Jusqu'ici tout va mal

Amar · Chapitre 25 sur 25

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Jusqu'ici tout va mal

Épilogue

 

« Est-ce qu’on veut gouverner ? »

 

La colère gronde. Les lycéens sont dans la rue. Ils empruntent le parcours classique de la gauche qui manifeste, Bastille-Nation, le vendredi 18 octobre 2013. La génération « normale » se réveille. Dans les allées du pouvoir, les parents sont fiers de leurs enfants. Ministres, conjoints, collaborateurs, députés, nombre de ses pères et mères d’adolescents ont entendu ces derniers jours « maman, réveille-moi tôt, je vais bloquer mon lycée » ou « papa, tu sais, je vais à la manif ». Les grands sont mal à l’aise avec ce quinquennat, leur déception doit rester privée, les gamins eux peuvent s’époumoner, se révolter, crier leur ras-le-bol. Le Front national n’en finit pas de monter, les sondages dévoilent une France de plus en plus raciste, mais ces lycéens manifestent pour le retour en France de Leonarda Dibrani et Khatchik Khachatryan, expulsés l’une au Kosovo, l’autre en Arménie. La gauche se déchire sur le cas de cette collégienne rom expulsée dans ce pays qu’elle ne connaît pas.

La colère couve en Bretagne, les usines ferment, l’agroalimentaire explose, l’écotaxe va être le catalyseur de cette révolte que François Hollande, malgré les nombreux Bretons qui l’entourent, n’a pas vue venir.

Les Français ont l’impression que le gouvernement invente une taxe par jour, ils sont en proie au « ras-le-bol fiscal », les impôts s’invitent dans les conversations. François Hollande devient, en cet automne 2013, le président le plus impopulaire que les sondages aient jamais enregistré. Dans les élections partielles, le PS est parfois éliminé dès le premier tour, le FN accédant lui au second tour.

Le président se fait siffler lors de ses déplacements. C’est arrivé quatre fois depuis la rentrée 2013, à Florange, au Sommet de l’élevage de Cournon, devant la mairie de Saint-Etienne, et sur les Champs-Elysées et à Oyonnax, le 11 novembre.

La France s’impatiente, s’énerve, mais l’Elysée reste immuable. Le pouvoir isole et le Palais protège. François Hollande racontait souvent qu’en 2005, au moment où les Français étaient en colère contre l’Europe et contre leur président, Jacques Chirac ne le sentait pas venir. C’était l’impression qu’il avait en venant le voir à l’Elysée ou en lui parlant. Ce vendredi 18 octobre 2013, en entrant dans le bureau de François Hollande, en fin d’après-midi, j’ai le même sentiment. Tout est calme, très calme. Le président est content de lui. Comme toujours. Les courtisans rôdent, la vie élyséenne suit son cours, les colères n’y retentissent que de manière si feutrée. François Hollande a relu, conformément à son souhait, les propos qu’il m’avait tenus, les 25 juin et 9 septembre, lors de deux entretiens, enregistrés, pour ce livre. Il me montre ce qu’il assume, très peu de choses en fait. Il tient les feuilles sur ses genoux, dans une pochette, il a presque tout raturé, a réécrit quelques phrases au stylo plume, à l’encre bleue. Il a tellement l’habitude de tout faire lui-même, de tout contrôler, qu’il pense maîtriser ce livre !

 

La conversation se poursuit. Je l’interroge sur sa ministre du Logement. Il commence par m’en dire du bien, puis change de ton : « Elle attaque Valls, je suis à Florange, pas pour parler des Roms mais pour parler de Florange, c’est important. » Pour Hollande, Duflot est la fautive. « Aussi contestables que soient les propos de Valls, un ministre peut le dire en face à face, peut me le dire, peut le dire en réunion, mais ne peut pas attaquer un collègue du gouvernement. Il y a un comportement public à avoir quand tu es membre d’un gouvernement. » Contestables, les propos du ministre de l’Intérieur ? Dans cette conversation, qui devrait rester « off », le chef de l’Etat admet donc que Valls a failli. Mais ce qui contrarie et ce qui gêne Hollande, c’est bien que Cécile Duflot ait parlé publiquement. Depuis qu’il est président, il est double. Confidences privées vs déclarations publiques. « Elle attaque le ministre de l’Intérieur, ce n’est pas admissible. Soit je lui dis “tu t’en vas”, soit elle m’oblige à les recadrer tous les deux. Ce qui n’était pas mon objectif, seul Manuel Valls aurait dû être recadré. »

