Jusqu'ici tout va mal

Amar · Chapitre 4 sur 25

Pages du PDF

Jusqu'ici tout va mal

« On créera 60 000 à 70 000 postes »

 

La mesure phare de sa campagne, François Hollande l’a improvisée. Les enfants sont encore à l’école, mais les parents d’élèves et les profs sont sagement assis autour de cette table rectangulaire, au premier étage de la mairie de Soissons. Cheveu légèrement en l’air, costume gris foncé, chemise claire dont les manches dépassent de la veste et cravate bleue déjà de travers, François Hollande serre d’abord toutes les mains avant de s’asseoir à son tour. Il est 15 heures, vendredi 9 septembre 2011. Le candidat à la primaire socialiste n’a plus qu’un mois pour assurer sa victoire et se lancer enfin dans l’aventure présidentielle.

Cette semaine, c’est la rentrée scolaire, Hollande parle donc éducation au cours de cette virée dans l’Aisne. C’est la première fois qu’il entre dans la mairie de Soissons, il écoute d’abord sagement les doléances des parents et des profs. Ils racontent leurs difficultés, les ravages causés depuis cinq ans par les suppressions de postes et demandent au favori des sondages « ce qu’il compte faire concrètement, s’il est élu président ». Pendant que ses interlocuteurs parlent, Hollande griffonne la feuille blanche qu’il a posée devant lui. Puis il prend la parole. « Ma politique sera d’en finir avec cette règle du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, je veux sanctuariser les moyens dans l’Education nationale… Nous arrêterons les suppressions de postes et nous les rattraperons année après année. Nous ne mettrons les postes que là où ils sont les plus nécessaires. » Réparer les dégâts du sarkozysme, c’est la ligne de tous les candidats à la primaire socialiste. Les profs et les parents d’élèves sont contents d’avoir vu Hollande, mais sans plus. Ils saluent le candidat qui s’en va à la Halte Fluviale tenir une conférence de presse. Dans cette salle municipale, en bordure de l’Aisne, qui sera les 9 et 16 octobre, un bureau de vote de la primaire, cinquante vieux militants socialistes et une poignée de journalistes attendent d’écouter François Hollande. Jean-Noël Guérini doit-il être exclu du PS ? Le Sénat va-t-il basculer à gauche ? Dominique Strauss-Kahn doit-il avoir une place dans la campagne présidentielle ? Que proposerez-vous pour l’école ? François Hollande répond à toutes les questions d’actualité. Sur l’éducation, il lance : « Je fais la proposition de faire une loi de programmation qui permettra de recréer des postes sur les cinq ans » et promet de stopper « l’hémorragie que représente la règle du non-renouvellement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, nous allons recréer des postes ».

A la fin de cette conférence de presse, la journaliste de l’AFP venue de Paris s’approche du candidat. Elle vient d’intégrer le service politique, après avoir été à la rubrique éducation. Elle cherche des précisions, demande donc à François Hollande s’il compte bien recréer les 60 à 70 000 postes supprimés dans l’Education nationale depuis 2007. « Oui, on créera les 60 000 à 70 000 » postes supprimés depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, lui répond Hollande. Elle a le chiffre, mais elle veut en savoir plus, s’agit-il seulement de profs ? « Ce ne sont pas que des postes d’enseignants qu’il faudra créer mais aussi des postes d’encadrants, d’assistantes sociales, de psychologues » et des métiers « liés aux nouvelles technologies », précise alors le candidat. Hollande, ce vendredi après-midi, ne dit pas encore comment il financera cette mesure, qu’il vient manifestement d’improviser et qu’il n’a pas encore chiffrée.

Dans la voiture qui emmène la presse parisienne à Hirson, étape suivante de la tournée hollandaise, l’agencière rédige une dépêche « urgente » sur l’annonce de François Hollande. Les syndicalistes, la droite, ses concurrents à la primaire et ses proches – eh oui !!! ainsi va la vie en Hollandie – apprennent en même temps par l’article de l’AFP que François Hollande vient de donner, en cet après-midi estival, un sérieux coup de barre à gauche dans sa campagne qui se voulait si sérieuse.

