Jusqu'ici tout va mal
Dédicace
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À Erri et Mathis
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« Vous me demandez qui je suis ?
Ça, c’est une question terrible. »
François Hollande,
16 mai 2013
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Prologue
« Je savais que j’allais perdre ma liberté »
Sa jouissance devrait être maximale. Il est à l’acmé de sa carrière politique. François Hollande est président de la République, et il a encore un peu de mal à s’y faire. L’homme avec qualités n’est à l’Elysée que depuis quelques heures. « Regarde, c’est beau », s’exclame-t-il à l’intention de tous ses visiteurs, en montrant les lustres, les dorures, les tapisseries… Et il entre dans toutes les pièces, n’a jamais été aussi fier de lui. « Là c’est la salle du Conseil des ministres », s’enflamme le guide-président, oubliant même que ses visiteurs y ont parfois siégé pendant de longs mois, sous François Mitterrand ou Jacques Chirac, aux côtés de Lionel Jospin. « Ça me rappelle des souvenirs », osent-ils à peine, gênés.
Mais en ce jour de mi-mai 2012, pluvieux comme presque tous depuis qu’il est devenu président, François Hollande a l’air préoccupé. Il s’approche de ses collaborateurs et s’enquiert : « Comment je sors sans qu’on me voie ? » A peine enfermé, il veut déjà se libérer, s’enfuir, quitter cette prison dorée.
Quelques semaines avant son élection, en mars 2012, François Hollande demande à l’un de ses officiers de sécurité, un de ceux avec qui il s’est lié : « Je pourrai continuer à faire du scooter ? » Son scooter ? Son meilleur ami, celui qui lui permet d’échapper à tout le monde, se faufiler, se défiler. Ce deux-roues, il l’enfourche depuis trente ans, symbole d’une jeunesse qu’il voudrait éternelle. Etendard d’une normalité synonyme de victoire.
Le policier du SPHP ose juste : « Ça dépend, monsieur. — Que se passera-t-il si je roule en scooter ? — Une voiture sera devant vous, une autre derrière, et des motos sur les côtés. » Le candidat comprend.
Il est élu depuis à peine dix jours. François Hollande a demandé à ce fidèle de venir le voir. Un hollandais historique, qui connaît tous ses secrets, qui lui a toujours dit la vérité. Le chef de l’Etat veut partager sa victoire, il ouvre la fenêtre de son bureau pour profiter des jardins : « Tu étouffes déjà ? » Le président sourit. Décidément, certains le comprennent sans qu’il n’ait rien à dire.
Le 6 mai 2012 au soir, son équipe avait voulu réquisitionner son iPhone pour le désintoxiquer, le présidentialiser, lui signifier qu’il ne s’appartenait plus. Finalement, François Hollande l’a juste posé sur son bureau, sans l’utiliser pendant de longues minutes. Dans l’avion qui l’arrachait à Tulle, il répondait déjà aux textos, en envoyait. Et depuis, s’il a changé le code de son appareil, il ne l’a plus jamais quitté. Ce vieil iPhone, son fil avec sa vie d’avant, son lien avec le monde extérieur, son instrument pour « engueuler » ses ministres ou ses collaborateurs, répondre aux journalistes, sa soupape quand le piège se referme trop promptement. Sans lui, il serait perdu. Sans lui, il ne comprendrait plus son pays.
« François n’a pas d’affect », confiait Valérie Trierweiler, un soir de déprime, pendant la campagne électorale, à Aurélie Filippetti. « Il est insaisissable », résumait son fils Thomas Hollande, du temps où il se voulait le décrypteur de son père. Ses enfants lui manquent. Ils sont grands, il a le sentiment de ne pas s’en être assez occupé. « Ils n’en ont pas souffert, ils vont bien. Moi oui, j’en ai souffert comme un père très pris, ça passe vite le temps d’enfance », me confiait François Hollande, le 18 octobre 2013, sous les dorures élyséennes.
Quand il entend les rires des petits, au loin, en visitant l’Institut français à New Delhi ce jeudi 14 février 2013, le chef de l’Etat à la cravate continuellement de travers n’écoute plus les diplomates français ni même le ministre des Affaires étrangères indien. Son attention est ailleurs, il passe une première porte, les hommes en costume n’ont d’autre choix que de le suivre. Puis une deuxième, une troisième. Et ils sont là. Ces enfants qui s’amusent, ces petits Français qui sont loin de chez eux, François Hollande veut les voir, les toucher, les sentir, leur parler, leur faire des bisous. Il caresse la tête d’une fillette de maternelle qui s’est approchée en criant « c’est lui », au milieu de ses copains qui hurlent « c’est le président de la France ». Au collège, les enfants l’applaudissent et Hollande exulte, un grand sourire aux lèvres. « Merci de votre accueil, merci de m’avoir reconnu, ce n’était pas si simple… et soyez heureux. » La félicité du président se lit sur son visage, cet intermède enfantin le ravit. Des lycéens viennent lui parler, il les écoute, pose pour leurs photos. Sa main gauche descend, se fige sur l’épaule d’un petit garçon brun qui arbore fièrement un maillot de foot. L’enfant a les yeux brillants. François Hollande parle aux plus grands, leur sourit, échange avec la directrice, et n’en finit pas de caresser l’épaule de l’enfant.
