Jusqu'ici tout va mal

Amar · Chapitre 18 sur 25

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Jusqu'ici tout va mal

« Jean-Marc s’est amélioré »

 

Le téléphone sonne. François Hollande veut le voir, maintenant qu’il a fait son choix. Jean-Marc Ayrault vient d’annoncer, mercredi 6 juillet 2011, dans Ouest-France et sur France Info, qu’il appelait à voter pour lui : Hollande a « une vision pour la France, du courage, et la personnalité qui convient à la fois pour battre Nicolas Sarkozy mais aussi entraîner les Français dans le redressement du pays ». Il « a la bonne méthode pour engager les réformes, les réussir et donc faire passer le souhaitable du changement vers le possible ». Quelques jours plus tard, le candidat à la primaire socialiste retrouve le patron des députés. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps, ils ont travaillé ensemble, l’un au Parti, l’autre au groupe pendant onze ans. Et entre eux, la confiance règne. « Prépare-toi, j’aurai besoin de toi pour la suite », glisse Hollande à Ayrault. Le Nantais se tait, il a pourtant bien compris en ce début d’été 2011 qu’il serait Premier ministre, si le Corrézien gagnait la primaire puis l’élection présidentielle. François Hollande ne lui en parle plus jamais. Pendant des mois, quand les journalistes l’interrogent, il affirme ne pas avoir choisi sa ou son Premier ministre, « cela dépendra de la situation politique », « j’attends les résultats »… Hollande feint de ménager le suspense. Mais Ayrault, lui, sait et ne dit jamais rien. Il siège au Conseil politique, participe à quelques meetings du candidat, reçoit discrètement des syndicalistes, travaille ses dossiers. Ayrault se « prépare ».

Le lundi 7 mai 2012, le président élu mais non encore investi appelle Jean-Marc Ayrault : « Il faut qu’on se voie. — Où ? » Le rendez-vous doit rester secret. « A l’Assemblée, dans mon ancien bureau. » Quand François Hollande pénètre, rue Aristide-Briand, dans l’annexe du Palais-Bourbon où il a passé tant d’années, sa présence ne passe pas inaperçue. Il a été élu président de la République, quelques jours plus tôt. Les huissiers viennent le saluer, l’un d’entre eux signale au chef de l’Etat, non encore en fonction, que le président de l’Assemblée nationale, averti de sa présence, souhaite le voir. Ayrault s’éclipsera quelques instants, le temps que Bernard Accoyer salue le président, sans comprendre ce qui se trame dans ce petit bureau d’angle. Ayrault revient et la discussion reprend. « J’ai décidé, je te prends comme Premier ministre », confirme François Hollande. Qui ajoute : « Tu prends qui comme directeur de cabinet ? — Christophe Chantepy », dévoile Jean-Marc Ayrault. Hollande le connaît bien, il a dirigé les cabinets de Ségolène Royal et Michel Sapin sous Jospin, puis la campagne de Royal en 2007. La conversation se poursuit sur le gouvernement. Ayrault doit continuer à garder le secret. Le silence d’Ayrault pendant toute la campagne valait approbation, il sera bien le premier Premier ministre de François Hollande.

Dix-sept mois plus tard, confortablement installé dans son fauteuil noir, à côté du canapé, dans son grand bureau à Matignon, Jean-Marc Ayrault se souvient de ces longs mois où il ne pouvait rien dire : « Il disait : “Une campagne c’est une révélation.” Il a dû m’observer, tester ma loyauté et ma discrétion. » Le Premier ministre insiste : « Cette fonction-là nécessite une très grande loyauté à l’égard du président de la République. Une confiance absolue, une discrétion absolue. C’est une discipline, une éthique. »

François Hollande a été élu président de la République, il n’est pas encore investi. Il réfléchit à ses équipes, à son gouvernement. Il discute avec Jean Glavany. Le député des Hautes-Pyrénées a de l’expérience, il a été chef de cabinet de François Mitterrand à l’Elysée, ministre de Lionel Jospin. Ils évoquent le profil du patron du gouvernement. « Je veux quelqu’un de loyal », plaide le président. « Ce n’est pas un critère, un Premier ministre est loyal. Soit tu prends quelqu’un car la situation politique l’exige, et par son profil ou sa complémentarité, il y correspond, soit tu prends quelqu’un pour son expérience. »

 

Treize mois après leur installation, l’un à l’Elysée, l’autre à Matignon, François Hollande veut croire que tout va bien avec Jean-Marc Ayrault. Le 25 juin 2013, le chef de l’Etat assume : « C’est Matignon qui est le lieu de décisions quotidiennes. Le président de la République peut évoquer des sujets, il peut décider en dernier ressort, il peut tracer la voie mais c’est le Premier ministre et le gouvernement qui mettent en œuvre la politique que j’ai tracée. » Très attentif à ne pas faire du Premier ministre son collaborateur, François Hollande, parlant de sa fonction à la troisième personne, affirme : « Le président de la République est responsable de tout, mais ne décide pas de tout. »

 

Quelques mois plus tôt, en « off », le chef de l’Etat avait la dent beaucoup plus dure sur son Premier ministre : l’été a été mauvais, la rentrée a trop tardé, l’impopularité mine l’exécutif. François Hollande discute, ce 20 septembre 2012, en fin d’après-midi, avec des journalistes de manière informelle. Il a laissé le Premier ministre agir et parler, et lui ne s’est exprimé que le 9 septembre sur TF1, dans le journal de Claire Chazal. Le Premier ministre ? « J’ai voulu trop le protéger, j’aurais dû parler plus tôt mais j’avais promis à Claire Chazal, il ne faut jamais faire de promesse », s’amuse-t-il. Puis il poursuit, mettant en cause le plan média de son Premier ministre qui l’a obligé à retarder son intervention télévisée. « Quelle idée de parler le mercredi à BFM, RMC ? Il parle de l’essence mais ce n’était pas arbitré et on ne comprend pas. Il aurait dû aller à la télé le soir même et comme il parlait le lundi sur France 2, je ne pouvais pas parler la veille… » Bref, à entendre François Hollande, ce jour-là, le Premier ministre lui a fait perdre une semaine. Jean-Marc Ayrault vient de se rendre dans la cité phocéenne, en proie à de nombreuses violences. « Il aurait dû faire ses annonces à la fin de son déplacement et ne pas aller à Marseille après avoir annoncé son plan pour Marseille. » Le jugement du président sur son Premier ministre est alors net : peut nettement mieux faire.

