Jeux africains
Chapitre XXV
Durant la dernière de ces journées, alors qu'assis sur le bat-flanc, j'attendais déjà l'ouverture des verrous, un changement imprévu se produisit, qui mit fin d'un seul coup à mon équipée.
Le sombre Paulus apparut dans ma cellule, accompagné d'une sentinelle, et il m'annonça d'un air mystérieux que je devais le suivre immédiatement chez le colonel. Cette déclaration me mit mal à mon aise ; je supposais que quelque pièce de l'équipement avait fini par se perdre, ou que la contrebande de Massary avait été découverte. Je me tins prêt, par conséquent, à devoir passer une nouvelle série de jours dans ce trou, alors que je m'étais déjà réjoui de la bonne petite heure de bavardage que j'avais d'habitude avec Franzl, quand la lumière était éteinte dans la chambrée. Léonard, pour fêter cette journée, m'avait aussi retenu pour le soir, dans un café.
Mes craintes ne firent qu'augmenter lorsque je vis que le colonel nous recevait d'un air très renfrogné. Ma stupeur fut d'autant plus grande, lorsque, après avoir classé quelques papiers, il m'apprit laconiquement que les instructions relatives à ma libération
étaient arrivées. Et, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, je l'entendis qui chargeait Paulus de veiller à ce que je fusse mis le lendemain à midi dans le prochain train pour Oran. Je perçus tout cela comme dans l'un de ces rêves où se produisent des choses qui font que vous vous sentez soustraits à l'influence de la pesanteur.
Quand on nous eut renvoyés, Paulus demeura un instant immobile avec moi sur le palier ; ce fut la seule fois où je vis sur son visage quelque chose comme un sourire. Il me serra la main, et dit seulement :
— Il vaut mieux pour vous que ce soit comme cela.
Les événements de ce genre ne sont d'habitude pas longs à s'ébruiter ; aussi me vis-je, quand je quittai notre salle avec Paulus, environné d'un cercle de complimenteurs, – ceux-là mêmes pour la plupart qui peu de temps auparavant, à la porte de la caserne, ne m'avaient pas ménagé leurs remarques piquantes. J'appris ici par expérience que le succès immérité nous procure aussi la faveur, alors que dans la situation du vaincu nous provoquons les sarcasmes même de celui qui la partage avec nous.
Le caporal Davide me remit une lettre expresse qui était arrivée pour moi ; mon père m'y confirmait dans le détail le fait qu'il avait réussi, non sans grands efforts et de multiples frais, à terminer heureusement mon affaire. La lettre était conçue en termes assez bienveillants pour ne pas me rendre l'humiliation par trop sensible. Il est vrai que les dix jours dans la cellule n'avaient pas peu contribué à diminuer la belle idée que je me faisais de moi. Le Vieux écrivait qu'après cette preuve renversante de mon esprit d'indépendance il estimait que le mieux était que je réglasse moi-même à mon idée le cours ultérieur de mes études, et il m'invitait à me rendre à Nancy, afin de prendre là, à la poste, une somme destinée à m'acheter des vêtements. Je conclus de cette dernière mesure qu'il souhaitait me voir le plus tôt possible dans des contrées plus septentrionales.
Bien que j'eusse fort à faire durant l'après-midi, je réussis à ne pas manquer le rendez-vous avec Léonard, qui me traita comme quelqu'un qui a tiré le gros lot. Il me laissa entendre d'un air mystérieux qu'il espérait pour lui aussi un revirement de ce genre ; je me sentis, en écoutant cela, saisi d'une bizarre angoisse, un peu pareille à celle avec laquelle, enfant, j'avais regardé les poulets dans notre cuisine. A ce que j'appris plus tard, son frère s'était mis en relation avec un de ces détectives marrons qui s'occupent des cas désespérés, et l'avait envoyé à Bel-Abbés à grands frais ; c'était sans doute un gaillard totalement incapable, car à peine avait-il quitté la gare qu'il fut arrêté par la police pour étrangers.
En dépit de cette lueur d'espoir, j'eus plus nettement encore qu'à ma première rencontre avec Léonard l'impression qu'un pressentiment de sa perte ne cessait de l'habiter. Il existe un degré de crainte qui semble attirer magnétiquement le malheur, – mais peut-être aussi les choses veulent-elles qu'un événement futur et inévitable jette ici par avance son ombre, qui paralyse la volonté et écrase le cœur. Ces états d'angoisse et de dissolution intérieure m'étaient étrangers, et bien que dans la suite je les aie fréquemment rencontrés, il me fallut longtemps avant de saisir la situation de l'homme que son démon abandonne.
Je fus bien fâché de ne pas pouvoir faire également mes adieux à Benoît. Je laissai à Léonard une lettre pour lui, dans laquelle je mis l'argent qui me restait encore. Mon concitoyen Huke, dont le visage gardait encore, de la visite aux dames en jaune, toutes sortes de teintes, me chargea des meilleurs saluts à sa ville natale, et je les transmis, ou du moins je pensai et je pense éncore à lui chaque fois que je passe par l'une de ces rues dont il avait griffonné le nom sur le mur, chez les spahis.
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