Jeux africains

Erns Jünger · Chapitre 12 sur 30

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Jeux africains

Chapitre XI

 

Notre petite société de voyageurs étant de la sorte dispersée, je m'en fus errer pour mon propre compte, afin de voir la forteresse d'un peu plus près.

Bagarres et violences étaient ici à l'ordre du jour ; tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, un groupe s'amassait, et l'une des patrouilles intervenait. La cause de la plupart des conflits semblait venir de ce que les gens dont le service était fini et qui s'en allaient dans des costumes bleus très élimés cherchaient à ce moment par tous les moyens à compléter leur garde-robe. C'étaient en majorité des gaillards qui avaient roulé un peu partout ; ils rôdaient, l'œil au guet, en quête de butins. Dès qu'ils apercevaient quelqu'un ayant encore sur soi un bout de vêtement propre, ils tentaient de l'attirer dans un coin, et là, moitié par la persuasion, moitié de force, à l'obliger à faire l'échange. Il semblait plus indiqué d'accepter le marché, ne fût-ce que pour se débarrasser d'eux. J'obtins ainsi une paire de bottes de soldat et une veste en tissu bleu, et reçus quelques francs par-dessus le marché.

Quand je me fus de la sorte adapté au milieu, je pus circuler sans être dérangé, et je gravis tout d'abord le saillant de la muraille qui tournait le dos à la terre, pour le plaisir de regarder la mer.

Un golfe superbe se déployait ici sous mes yeux. Il était bordé, en un large demi-cercle, par des chaînes de montagnes blanches et nues, et dans le milieu deux petites îles rocheuses s'élevaient de la mer. L'un de ces îlots était gardé par un vieux fort qui formait pour ainsi dire la contrepartie du nôtre.

La vue de ce paysage me réjouit extraordinairement. Et le soleil qui chauffait commençait à répandre un tel bien-être qu'un petit lézard se glissa même hors d'une fente de la muraille, vert et le dos rayé de rouge. Fidèle à la règle que je m'étais fixée sur la grand-route de Trêves, je le saisis et l'enfermai, pour le considérer plus tard à loisir, dans un étui à cigarettes.

Durant ce divertissement, j'avais perdu de vue mon havresac, qui se trouvait à peu de distance derrière moi. Lorsque je me retournai, je découvris avec stupeur qu'il avait disparu sans laisser de trace, ainsi que mon chapeau. Ce fut moins la perte à vrai dire qui m'effraya que la manière presque magique dont elle avait eu lieu, car je n'avais entendu aucun pas et senti passer aucune ombre. En tout cas, je compris bientôt que cet endroit était entre autres choses un point de ralliement pour les coupe-bourse les plus adroits de toute l'Europe.

Je me rendis compte, du reste, que ce beau point de vue sur la mer ne présentait pas que des avantages. Le personnel permanent du fort, par exemple, ne cessait d'errer pour trouver de la maind'œuvre, et tandis que je rêvais encore à la perte de mon havresac, je fus hélé par un sergent-fourrier et conduit dans une cour malpropre entre deux tours. Là il appréhenda encore un petit Italien et nous mit un balai dans la main à chacun, cependant qu'il nous faisait entendre par signes que nous avions à balayer la cour, et en vitesse. Nous nous mîmes donc au travail, pour, à vrai dire, jeter là les balais dès qu'on ne nous regarda plus et nous en aller où bon nous semblait. Chemin faisant nous tombâmes aux mains d'un cuisinier qui nous donna pour tâche de mettre, dans l'une des salies voûtées, des oignons dans des sacs et de les traîner dans sa cuisine. Là-dessus, il nous chargea encore d'un grand chaudron où nous devions porter la soupe de midi aux prisonniers.

