Jeux africains
Chapitre XII
Comme je l'ai dit, je ne me rappelle que vaguement la figure formée par cette conversation. Quand j'y songeai plus tard, je fus parfois tenté de croire qu'elle avait été calculée d'avance pour amener le coup de revolver.
En tout cas, dans l'instant même qui suivit, quelqu'un surgit derrière un angle du rempart, un petit homme élégant en uniforme d'officier. C'était visiblement la détonation qui l'avait attiré, car il demanda aussitôt, en un allemand aisé, quoique avec un accent étranger :
– Alors, jeune homme, vous faites des exercices de tir ?
Cette question me mit dans l'embarras, car je crus qu'il voulait me soumettre à une enquête. Aussi murmurai-je que j'avais laissé partir un coup « par inattention ». Le nouveau venu semblait cependant avoir d'autres intentions, car il s'assit en face de moi au bord du créneau et engagea une conversation sur le paysage :
– Vous avez choisi ici, dit-il, le meilleur endroit pour regarder le golfe. Là-haut, du sommet de Notre-Dame de la Garde, qui sert de point de repère aux navires en mer, vous pourriez dominer un plus grand horizon, mais les détails se résorbent trop. J'ai vu plus d'un beau port durant mes voyages, mais je pense que celui-ci peut rivaliser avec eux tous. Cette chaîne de montagnes qui entoure la baie comme le bord recourbé d'une coquille représente un prolongement des Alpes-Maritimes – et la forteresse blanche sur la petite île qui est en face de nous s'appelle le château d'If. Peut-être connaissez-vous ce nom ?
Je lui dis que je me souvenais d'elle à cause du comte de Monte-Cristo, et ma réponse parut lui faire grand plaisir.
– Ah, un homme de lettres ; je m'étais bien douté de quelque chose dans ce genre. Voulez-vous, s'il vous plaît, me laisser regarder un peu vos mains ?
Et sans plus de cérémonie, il se saisit de ma main droite, et étudia l'intérieur de la paume avec une grande attention. Cependant, il continuait :
– Le comte de Monte-Cristo est naturellement un personnage imaginaire. Ce qui n'empêche pas qu'on vous montre là-bas le passage souterrain que l'abbé Faria a creusé. Plus loin derrière, vous apercevez du reste un£ autre île littéraire encore ; elle porte le nom de fort Ratonneau.
Ici encore, je pus faire une observation qui ne parut pas déplaire à l'inconnu.
– A ce que je vois, vous avez reçu une bonne instruction ; il est vrai que jusqu'à présent vous n'avez fait aucune besogne où l'on se salisse les mains. Si vous voulez, j'aimerais bien vous inviter à prendre le thé ; je ne demeure qu'à quelques pas d'ici.
Bien qu'au fond j'eusse mieux aimé rester, je considérai cependant comme une impolitesse de refuser cette invitation. Je le suivis donc à travers le fossé des fortifications dans une pièce voûtée qui renfermait toutes sortes de miroirs et d'instruments et qui était contiguë à une petite chambre dont l'ameublement consistait en une grande quantité de livres et quelques meubles mauresques.
Tout en s'occupant à confectionner le thé sur un tabouret en marqueterie, mon hôte m'offrit des cigarettes et m'invita à jeter un coup d'œil sur ses livres. Il continuait cependant la conversation, s'efforçant de voir quels étaient les livres sur lesquels je mettais la main. J'entendis de la sorte une série de jugements – entre autres qu'on aimait en France le Harzreise, que l'admirable chez Hôlderlin, c'était la clarté, et chez Hoffmann le caractère artificiel. Lorsqu'il me vit feuilleter une traduction latine d'Hippocrate, il me pria de lui en lire un passage, et débattit la question de savoir s'il était plus juste de dire occipout que occiput, comme c'était l'usage dans les lycées français. Il me soumettait de la sorte à un prudent examen.
Lorsque je fus assis en face de lui, il me fallut goûter aux fruits confits qu'il faisait venir, à ce qu'il me dit, de Constantinople.
— Paris et Stamboul sont les deux seuls endroits où l'atmosphère spirituelle soit à la pression qui me convient, – avec peut-être la partie méridionale de la Sicile et de l'Espagne et la côte africaine qui leur fait face. Quand j'avais votre âge, j'ai vagabondé aussi durant un certain temps, sur les petits voiliers qui circulent entre les îles, chargés de vin et d'huile, et à bord desquels on peut pour ainsi dire voir la Méditerranée jusque dans ses entrailles.
