton art m’a ensorcelé et maintenant, grâce à toi, je vis au-delà du cosmos. Exalté, mais complètement à plat. Et je réalise que les autres ont encore une vingtaine de minutes pour revenir au score. Faut me ressaisir, d’autant que le traître est toujours parmi nous. Je m’élance…

… mais ma cuisse tremble à nouveau. Décharge, jusqu’à la cheville. Je pose un genou au sol et descends ma chaussette ; mollet bouillant. Je le masse. Brûle mes paumes. Enfonce mes ongles. Creuse ma chair au plus profond. Elle s’apaise, lorsque le ballon passe devant moi. Je ne réagis pas, trop occupé à branler mon tibia.

— OH ! intervient Gérard, QU’EST-CE QUE TU FOUS !

— J’ai… j’ai mal.

— MOI AUSSI ! TOUT LE MONDE !

Il repart. Pour qui il se prend, ce nègre ? Je me sens sale de l’avoir tant côtoyé. On a rigolé aux mêmes blagues, on a partagé les mêmes douches et les mêmes chiottes. C’est bien les Martiniquais, ça. On les a toujours privilégiés face aux Guadeloupéens – ils sont les premiers à avoir eu des écoles, des hostos – et qu’est-ce qu’on a en retour ? Une trahison.

Je remonte ma chaussette, puis le terrain. Touche pour nous. Dominique s’en charge, suant sous ses boucles brunes. Deux passes et Stielike s’écroule, emporté par son propre poids. Tout ça est pathétique. Ils occupent à nouveau notre zone, un gruyère dont les trous profitent à Förster : long dégagement vers Hrubesch. Sa tête frappe le ballon et l’oriente vers notre goal, qui saute et le capture.

Jean-Luc

Plus que cinq.

Je suis content que ce ne soit pas lui, le complice de Gérard. Je ne le suspectais pas vraiment mais, quand on voit Lavilliers et autres gauchos, il y a de quoi se méfier de certains Français. Heureusement, il en reste qui aiment leur pays et le défendent comme Jean-Luc… qui rate sa passe vers Manu, attaqué par Littbarski.

Jean-Luc

Finalement, c’est lui.

J’en suis sûr, d’autant qu’il quitte son poste pour aller aider Manu. Sa sortie profite à Littbarski. Celui-ci ramène le ballon vers la cage, que Jean-Luc n’a pas eu le temps de regagner. Il le poursuit/fait semblant. Marius et moi, on se précipite. Littbarski se remet dans l’axe et tire… contre notre goal, revenu à temps.

Jean-Luc

Bon, là, aucun doute : plus que cinq.

Je m’en veux d’avoir suspecté Jean-Luc mais il nous a évité un nouveau but, et c’est tout ce qui compte. Je me relâche. Erreur, puisque le ballon rebondit en direction de Kaltz. Il le reprend (stress), le contrôle (angoisse) et amorce son tir (TERREUR) mais Manu réapparaît, transformant le péril en corner.

J’expire, Kaltz aussi. Son maillot se tend et se détend au rythme de son torse transpirant. Il se ressaisit dans une longue frappe. Je l’éloigne du bout du pied, Stielike enchaîne. Face à lui, le seul à réagir est Didier. Il le tacle, reprend le contrôle. Dominique fonce, Stielike ne résiste pas à l’assaut et tombe.

Mon pote repart, se retourne pour s’assurer qu’il n’y a rien de grave. Ça, c’est Dominique. Au-delà de son talent, ce qui le caractérise est sa bienveillance en toutes circonstances. Moi, à sa place, je ne me serais pas retourné. Si, pour aller filer un coup de pied à Stielike. Et lui pisser dessus. Et le public serait ravi. Et les photographes immortaliseraient cet instant.

Littbarski relance, Gérard interfère. Oui, mais ça ne suffit pas à l’innocenter. Michel réceptionne et, encerclé, s’en remet à Alain → Jean → Förster → choc ! Jean saute sur un pied en serrant son mollet. Ce soir, il en chie lui aussi. Tant mieux, il avait besoin de cet accroc pour redevenir une bête féroce. Didier lui renvoie et Jean sprinte vers notre troisième but. Il snobe leur défense, tire à côté de Schumacher. Il aurait pu faire exprès, mais un traître n’aurait jamais pris un tel risque.

Jean

Plus que quatre.

Là-bas, Rummenigge quitte le banc et s’échauffe. Leur double ballon d’or ; il nous rejoindra au prochain arrêt de jeu. Je prie pour que son claquage revienne le punir comme l’a fait ma crampe.

Dremmler récupère. On se bouscule comme des crayons possédés, gribouillant la pire des anarchies. Marius envoie à Michel, Kaltz réapparaît et nos capitaines rivalisent d’efforts. Soudain, Michel se plie – les mains sur le ventre – et s’écroule. Coup de coude pour lui, coup franc pour nous. Corver approche. Ils échangent un regard. Michel s’éloigne en massant son abdomen.

