Jeux africains

Erns Jünger · Chapitre 21 sur 30

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Jeux africains

Chapitre XX

 

A la fin de la première semaine, j'avais déjà, sous l'infatigable direction de Paulus, acquis toutes sortes de talents qu'à vrai dire il n'était pas dans mes intentions d'apprendre en venant ici, tels que balayer la chambre, dévisser la culasse d'un fusil, ou me tourner à droite, à gauche ou autour de mon axe de la façon prescrite.

Le samedi après-midi aussi, il veilla à ce que nous fussions occupés, en nous faisant descendre les tables et les bancs dans la cour, où, avec du sable et du savon vert, nous les mîmes dans le même état que si elles venaient de sortir des mains du menuisier. Pour le soir, j'avais convenu que j'irais au cours avec Léonard, et, le dimanche matin, je comptais boire au lit, en compagnie de Franzl, le café que Massary nous apporterait. Il ne restait plus que l'appel du soir à subir, qui, tout comme l'appel du matin, servait surtout à déceler le plus vite possible toute absence illégitime, si déjà elle n'avait pas été remarquée durant le service. Il s'achevait par la lecture des ordres, l'énoncé des punitions, qu'il fallait, suivant l'antique usage militaire, écouter au garde-à-vous, la distribution du courrier, et d'autres choses de cet ordre, durant lesquelles la troupe, qui songeait à s'éparpiller au plus vite dans les cours, les salles ou les cafés arabes et les rues de la ville, bougeait déjà avec impatience, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre.

Alors que cette cérémonie avec la distribution du courrier approchait déjà de sa fin, je crus plusieurs fois entendre mon nom, mais je n'y fis pas attention, car je me considérais comme trop bien caché pour recevoir ici des nouvelles de qui que ce fût au monde. Si le professeur, dont j'avais déjà attiré l'attention par quelques remarques sagaces que je m'étais permises durant ses cours, ne m'avait pas parfaitement identifié, cette lettre, qui, en effet, était bien pour moi, aurait couru grand risque de me manquer. Mais il la fourra dans le revers de sa manche et me la remit après l'appel avec un sourire bienveillant.

L'enveloppe que j'avais ainsi entre les mains portait bel et bien mon nom, et, de plus, je le reconnus aussitôt, non sans une certaine angoisse, c'était l'écriture mathématique de mon excellent père, qu'à cette époque j'appelais bien injurieusement le Vieux.

Pour étudier en toute tranquillité cet important document, je commençai par quitter la caserne et je gagnai un endroit caché près du grand rempart qui, interrompu par quatre portes fortifiées, entourait la ville à la manière d'un camp militaire de l'antiquité. A cette heure du jour, les Arabes y étalaient de petits tapis et accomplissaient parmi de profondes révérences la prière prescrite. Je choisis, à quelque distance de leurs groupes bourdonnants, un recoin au pied d'un immense poivrier qui ombrageait de son feuillage empenné le fossé du rempart, et là, non sans que le cœur me battît, j'ouvris ma lettre.

Comme je dépliais ses feuillets, un billet de banque s'en échappa, qui, pareil au rameau d'olivier rapporté par la colombe, ne me parut pas de mauvais augure. Je compris dès la première phrase comment il se faisait que ce message eût pu m'atteindre : « Comme je l'apprends, mon cher Herbert, par les nouvelles détaillées que m'envoie M. le docteur Goupil de Marseille… » Vraiment, je n'avais jamais pensé à faire ce rapprochement.

La lecture m'apprit par ailleurs qu'en m'attendant à trouver là quelques pages remplies de reproches soucieux, j'avais été bien injuste envers le Vieux. Il ne s'y trouvait même rien qui s'en rapprochât. J'ai malheureusement perdu cette lettre remarquable ; longtemps je l'ai conservée comme l'un des chefsd'œuvre de la génération positiviste, et peut-être ne pouvait-on la comparer dans son genre qu'aux commentaires d'un joueur d'échecs analysant un coup inattendu. Peut-être faudrait-il, pour comprendre ce genre de sang-froid, avoir goûté quelque peu l'atmosphère d'une famille bourgeoise du Nord de l'Allemagne au début du vingtième siècle ; j'ai idée que là, entre pères et fils, il s'agissait bien moins de rapports éducatifs que de ceux qui existent entre des conjurés.

