Jeudi noir
Chapitre 15 - Ressources : 18 %
CHAPITRE 15
Ressources : 18 %
« Je me répète quand je suis sous pression,
Je me répète quand je suis sous pression,
Je me répète quand je suis sous pression,
Je me répète quand je suis sous pression, JE RÉPÈTE ! »
King Crimson, Indiscipline
Discipline, 1981
… 3333333333333333333333333333333333333 ! Et oui, JE RÉPÈTE ! RFA : 1 – France : 3 !
« Oh ! »
Une voix, au-dessus. C’est Michel, le visage dégoulinant de sueur.
— Quoi ? lui dis-je.
— T’as pas entendu ? Corver a sifflé.
— Ah… il y a faute ?
Il me fixe, consterné, puis rejoint le groupe. Moi, je me découvre en touche. Je ne comprends rien, pas plus que je ne comprends les yeux de Jean-Luc. Vitreux, entre usure et chagrin. Même regards chez les autres, qui ont tous l’air accablé. Des cornes de brume retentissent, électrocutant ma mémoire : flash-back, de Littbarski jetant ses protège-tibias au coup franc raté de Michel, jusqu’à la percée de Rummenigge.
(vertige)
Littbarski.
(palpitations)
Stielike.
(tachycardie)
Le retour de Littbarski jusqu’à Rummenigge, chef d’orchestre de notre cauchemar. Je le revis aux tréfonds de mon cerveau, dynamité par son but :
RFA : 2 – France : 3
Je n’y crois pas. Je refuse d’y croire. J’y crois en voyant tous ces drapeaux unis en arc-en-ciel noir, rouge et jaune. Qu’est-ce qui nous est arrivés ? Quand on mène 3 à 1 dans les prolongations, on ne joue plus le ballon mais le temps. On aurait dû fortifier notre défense. Au lieu de ça, on a continué d’attaquer en ouvrant notre jeu et leurs
attaquants en ont profité. Mais qu’est-ce qu’on a foutu, bordel 1 ?
Tout me revient, avec les fautes non sifflées sur Alain et Michel. Si Corver les avait signalées, les autres auraient été coupés dans leur élan et Rummenigge n’aurait pas marqué. Puis, il y a les deux autres buts qu’on a failli se prendre juste après. Breitner et Littbarski. Encore lui.
Au loin, Kaltz a le sourire aux lèvres. Ce capitaine et son galion, au seuil du Nouveau Monde. Nous, on dérive sur Le Radeau de la Méduse . Et l’on se bat, cherchant l’espion parmi nous. Orgie de coups – ça dégénère entre nos supporters et les leurs. Au fil des matchs, la violence s’étend. Un jour, tout ça viendra pourrir le foot.
Je vacille, me rattrape contre un panneau Gillette. Marre des pubs. Les objectifs me mitraillent. Marre des photos. Et les autres, qui continuent de se taper sur la gueule. Marre des cons. Nausée. Remontée gastrique. Revival pâtes au beurre. Leur acidité me ronge le palais, qui fond sur ma langue et le reste suit. Mon visage me coule par les sinus ; je rétrécis et me tasse jusqu’au sol. Accroupi, j’essaie de me ressaisir. Des tribunes voltigent une casquette, des canettes et un objet. Il tombe devant moi :
« tchac ! »
Couteau à cran d’arrêt. Médusé, j’observe sa lame, puis lève les yeux. Personne ne le réclame ; ne l’a vu tomber. Pas même les journalistes, qui guettent la remise en jeu. Dans ce stade, je suis le seul à savoir. Et cette lame est à une dizaine de centimètres de moi. Et il y a un traître parmi nous. Et je tends la main. Une autre ramasse le couteau – c’est celle d’Henri :
— Qu’est-ce que ça fout ici ?
— C’est… c’est tombé des gradins.
Il jette un regard méprisant vers les supporters, canalisés par des agents de sécu. Henri interpelle l’un d’eux et, à mon grand désarroi, lui remet mon arme. Je me sens amputé, me relève. Lui s’approche, inquiet :
— Ça va ?
— Mmm.
— Tu veux boire ?
Je refuse d’un hochement de tête, il rejoint Mimi sur le banc. Un coup de sifflet et la RFA s’échange le ballon, résolue à nous mettre un troisième but. Impossible de me rappeler qui l’a aidée. Maxime ou Didier… qui joue à Stuttgart.
Maxime
Didier. Le voilà, notre traître.
Non.
Il a raté notre meilleure occasion, mais ce n’est pas une raison. Je repense à ses actions – Didier, qui fait une formidable percée… Didier repart au charbon… Didier dévie en touche… Didier revient à la charge… Le seul à réagir est Didier – et ce ne peut pas être lui. Et puis, il y a sa réaction après l’agression de Patrick. Je le revois apostropher Corver, implorer sa sanction contre Schumacher. Même le plus stratège des salauds n’agirait pas ainsi. Il n’y a donc aucun collabo parmi nous. Mais ça aussi, c’est impossible.
Tout ce que je vois, c’est qu’il ne reste que…
DIDIER
… et « ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité ». Après tout, il faut bien désigner un ennemi. J’ai honte, oui, mais je ne fais que suivre la marche du monde. Des siècles qu’il fonctionne ainsi, du premier lynchage à l’Inquisition, du Maccarthysme à cette nuit.
