Jeux africains
Chapitre XXVI
Le lendemain matin, j'échangeai mon équipement contre un léger costume bleu. Je signai aussi une déclaration où je renonçais à tous les droits qui pouvaient découler de mon séjour ici. J'y consentis d'autant plus volontiers que je n'avais causé aux gens d'ici que des ennuis.
Ceci paraissait être également l'avis du colonel, car lorsque Paulus me présenta à lui pour annoncer mon départ, il prit congé de moi en ces termes :
— Combien de temps êtes-vous resté ici ? Trois semaines, et la moitié ou à peu près au bloc ? Ce n'est pas mal, – s'il en vient d'autres comme vous, nous fonderons une villégiature.
Je lui promis que je ne reparaîtrais plus dans cet endroit, et j'aurais pu ajouter qu'étant donné le bon marché de la main-d'œuvre, de menus frais d'entreprise comme ceux que j'avais occasionnés n'étaient que très normaux ; mais ces considérations étaient à cent lieues de ma pensée.
A midi, Paulus m'amena à la gare, et me remit, quand j'eus pris place dans le train, le billet et un passeport, signes que j'étais de nouveau dans le domaine où les papiers sont nécessaires. Quand le train siffla, il me secoua la main et prononça pour la première fois mon nom avec le véritable accent.
– Bon voyage, Berger, et ne faites plus de sottises.
– A vous aussi, bonne chance, Paulus ! lui criaije, et je dis également Paulouss, au lieu de Paulus.
J'étais triste aussi de le quitter, à présent, tant il est vrai qu'au moment d'une séparation définitive chaque être presque que nous connaissons nous apparaît essentiel et digne d'attachement, ou pour mieux dire, dans sa forme réelle. Dieu sait combien peu je suivis son conseil. Cet homme à l'air sombre était l'un des meilleurs soldats que j'aie rencontrés. Jeté hors de sa voie, comme il arrive souvent aux meilleurs, par quelque adversité mystérieuse, il n'était pas devenu lansquenet, mais s'était soumis au service moderne de manière à lui sacrifier tout autre droit, même celui d'avoir une patrie. Peut-être étaitce là la véritable raison de sa tristçsse.
Je roulais vers la côte, l'esprit joyeux. J'avais à côté de moi un compagnon de voyage qui venait d'être libéré le même jour, et qui était vêtu du même costume bleu que moi. Une longue rangée de médailles y était accrochée, sur lesquelles je déchiffrai les noms de pays dont je n'avais jamais entendu parler. Une barbe brune, en collier, lui descendait jusqu'à la ceinture.
Je me sentis très honoré, lorsque ce digne homme engagea la conversation avec moi. Son accent révélait aussitôt un Souabe authentique, et bien que je l'eusse cru, à cause de sa grande barbe, vieux comme Mathusalem, il n'avait guère plus de trente ans. Durant presque la moitié de tout ce temps, c'est-àdire pendant quinze années, il avait roulé sa bosse par tous les pays dont les noms étaient marqués sur ses médailles. J'aurais bien voulu apprendre le détail de ses aventures, mais il se borna à me faire savoir en quelques mots qu'il avait tué comme des mouches, durant ce temps, des Marocains, des Tonkinois et des Madécasses ; il me fit par contre et avec d'autant plus de complaisance la liste des endroits où le vin était bon et pas cher.
Bien qu'au premier abord il parût fort comme un chêne, cette étude approfondie avait déjà rendu ses mains quelque peu tremblantes. Je remarquai aussi qu'il se réconfortait assez fréquemment en buvant à un grand bidon recouvert de drap bleu, qu'il portait à son côté. Mon étonnement fut grand de voir que ce reître sorti du service, cette future terreur des grands chemins, frappait parfois d'un geste large la poche de sa veste, comme s'il eût été dans son intention d'acheter la terre entière.
A Oran, un homme était là, selon l'usage, pour nous escorter, et il nous conduisit dans le petit fort, où rien n'avait changé. Cette fois aussi tous les lits étaient occupés, si bien que je me dus contenter de la paille qui était dans la cour.
