Jeux africains
Chapitre VII
Le lendemain matin, aussitôt après avoir bu une grande tasse de café au lait, je m'en allai par la ville.
J'avais l'intention de me renseigner au sujet de la Légion étrangère, et j'avais soigneusement préparé quelques phrases pour poser la question, mais dès que je voulais m'en servir, un embarras singulier m'empêchait d'ouvrir la bouche. Il me semblait que j'allais effrayer les citadins vaquant ici à leurs paisibles occupations en leur demandant des choses qui n'avaient aucun rapport avec leur existence. Plusieurs fois, j'arrêtai l'un d'entre eux, mais je me faisais chaque fois l'impression d'être sur le point de demander le chemin de la lune. C'est pourquoi je me contentai de m'enquérir de rues dont le nom me revenait à l'esprit, ce qui me valut toute une série d'aimables renseignements. Le jour se passa ainsi, et lorsque les réverbères commencèrent à s'allumer, je revins à la Cloche d'Or comme en un sûr refuge.
Durant le jour suivant, également, les mêmes obstacles m'arrêtèrent, comme si j'étais prisonnier d'un cercle magique. Je le passai à rôder autour des casernes et des édifices publics, cherchant des yeux les écriteaux, car j'imaginais qu'il devait s'en trouver un sur lequel on lirait quelque chose comme : « Entrée à la Légion étrangère ». Toutes ces explorations cependant demeurèrent vaines. La pluie glaciale et fine se remit à tomber, enveloppant la forteresse d'un voile gris. Je tombai dans un tel abattement que j'en vins à concevoir l'idée bizarre que ce qu'on appelait la Légion étrangère n'existait peut-être pas du tout, et qu'en fin de compte ce n'était qu'une invention des journalistes.
L'hôtesse rondelette s'était déjà prise pour moi d'une prédilection maternelle. Je trouvai sur la cheminée de marbre, à côté de l'horloge qui faisait tic tac sous une cloche de verre, une grande assiette contenant des raisins bleus et des pêches. J'avais inventé la manière de poser le bougeoir allumé sur le pied du lit tout en gardant les rideaux étroitement clos, de sorte que j'étais dans le lit comme en une caverne illuminée. Ainsi protégé contre le monde entier, je dis un mot à l'assiette de fruits et feuilletai mon grand livre africain, non sans allumer quelques pipes. Je réfléchissais en outre à ma situation.
Le restant de l'argent primitivement destiné aux frais d'études se montait encore à plus de cinquante marks ; je pouvais donc passer un certain nombre de jours encore de cette manière flottante et vague. Comme je sentais que la somme possédée m'entravait dans ma liberté, je résolus de m'en débarrasser dès le matin comme de la planche qu'on repousse quand on veut apprendre à nager. Je me jurai également de m'adresser au premier sergent de ville que je rencontrerais, et je m'exerçai à dire les phrases nécessaires.
Après avoir, le lendemain matin, réglé ma modeste addition et accepté les souhaits de bon voyage de mon hôtesse, je sortis, plein d'une force nouvelle. J'étais résolu à me mettre immédiatement à l'œuvre.
Mes pas me conduisirent d'abord vers le Marché couvert dont le brouhaha matinal s'entendait de loin.
Je m'arrêtai devant les éventaires des fleuristes qui brillaient de toutes les couleurs de l'arrière-automne. L'eau souillée d'un caniveau coulait le long de l'allée, emportant des têtes de fleurs coupées et fanées. Elle aboutissait à une bouche d'égout qui était fermée par une grille de fer. Je fis halte en cet endroit et tirai de ma poche le petit paquet que j'avais préparé à la Cloche d'Or et qui contenait, enveloppée dans un billet de vingt marks, une petite pièce d'or de dix francs avec un peu de menue monnaie. Il était si mince qu'il fut facile de le faire passer entre deux barreaux de la grille.
Quand l'offrande eut disparu dans la fange et les eaux ménagères, je me relevai et mon premier regard tomba sur un sergent de ville à la mine prospère qui stationnait, gardien paisible, entre les rangées bariolées d'asters et de dahlias. Il portait une casquette rouge galonnée d'or et une courte pèlerine noire de cycliste qui lui pendait à grands plis derrière l'épaule. Ce devait être là un signe qui m'était fait. Résolu, cette fois, à terminer l'affaire quoi qu'il dût arriver, je me dirigeai immédiatement vers lui :
— Pardon, monsieur.
Il se tourna vers moi d'un air aimable, m'encourageant ainsi à continuer, bien que je sentisse que je commençais à balbutier.
— Je suis… je voulais… c'est-à-dire que je sors de l'école…
– Ah, mais c'est très bien ! Et vous cherchez sûrement le chemin du collège ?
— Non, mais je voudrais vous demander où l'on peut entrer à la Légion étrangère ?
Je m'étais efforcé de prononcer cette phrase sur le ton de la plus grande indifférence, à peu près comme on demande du feu ; elle n'en produisit pas moins un effet étonnant. L'incrédulité, l'effroi, puis une compassion pleine de bonhomie se peignirent sur le visage du factionnaire qui me considéra durant un moment comme stupéfié. Puis, brusquement, il jeta autour de nous un regard prudent et me conduisit par la manche dans l'angle formé par deux boutiques qui se touchaient.