Durant l'une de ces promenades forcées, je rencontrai Paul qui flânait, l'air débonnaire, avec ses deux compères, et s'amusa beaucoup de me voir si actif. Il m'apprit qu'en haut, derrière la grosse tour, il s'était expliqué à fond avec Frank au sujet du petit Jacob, et qu'à cette occasion il lui avait repris le manteau, ce que je trouvai juste et légitime. Cômme il avait vendu le butin tout de suite après à l'une des vieilles têtes de soldat, il me remit ce qui m'en revenait, une pièce de deux francs. On pouvait se fier à lui dans ces sortes de choses, ainsi qu'il convient avec un vrai chef.

Il me donna aussi quelques bons conseils qui révélaient aussi bien la connaissance approfondie qu'il avait déjà acquise de la forteresse, que sa grande expérience de tous les expédients par lesquels on se dérobe au travail.

Il importait avant tout d'établir ici qu'on était sourd, car les gaillards qui appelaient quelqu'un qui s'éloignait étaient bien trop paresseux pour traverser d'abord toute la place ; ils faisaient toujours signe d'approcher à ceux qui étaient assez bêtes pour se retourner vers eux. Il y avait également ici deux endroits sûrs, en haut vers le bastion, où on lisait « Entrée interdite » ; là, on pouvait flâner au soleil dans une absolue tranquillité. Mais si l'on avait de l'argent, il fallait aller à la cantine ; on y était, comme hôte payant, aussi bien que dans le sein d'Abraham. Il avait déjà, d'autre part, découvert quelques solides copains, et je devais tâcher, le soir, d'aller avec eux dans son dortoir ainsi qu'à sa table pour le repas ; là je ne m'embêterais pas.

— C'est que je me suis fait nommer chef de table, ajouta-t-il, voulant sans doute dire par là qu'il avait pris la haute main sur une de ces tablées hétéroclites et hasardeuses qui se rassemblaient à un coup de cloche dans les sous-sols du fort.

Ces indications me parurent, comme tout ce que Paul disait, pleines de bon sens et je les suivis en profitant de la première occasion pour m'engloutir dans la cantine. Là je m'assis dans le renfoncement d'une des fenêtres qui étaient percées dans le mur comme de profondes meurtrières et surplombaient de si près la surface de la mer qu'on entendait les vagues battre contre la muraille.

Deux hommes étaient assis à la même table : l'un était un gaillard tout ravagé, dont le visage faisait penser à une tête de mort. Il semblait avoir la fièvre, car ses yeux brillaient, et ses mains tremblaient si fort qu'il pouvait à peine porter le verre à ses lèvres. L'autre était vêtu d'un costume d'excellente étoffe ; indifférent à tout, il s'absorbait dans sa rêverie.

Il me parut alors que le moment était venu d'examiner le lézard que j'avais capturé là-haut sur le bastion ; je tirai le petit animal de la boîte et le mis sur le plat de ma main. Cette occupation éveilla aussitôt l'attention de l'homme jeune et bien vêtu qui rêvait, l'œil fixe, à côté de moi ; c'était une belle espèce, dit-il, et qu'on aurait cherchée en vain de l'autre côté des Alpes.

— Mais, ajouta-t-il avec un triste sourire, il vous faudra sans doute renoncer à présent à des curiosités de ce genre.

Je lui répondis qu'il ne fallait cependant pour cela qu'une seule chose, une paire de bons yeux, et c'est ainsi que nous engageâmes conversation.

Léonard – car tel était le nom sous lequel ma nouvelle connaissance se présenta à moi – se trouvait visiblement dans l'état d'âme d'un homme qui s'éveille au milieu d'une atroce situation, et qui n'a plus qu'un seul espoir, celui de découvrir à la fin que tout cela n'était qu'un rêve. Ce qu'il me raconta était tout à fait confus et incohérent, mais comme il semblait très heureux d'avoir enfin trouvé quelqu'un avec qui pouvoir causer, à travers maintes répétitions, je crus tout de même comprendre quelque chose.