Voilà pour les contingences politiques d’un président qui gère son gouvernement comme il gérait le Parti socialiste, qui fait souvent l’éloge du Corrézien Henri Queuille, héros de la IV République. Mais que e pense-t-il des Roms ? « Je l’ai dit à Valls : “On peut dire que ceux qui ne sont pas intégrés ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie, mais on ne peut pas dire qu’un peuple ne peut pas s’intégrer.” » Pourquoi ne pas le dire publiquement ? « Mais si je le dis publiquement, il s’en va. » Aveu terrible.

 

On lui fait remarquer qu’il a été élu sur la promesse d’une société apaisée, qu’il avait dénoncé dans l’opposition le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy. François Hollande, manifestement agacé, répond : « La consigne donnée à Manuel sur les évacuations de camps de Roms n’est pas faite pour soigner sa popularité, mais parce que c’est la ligne du gouvernement. Les maires nous le demandent. Je lui ai dit qu’on avait reproché à Sarkozy de stigmatiser une population et que ça ne servait à rien de revenir sur cela. » Puis il s’emporte, le visage tendu : « Sur l’immigration, je n’ai jamais promis la régularisation de tous les sans-papiers dans la campagne. » Cette phrase, il la répétera plusieurs fois en une heure – « On n’a pas été élus sur la régularisation de tous les sans-papiers » – sous forme d’adieu à ce qu’il croit être une revendication d’une partie de la gauche.

 

« Leonarda. » Ce prénom résonne dans les rues de Paris. Depuis trois jours, les médias ne parlent plus que de cette jeune fille, elle passe en boucle sur les chaînes d’information continue, réfugiée à Mitrovica. La gauche se fracasse sur son cas, Manuel Valls est mis en accusation par une partie des socialistes, par les écologistes et les communistes. Bref, par ceux qui se sont engagés dans le Réseau éducation sans frontières, qui ont manifesté sous Nicolas Sarkozy contre les expulsions de familles d’enfants scolarisés et qui auraient tant aimé une rupture dans la politique migratoire. Au moment où l’affaire éclate, François Hollande est en Afrique du Sud. Il l’apprend tard, dans l’avion du retour. Et demande à Manuel Valls une enquête sur les faits. « Nous convenons avec Jean-Marc Ayrault qu’on agira selon les conclusions de ce rapport de l’Inspection générale de l’administration. » François Hollande refuse de se prononcer sur le fond de ce dossier.

« Les préfets doivent agir avec humanité et intelligence », assène-t-il d’abord. Puis il développe : « Il y a deux choses différentes : les conditions de l’interpellation de Leonarda, dans un bus, pendant une sortie scolaire, d’abord. Et je le répète, on veut sanctuariser l’école. Enfin, fallait-il régulariser cette famille ? Il y a des critères, et avoir un enfant scolarisé ne donne pas droit à être régularisé, les déboutés du droit d’asile doivent être expulsés, sinon le droit d’asile n’a plus de sens. » Officiellement, le président ne dispose pas du rapport de l’IGA au moment où nous discutons. Mais on devine déjà la solution. Manuel Valls est très hostile au retour de la jeune collégienne, son père a menti, le dossier se noircit au fil des jours. On comprend qu’elle ne rentrera pas en France. François Hollande, bravache : « Attendons le rapport, s’il y a eu une faute majeure, elle peut revenir. » Ce début de mouvement lycéen l’inquiète : « Je fais très attention. »

