Jeux africains
Préface
Pour être un homme dans toute l'acception du terme, il ne s'agit pas de déposer les signes de sa race. Qui est plus Allemand que notre ami Ernst Jünger, et j'ai eu rarement au cours de ma longue vie l'occasion de me dire en présence de quelqu'un, comme devant lui, que j'avais affaire à un exemplaire d'humanité sans reproche. Tout en occupant notre pays durant la guerre de 1939, comme c'était son devoir de soldat, il a compris mieux que personne, il a ressenti avec sympathie quel drame vivait la France. Qui a aimé Paris plus que lui ? Sans doute dans le secret de certains conseils en a-t-il à l'heure propice défendu l'existence, au moins l'intégralité. L'Histoire le dira.
Dans notre littérature peu de choses lui sont étrangères et rien moins que ces écrivains de second ordre, j'entends les moins en vue, qui recèlent bien souvent les qualités les plus dignes d'attacher l'esprit et de toucher le cœur. Il faut entendre Ernst Jünger parler de Léon Bloy, de Barbey d'Aurevilly, de Villiers de l'Isle-Adam, qui lui sont aussi familiers que les classiques de son pays, quand nos jeunes intellectuels français ignorent sans doute jusqu'à leurs noms.
A lire les Jeux africains qui font défiler sous nos yeux une procession imposante d'originaux désaxés, vagabonds, aigrefins, on se demande si l'imagination seule, livrée à elle-même, est capable de susciter un monde réel aussi impair, sans le secours d'une expérience vécue. Si saisissants cependant que soient ces portraits, apparemment pris sur le vif, comment oser prétendre qu'il s'agit là d'une autobiographie ?
Le comble de l'art est d'en donner l'illusion, défaire croire qu'on se trouve encore penché sur un journal de route, sur un carnet de bord, sur des mémoires personnels. La particularité des détails qui enrobent les silhouettes et fixent les traits de caractère de personnages tels que Reddinger, Frank, Léonard, Benoît nous donnent en effet l'impression que l'auteur les a étudiés de près, comme un entomologiste ses insectes. Le charme unique, magique du livre tient à ce qu'il a d'imaginaire, d'inventé en même temps qu'il semble garder la valeur d'un témoignage, comme s'il constituait un dossier sur une jungle dont on n'a pas souvent le plaisir d'observer de si près l'extravagance et de partager directement, intimement les mœurs dangereuses.
« Pourquoi ne serait-il pas possible, me disais-je, de vivre, comme on voit le faire les bêtes et les plantes, sans secours, sans pain, sans rien de ce que l'homme a touché. »
C'est, à mon avis, de cette réflexion d'Ernst Jünger que procèdent les Jeux africains. Ses candidats à la Légion sont comme enfermés dans un champ clos où nous pouvons surprendre notre espèce en flagrant délit d'ingénuité.
« On ne connaît la puissance de l'ordre social qu'après l'avoir quitté. »
Encore : « La zone qui m'attirait était plutôt celle où la lutte entre les forces naturelles s'exprime avec pureté, à l'exclusion de tout but. » Et c'est ainsi qu'à chaque page on devine, on hume ce fumet de vie originel, propre à Ernst Jünger qui, tout occupé qu'il soit de guerre, « de la guerre où tout est permis », imbu de botanique, ne rêve que de paix. Ainsi, grâce à une sorte de radar nous permet-il de percevoir ce qui distingue du héros l'aventurier et ce qu'ils ont de commun.
Ernst Jünger est fait de contrastes ; militaire constellé d'étoiles, il efface volontiers ce que ce genre de majesté a de farouche, pour se présenter et nous apparaître sous les dehors les plus simples, les plus bénins. On ne le connaît jamais tout à fait. Une part d'ombre estompe un de ses profils, quand l'autre s'éclaire. En lui l'enthousiasme et l'ironie se limitent comme par gageure, et c'est sans doute son sens de la mesure qui l'incline à nous aimer.
Le visage est fin, le pouce d'une solidité à toute épreuve, comme je l'ai constaté un jour qu'Ernst avait oublié l'une de ses mains sur le bras du fauteuil que j'occupais près de lui. Sa voix dispose d'un clavier très étendu et comme d'un double registre, l'un aigu, l'autre grave, sans le moindre soupçon de duplicité. La constance de son humeur est remarquable. Jamais de sautes brusques. Ernst Jünger ne connaît ni l'astuce, ni le caprice, ni la violence. Il ressemble au Sage qui regarde passer les révolutions, sans en être dupe.
Marcel Jouhandeau.
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