Jeux africains

Erns Jünger · Chapitre 5 sur 30

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Jeux africains

Chapitre IV

 

J'étais couché dans ma petite chambre, que mon lit et deux grandes armoires emplissaient presque tout entière, et je ne songeais guère à dormir. Grand-mère était venue nous voir, et se trouvait avec ma mère dans une pièce voisine dont la porte était entrouverte. J'apercevais dans l'entrebâillement le rayonnement amorti de la lampe à pétrole couverte d'un abatjour de soie rouge, plissé, et prêtais l'oreille à la conversation des deux femmes, qui s'occupaient de toutes sortes de questions domestiques.

Comme j'étais ainsi aux aguets, je fus surpris par un bruit singulier, un tambourinement en sourdine, léger et traînant, qui manifestement ne s'élevait pas dans la pièce voisine, mais bien tout contre mon lit. J'ai l'impression du reste que le mot surprise n'est pas tout à fait exact, car le bruit était d'abord si faible qu'on aurait dit des grains de sable tombant sur une peau de tambour, mais sa sonorité s'accrut lentement, forçant l'attention. Toujours est-il que je ne fus nullement effrayé ; les sons ressemblaient à un prélude fait pour opérer sur l'esprit de l'auditeur et le préparer à un spectacle particulier. Je me mis sui mon séant avec précaution, cependant qu'à côté la conversation allait son train paisible. A présent je m'expliquais l'origine des sons bizarres ; ils venaient d'un être qui s'était assis sur la chaise placée comme à l'ordinaire auprès de mon lit, et je le voyais avec étonnement qui s'était emparé d'une grande boîte à thé peinte de caractères chinois et frappait sur le couvercle avec sa phalange repliée. Cette boîte à thé m'était familière ; mon père l'avait achetée à un soldat de la campagne de Chine qui prétendait l'avoir prise lors de l'incendie du palais impérial. Depuis longtemps elle ne contenait plus rien, et on la gardait dans l'une des armoires parmi d'autres choses, en souvenir de l'incomparable thé dont elle conservait encore le parfum.

Le visiteur était de grande taille, d'un âge moyen, avec des traits empreints de lourdeur. Son visage, difforme, faisait penser à l'un de ces navets auxquels les enfants avec un mauvais couteau donnent la figure qui leur plaît. Cependant sa physionomie n'était pas repoussante ; un air de mélancolie bonenfant l'en préservait. J'ai parfois songé à ce visage, longtemps après, en regardant sur de vieux et magnifiques albums, les gravures de Tony Johannot.

J'avais à peine découvert ce compagnon inattendu, qui portait un costume terne et gris, grossièrement coupé, que déjà m'envahissait un vif sentiment de supériorité. C'était la supériorité qu'un galopin de la grande ville, au cours de ses explorations dans les granges et les écuries d'une ferme, pendant les vacances, peut étaler aux yeux d'un vieux domestique avec lequel il vient à bavarder. Du reste, mon visiteur ne parut nullement s'offenser de mon évidente intention de me moquer de lui, au cours de la conversation animée qui s'engagea aussitôt entre nous ; bien au contraire, le caractère débonnaire de sa physionomie ne fit que s'affirmer davantage, et il écouta mes propos moqueurs comme un paysan regarde un poulain s'ébattre dans les prés. Voici qu'il m'arrivait, pour la première fois de ma vie, de me sentir supérieur par l'intelligence à un autre esprit dans le fond plus fort que moi, et celui-ci l'acceptait avec joie ; cette situation m'a toujours touché.

Notre entretien était sans aucun doute remarquable, et je déplore d'être incapable de le reproduire, bien que sa configuration secrète soit restée très nettement présente dans ma mémoire. Le dialogue se déroulait en chuchotements – c'était moi, – et en grognements, – c'était lui ; son contenu paraîtra sans doute bien futile car il tournait principalement autour d'ustensiles de ménage de toutes sortes. Nous nous entretenions d'objets qui se trouvent au grenier, à la cave, dans la cuisine, en un mot de tout ce qui appartient au petit monde domestique.

Tous ces objets m'étaient familiers, naturellement, et je remarquai bien vite que l'étranger lui aussi avait d'eux une connaissance approfondie. Le piquant de la conversation venait de ce que le visiteur expliquait ces choses de façon tout à fait curieuse, leur attribuait des propriétés singulières qu'il allait pêcher Dieu sait où, et s'efforçait visiblement de leur prêter une vie personnelle, cependant que de mon côté je tâchais de l'éclairer et de lui expliquer leur véritable signification. Ce jeu m'amusait extraordinairement, et je guettais avec impatience l'instant où je pourrais dire : « Mais le seau de la cuisine, c'est pour laver ! » ou bien : « Mais le fauteuil de grand-père, c'est pour s'asseoir ! » J'obligeais alors l'étranger à sourire lui aussi, comme si je venais de lui donner la solution inattendue d'une devinette. Il était, malgré cela, inaccessible à toute explication ; il n'admettait chaque réponse prise à part que pour passer aussitôt après à un autre sujet.