Léonard avait été étudiant à Fribourg. Ses parents étaient morts, mais il avait un frère plus âgé avec lequel, à ce qu'il me dit, il s'entendait profondément, et dans la famille duquel il passait d'habitude ses vacances. C'est ce qu'il avait fait durant ces dernières grandes vacances encore, jusqu'à ce que, peu de jours auparavant, un événement se produisît qui l'avait, sans nul doute, bouleversé de façon absolu-

ment extraordinaire et transformé du tout au tout. Mais sur ce point essentiel justement il gardait le silence, et tout ce que je pus deviner par ses allusions, c'est qu'il était sur le point, venant d'un palier obscur, d'ouvrir la porte de la salle à manger où il était attendu pour le repas du soir, lorsqu'il avait entendu, à l'intérieur, des paroles dont le son même l'avait fait sursauter. Il était resté immobile et avait ainsi surpris entre son frère et la femme de celui-ci une conversation qui l'avait atteint avec la violence d'un coup imprévu.

Ici je tentai d'objecter qu'une simple conversation ne pouvait pourtant pas être terrible à ce point. Léonard me regarda un moment, comme si j'avais éveillé en lui une fugitive lueur d'espoir, et dit ensuite :

— Voyez-vous, il existe au sujet de tout homme, si je peux m'exprimer ainsi, une espèce de vérité dernière qu'il ne connaît pas lui-même ou qu'il ne s'avoue pas, et dont il ne lui est pas permis non plus d'avoir jamais le moindre soupçon. Si cette vérité vient à vous apparaître par un hasard quelconque, alors c'est comme si le sol vous était retiré de dessous les pieds. Voilà bien ce qui m'est arrivé ce soir-là ; j'ai entendu là des choses comme dans un mauvais rêve. Et à l'instant même, tel que j'étais, j'ai mis tout mon argent ensemble et je me suis sauvé de la maison, sans manteau et sans chapeau. Puis j'ai loué la première auto venue, j'ai passé la frontière, et de là j'ai continué jusqu'à Paris ; là j'ai fait des folies durant quelques nuits. Et si vous me demandiez comment je suis arrivé dans cet endroit et dans cette compagnie, je ne pourrais pas répondre à votre question.

Disant cela, son regard était fixé sur le vieil ivrogne, qu'un nouvel accès de fièvre précisément secouait, et je craignis de le voir fondre en larmes à l'instant. Il semblait se trouver dans cet état d'irréalité qui survient entre deux ivresses.

Léonard avait un visage très fin, mais mou, dont les traits révélaient une sorte de sentimentalité souffrante ; il était formé d'après un type qu'on rencontre assez souvent dans le sud de notre pays. Il avait quelque chose d'extraordinairement bénin, mais une disposition aussi à faire fougueusement explosion comme de vin de Bade. Il avait bénéficié aussi d'une bonne culture, celle à vrai dire qu'on acquiert dans des conditions d'absolue sécurité, et qui, dans les situations difficiles, au lieu de prémunir contre la souffrance, ne fait qu'accroître la vulnérabilité. Bien qu'il eût une prédilection pour des mots qui m'avaient de tout temps fait une impression désagréable, comme « harmonie », « âmes parfaitement d'ac-

cord » et autres du même genre, j'éprouvais cependant beaucoup de peine à le voir, et je décidai de lui venir en aide. Nous nous séparâmes sur la promesse de nous revoir le soir. Grâce aux bons avis de Paul, je réussis à gagner sans encombre l'endroit qu'il m'avait recommandé tout en haut du rempart. Là je choisis comme observatoire un créneau tourné vers la mer et rendis sa liberté au petit lézard. Cette place offrait encore une plus belle vue que le bastion du bas, et la courbure de la muraille cachait le reste du fort. La solitude qui régnait sur cette hauteur me parut faite tout exprès pour que je pusse me plonger dans l'une e particulier de mes rêveries que je n'étais jamais embarrassé de poursuivre ; elle consistait dans l'idée qu'une peste avait exterminé tous les hommes, et que seul le paysage était resté, dans toute sa pureté. Plus j'arrivais à me représenter le monde à l'état inanimé, plus tout ce qui est silence ressortait de façon merveilleuse. J'avais l'impression que ce jour-là j'étais en bonne forme ; sans doute les chaînes de montagnes dénudées, sans un arbre, y contribuaientelles, ainsi que la mer, à la surface de laquelle pas une voile ne brillait. Lentement et dans une félicité croissante, je palpais chaque repli de la montagne, chaque découpure des côtes et des îles. Il existe une manière de regarder qui est supérieure à celle de tous les jours ; elle est de nature spirituelle et plastique à la fois et donne la clé d'une jouissance qui surpasse de beaucoup toutes les autres jouissances de la vie.

