Jeux africains
Chapitre XXI
Il semblait, en effet, que Benoît traversât une crise d'ennui, car, bien que les difficultés lui fussent bien plus familières qu'à moi, c'est à peine s'il se conduisit moins étourdiment que moi. Il se peut aussi tout simplement qu'il n'ait pas voulu m'ôter mon plaisir, et qu'il lui ait été tout à fait indifférent d'être ici ou là, ou bien encore que ma société l'amusât.
Il exigea seulement que je me procurasse en ville des provisions pour deux jours, il pensait les renouveler à Tlemcen, ville située plus près de la frontière. Il me munit dans cette intention de deux musettes que je cachai sous ma capote. Lui-même se chargeait de faire passer par la garde deux grands bidons, car il possédait son « passe-partout ». Je devais l'attendre après la tombée de la nuit dans une gargote arabe derrière la mosquée, où nous voulions nous fortifier pour la route de quelques crêpes frites dans le miel, dont il vantait l'excellence.
Tout cela fut convenu en un quart d'heure. Je dus employer un autre quart d'heure à me débarrasser du gros Hoor que je rencontrai dans l'escalier et qui voulait absolument m'accompagner en ville. Je trouvai tant de faux-fuyants qu'il commença à se méfier et me déclara ouvertement que j'avais en tête des choses scabreuses dont je ne pourrais me tirer sans sa protection. Je ne parvins à me défaire de lui qu'en lui promettant un rendez-vous. Enfin, très content, je me glissai hors du portail avec mes musettes. L'idée que Benoît pouvait me laisser en plan ne me vint pas à l'esprit.
Nous devions nous retrouver à neuf heures ; il restait jusque-là quelques heures encore, que j'employai à rôder dans la ville et à commettre toutes sortes de sottises. Ce fut miracle presque si une fâcheuse aventure ne m'arriva pas dès ce moment. C'est ainsi, comme je me trouvais devant la boutique d'un horloger, qu'il me vint à l'idée d'entrer et de me procurer une boussole de poche ; c'était bien là l'objet le plus suspect dont on pût s'enquérir ici. Aussi ne faut-il pas s'étonner si l'horloger, après que j'eus quitté sa boutique, sortit sur le pas de sa porte et me suivit curieusement des yeux.
Pour me soustraire à ses regards, je me hâtai d'obliquer dans un étroit fouillis de ruelles qui aboutissait à une longue rue malpropre où je vis de nombreux soldats qui flânaient désœuvrés de-ci delà. Nombre d'entre eux s'amusaient à échanger des plaisanteries avec des jeunes femmes qui se tenaient accroupies sur le sol devant des huttes d'argile délabrées, ou plutôt des antres, et essayaient de se réchauffer les mains au-dessus de grands vases de terre remplis de charbons de bois ardents. On en voyait d'autres disparaître dans de petits bars qui n'étaient séparés de la rue que par des rideaux faits de perles de verre ou de roseaux multicolores. Dans les angles se tenaient des marchands qui grillaient sur des feux de bois allumés en plein vent de petits morceaux de mouton saupoudrés de poivre qu'ils avaient enfilés sur de minces broches.
Il commençait à faire nuit ; les nombreux feux qui brillaient, le mélange des voix parlant toutes sortes de langues, et les ombres obscures qui se mouvaient dans les huttes d'argile, donnaient à l'endroit un air de méchanceté. J'étais sans doute tombé dans le quartier noir où le caporal Davide aimait passer du bon temps, et dont l'accès, ainsi qu'il était placardé à la porte de la caserne, était interdit sous peine de cinq jours de prison.
Tandis que je regardais ainsi les alentours avec curiosité, je vis que la rue se vidait subitement comme par enchantement. Tous les flâneurs s'éclipsèrent par les ruelles latérales, et, ne pressentant pas grand-chose de bon, je m'empressai de me ruer derrière eux. L'instant d'après, la patrouille chargée de faire la police en ce lieu apparut dans la longue rue ; elle emmenait, baïonnette au canon, quelques étourdis qu'elle avait attrapés.