Alors je fonce – AAAAAAAH ! – vers lui.
Il se retourne, alerté par mon cri.
Nos regards s’aimantent.
Il se sait démasqué et recule.
La distance qui nous sépare, mes griffes la réduisent.
Je bondis en jaguar, quand Alain me bouscule pour récupérer le ballon. Je m’écroule. Sonné, étalé sur le dos. Les yeux révulsés et la bave aux lèvres. Seuls mouvements : ses convulsions, de son torse à sa main gauche. Un poing serré, qui s’ouvre en main tendue – celle de Didier.
J’hésite, puis me décide à saisir ses doigts. Il me tire et me voilà debout face à lui, si proche que son haleine est la mienne. Il me fixe – « Qu’est-ce qui t’a pris ? » – et sa question me porte à ébullition. Ça clapote tellement qu’il en devient flou. Inexistant. Mort. Mais non, car je ne le tue pas. Il nous reste un quart d’heure pour marquer un autre but. Dix, s’il le faut. Cette victoire, on en a besoin. Nous, Mitterrand, l’avenir.
Du coup, j’oublie momentanément Didier. D’abord remporter le match, ensuite punir le traître. Dans le vestiaire, à l’abri des caméras.
— Un problème ? me dit-il.
— Non.
— Alors, pourquoi tu me regardes comme ça ?
— Pour rien.
Je l’abandonne et retrouve Jean, qui évite tous leurs tacles. Il se prépare à tirer, mais Förster le devance. Jean a raté le coche à cause d’un boche. Facile, je sais. Tout paraît facile lorsqu’on est assis pendant que d’autres s’acharnent à essayer de vous satisfaire. Vous apporter du plaisir avec, si possible, un peu de réflexion. Pas trop, bien sûr. On n’est pas là pour gamberger, mais gagner.
106e minute.
Le corner est pour Alain. Harassé, il se dirige vers la ligne en marchant. Corver le somme d’accélérer ; sadique jusqu’au bout. Schumacher redoute le tir et, comme toujours, ordonne aux siens de le protéger. Ils s’exécutent, Dominique se poste près d’Alain, qui lui fait une passe – hors-jeu.
Förster se charge du coup franc. Breitner envoie à Hrubesch, auquel s’attaque Maxime. Lui aussi, quand je repense à tous ses efforts, je m’en veux de l’avoir soupçonné. Un jour, je lui dirai. J’en ai besoin. Maxime tente de déstabiliser Hrubesch, qui le sème. Le ballon passe de Dremmler à Kaltz, puis revient à Hrubesch. On peine à réagir.
Je me fais violence, moi qui ai tant été violenté depuis deux heures. J’attaque leurs défenseurs. Les faire tomber, tous. Mes pieds sont mes poings, le stade est mon ring. Un boxeur fou, voilà ce qu’ils ont fait de moi. Et je frappe. Encore. Encore. Encore. Encore et toujours plus vite – à chaque impact, mes poings se décharnent, résonnent dans mon crâne où Jean affronte Hrubesch et dégage au loin dans un réflexe de panique.
107e minute.
La remise en jeu est pour Breitner, impatient. Il tape dans ses mains, presse les siens de lui donner le ballon. À peine l’a-t-il reçu qu’il l’envoie à Stielike. Celui-ci tire en hauteur et oriente nos regards vers le ciel étoilé. Jean-Luc mise sur Gérard et Marius. Ils se postent, prêts à ravir notre patrie. Et c’est là, en les voyant si impliqués, que je me sens vraiment sale. Comment ai-je pu les haïr ?
Non, y a pas bon.
Jamais.
Cinq ans que Banania en a fini avec son slogan colonialiste.
Cinq ans à peine. Jamais plus je n’en achèterai à ma fille.
Le ballon retombe en météorite. Gérard et Marius sautent, se percutent. Après avoir si bien joué ensemble, la Martinique et la Guadeloupe déchirent leur partition. J’ai peur, très peur en les voyant se gêner mutuellement. Le genre de moment où, malgré eux, ils peuvent leur renvoyer le…
… Mais Marius l’expulse d’un coup de tête. Corner pour Rummenigge. Un échange avec son capitaine, et il repique dans l’axe de Jean-Luc. Michel dévie son tir. Alain tend le pied, Kaltz et Rummenigge le devancent. Förster, puis Littbarski enfoncent le clou, nous crucifiant davantage. Longue frappe, tête de Hrubesch et ciseau retourné de Fischer qui met dans le mille.
RFA : 3 – France : 3
1. Il est arrivé à l’équipe de France ce qui est susceptible d’arriver après un match aussi intense en émotions et en coups de théâtre. Alain Giresse s’est exprimé à ce sujet dans son interview accordée le 5 juillet 2012 au site Foot 365 : « Ce n’est pas de la démobilisation qu’il y a eue. Là, c’est notre part de responsabilité qui est engagée : à 1-1, on jouait. À 2-1, on jouait. Et à 3-1, on a continué à jouer alors que… si on avait eu une dose de calcul ou de gestion, on aurait pu passer malgré les éléments qui ne nous incombaient pas. »
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