Jeux africains
Chapitre XXVIII
Après que nous eûmes bavardé et bu, l'hôte nous éclaira tandis que nous montions un étroit escalier et ouvrit une chambre déserte dont le mobilier consistait en deux lits défaits aux couvertures rouges. Nous nous couchâmes dans le noir, et tout de suite après que mon compagnon m'eut souhaité bonne nuit, je l'entendis qui s'était endormi, avec ce souffle léger particulier au grand âge.
Je restai un moment encore, les coudes appuyés sur l'oreiller, réfléchissant à ces choses. Aucune période de notre journée n'est plus mystérieuse que celle qui précède immédiatement le sommeil. Nous entrons hésitants dans le sommeil comme dans une caverne dont le reflet atténué de la lumière du jour éclaire encore les premiers méandres voisins du seuil. Tandis que dans un crépuscule de plus en plus profond, nous essayons de déchiffrer les formes intérieures, nous succombons à un état de fascination où l'objet acquiert un pouvoir supérieur à celui de l'œil qui le considère. Puis de brillantes images surgissent brusquement comme sur un transparent, dont une lumière nouvelle et inconnue éclaire jusqu'au fond le sens caché. C'est l'instant où souvent, dans un sursaut, nous nous dégageons à nouveau du premier sommeil, effrayés comme à l'approche d'une chose interdite.
Saisi d'une frayeur de ce genre, je me dressai en sursaut et vis que la chambre avait subi un étrange changement. La bourrasque de neige avait cessé et dehors une pleine lune éclatante brillait sur les toits blancs, à pignons pointus, dont la cour de derrière était entourée. Son reflet froid remplissait la pièce d'une lumière bleue et vitreuse. Je fus à peine étonné d'apercevoir parmi ces rayons quelqu'un qui se tenait debout à la fenêtre ouverte. Bien que son visage ne fût pas tourné vers moi, je reconnus aussitôt Dorothée ; elle regardait silencieusement dans la cour.
Pris d'un sentiment de curiosité, je me levai doucement, et, retenant mon souffle, m'avançai derrière elle afin de voir par-dessus son épaule gauche. Dehors, la neige s'étendait comme une toile semée de scintillements ; son aspect faisait naître une seconde fatigue, plus écrasante. Je fermai malgré moi les paupières pour un instant, et comme je les rouvrais aussitôt, je vis que la fenêtre avait disparu. Son cadre enfermait une image que je connaissais bien et qui était restée suspendue de longues années au-dessus de mon lit dans la maison paternelle, – une image comme on en trouvait à l'époque dans de nombreuses demeures de la bourgeoisie allemande : Napoléon III et Bismarck sur la route de Donchery.
J'avais regardé cette image un nombre de fois si incalculable en me réveillant que je la reconnaissais dans tous ses détails, comme un objet depuis longtemps familier. Il y avait l'allée de peupliers encore toute hachée par les projectiles, jonchée sur ses bords d'armes et de morceaux d'équipements, puis, adossé dans la voiture, l'empereur prisonnier, au visage accablé et maladif, et à côté de lui, monté sur un puissant cheval, Bismarck en uniforme de cuirassier. Il y avait aussi, à côté du zouave gisant par terre, le fantassin français qui, appuyé au tronc d'un peuplier, regardait ce spectacle d'ascension et de ruine de l'œil indifférent du mourant.
«.L'image est trop précise, – je dois avoir rêvé tout cela », telle fut la pensée qui me traversa l'esprit.
Mais en même temps j'éprouvais l'étrange sentiment qui nous saisit lorsque l'objet inanimé acquiert une vie. L'image immobile se métamorphosait ; elle s'étendait stéréoscopiquement en profondeur et m'absorbait en elle, non plus comme spectateur, mais comme être agissant.
Un froid cruel régnait dans son espace, bien que, tout près comme dans le lointain, le feu jaillît de la terre avec la violence des flammes s'échappant d'une forge. La voiture aussi se transformait en un véhicule de fer gris où je me voyais assis à côté d'un conducteur taciturne. Nous filions avec une grande rapidité parmi les décombres de maisons détruites comme à travers un monde mort, et ne faisions encore qu'approcher de l'endroit qui était fixé sur l'image. Je reconnaissais aussi, à présent, le peuplier et l'homme agonisant ; son visage avait changé ; c'était Benoît, qui se tenait affalé au-delà de la route. Je le reconnaissais à ses yeux, bien qu'un pansement lui descendît très bas sur le front. Nos regards se rencontrèrent quand la voiture passa près de lui, et nous nous sommes souri. Je sentais que je ne devais pas tourner la tête, car nous entrions à présent dans les flammes comme des êtres invulnérables, et il n'existait de sécurité que sur le chemin, bien que ce fût justement sur lui que le feu mortel se resserrât. Il me semblait étrange qu'une telle sensation de froid fût possible parmi un feu pareil.
Je m'éveillai à nouveau et vis que j'étais debout près de Dorothée à la fenêtre ouverte. Je me mis à la questionner avidement sur cette image, et elle me répondit en phrases brèves, dont plusieurs me sont restées à la mémoire. Elle me parla aussi sur d'autres sujets. Il est curieux que je ne parvienne qu'à me rappeler de temps à autre, comme en rêve, tout cela qui était cependant si important pour moi. Du reste, je n'eus bientôt de cesse que je ne me le fusse banni de l'esprit, pour foncer gaiement dans la vie, comme il se doit.
Je vis Dorothée cette nuit-là pour la dernière fois ; le temps de l'enfance était passé.
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