J'appris avec étonnement combien différents peuvent être les jugements sur une seule et même chose. Le Vieux semblait opérer ici parmi des notions bien moins aventureuses que juridiques, car, dès qu'il avait reçu la lettre de Goupil, il avait pris le train et était allé déposer une plainte au département des Affaires étrangères que regardaient des cas de ce genre. Il ne semblait pas fâché que dans l'intervalle je me fusse, comme on dit, un peu frotté à la réalité, pensant – c'était un principe chez lui – que c'est chose excellente que quelqu'un manifeste une volonté : on ne peut manœuvrer un navire que si le vent remplit les voiles, et peu importe d'où il souffle. Il exprimait l'espoir de me revoir sur les bancs de l'école dès la fin des vacances de Noël, et avait, afin • que d'ici là je ne perdisse pas tout à fait mon temps, tracé un petit plan de travail qui consistait à parler uniquement le français, à apprendre à tirer et à marcher, et enfin, à tout hasard, à m'inscrire sur la liste des élèves caporaux.

Cette dernière proposition entre toutes me parut stupéfiante, parce qu'elle me révélait que le Vieux, durant les trois jours qu'il avait passés à Berlin à s'occuper de mon affaire, avait déjà acquis des institutions existant à Bel-Abbès une connaissance plus exacte que celle que j'en avais moi-même. Il y avait en effet ici une école pour les élèves caporaux, et leur situation me paraissait peu enviable. Les anciens qui avaient perdu depuis beau temps tout désir d'atteindre, sur la grande échelle du monde civilisé, un échelon même parmi les plus bas, les appelaient communément caporaux-moutons ou caporaux-idiots. Et tandis que d'en bas on les regardait ainsi de travers, on les traitait d'en haut comme des boucs émissaires dans tous les cas où la discipline était atteinte. Leur position faisait penser à celle d'un gardien de parc qui, au milieu des masses indisciplinées, dans les faubourgs de l'est, doit s'efforcer à ce qu'on tienne compte de ce qui est prescrit. Quand pour les autres le service de la matinée était fini, on voyait des gens comme Mélan, Paulus ou le candidat à l'enseignement supérieur remettre promptement en ordre leur équipement, et, sous les quolibets des anciens, se hâter vers un lieu d'exercice éloigné.

Le Vieux entendait donc n'épargner ni le temps ni les frais pour me permettre le retour, tout cela, comme je l'ai dit, sans grandes phrases de sa part. Il soutenait même, habituellement, qu'il convient de considérer ces dépenses comme des dettes naturelles que chaque génération paie aux grands-parents ; c'était encore là un principe chez lui. J'eus néanmoins le sentiment d'avoir fait valoir bien largement mon droit sur le crédit ainsi accordé, et je reconnus, après avoir lu et relu la lettre, que j'avais toutes les raisons de lui être reconnaissant.

Il va de soi, d'autre part, que je n'avais nullement l'intention de suivre les excellents et judicieux conseils qui m'étaient ici prodigués. Pareille chose n'arrivera jamais, car les dieux ont placé, tout comme la sueur avant le succès, la souffrance avant l'expérience, et j'étais d'avis que c'était seulement maintenant que la partie allait commencer. Mais il me semblait qu'il était à présent grand temps de me mettre en route pour les terres inhabitées, si je ne voulais pas m'en retourner de façon peu brillante et je commençai à chercher autour de moi quelques complices.

Comme maintenant l'argent ne me manquait pas, je fus plus à mon aise pour m'occuper de mes plans. Je disposais de la somme énorme de cent marks qui était bien plus considérable que la solde de cinq années et peut-être qu'une fortune en tout autre lieu.