Tandis qu'il me racontait ces choses et continuait à me sonder avec une grande habileté, j'avais tout le temps de regarder de plus près ma nouvelle connaissance. Je remarquai que sa manière de se tenir, de se mouvoir et de parler contrastait bizarrement avec son uniforme ; ce disparate était si frappant qu'on avait aussitôt l'impression de quelque déguisement. Il pouvait être âgé de quarante-cinq ans, se tenait très courbé, et semblait, malgré la chaleur qui régnait dans la pièce, poursuivi par un perpétuel frisson. Dans son maigre visage, les yeux surtout étaient remarquables, ils étaient presque noirs et comme laqués, et l'animation ne s'y marquait pas par un changement dans le rayonnement, mais par la chaleur et la froideur. Ce qu'il disait était très précis, et bien qu'il dût souvent tâtonner pour trouver ses mots, il se trouvait qu'en définitive il gagnait même à la traduction. A cette facilité levantine à bondir par-dessus les frontières, s'alliait une sorte de mélancolie bizarre et charmante qui semblait l'assaillir dès qu'il s'arrêtait de parler et lui retirer sa force. J'ai oublié de dire qu'il se nommait le docteur Goupil et avait l'emploi de médecin militaire du Fort.
Je soupçonnais qu'en m'invitant ainsi à prendre le thé il devait bien avoir quelque intention particulière, et je n'avais pas tort. Il prit cependant tout son temps, afin d'amener au jour le tréfonds de mon âme, ce en quoi il réussit magistralement, du moins sur un certain plan psychologique.
Enfin il parut fixé sur mon cas, et alors il me fit, à la manière dont le médecin donne les indications à suivre tandis qu'il range ses instruments, une proposition qui me plongea dans l'étonnement :
— Mon cher monsieur Berger, vous êtes à l'âge où l'on se fait une trop haute idée de la réalité des livres. Il y a là une merveilleuse géographie, mais croyezmoi, on n'est jamais mieux pour entreprendre ces randonnées que lorsqu'on est couché sur le dos, en train de fumer des cigarettes turques. Vous en attendez toutes sortes d'aventures étranges ? Eh bien, là-bas, vous ne trouverez rien de tout cela, à moins de compter pour aventures des choses qui sont, mon Dieu, les plus ordinaires : la fièvre, l'épuisement et le cafard – une forme particulièrement méchante du délire. Vous ne pouvez rencontrer personne qui soit mieux au courant de ces choses que moi. J'examine ici tous ceux qui partent, et tous ceux qui reviennent. Croyez-m'en, tout ce qui revient de là-bas est tellement usé, au-dedans comme au-dehors, que c'est une étoffe qui n'est plus bonne à rien.
Disant ces mots, il fit l'un des gestes familiers à sa race, celui de froisser entre les doigts une étoffe fatiguée, puis continua :
— Vous êtes encore trop jeune pour savoir que nous vivons dans un monde auquel on n'échappe pas. Vous voulez découvrir là-bas des choses extraordinaires, mais vous ne trouverez rien qu'un ennui d'une espèce mortelle. Il n'existe plus qu'une chose aujourd'hui, l'exploitation, et pour celui qui possède des dispositions particulières, on a imaginé des formes particulières d'exploitation. Les colonies, c'est encore l'Europe, de petites provinces européennes où l'on traite seulement les affaires avec un peu plus de franchise et moins de manières. Et vous non plus, mon cher Berger, vous ne réussirez pas à faire une brèche dans la muraille sur laquelle Rimbaud s'est déjà brisé. C'est pourquoi retournez à vos livres, et retournez-y vite, retournez-y dès demain.
Goupil prononça ces paroles avec la force convaincante que donne la raison et sur un ton que dans notre langue nous ignorons.
— Prenez bien garde à ce que je vais vous dire maintenant : demain matin de bonne heure, une dernière visite médicale a lieu dans la grande caserne là-bas, en présence du commandant – pure formalité destinée à remplir un relevé qui figure dans les papiers du convoi. Quand votre tour viendra, je mettrai en doute que vous soyez apte ; alors expliquez aussitôt et à voix bien haute que vous n'avez pas encore dix-huit ans, et restez ferme là-dessus. Ainsi, le fondement légal fait défaut pour vous retenir ici. Une fois que vous seriez là-bas, cela serait bien égal à tout le monde.
« Réfléchissez bien, vous vous trouvez dans une situation délicate, que j'aperçois plus clairement que vous-même. Je vous vois comme quelqu'un qui s'engouffre dans un grand porche sombre, et je crie pour vous avertir ; vous m'en serez reconnaissant. »
Il me tendit sa main, et j'y mis la mienne.
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