Au même moment, Briegel quitte la pelouse. Une poignée de mains et Rummenigge fait son apparition – l’homme du Bayern. Ses yeux bleus. Ses cheveux d’or relevés en couronne. Ses vingt-six buts en trente-quatre matchs pendant la saison 79-80. À partir de maintenant, ils ont trois attaquants. Nous, on n’a toujours que Didier et Dominique.

Michel fait de ce coup franc un nouvel espoir, destiné à Maxime. Ses pieds deviennent ceux de Christian, puis de Michel. Il fait tomber les barrières allemandes une à une, mais la dernière lui résiste : Rummenigge. Il vient à peine d’entrer qu’il s’impose et passe à Fischer. Manu parasite leur plan, Gérard sauve notre goal grâce à une tête plongeante.

Gérard

Plus que trois.

Gérard, Marius et Jean n’ont donc pas trahi. Finalement, le FN a peut-être tort. Peut-être aussi qu’il ment mieux que les autres partis. Sans doute faut-il tout revoir :

Ces énarques corrompus qui restent éligibles.

Ces apôtres du changement qui sont là depuis des décennies.

Cette démocratie qui est son propre virus, assassin de notre jeunesse. Balavoine l’a dit – « Elle est profondément désespérée parce qu’elle n’a plus d’appui. Elle ne croit plus en la politique française et moi je pense qu’elle a, en règle générale, en résumant un peu, bien raison. Ce que je peux vous dire, c’est que le désespoir est mobilisateur et lorsqu’il devient mobilisateur, il est dangereux » – en vain.

Alors oui, tout revoir.

Tout repenser.

Tout rebâtir pour gagner, ensemble.

Manu s’y emploie et s’accapare le ballon, analysant la situation. Là-bas, Alain et Michel. Ils sont trop loin. Jean se place à mi-chemin, en intermédiaire. Exactement ce que Manu attendait. Il passe à Jean, qui passe à Alain, qui passe à Michel. Le terrain est immense, mais on ne joue qu’au centre et s’étouffe entre nous. Respirer, aérer le match…

… ce que fait Rummenigge, au plus fort de sa légende. Ce gars ne cherche pas la victoire, il l’est. Sur sa lancée, il menace à nouveau notre goal. On évite la catastrophe à une, puis deux reprises. Nos succès nous épuisent et l’on repart, à bout de souffle. Christian s’approche de moi :

— Eh ! Pourquoi tu m’as dit ça, tout à l’heure ?

— Mmm ?

— Qu’il fallait surveiller Gérard et Marius.

— Ah… je voulais dire… veiller à… car Fischer et Hrubesch ne les lâchent pas.

— C’est clair. Allez, j’y retourne !

Il regagne son poste. Je fais de même, quand la Mannschaft persiste et saigne. Sa vigueur excite le public, qui pulvérise le mur du son. Dremmler accélère, Alain le fait basculer. Sa chute ébranle le sol, expulsant des tiges d’herbe et trois petits trucs – les dents de Patrick. Lentement, elles s’élèvent jusqu’à la lune. Leur sang miroite, et les voilà dansant en lucioles rouges. Je pense à mon incisive, son émail usé, quand Corver siffle. Faute pour Alain. Non, Dremmler. Je n’y comprends rien.

Littbarski conteste, Corver l’ignore et fait – enfin – ce qu’on attendait de lui : son métier. Pendant que les autres digèrent sa décision, nous, on est déjà repartis vers leur goal. Dominique enchaîne, ralentit, repère Michel. Une passe et Didier prend le relais, à quelques mètres d’Alain.

Alain, dans l’axe de Schumacher.

Alain, qui récupère le ballon.

Alain, dans toute sa splendeur : extérieur du pied, intérieur du poteau et BUT ! Un but en trois temps, et l’éternité pour en jouir. Il explose de joie, les poings serrés à s’en faire péter les veines.

Alain

Plus que deux.

Maxime ou Didier. Je verrai après. Là, je m’abandonne à la volupté. Alain aussi, lui qui est d’ordinaire si réservé. Il ne court pas, il lévite. Il faut la voir cette image. Il faut le voir, notre héros, zigzaguer à en perdre la raison, la bouche ouverte pour mieux embrasser la vie.

On se jette sur lui, ça sent la tendresse et l’absolu. On est en finale. ON EST EN FINALE, PUTAIN ! Je n’ai jamais autant aimé le football. Le sport populaire par excellence, universel car accessible à tous : une balle, deux briques en guise de poteaux et l’humanité s’émancipe, des cités aux favelas. Dieu, que j’adore le foot.

Là-bas, Mimi et les autres se prennent dans les bras. Ils ont beau être derrière la ligne, ils fêtent ce troisième but ici, avec nous et le pays entier. Des siècles de richesse et de révolutions. Molière, Chateaubriand, Sand, Rabelais, on est tout ça et c’est ma France. Et non, je n’en finirai pas d’écrire ta chanson.

RFA : 1 – France : …

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