 

La déception de ses électeurs, leur future abstention, la trahison de ses promesses. La conversation se tend, François Hollande, blême, s’énerve. « Est-ce qu’on veut gouverner ou est-ce qu’on ne veut pas gouverner ? Si on ne veut pas gouverner, on dit “l’austérité ce n’est pas bien, s’occuper des immigrés c’est insupportable pour notre conscience, aider les entreprises c’est choquant, les impôts c’est trop”. Si on veut gouverner, il faut aider les entreprises, ne pas accepter toute la misère du monde, comme disait l’autre, mais en prendre sa part, et je l’ai fait sur la Syrie. Sinon, on laisse les autres gouverner, et ça n’aura pas de résultat. » Il le reconnaît : « La politique économique est compliquée, il doit rester les valeurs. » Et le chef de l’Etat réalise que sur ce terrain-là, il a manqué. Il vous regarde dans les yeux et avoue, désolé : « Manuel est plus populaire que moi. » A droite surtout ? « Et à gauche, il y a des gens à gauche qui pensent qu’il ne faut pas accueillir tout le monde, qui ne sont pas contents des Roms. »

Se rend-il compte que ses électeurs sont en colère contre lui ? « Je n’ai pas l’impression d’être content. Je vois que les gens ne sont pas contents, des gens souffrent. Je ne peux pas leur dire “je vais distribuer, je vais augmenter les salaires”, je préférerais. Mais je n’ai pas été élu sur le programme de Mélenchon, ce n’est pas le programme de Mélenchon que je mets en place. »

Le roi est dans son château, mais avec son vieil iPhone, il est relié à tous ses amis. Et a du coup l’impression d’être à l’écoute de son peuple. « Je lis les sondages, j’entends ce que disent les gens, je reçois les parlementaires. Je ne suis ni sourd, ni aveugle, ni insensible. J’essaie de comprendre, j’ai mes capteurs, les gens me parlent de questions concrètes, de l’augmentation des impôts, pas des Roms. » Décidément, cette question le travaille. Il se voulait un « président normal », mais ses amis, ses collaborateurs, ses ministres qui le critiquent dans son dos, sous couvert d’anonymat, lui parlent-ils encore normalement, sont-ils encore francs avec lui, dans le secret de son bureau ? François Hollande retrouve le sourire, il demande des noms en rigolant, puis se rassure : « Ceux qui sont des amis et n’ont pas de fonctions me le disent. Oui, bien sûr. »

L’entretien se termine, François Hollande a encore quelques heures pour régler l’affaire Leonarda. Manuel Valls va rentrer à Paris, le lendemain matin. Le Premier ministre et le président de la République prendront eux aussi connaissance du rapport administratif. La matinée sera close par cette incroyable – au sens propre du terme – intervention télévisée de François Hollande. Dans la salle des fêtes de l’Elysée, un président prend la parole pour évoquer le sort d’une collégienne de 15 ans, expulsée avec sa famille, et lui proposer de revenir en France, « mais seule ». La jeune Rom refuse, en direct, comme si elle était l’égale du président. Les ministres sont tétanisés, les députés consternés, les Français dépités. François Hollande croyait faire plaisir à tout le monde, il découvre qu’il n’a fait que des mécontents. Il contemple, affligé, les ravages de sa soi-disant habileté. A ses amis qui essaient de le réconforter au téléphone, le président prédit : « Ça ira mieux. » Voilà qui n’étonnera pas son vieux pote, Julien Dray, qui définit ainsi François Hollande : « Il a le profil du gagnant du loto, il croit toujours qu’il finira par gagner la cagnotte. »

 

A la rentrée 2012, après un très mauvais été, alors que les sondages commençaient à baisser et que le quinquennat tournait déjà mal, un hollandais, convoqué dans son bureau, demande au chef de l’Etat : « Tu n’es pas inquiet ? — Ça va, moi je suis président. » Ça va normal finir.

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