François Hollande est très content de son coup. Il consulte sur son iPhone les dépêches et lit avec gourmandise les réactions qu’il provoque en chaîne. Il est en train de faire l’actualité, et c’est un de ses plus grands plaisirs. Le ministre de l’Education nationale, Luc Chatel, juge ses propositions « irresponsables » en raison de la politique de désendettement à mener et « irréalistes » du fait du peu de candidats se présentant aux concours d’enseignants. « Monsieur Hollande propose à nouveau les vieilles recettes de la fuite en avant budgétaire. Il révèle son vrai visage, puisque je rappelle qu’il est à la tête du département de France le plus endetté », assène Luc Chatel à l’AFP. La porte-parole du gouvernement Valérie Pécresse estime, à son tour, que « la primaire socialiste » vire « chaque jour un peu plus à la course à la dépense ». Et balance : « Les déclarations antidette de François Hollande sont de pure façade. »

Les sarkozystes le ciblent. Tant mieux. C’est donc qu’il est le favori. François Hollande voulait marquer les esprits à gauche, gommer son image de « père la rigueur ». Il espère gagner des points chez les profs, un électorat clé pour la primaire et la présidentielle. C’est la première fois qu’il arrive à se départir de l’étiquette de « gauche molle » dont Martine Aubry l’affuble depuis des semaines. La maire de Lille s’est, elle, seulement engagée à mettre fin à la règle du « un sur deux » dans l’Education nationale. Pour pouvoir gagner au second tour, Hollande doit se « gauchiser ». Il vient de le faire sans en parler à personne. Il a le goût de l’improvisation. Souvent, en meeting, il monte à la tribune avec une simple feuille griffonnée de quelques mots. Il s’est toujours pensé meilleur que les autres. Hollande se fait confiance, il a foi dans son instinct et donc dans son sens politique. Il prend presque toutes ses décisions seul, sans associer personne. Il demande des avis techniques parfois, pour préciser une intuition, connaître la faisabilité d’une proposition. Mais il ne se fie qu’à lui. « François est quelqu’un qui écoute beaucoup, mais qui fonctionne assez seul dans sa tête. Il a toujours agi comme cela, il va continuer à fonctionner comme ça à l’Elysée », m’avait confié son fils Thomas Hollande, en juin 2012.

 

François Hollande est sûr de sa vista et il se souviendra longtemps de ce vendredi dans l’Aisne. Un grand sourire ne le quitte pas de la soirée. A 19 heures, le candidat est à Hirson, il visite un centre éducation jeunesse, avant de tenir un meeting, devant cent militants, plutôt âgés, sous un petit chapiteau bleu. Hollande dédicace des cartes postales avec sa photo et celle de François Mitterrand où l’on peut lire « 1981 2012 la France en avant ». Dans ce petit coin de France, Hollande est content, les sondages le donnent en tête depuis des mois. « J’ai confiance, je sens que les Français ont envie du changement. Faites en sorte d’être heureux le 6 mai 2012 », exhorte le candidat, sous les « François président ». Le maire d’Hirson lui offre alors un énorme maroilles, ce fromage de l’Avesnois à l’odeur si prononcée. François Hollande, qui a fait de son régime un argument électoral, se marre en prenant la spécialité : « Vous avez compris pourquoi j’avais fait un effort, je savais que j’allais faire une campagne longue, je ne sais pas comment je vais finir cette campagne, mais on me verra bien. » Un homme dans la salle crie : « A l’Elysée non ? » Le candidat sourit et conclut : « Voilà ! »

Puis il prend, en retard comme toujours, la route du familistère de Guise, où l’attendent son ami Jean-Pierre Balligand et près de trois cents personnes. Sur la scène du théâtre de ce « palais social de l’avenir » comme l’appelait son créateur Godin, construit sur le modèle du phalanstère de Charles Fourier, Hollande fait son show. Devant les imposants rideaux rouges, place d’abord au vrai spectacle, des acteurs jouent des personnages célèbres, le fameux « ouvrez une école et vous fermerez une prison » de Victor Hugo résonne dans ce « palais du travail » où habitaient les ouvriers qui fabriquaient les poêles Godin. Avant d’aller visiter de nuit le familistère, symbole de l’utopie ouvrière qui a si longtemps chevauché celle de la gauche, Hollande avoue : « Je ne sais pas si on va réussir à transformer le palais de l’Elysée en palais social. » Il n’en est pas encore là. Mais ce vendredi 9 septembre, François Hollande a déjà réussi à transformer sa campagne des primaires en une authentique campagne de gauche. Un gage de succès.

OceanofPDF.com