— Ecoutez1 ! chuchota-t-il d'une voix insistante, et, après un bref silence, il continua : Ne faites donc pas une chose pareille ! C'est bon pour les chenapans et les vagabonds. Du reste, vous êtes beaucoup trop jeune ; vous crèverez comme un chien, là-bas, dans les sables brûlants. Allons, reprenez tout de suite le train et retournez chez vos parents.
Ce genre d'exhortations était précisément la chose que j'avais redoutée. Heureux cependant d'avoir enfin trouvé un point de contact, je me contentai d'interrompre de temps à autre avec obstination les adjurations de ce bizarre ange gardien, en disant :
– Non, non, je veux aller à la Légion étrangère.
– Oui, mais vous ne savez donc pas qu'on vous brutalisera là-bas, et qu'on vous fera toutes les misères du monde pour un malheureux sou par jour ?
– Cela m'est égal. Je veux y aller parce qu'ici les choses me dégoûtent.
Je remarquai avec un certain soulagement que notre conversation, qui déjà soulevait l'attention des marchandes, commençait peu à peu à rendre furieux le préposé. Après m'avoir, une fois de plus, examiné d'un œil perçant, il me dit, sur un ton tout différent :
– Très bien. Comme vous voudrez. Je vais vous conduire au bureau de recrutement.
Et, sans ajouter un mot, il prit le chemin du massif qui s'élève au centre de la ville et porte sur son sommet, depuis des siècles, une citadelle grise de vétusté. Le bureau de recrutement se trouvait dans un bâtiment peu apparent, à la porte duquel flânaient quelques soldats oisifs ; durant les deux jours précédents, j'étais bien passé devant une douzaine de fois sans l'avoir remarqué.
Nous entrâmes, et l'agent de police m'ordonna d'attendre dans la première pièce, cependant que, avec l'air d'un homme qui accomplit son service, il disparaissait derrière une porte. Je profitai de son absence pour regarder par la petite fenêtre, qui permettait de voir la puissante muraille de la citadelle, percée de meurtrières.
Au milieu de cette occupation, je remarquai que le châssis de la fenêtre était recouvert de noms griffonnés serrés. On pouvait y lire, en une monotone répétition : « Heinrich Müller, Essen, Légionnaire, Auguste Schumacher, Brême, Légionnaire. Josef Schmitt, Cologne, Légionnaire. » Parfois, une courte déclaration était jointe au nom, comme :
« Je suis dans le pétrin, je pars à la Légion. » ou bien : « Après un an de tôle, j'arrive à Verdun, et je me fais recruter. »
Cette découverte ne laissa pas de me contrarier, ainsi qu'il arrive chaque fois que nous pensons nous mouvoir sur un plan tout à fait personnel, pour découvrir ensuite qu'avant nous des quantités de gens déjà se sont trouvés exactement dans la même situation. J'étais cependant sur le point d'enrichir de mon propre nom ce singulier index des vauriens de tous les pays, dans la société desquels j'allais à présent faire mon entrée, lorsque l'agent de police revint et m'invita à pénétrer dans le bureau.
Là m'accueillit un officier à moustaches blanches en pointes, aux gestes vifs et brefs. Aux propos qu'il me tint, je sentis bien vite que j'étais désormais passé de l'administration à l'armée et qu'ici l'on était bien au-dessus de tout ce qui vous arrête dans le civil. Il m'examina d'un œil satisfait, puis me demanda, tout en dirigeant son index sur moi :
– Alors, jeune homme, à ce que j'apprends, vous voudriez aller en Afrique ? Mais avez-vous bien réfléchi ? On se bat tous les jours, là-bas.
Ceci naturellement était pure musique pour mes oreilles, et je m'empressai de répondre que j'étais à la recherche de la vie dangereuse.
– Voilà qui est bien. Vous vous distinguerez. Je vais vous donner à présent à signer une déclaration préliminaire.
Et tandis qu'il prenait dans une pile de papiers un formulaire imprimé, il ajouta :
– Vous pouvez tranquillement vous choisir un nouveau nom, si l'ancien ne vous plaît plus. Chez nous, on ne demande pas les papiers.
Bien que je ne fisse pas usage de cette offre, elle me plut beaucoup car elle allait ouvertement à l'encontre de toutes les règles du monde des magisters. C'est pourquoi je m'empressai de mettre mon nom au bas de la paperasse dont j'estimai la lecture superflue, et me contentai d'ajouter deux ans à mon âge. Il est probable que, en cette occasion, je ne me distinguais en rien de ceux qui m'avaient précédé et dont j'avais lu les noms à la fenêtre de cet attrapenigaud si simplement construit, car l'officier prit avec indifférence la feuille sur laquelle je venais de m'engager à servir pendant cinq ans, et la mit sur une autre pile.
Après m'avoir informé encore qu'avant le départ pour la Terre Promise il fallait passer une visite médicale, il appela un soldat et le chargea de s'occuper de moi.
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