A peine le danger avait-il disparu que, comme au jeu du chat et de la souris, tout reflua dans la rue. Je m'étais enfui derrière quelques autres qui s'étaient fourrés dans un coin noir ; je reconnus parmi eux mon compatriote Huke, qui se montra très heureux de me voir. Il s'efforça aussitôt de me convaincre que je devais rendre visite avec lui à deux Espagnoles de seize ans, merveilleusement belles, dont la maison, à ce qu'il me dit, était tout près de là. Je l'avais déjà entendu, dans notre chambrée, vanter cette découverte à son ami le caviste ; il ne parlait même que de cela. Bien qu'une telle aventure me causât presque de l'angoisse, je me laissai entraîner par là, partagé entre la crainte et la curiosité, et je le suivis qui se faufilait comme un matou dans des passages et des arrière-cours obscurs.
Cette anxiété augmenta encore, lorsque, après que nous eûmes atteint la rue, il m'entraîna dans l'une des sombres habitations. Là je le vis saluer, de l'air d'une vieille connaissance, deux personnes qui pouvaient aussi bien avoir vingt ans que seize ans et être aussi bien des Juives que des Espagnoles, mais qui pour le connaisseur ne manquaient certainement pas d'attrait. Elles portaient des vêtements jaunes, ce qui n'allait pas mal à leurs chevelures bleues-noires, et leurs lèvres retroussées leur faisaient une mine provocante, ou, à ce qu'il me parut, menaçante. Bien que théoriquement la situation n'eût rien de mystérieux pour moi, pratiquement cependant elle se présentait à moi sous un jour tout autre et difficile à décrire, – à peu près comme à quelqu'un qui aurait pénétré dans un espace absolument interdit où un démon pourrait jaillir soudain du mur et vous mettre en pièces.
Aussi la gaillarde assurance avec laquelle mon compatriote allait et venait dans ces lieux me paraissait-elle presque incroyable, et comme un tour de sorcellerie. Sans se soucier autrement de moi, il me présenta comme un excellent garçon qui ferait tout de suite un bon client, et, pareil à quelqu'un qui dégringole la pente d'une montagne, il disparut avec l'une d'elles dans une pièce voisine, me léguant à celle qui restait.
Dans cette délicate situation, je trouvai que le mieux était encore de faire comme si je n'avais rien à voir dans toute cette affaire. Je m'assis donc à une petite table qui était près de l'entrée et que décorait, telle une nature morte, un énorme oignon d'Espagne, – sans doute avions-nous interrompu le dîner. Après être resté là un moment à regarder devant moi d'un air absorbé, je risquai un coup d'œil oblique, et fus saisi d'une nouvelle frayeur deux fois plus forte, car la dame en jaune, tout comme si elle avait été parfaitement seule dans la pièce, était en train de glisser la tête hors de son cotillon, sous lequel il n'existait ni chemise ni linge d'aucune sorte. A ce spectacle inattendu, je m'élançai vers la porte comme si une guêpe m'avait piqué, moins par vertu il est vrai que sous le coup d'un trouble irrésistible. Comme j'entendais de grands cris derrière moi, je redoublai de vitesse sans songer à l'infortuné Huke que je laissais dans le traquenard, pour répondre de l'escroquerie. Il restait là dans la pénible posture d'Isengrin quand il alla à la pêche avec Renard sur la glace, situation dont on pourra trouver les détails en lisant cette superbe épopée.
Sorti de cette aventure où je l'avais échappé belle, le moment me parut venu de chercher la gargote où je devais attendre Benoît. Dans mon émotion, j'aurais presque oublié les achats dont il m'avait chargé, et ce ne fut qu'en passant près de la mosquée, sur un marché éclairé par des flambeaux rouges, que je m'en souvins.
A vrai dire, je trouvais bien dommage que nous ne voulussions pas vivre tout à fait comme les solitaires, qui cependant avaient souvent subsisté durant plus de quarante ans de cette manière, et ne s'étaient jamais soucié de choses pareilles ; mais un excellent expédient me vint à l'esprit. Il devait pourtant bien y avoir certains arbres fruitiers dans ces contrées, me disais-je, ne serait-ce que les figuiers sauvages, dont j'avais vu moi-même les plants, de taille médiocre, durant le trajet en chemin de fer depuis Oran. Eh bien, si j'achetais maintenant des fruits de ce genre, ce ne serait qu'une légère dérogation à la stricte observance, et qu'on pourrait excuser pour le début.