Dès que les grosses pièces de cent sous tintèrent dans ma poche, j'eus l'impression qu'on me considérait comme un autre homme. Tout d'abord Massary m'offrit ses services moyennant le salaire princier de quarante pfennigs qui devait lui être payé tous les dix jours. Au nombre des rêveries – et elles étaient légion – que mon esprit se plaisait à imaginer, avait figuré de tout temps la pensée de l'agrément qu'il y aurait à pouvoir se diviser pour ainsi dire en deux parts dont l'une se consacrerait tout entière aux choses qu'on aimerait, cependant que l'autre accomplirait les besognes utiles. Je vis quelque chose d'analogue se réaliser, dans la mesure où Massary se métamorphosa pour me servir en une sorte de second moi. Le matin, quand le signal du réveil retentissait dans les chambres, je m'accordais un petit quart d'heure encore, en attendant que Massary apparût avec le café. Puis il commençait à m'habiller comme un mannequin de mode militaire, et faisait le tour de ma personne, l'œil attentif, enlevant encore çà et là, d'un souffle, un grain de poussière de ma tunique. Il s'occupait si passionnément de la lessive et de l'astiquage que je ne me souciais plus du tout de ces choses.

Paulus voyait d'un œil sombre ces procédés inouïs. Enfin, un jour que j'étais entré dans la chambrée trois minutes avant l'appel en criant, comme à l'ordinaire : « Massary, est-ce que mes affaires sont prêtes ? » il tenta de m'amener à une explication. Or, à son grand étonnement, le caporal Davide intervint dans nos démêlés et expliqua que cette histoire était une affaire purement privée entre moi et Massary. Paulus, il est vrai, ignorait que le soir même où j'avais reçu la lettre, Davide m'avait pris à part confidentiellement et m'avait engagé à être prudent avec une pareille somme entre les mains. En même temps, comme juste à ce moment-là il était sur le point d'entreprendre l'une de ses joyeuses équipées dans le quartier ténébreux, il profita de l'occasion pour toucher quelques mots d'une petite difficulté d'argent où il se trouvait. De telles combinaisons cependant étaient bien trop dans l'air pour que Paulus n'en eût pas le pressentiment. Mais il se contenta de me prophétiser qu'une fois dans le camp, loin des commodités de la garnison, je me repentirais bien vite de mes négligences. Toutefois, comme je rêvais d'expéditions bien différentes, je ne me laissai pas troubler par ses avertissements.

Du reste je n'étais pas le seul auquel on vînt en aide de cette manière. C'est ainsi que le candidat à l'enseignement supérieur se faisait envoyer régulièrement de petites sommes avec lesquelles il se procurait du tabac et des cigarettes ; celles-ci lui servaient à payer les leçons de langue parlée qu'il se faisait donner. Bien des fois je l'ai vu, tantôt avec un Arabe, tantôt avec un Italien, assis au pied de la muraille du Sud et répétant avec une application orientale les mots et les phrases qu'il se faisait prononcer.