Il est dommage que j'aie si complètement oublié la partie la plus importante de cette conversation, je veux dire les raisons alléguées par l'inconnu, qui sans aucun doute étaient remarquables. Si l'on veut s'en faire une idée peut-être, qu'on songe aux immenses paysages infernaux où Jérôme Bosch a fait école, et dans lesquels un prodigieux arsenal d'instruments devenus très méchants se met en branle pour attaquer l'homme. La différence était que l'inconnu donnait des objets une explication tout à fait rassurante ; il leur attribuait une existence engourdie par le rêve. Il cherchait à m'introduire dans leur cercle comme dans la chambre d'un vieux domestique dont on découvre un jour avec stupeur qu'il a, lui aussi, une vie à lui.

Nous discourûmes entre autres choses des arrangements de l'office et de deux poulets qui s'y trouvaient, attendant de passer à la casserole. Je m'étais réjoui par avance de ce festin, et fus d'autant plus contrarié lorsque l'inconnu déclara qu'ils étaient tout à fait mauvais et qu'on ne pouvait les manger. Nous échangions encore des propos à ce sujet quand je m'endormis au beau milieu de la conversation.

Le lendemain, au réveil, j'avais complètement oublié mon visiteur déjà, et ce ne fut pas son souvenir, mais bien une convoitise enfantine, qui me poussa, à peine entré dans la cuisine, à m'enquérir des poulets auprès de notre bonne. Ma surprise fut d'autant plus grande d'apprendre qu'ils s'étaient gâtés durant la nuit et qu'on les avait jetés de grand matin. Je les vis en effet dans la poubelle, à demi recouverts déjà par les ordures, et ce spectacle me causa un malaise. Il me remit aussitôt en mémoire, avec tous les détails, l'inconnu dont la prédiction s'.était réalisée, et c'est alors seulement que je me sentis inquiet. Je me glissai hors de la cuisine et fis un effort comparable à celui qu'on fait pour avaler quelque chose qui ne passe pas. Un pressentiment me disait que cette affaire était de celles dont il est absolument impossible de parler aux grandes personnes, et qu'on ferait bien mieux, même, de chasser de son propre esprit, si on le peut. Mon excellente mère, à qui je racontai tout cela beaucoup plus tard, fut d'avis que durant mon demi-sommeil j'avais dû les entendre, elle et grand-mère, parlant de ces poulets, et cette explication me paraît assez plausible, si l'on songe à la vive imagination des enfants. Il faut pourtant que l'imaginaire ait un pouvoir étonnant pour nous émouvoir ainsi au même degré que la réalité tangible et palpable ; et la preuve, c'est que l'hôte singulier m'apparut à maintes reprises encore et chaque fois pour un bon moment ; bientôt il ne fut plus pour moi un inconnu. Il est vrai que jamais plus je ne le revis avec la même netteté.

A présent, c'était surtout durant le premier sommeil que je le rencontrais, et toujours en un seul et même endroit, un vieil édifice très vaste qui faisait songer tantôt à un château, tantôt à un moulin en ruines. Certaines pièces de ce bâtiment étaient encore en bon état, d'autres n'étaient presque plus que bois moisi, tel ce couloir au toit en pointe où je pénétrais fréquemment et qui était fait de poutres humides et verdies comme celles qu'on voit parfois gisant dans les fossés des moulins. Parfois je me trouvais tout de suite transporté au beau milieu de cette bâtisse compliquée, d'autres fois il me fallait d'abord traverser un obscur paysage de sapins. Dès que j'avais atteint le porche, mon compagnon se joignait à moi et restait à mon côté tandis que je parcourais, bien souvent avec ennui, mais souvent aussi avec anxiété, le labyrinthe des chambres et des couloirs. J'étais mal à mon aise quand je m'éveillais de ces rêves, et je restais longtemps immobile dans l'obscurité, m'efforçant de me rappeler le vieux bâtiment et pour ainsi dire de le reconstruire en pensée. Mais, chose singulière, ses formes et ses contours fondaient d'autant plus vite que je m'efforçais davantage de me les représenter.

J'avais l'impression que si j'y étais parvenu, la solution de ces rêves mystérieux m'aurait été donnée du même coup. Mais les chambres semblaient se modifier à chaque nouvelle visite comme les architectures d'un monde encore fluide et nébuleux, ou bien elles changeaient de place, et seul un souvenir confus me disait que j'avais déjà été dans ces lieux. Il m'arrivait aussi de croire que je me trouvais dans de tout autres endroits, par exemple à l'école, ou en voyage, ou encore au village, jusqu'au moment où brusquement un signe caché me révélait que j'étais dans le vieux château.

Ce rêve se prolongea durant des années ; souvent il devenait tout à fait indistinct, puis il reprenait sa brillante netteté. A mesure que le temps passait, la personne de mon compagnon devenait de plus en plus vague ; mais je le reconnus encore lorsque je me trouvai pour la dernière fois dans le bâtiment désert. Cette dernière fois se distingua de toutes les autres en ce que non seulement j'entrai dans l'édifice, mais en sortis, ce qui jusqu'alors ne s'était jamais produit.

