Jeux africains

Erns Jünger · Chapitre 24 sur 30

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Jeux africains

Chapitre XXIII

 

J'avais dormi d'un profond sommeil jusqu'à la moitié de la matinée peut-être, lorsqu'un rêve pénible se mit à me persécuter.

D'abord, je crus entendre des bruits désagréables, comme feraient l'eau et le vent, et, comme si j'étais dans un lit, je ramenai sous mon menton, telle une couverture, les brins de paille épars. Puis, durant un bon moment, je perçus un vacarme comme celui qui règne dans les foires. Le même motif revenait constamment : à la voix de quelqu'un qui lançait un appel, une masse de gens répondait, non pour applaudir, mais en s'esclaffant au contraire d'une manière extraordinairement moqueuse.

A demi éveillé, à demi dormant encore, je tâtonnai autour de moi dans la cavité, me demandant quel pouvait bien être l'animal phénomène qu'on offrait ainsi à la criée. Mon doute à ce sujet ne devait pas durer bien longtemps, car j'entendais de plus en plus distinctement la voix dont j'avais cru rêver, et je m'aperçus enfin que c'était Benoît qui, dehors, lâchait par longs chapelets tous les jurons qu'il avait ramassés dans trois continents, et ce n'est pas peu dire. Rapide comme un nageur qui remonte à la lumière, je divisai avec mes bras la paille amoncelée et émergeai à l'extérieur où une surprise de qualité m'attendait.

Il existe une catégorie de rêves pénibles, dont les esprits craintifs surtout sont affligés, et qui consiste par exemple à se voir arraché à la chaleur du lit et transporté magiquement en pleine place du marché ou dans une salle remplie de monde où l'on s'efforce vainement de dissimuler sa nudité. Je crus être dupe à cet instant d'un rêve de ce genre, et cela d'autant plus que le soleil ardent qui rayonnait au-dehors m'aveugla un moment. A l'instant même, en effet, où je surgissais de ma tanière, je fus accueilli par une clameur d'allégresse comme on en entend dans les théâtres de faubourg lorsque le personnage comique apparaît, sortant des coulisses.

Les choses de ce genre font un effet d'autant plus angoissant qu'on ignore davantage leurs causes, et cependant tout s'était produit d'une façon très naturelle. Tandis que nous dormions comme des bienheureux, en effet, le propriétaire de la meule était arrivé, venant d'un petit village malpropre qui était tout près de là, pour couper de la paille, et il avait aussitôt remarqué le chambardement que nous avions fait. Pensant que quelque animal s'était caché dans sa paille, il avait piqué dans notre tanière avec une fourche à longues pointes, et nous pouvions encore nous estimer heureux qu'il n'eût rien embroché d'autre que le calot de Benoît, – trophée qu'il se hâta d'emporter pour le présenter au poste de spahis qui se trouvait sur le territoire de la commune.

Si nous avions établi notre camp une demi-heure plus tard, la vue de ce poste n'aurait pu nous échapper, car il n'était distant que de quelques centaines de pas, et se trouvait à la hauteur à peu près du marabout, mais de l'autre côté de la voie ferrée.

L'arrivée des deux spahis, que nous avions déjà rencontrés durant la nuit, avait attiré tout le village, et petits et grands s'étaient rangés pleins d'une joyeuse attente autour de notre meule comme autour d'un terrier de renard. C'était là le vacarme que j'avais entendu en rêve, et qui avait réveillé Benoît avant moi.

Si l'excellent garçon avait juré d'une façon tellement effroyable, c'était surtout pour m'avertir, moi à qui personne ne songeait, du bouleversement de la situation. D'autant plus grande fut la jubilation qui m'accueillit quand je surgis ainsi à l'improviste, à moitié plongé dans le rêve encore, et couvert de la tête aux pieds de longs brins de paille. Je reconnus peu à peu une cinquantaine de visages bruns qui se motjuaient de moi tout à fait ouvertement, ainsi que les deux spahis, se tenant les côtes, et entre eux deux Benoît, qui lui aussi à présent commençait à rire.

Il n'existe rien sans doute d'aussi mauvais pour l'état de rêve qu'une pareille hilarité, qui nous arrache brusquement les écailles des yeux, et nous fait voir comme en un miroir le comique et l'incongru de notre situation.

Pour moi, en tout cas, ce fut l'instant où je commençai à maudire mon aventure africaine. Les gaillards bruns, je dois le dire, riaient aussi d'une façon par trop dépourvue d'égards, sans la moindre apparence de civilisation, et j'avais vaguement l'impression qu'il était encore heureux que les deux spahis fussent là. J'appris plus tard que quelques semaines auparavant, ici, et presque à la même place, ils avaient à peu près lapidé mon compatriote Huke à coups de betteraves pourries. Du reste, la moitié au moins des fugues de ce genre s'achevaient dès ce bercail, terme de la première marche nocturne, et à chacune de ces captures, le village recevait une prime. Ainsi, ce n'était même pas d'une manière originale que le destin du Borgne m'était arrivé, et j'envisageais avec un accablement accru le second éclat de rire qui nous accueillerait à la porte de la caserne.

Quand nous eûmes stationné ainsi durant un moment pour l'amusement de la galerie, notre tanière fut explorée consciencieusement, afin de voir si par hasard un troisième encore n'y était pas caché, et nous prîmes enfin avec les trois spahis le chemin de leur poste.