Léonard aussi, qui possédait des biens personnels, reçut durant ces jours de l'argent. Malgré l'avertissement précis que j'avais reçu, je lui rendais visite de temps à autre à la cantine, où l'on pouvait le trouver régulièrement devant une bouteille. C'était une chose étonnante que la rapidité avec laquelle la destruction opérait en lui ; ses traits étaient de jour en jour plus bouffis et mélancoliques. Comme j'essayais de lui dire combien il lui était facile cependant de sortir de son écrasante situation, il s'anima un peu et commença enfin à s'occuper de toutes sortes de préparatifs. Comme il ne connaissait pas les règles de mon jeu, il dut sans doute me tenir au bout de peu de temps pour complètement fou, car j'exigeai de lui qu'il se gardât de prendre aucun billet de chemin de fer et de rassembler des vivres ; et même, je crois me rappeler une conversation des plus absurdes où je tentai de le convaincre que dans ces pays il n'y avait pas du tout de chemins de fer. J'eus de nouveau l'impression qu'une anxiété maladive l'entravait. Vraiment, des impressions qui me semblaient, à moi, presque imperceptibles, produisaient chez lui des effets extraordinaires. Ainsi, vers cette époque, il me donna à lire une lettre de son frère d'où il ressortait, à propos des choses effroyables qu'il prétendait avoir entendues dans le vestibule, qu'il ne s'était agi en réalité que de propos familiaux comme on en tient d'habitude, et dont le contenu avait été démesurément grossi par la sensibilité de Léonard. Ici aussi, il prétendait que chacune de nos conversations, chacune de nos démarches, était surveillée par des espions. Cette idée était naturellement aussi loin des esprits que celle, pour un pêcheur qui a fermé tout un golfe avec ses filets, de suivre les mouvements de chaque poisson pris à part.

Enfin j'arrivai à lui faire promettre que durant l'après-midi du deuxième dimartche que nous passerions ici, nous ferions une petite excursion devant la porte de Tlemcen, d'où nous ne reviendrions pas, tout simplement. A l'instant cependant où cette promenade allait commencer, il fut tourmenté par de nouvelles hésitations ; l'idée le prit de vouloir se faire coiffer d'une manière calculée par rapport à son signalement.

Comme il était impossible de le détourner de cette idée, je dus l'attendre pendant qu'il disparaissait dans une boutique de coiffeur pour se faire raser les pattes qui lui descendaient très bas sur les tempes, à la bonne manière bourgeoise. Quand il en ressortit, je vis aussitôt que quelque chose s'était passé en lui. Il m'avoua tout de suite, en effet, qu'au moment où il avait senti le rasoir nu sur sa peau, une frayeur irrésistible l'avait saisi, et, pareil à quelqu'un que le froid fait frissonner, il manifesta le vif désir d'un verre de vin. Comptant que la boisson peut-être lui donnerait du cœur, je l'accompagnai à la cantine ; mais lorsque je l'entendis me déclarer alors que c'était surtout l'idée d'avoir peut-être à passer Noël dans le désert, qui l'avait accablé, je le plantai là et m'en allai furieux.

Dans l'espérance cependant de dénicher encore un compagnon, je m'en fus à travers les salles et les paliers, presque déserts à cette heure. De gens qui voulaient s'enfuir, il n'en manquait pas ; mais ils ne me paraissaient pas aimer assez la conversation. D'ailleurs il était d'usage de se séparer des autres auparavant durant un certain temps et de forger des plans ; or j'étais en quête de quelqu'un qui m'accompagnât aussitôt. Je me serais volontiers joint à Paul, qui déjà avait une profonde connaissance de la vie d'ici, et nourrissait de vastes projets ; mais il passait son temps dans des délibérations sans fin, rassemblant pour cela près du rempart de la ville les compagnons qu'il s'était peu à peu découverts ici ; elles faisaient presque songer à l'antique jeu de voleurs et gendarmes. Les propos qu'on y tenait étaient sensationnels ; on aurait dit qu'ils songeaient à mener une existence de brigands armés. Lorsque, plus tard, je lus dans les journaux qu'on avait arrêté du même coup seize hommes à la frontière espagnole, je ne fus pas sans deviner de qui il s'agissait.

Dans l'une des salles, je rencontrai Benoît ; il se trouvait seul et était assis, les jambes repliées, sur son lit où il fumait des cigarettes et s'absorbait dans Les Mystères de Paris. Je n'avais jamais pu lui parler ici que quelques instants, car il logeait avec les anciens, dont le service était différent.

Quand je l'abordai en lui disant : « Dis donc, Karl, j'ai besoin de quelqu'un qui vienne avec moi au Maroc », il mit son livre de côté et répondit :

— Ça tombe bien ; je recommence à m'embêter ici.

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