Ce paysage agissait puissamment sur l'esprit ; sa rondeur formait un anneau magique avec l'aide duquel je réussis sans peine l'évocation de Dorothée. Depuis qu'à Verdun je m'étais dirigé vers le sergent de ville, je n'avais plus eu l'occasion de me recueillir, et je sentais que j'avais besoin d'une présence encourageante. La conversation avec Léonard surtout m'avait atteint dans ma libre insouciance Jusqu'alors les événements avaient eu pour moi l'allure de préparatifs empreints de gaieté et le fait que le caporal suisse nous eût cueillis à la gare m'avait au fond amusé. Mais voici qu'ayant pris contact avec la souffrance, une angoisse inconnue m'avait saisi pour un instant ; c'était comme si le sol avait perdu de sa solidité, et qu'une mince couche marécageuse eût fait obstacle à la sécurité de la marche.

Dorothée m'apparut ce jour-là plus proche, plus réelle que jamais, et il est dommage que le débat que j'eus avec elle ne m'ait laissé, comme tout ce qui la concerne, qu'un souvenir si peu précis. Il me parut étrange qu'elle prît aussitôt position contre Léonard, car je m'attendais précisément au contraire. Elle me conseilla d'éviter les rapports avec lui et m'engagea même à me moquer de lui ; je remarquai d'une façon générale qu'elle s'efforçait de me confirmer dans ma fierté. J'eus à maintes reprises l'impression qu'ellev approuvait justement ce qui était monstrueux ; il faut dire que j'ignorais qu'il n'est rien de plus impitoyable que la beauté. Comme pour offenser Léonard, elle raconta qu'il ne se trouvait ici que parce qu'il avait reculé devant le canon du revolver. La proximité de la mort lui inspirait de l'horreur, et c'est là-dessus qu'était fondée sa peur, non point sur sa situation. Et c'était pour cette raison aussi que toutes les forces rassemblées qui s'étaient déjà mises en route pour le sauver devaient échouer.

Lorsqu'elle parla du pistolet, je crus deviner qu'elle faisait également allusion à mon premier feu de camp, et en effet elle m'engagea à éviter à l'avenir de tels jeux : ils recélaient une dangereuse sorcellerie. Mais plus encore que la mention qu'elle fit de ces rapports purement personnels, ce fut le renseignement d'ordre matériel qu'elle me donna ensuite qui me parut étonnant :

— Jette le revolver à la mer, le brocanteur t'a vendu une arme qui a la sûreté brisée.

Cet avertissement me fit extraordinairement plaisir, et cela pour une raison particulière. En effet, j'étais avide de toute occasion permettant à Dorothée d'entrer en contact avec le monde des objets, car il me semblait que par chacun de ces contacts je prenais d'elle une possession plus assurée. Aussi mis-je immédiatement la main dans ma poche et tiraije le revolver. Après avoir abaissé le petit levier de sûreté, j'appuyai sur la gâchette, et en effet un coup partit aussitôt, dont la bruyante détonation résonna dans l'étroit fossé du rempart.

Il était vraiment singulier qu'aucun malheur ne se fût jusqu'à présent produit avec cette arme que je jetai, comme un insecte dangereux, dans la profondeur où elle s'engloutit, éclaboussant un peu l'eau bleue.

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