Je découvris à ma grande joie qu'ici justement les figues ne manquaient pas. On les offrait aux acheteurs dans presque chaque boutique en quantités prodigieuses tantôt amoncelées en tas d'un brun doré, tantôt comprimées en gros blocs. L'un de ces blocs surtout attira mes règards ; il était formé de fruits encore tout frais et d'un vert d'herbe. Ceci me parut être la nourriture indiquée pour une telle entreprise. Je sortis donc ma musette, et m'en fis verser de quoi charger un âne.
Quand je les eus convenablement arrimés, la partie concernant les préparatifs me parut réglée aussi bien qu'il se pouvait, et je me hâtai vers le lieu de notre rendez-vous pour m'offrir un régal de beignets. Benoît les avait vantés à juste titre ; ils étaient pris dans un grand récipient de graisse bouillante, plongés dans du miel doré, puis saupoudrés de sucre. Il y avait aussi à cet endroit du bon café, qui était dans de minuscules pots de cuivre sur des charbons de bois ardents. Tandis que je me délectais à ces plaisirs, la neuvième heure s'écoula, et j'entendis depuis le rempart le clairon sonner le signal de la fermeture des portes de la caserne ; les patrouilles de nuit commencèrent à parcourir la ville.
Enfin, comme j'avais résolu de me mettre en route, je vis entrer Benoît ; il avait une écorchure au front et me salua sans aménité. Il se fit, comme quelqu'un qui a besoin de reprendre souffle, apporter du café et de l'eau-de-vie, et je vis bien, à ses propos, qu'il était déjà au courant de mon aventure galante, où c'était surtout le fait que je me fusse enfui sans m'occuper de ce que devenait Huke qui semblait le fâcher. Comme je sentais qu'il avait raison, je l'écoutai sans songer à me défendre, d'autant plus que j'appris qu'entre-temps on avait fort maltraité l'infortuné Huke. Les reproches déjà que m'avait faits le terrible Reddinger après sa bagarre m'avaient piqué ; aussi pris-je la résolution en moi-même que jamais plus désormais je ne me tiendrais à l'écart d'aucun échange de horions, mais bien que j'y participerais autant qu'il serait en mon pouvoir.
Benoît avait appris l'équipée par le gros Hoor, dont les soupçons sur mes intentions de m'engager dans des sentiers douteux s'étaient encore trouvés fortifiés par mes échappatoires. Aussi, gardien invisible, s'était-il glissé à ma suite, et nous avait-il vus également nous engouffrer chez les dames en jaune. Cherchant aux alentours s'il ne verrait pas quelque renfort, il tomba sur Franzl, Paul et Benoît ; en revenant, ils entendirent de loin déjà les pitoyables clameurs de Huke et virent la maison assiégée par une foule ténébreuse qui s'était ameutée en moins d'un instant. Des soldats, d'autre part, accouraient, car les rapports entre eux et la population indigène, qu'ils appelaient d'ordinaire avec mépris les bicots, étaient toujours tendus, et une occasion comme celle-ci suffisait pour déchaîner les partis l'un contre l'autre.
J'appris de Benoît, avec un effroi mêlé de joie, qu'une véritable bataille de rue s'était déroulée, où l'on avait lancé des tuiles du haut des toits. Le gros Hoor surtout avait accompli des prodiges à cette occasion, avec un pieu de clôture, et c'était surtout à lui que Huke devait de s'être enfin tiré de sa fâcheuse situation.
Bien que je ne fusse pas peu fier au-dedans de moi d'avoir révolutionné de la sorte tout un quartier de la ville, je jugeai cependant préférable de n'en rien laisser voir à Benoît. Je lui montrai les deux musettes pleines à craquer ; il approuva de la tête et fut d'avis qu'il était à présent grand temps de déguerpir. Nous nous fîmes encore remplir de vin l'un des grands bidons, et l'autre d'eau, puis nous sortîmes sur la place, derrière la mosquée.
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