Ce lundi 9 septembre 2013, François Hollande a tombé la veste. Il fait chaud, sa chemise est manifestement trop petite, les kilos perdus dans la campagne électorale ont été repris dans l’exercice du pouvoir. Assis à gauche de la porte d’entrée, sur une chaise dorée – Hollande ne reçoit jamais derrière son imposant bureau –, il boit une gorgée de Perrier, repose son verre et commence par ne pas répondre à la question : est-il heureux ?
« La situation n’est pas heureuse. Je suis obligé de réfléchir à des frappes contre la Syrie, je suis confronté à une situation économique qui est encore très difficile, à des impôts qui ont augmenté. » Il n’est là que depuis un an et demi et il trouve que ça passe vite. Très vite. Trop vite. « Le temps file. Je ne suis pas tous les jours en train de me dire “c’est formidable”, en tournant autour de ce bureau. » Il comprend qu’on est en train d’imaginer la scène, se marre et reprend : « Je vis cette responsabilité avec intensité. »
Il est content de lui. Après quelques circonvolutions sur l’expérience internationale qu’il a acquise, les G20 où il ne se sent plus le petit nouveau, François Hollande peut enfin répondre à la question : « L’exercice de ma fonction mange une grande partie de ma vie personnelle, les vacances, les enfants même s’ils sont grands, les amis, les sorties, tout ça s’en va. Mais je ne me plains pas ou alors je ne devais pas me présenter à l’élection présidentielle. »
Il a rappelé qu’il a été élu, qu’il ne subit jamais une situation, lui qui croit toujours tout contrôler. Il suit le fil de sa pensée, marque une pause, boit une gorgée d’eau et se lâche enfin : « Psychologiquement, je savais que j’allais perdre ma liberté, ma liberté de circuler, de partir où on veut, d’être toujours accompagné, encadré, protégé. »
Il aime cloisonner sa vie, compartimenter, garder ses secrets, il se confie rarement et ne s’épanche jamais. La Corrèze et Paris, l’Assemblée nationale et la rue de Solférino, sa vie s’est toujours jouée dans plusieurs lieux à la fois. Sa voiture était son bureau, son scooter son moyen d’échapper à tous et à toutes. Aujourd’hui, l’Elysée c’est sa vie et sa vie c’est l’Elysée. Ses collaborateurs ont vendu son précieux deux-roues de peur qu’il ne s’enfuie. Sa vie ne lui appartient plus. David et Michel, ses deux « sièges », comme on appelle ces policiers du GSPR qui se relaient à ses côtés une semaine sur deux, ne quittent jamais le président. Quand il disparaît, seul, par le bas du parc du Palais pour aller flâner à la Fnac des Champs-Elysées, ses bouquinistes à lui, le président, qui ne lit jamais de roman, n’est pas vraiment seul. David ou Michel sont éternellement là, ombres muettes du chef de l’Etat.
Il se sent prisonnier. Il a voulu être président mais il a cru qu’il serait plus fort que l’Elysée. « Le jour où je serai comme Jospin en 2002, dis-le-moi », demande le président à ce fidèle à la rentrée 2012.
François Hollande est-il heureux ? Manuel Valls se fige dans son immense bureau de ministre de l’Intérieur, le terrain est glissant. « C’est une question très difficile », esquive-t-il d’abord pour gagner du temps. « C’est une question qui ne se pose pas. C’est une question que je peux me poser et je vous dirais oui. » Valls boit son thé et continue : « Ce n’est pas une question qu’il se pose. Il n’est pas un jouisseur. La politique c’est sa vie. La question du bonheur, il ne se la pose pas aujourd’hui. Il se la posera en 2017, en campagne. Il est très concentré, il sent que la tâche est difficile. »
Lui est un historique, un des rares confidents de François Hollande, un de ceux avec qui il parle de tout, de la politique et de la vie privée. Ils sont amis depuis plus de trente ans. On protégera son anonymat, car la Première dame a le courroux facile, même si lui s’entend très bien avec elle. En cette belle journée ensoleillée de juin 2013, malheureux que son ami ne soit pas heureux, alors qu’il le voit s’endurcir, s’énerver, il ose : « Il faut qu’il aille bien dans sa tête pour qu’il aille bien dans le pays. » Et poursuit : « Qu’il fasse confiance à ses amis, qu’il soit bien dans sa tête et qu’il clarifie sa vie, qu’il soit autoritaire à l’égard des ministres et des collaborateurs qui disent du mal de lui. S’il allait bien, il n’aurait pas besoin d’engueuler les gens, pas besoin de travailler tous les jours, tous les soirs… »
A l’Elysée, le personnel est épuisé, les gardes républicains, les huissiers, les fonctionnaires qui ont vu défiler de nombreux présidents se plient à ce rythme effréné. Dans le Palais résonne la même question : « Mais il ne peut pas rentrer chez lui ? » Et pendant des mois, quand le soir, les conseillers quittent le Palais, alors que le président reste tard, seul, la même scène se répète : « Ah, tu pars ? » s’inquiète François Hollande. « Je rentre dîner en famille », répond l’homme pressé de quitter ce palais. « Quelle chance ! » répond inéluctablement le chef de l’Etat. Ostensiblement malheureux.
Ses vieux potes lui manquent, lui qui a fait le vide autour de lui. Il les appelle parfois, les fait venir dans des rendez-vous privés. Cet été, il sollicite à l’impromptu ceux qu’il connaît depuis plus de trente ans. « Tu viens dîner ? » Le sourire est revenu sur ses lèvres, « la reprise est là ».
Alors qu’il marche à ses côtés, cet ami s’enquiert : « Au moins tu te marres ? — Même pas », répond celui qui a pourtant accompli son rêve.
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