A la vue de la lune, je songeai à la honteuse fatigue qui naguère m'avait assoupi, et je sentis, bien que je fisse effort pour m'y opposer, que l'esprit de perversité prenait possession de moi. Il me semblait que j'avais le devoir absolu de réparer cette faute, et qu''en ce moment la meilleure occasion s'offrait. Comme le chemin que j'avais alors combiné était encore bien présent à ma mémoire, je me mis à escalader le hangar, et après m'être hissé silencieusement sur le bord du mur, me laissai tomber à terre de l'autre côté. Le petit bout d'escalade venait donc de réussir sans que je me fusse cassé une jambe ou que la sentinelle m'eût remarqué, et j'avais restauré une partie de mon prestige, à vrai dire à la façon de celui qui joue intérieurement avec soi-même et selon des règles par lui inventées. Mais j'attachais à cela une grande importance.
J'aurais volontiers grimpé de la même manière pour rentrer, mais comme à l'extérieur je n'avais devant moi que le mur nu, il me fallait bon gré mal gré attendre qu'on ouvrît la porte, le matin. Pour passer le temps jusque-là, je décidai d'aller me promener sur le rivage, d'où m'arrivait le faible bruissement des vagues. Je descendis le rapide chemin dans les rochers que j'avais gravi autrefois avec Benoît, Frank le traître et les autres.
Dans le silence de la nuit, j'entendis de loin le chant vigoureux d'un promeneur solitaire qui venait de mon côté. Il chantait la vieille chanson de soldats de Malbrough dans sa version allemande : Cent mille hommes allaient en manœuvres. Quand nous fûmes l'un près de l'autre, je reconnus dans le chanteur le Souabe barbu, qui s'était sans doute éclipsé de la même manière que moi. Son visage flambait comme un chaudron de cuivre, et il me parut se tenir bien mal d'aplomb sur ses jambes.
Il fut extraordinairement content de trouver de la compagnie, et se déclara aussitôt prêt à faire demitour, m'invitant à l'accompagner à quelques-unes des sources dont il m'avait fait l'éloge durant le voyage en chemin de fer.
Tandis que, puissant comme Rubezahl 1, il marchait à mon côté entre les rochers et les tiges d'aloès, il me confia, le bras appuyé sur mon épaule, les secrètes raisons de sa gaieté. J'appris qu'après quinze années de service menées à bonne fin, on lui avait versé comme règlement quinze cents francs. Aux pauvres, la petite bière monte à la tête, dit un proverbe finnois ; lui, qui n'avait jamais fait sonner dans sa poche que de maigres monnaies de cuivre, vit dans une telle somme un chiffre astronomique ; sa possession le douait d'une force quasi poétique.
De temps en temps il s'arrêtait et me chuchotait d'une voix ivre des remarques enthousiastes.
— Mille cinq cents francs. J'irai en auto, et le dimanche je me promènerai en haut de forme.
Mais il semblait surtout résolu à ne se priver d'aucune des boissons rafraîchissantes qui lui servaient tout bonnement à établir une gradation dans les idées qu'il se faisait de la grande vie.
Il qualifiait de préférence le plus bas degré par le mot Cognac ; il l'articulait en l'accentuant fortement, comme si un garçon de café invisible avait attendu ses ordres. Pour indiquer les jouissances plus délicates et plus suaves, il avait choisi par contre le mot Bordeaux, qu'il laissait fondre rêveusement dans sa bouche. Enfin le mot Champagne était réservé au degré suprême et transcendant ; il le proférait de façon si convaincante qu'on croyait ouïr l'explosion du bouchon, et il lançait en même temps le bras en l'air comme une fusée qui part.
Tandis qu'il m'initiait de façon si intime aux délices de la richesse et faisait retentir fréquemment son « Cognac, Bordeaux, Champagne ! » comme un cri de guerre nocturne, nous arrivâmes au quartier du port, où brillaient encore des lumières.
Son but était une petite taverne, où il en vint à la partie pratique de son enseignement. Il commanda d'abord d'une voix de tonnerre du Cognac, puis, comme on ne pouvait trouver du Bordeaux, passa immédiatement au degré le plus haut. On amena un vin mousseux doux, tiède, et surtout coûteux, qui avait poussé aux îles Canaries et qu'il avalait comme de l'eau.