A ma grande surprise, Benoît se mit aussitôt avec eux sur le pied d'une véritable camaraderie, et ils commencèrent à échanger des plaisanteries comme on en aime dans les casernes. J'étais, moi, bien trop contrarié pour prendre part à cette gaieté ; il n'y avait plus trace en moi, je le sentais bien, de la légèreté avec laquelle j'avais pris les choses jusque-là. Et une observation que je fis durant ce court trajet vint encore m'inspirer un nouveau dépit. Nous passions près de l'endroit où nous nous étions cachés durant la nuit, et je découvris que ce taillis sauvage, à la lumière du jour, n'était rien d'autre qu'un gigantesque champ d'artichauts, dont les têtes dentelées s'étendaient au loin en rangées régulières. Ainsi se modifient les choses sous un éclairage plus sévère.

Le poste de spahis, dans le voisinage duquel nous avions trouvé notre merveilleuse cachette, était bâti comme une petite forteresse ; un haut mur à meurtrières formait une enceinte carrée. Il hébergeait, avec leurs familles, quatre soldats vieillis sous le harnais. Pour les visiteurs de notre sorte, une salle de réception était prévue, où porte et fenêtres étaient solidement garnies de barreaux. Nos guides nous y introduisirent, et s'efforcèrent de nous consoler en nous affirmant qu'ils allaient nous faire préparer une bonne petite soupe par leurs femmes. Le policier n'est pas seulement l'ennemi des prisonniers, il est aussi leur ami ; il existe ici un rapport comme entre le chasseur et son gibier.

Benoît les exhorta à ne pas oublier le vin et les àcôtés, étant donné que nous étions en fonds, et il m'engagea à montrer les espèces sonnantes ; cette vue parut les réjouir. Puis nous entendîmes de lourds verrous qu'on poussait très soigneusement, et nous eûmes tout le temps d'examiner notre cachot.

Nous nous trouvions dans une pièce qui était assez grande pour y loger toute une bande de brigands ; son plafond se voûtait puissamment, et elle était blanchie à la chaux. Le sol était pavé, et tout l'aménagement consistait en un grand bat-flanc de bois sur lequel était étalée une mince couche de paille.

Que nous eussions eu là de nombreux prédécesseurs, les murs en témoignaient, qui servaient de registres pour les hôtes de passage, et sur lesquels tous les propres à rien de la terre avaient gravé ou écrit leur nom. On pouvait y lire aussi plus d'un vers et plus d'une remarque excellente, non seulement dans toutes les langues de l'Occident, mais aussi tracés dans les caractères et les signes crochus qu'on apprend dans les synagogues et les écoles islamiques. Parmi le foisonnement de ces inscriptions qui revêtaient les murs comme une décoration arabe, je découvris un cœur immense, où l'homme de mon pays, Huke, s'était immortalisé : Henri Huke, Brunswick, 17, rue des Acacias, troisième étage.

Nous sentîmes nous aussi l'obligation de laisser ici un témoignage de nous, et confectionnâmes une inscription qui peut-être orne encore le mur, là-bas : Charles Benoît et Herbert Berger, – et Benoît, qui ne dessinait pas mal du tout, fit mon portrait à côté ; il Ile couronna d'une auréole de brins de paille et me mit dans la main, comme globe impérial, une figue verte.

Ayant rattrapé sur le bat-flanc quelques heures du sommeil dont nous avions été frustrés, nous fûmes réveillés par le bruit des serrures, et l'un des spahis entra, suivi de sa femme, qui apportait la soupe promise. Il avait aussi débouché pour nous dans la cave un cruchon de vin ventru. Benoît, après avoir goûté, entra immédiatement en pourparlers avec lui au sujet d'une seconde édition qui ne serait pas pour nous déplaire, vers le soir ; il exprima également un désir de cigarettes et de sardines à l'huile, et le seigneur de ce château lui répondit qu'il ne voyait en cela rien de défendu, ses instructions contenant un article particulier sur la nourriture à frais personnels.

La société de Benoît, sous ce rapport, était une véritable bénédiction pour moi, car je manquais alors, et devais manquer longtemps ensuite, de l'humour indispensable, et dans mes relations avec les puissants de ce monde, petits et grands, il me fallait avoir recours à des intermédiaires.

Le vin surtout était le bienvenu pour nous comme remède contre une espèce de fièvre dont Benoît – avec raison sans doute – attribuait l'origine aux figues vertes. Nous nous établîmes sur le bat-flanc et plaçâmes le cruchon entre nous, cependant que Benoît se chargeait à lui tout seul de la conversation et que je l'écoutais.

Le temps, dans ces occupations, s'enfuit comme à tire-d'aile ; on aurait pu sans difficulté donner à Benoît l'emploi de conteur public dans un café arabe. Il racontait le contenu de livres qu'il avait lus et dont sa mémoire avait retenu les moindres détails. Nos goûts étaient les mêmes dans la mesure où nous étions tous deux lecteurs jurés des épais bouquins de Victor Hugo, Dumas père et Eugène Sue, dont les éditions populaires se succèdent depuis plus de cent ans.

Benoît était familier de ces ouvrages qui sont l'inébranlable base de tous les cabinets de lecture, mais il connaissait aussi des œuvres rares, tel ce Chercheur de perles de Ceylan, dont je n'avais jamais entendu parler et que j'ai vainement cherché par la suite. Le plus remarquable là-dedans, c'était que les choses que je connaissais déjà devenaient, dans le récit qu'il en faisait, plus compliquées et plus captivantes qu'elles ne l'étaient dans mon souvenir. Ceci était dû pour une part au charme plus profond, encore que plus éphémère, que possède de façon générale le mot parlé ; mais il avait également acquis, dans l'empire de l'opium, la science des couleurs insolites. Je goûtais de la sorte le reflet d'ivresses depuis longtemps évanouies. Il possédait aussi le don précieux de la fascination immédiate ; on le sentait en particulier quand on le regardait dans les yeux, en train de parler.

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