Une fois dehors, je m'avançai dans la forêt de sapins, dont les arbres entre-temps avaient grandi, atteignant des hauteurs prodigieuses. Ils étaient très écartés les uns des autres, de sorte qu'on pouvait cheminer entre eux sans difficulté. Je m'avançais, animé d'une force singulière. Alors que dans le vieux château, l'œil n'arrivait à déchiffrer que des contours troubles, toutes choses se montrant comme à travers un brouillard verdâtre, ici les objets étaient parfaitement nets ; le regard pénétrait un espace immobile, dormant, et d'où l'air semblait absent. Je remarquai bientôt que j'étais en possession d'une conscience bien accrue. Non seulement je pouvais observer, comme à travers une forte lentille, chaque ramification des branchages, chaque aspérité des écorces et des surfaces, mais l'étendue même dans ses grandes lignes m'était visible comme sur une carte.

Ainsi non seulement je voyais, de la place où j'étais sur le sol, le paysage que je parcourais, mais encore, volant aussi haut que l'aigle, je me considérais moi-même au sein de ce même paysage, qui était de dimensions gigantesques, couvrant peut-être la terre entière. Et je voyais à une grande distance, dans le lointain des années, un autre être s'avancer vers moi à travers ces forêts inanimées, tachées de lichens blancs-verdâtres, je voyais notre chemin marqué d'avance comme par l'aiguille magnétique. A ce moment j'entendis prononcer à voix haute le nom de Dorothée, mais je ne l'entendais pas à la manière d'un appel, je le devinais dans quatre sons qui s'élevaient comme si quatre cloches eussent vibré, deux en argent, deux en or.

Je m'éveillai dans un extraordinaire état d'allégresse.

Alors que le premier visiteur allait s'estompant toujours plus au fond du rêve, Dorothée, au contraire, y devint de plus en plus nette. Ses traits cependant demeuraient indistincts, mais ceci ne faisait qu'augmenter son attrait. Une atmosphère de jeunesse absolue et de fraîcheur sylvestre l'enveloppait, et il me semblait sentir une parenté entre elle et l'ambre précieux. Au contraire du pesant Kobold, elle était d'une intelligence pétillante. J'éprouvais envers elle un sentiment de confiance qui peut difficilement se décrire ; on eût dit un voyage dans une contrée dangereuse au côté d'un compagnon doué d'une telle assurance qu'on en oubliait le péril.

Je réussis peu à peu à me rapprocher d'elle ; mes pensées attirèrent pour ainsi dire le rêve dans la réalité. Toutefois, à l'instant même où je tente de décrire nos rapports, je sens que je tâtonne dans l'obscurité, comme un homme qui aurait à décrire la personne du bonhomme Noël, dont il possédait cependant une nette image quand il avait trois ans.

Je n'ai sur ce point que des souvenirs isolés, tel celui de la chasse aux papillons à laquelle je commençai de me livrer avec passion vers mes quatorze ans. Il arrivait souvent à cette époque qu'une variété nouvelle m'apparût sur une grappe de fleurs ou une ombelle, et chaque fois j'étais surpris et profondément réjoui, comme devant quelque idée jaillie soudain d'un esprit prodigieusement fertile. Je sentais, à ces instants-là, que Dorothée était tout près de moi, et je laissais passer un peu de temps, brève et délicieuse attente, avant de saisir la proie. Ces petits êtres jouaient ainsi le rôle d'un talisman. Mais ils n'étaient pas seuls, le Beau en général, qu'il se présentât sous l'aspect d'un paysage ou d'un objet, rayonnait de ce même pouvoir d'attraction. Il en était de même des réussites spirituelles ; lorsque j'entendais exprimer ou lisais une pensée d'un tour heureux, une comparaison particulièrement juste, fréquemment il me semblait sentir une main effleurer mes tempes du bout des doigts ; j'allai même jusqu'à m'habituer à prendre cette sensation corporelle comme règle, et il arriva qu'une chose ne m'apparût à l'intelligence proprement dite qu'après cette première surprise. Ces dispositions du reste ne s'effacèrent pas ; elles m'aidèrent plus tard, lorsque je commençai à travailler, à me mouvoir dans les bibliothèques et les galeries comme dans les forêts où l'on cherche des champignons, ou bien, durant une conversation, à repérer l'interlocuteur ainsi qu'un gibier qui se montre derrière le taillis confus des mots et des opinions.

Mais ce rapprochement, bref comme l'éclair, n'était pas le seul contact que j'eusse avec Dorothée. Je la sentais tout près de moi dans les moments comme celui-ci où, sur la grand-route, j'hésitais. En prenant, comme je le faisais maintenant, la résolution d'aller tout simplement de l'avant, je savais que j'étais compris de Dorothée et je sentais son approbation comme une étincelle électrique qui tressaille ou un cor appelant dans le lointain.

Je n'étais donc pas dépourvu de ressources, puisque Dorothée comptait parmi mes biens, et son fantôme devait être pour moi de bien plus grande importance encore que je ne croyais.

Mais revenons à la réalité.

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