Considérant cette soif sans fond, je me demandai si son trésor, qu'il tenait pour inépuisable, ne serait pas fondu déjà avant qu'il n'eût débarqué en Europe. A la troisième bouteille malheureusement, son enfantine bonhomie dégénéra en méchanceté ; il se mit à montrer les dents et annonça à deux ouvriers du port qui prenaient, à côté de nous, leur absinthe sans penser à mal, qu'il avait l'intention de les « fiche en l'air ». L'affaire se serait sans doute gâtée si les deux hommes, intimidés par sa barbe effrayante, n'avaient pris la fuite.
Je réussis encore à le sortir de cet endroit après qu'il eut bourré dans ses poches l'argent qu'on lui avait rendu sur un billet de cent francs. Je l'aurais volontiers reconduit au fort, pour ne le lâcher que dans les parages de la sentinelle, mais, à peine à l'air libre, j'eus l'impression qu'il se retrouvait d'aplomb tandis qu'à moi le champagne coupait les jambes. Bon gré mal gré je dus lui céder le commandement, et je le vis comme en rêve pénétrer dans une grande tente qui était dressée tout près du rivage.
Nous étions tombés dans un cinéma où une foule serrée regardait avec attention ce qui se passait sur l'écran. Les détails malheureusement me sont sortis de la mémoire ; notre entrée parut déjà, je crois, provoquer une certaine inquiétude. Nous réussîmes cependant à gagner une place d'où nous regardâmes un instant les jeux de lumière. J'avais peut-être sommeillé un instant, debout dans le silence et la chaleur, lorsqu'un rugissement où Mars lui-même, sous la forme d'un de ses satellites les plus inférieurs, semblait élever la voix, m'éveilla :
— Cognac, Bordeaux, Champagne ! Je vous fiche tous dans la merde ! Ha ha ha !
Lorsque retentit cette voix effrayante, l'opérateur, d'épouvante, interrompit son film, et il se produisit dans la tente une agitation de fourmilière bouleversée. Bien qu'il soit connu de toute antiquité que les Souabes aiment se colleter avec plus fort qu'eux, cette fois l'adversaire était vraiment trop fort. Je vis le peuple des fourmis saisir de ses cent mains mon amphitryon qui luttait à reculons, se mouvant comme un gigantesque homard, et le jeter dehors. Fidèle au principe que je m'étais donné dans la gargote après mon aventure avec les dames en jaune, je tentai de lui venir en aide et fus dans cet effort, où je n'arrivai pas à le rejoindre et où personne ne prit garde à moi, charrié au-dehors parmi les remous de son sillage.
Devant la tente, je le cherchai en vain. Il avait disparu dans la nuit, et je ne me sentais pas grande envie, à voir comme nous nous étions discrètement tirés de cette affaire, de prendre part à d'autres histoires de Souabe. L'idée me vint qu'il serait beaucoup plus distrayant de chercher des coquillages sur le rivage, et je descendis ou plutôt dégringolai presque la pente abrupte qui, du navire, m'était apparue comme la porte du monde africain.
A peine si je m'étonnai lorsque je vis briller dans la profondeur des coquillages si merveilleux qu'on ne voit leurs pareils qu'en rêve – tout un banc de coquillages s'étalant sur un fond bleu en couleurs chatoyantes et sécrétant leur lumière propre. Je me précipitai dessus avidement ; mais quand j'atteignis l'endroit, il m'arriva ce qui arrive à tous ceux auxquels Rubezahl a tenu compagnie : le trésor étincelant se transforma en un tas de charbons ardents.
Cet attrape-nigaud me serait peut-être resté dans l'esprit comme l'une de ces expériences qu'on garde pour soi, si, à l'instant même où je le considérais, une nouvelle fournée de charbons n'avait roulé le long de la pente. Je m'aperçus alors que sur la hauteur, au bord de la falaise, il y avait une petite usine qui se débarrassait de cette manière des scories de ses fourneaux.
Ces coquillages désenchantés firent un troisième souvenir s'ajoutant à celui du tas de cailloux demeuré tas de cailloux et rien d'autre, et à celui du taillis de forêt vierge qui s'était métamorphosé en un champ d'artichauts.
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