« J’ai trop voulu protéger le Premier ministre, mais maintenant il faut qu’il me protège. Je l’ai dit à la bande des quatre ou des cinq d’ailleurs – ils disent qu’ils sont quatre comme les trois mousquetaires mais ils sont beaucoup plus nombreux –, Valls l’a fait, Le Foll va le faire, Peillon et Mosco sont moins belliqueux, ils doivent défendre le Premier ministre. » Ces quatre ministres se sont beaucoup agités pour que Harlem Désir succède à Martine Aubry à la tête du PS, contre l’avis de Jean-Marc Ayrault. Officiellement, le président de la République s’est tenu très éloigné de toutes ces tractations. Mais l’ancien patron de la rue de Solférino suit de très près ces affaires : « Aucun d’eux n’a voulu être premier secrétaire, ils auraient pu. L’histoire a montré que ceux qui étaient premiers secrétaires avaient un destin, ils ont préféré leur activité ministérielle », souligne-t-il en souriant. François Hollande ne veut surtout pas se dédire et pense que la situation va s’améliorer : « Jean-Marc, ça ira mieux quand le Parlement fonctionnera », conclut-il.

Son irritation, palpable ce soir-là, s’est calmée au fil du temps. François Hollande a choisi Jean-Marc Ayrault parce qu’il lui serait loyal et qu’il ne lui ferait pas d’ombre. Il est loyal et ne lui fait pas d’ombre. Mais quand il le contredit, comme sur la « pause fiscale » à la rentrée 2013, ou quand il fait fuiter une réorganisation de Bercy pour pousser « sa remise à plat » de la fiscalité, cela énerve Hollande. Et encore, François Hollande ne sait pas qu’à quelques proches, Jean-Marc Ayrault a confié, à l’été 2013, que la reprise par la croissance était un « scénario impossible ».

 

Le chef de l’Etat connaît son histoire politique. Pour lui, tout au long de la V République, la relation entre le Premier ministre et le président e

n’est pas si simple. Pompidou/de Gaulle, Chaban-Delmas/Pompidou, Rocard/Mitterrand, souvent les présidents sentent que leurs Premiers ministres ont aussi des ambitions présidentielles. Sur ce plan-là, Hollande en est certain : « Jean-Marc n’est pas candidat à l’élection présidentielle. » Il assume : « Loyal, c’est très important. Ce n’est pas simplement ne pas être candidat à l’élection présidentielle, c’est vouloir la réussite, donner toutes les informations. » Pour Hollande, travailler avec Ayrault est « agréable ».

Et dans le couple exécutif, ce n’est pas le président qui a tout le temps le dernier mot. « François a une telle aversion du conflit qu’avec Ayrault qui est colérique, il cède parfois », observe un proche. « Ayrault a un ascendant psychologique sur Hollande, il le tient par les couilles, c’est très étonnant », analyse un autre hollandais.

Jean-Marc Ayrault a le sentiment de bien comprendre François Hollande. Et si certains ministres estiment que le président s’est endurci, ce n’est pas le ressenti du locataire de Matignon : « Avec moi, il n’est pas dur, il fait attention, on se parle franchement. Il est plus inquiet, c’est difficile. Il est président de la République dans un pays pas facile à réformer, le PS est partagé culturellement et politiquement, il y a une forme d’immaturité chez certains, ça le tracasse », confie Jean-Marc Ayrault, le 3 octobre 2013, dans son bureau à Matignon. « Il sent bien les choses, il a conscience de la responsabilité qui est la sienne mais c’est difficile. Il est irrité par les nombreux comportements médiocres, il y a beaucoup d’individualisme, beaucoup veulent exister tout de suite », décrypte le Premier ministre. On lui reproche de ne pas savoir trancher, de ne prendre que des décisions mi-chèvre mi-chou. Jean-Marc Ayrault défend, lui, la personnalité de François Hollande : « Il veut toujours arranger, il ne veut pas attaquer frontalement. C’est son tempérament, il n’est pas frontal. Il pense qu’il faut laisser une issue, une sortie possible, il ne veut jamais être enfermé et très souvent, ça lui a permis d’obtenir ce qu’il voulait. Il veut garder une pièce du jeu dans sa main, il ne veut pas être prisonnier. C’est son tempérament, ce n’est pas un calcul. » Ayrault conclut : « Il est assez attentif, il peut être irrité, “pourquoi tu as dit ça comme ça”, mais il fait attention, “allez, repose-toi”. »

 

François Hollande ne sait pas combien de Premiers ministres accompagneront son quinquennat. Pour les deux premières années qu’il annonçait difficiles, il a choisi un élu local sans expérience de l’Etat, comme lui. Et après dix-huit mois de bail, François Hollande a délivré, en petit comité, dans un jugement qui en dit long sur l’estime qu’il portait à son Premier ministre : « Jean-Marc s’est amélioré. » A part ça, tout va bien entre eux !

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