Jusqu'ici tout va mal
« Je ne suis pas très compliqué à comprendre »
L’ambiance est encore joyeuse, le quinquennat s’annonce rose. Un buffet est dressé, à l’Elysée, dimanche 10 juin 2012, le soir du premier tour des élections législatives. François Hollande est dans son bureau avec Pierre-René Lemas, ils épluchent les résultats et lisent les dépêches. Lorsque le secrétaire général sort, énervé, brandissant un papier : « Je viens de me faire engueuler, regardez cette dépêche, c’est pas possible. » Lemas se précipite vers Aquilino Morelle, conseiller politique chargé de diffuser la bonne parole présidentielle et accusateur : « C’est toi qui as parlé, qui as dit qu’il fallait des réformes institutionnelles. — Non », répond Morelle. Le secrétaire général se tourne vers la directrice de cabinet, discrète habituellement, mais qui gère ces dossiers : « C’est toi ? — Mais non, dément Sylvie Hubac. — Le président est furieux », s’emporte Lemas. Michel Sapin, présent ce soir-là avec son épouse, saisit le papier et se met à le lire. Le ministre réalise que les termes employés sont autant de messages envoyés à François Bayrou. Il comprend, se marre et lance à Pierre-René Lemas : « Va voir le président, je crois que c’est lui. » Le secrétaire général retourne dans le bureau de François Hollande et revient avec un grand sourire : « L’entourage a avoué. »
Autour de lui, ils se sont habitués, ils décryptent, comprennent quels sont les journalistes auxquels François Hollande parle directement. Et quand en réunion, il s’emporte, « mais qui a encore parlé ? », ils nient. Certains sourient, ils savent que ce « conseiller », ce « proche », cet « entourage », c’est en fait le président lui-même et que sa colère est feinte. Ils ont mis du temps à accepter cette règle. Les ministres ne l’ont pas encore tous comprise. Ils se demandent toujours pourquoi le président les contourne, les déstabilise.
Ce lundi 9 septembre 2013, sous les dorures de l’Elysée, François Hollande assume sa méthode : « Les collaborateurs ne peuvent pas être des écrans. » A un ami qui relayait la plainte de ceux qui travaillent avec lui, le président avait avoué : « Je les contourne, c’est vrai. Il y a un moment où je préfère parler moi-même. Pour ceux qui sont chargés de porter la parole, ce n’est pas facile. Je le conçois. Et puis je change d’avis, je ne voulais pas parler et puis je parle parce que je ressens le besoin de le faire et qu’il y a des choses que je suis le seul à connaître. »
Jean-Luc Mélenchon, qui en privé l’appelle « l’autre », voit maintenant en François Hollande « un homme d’embrouilles ».
Pour son vieil ami Michel Sapin, François Hollande n’a jamais changé de manière de faire : « Il engueule ses collaborateurs, je l’ai toujours vu faire ça. Sur ses discours, François a toujours agi de la sorte. On lui donne une version, “ça ne va pas du tout”, dit-il d’emblée. On refait, “ça ne va pas du tout pour une raison inverse”. Puis on refait un truc qui ressemble à la première version, “ça va mieux” et il retravaille. »
Pas de perversion, mais une façon de penser en marchant : « C’est une manière de bousculer ses collaborateurs pour mettre de l’ordre dans ses propres idées. Avec moi, il dit “je suis désolé, Michel, ce n’est pas ça”, avec d’autres, il est plus dur. François veut tester en faisant des allers-retours. Ceux qui travaillent avec lui en prennent plein la figure, mais il a une tendresse particulière pour eux, jamais une once de méchanceté. » Sapin, défendant son copain, conclut : « Il a des doutes et c’est une bonne chose qu’un homme d’Etat ait des doutes, le doute est créatif, positif. » Mais pour le ministre du Travail, cette manière d’élaborer une pensée ne doit pas sortir de l’Elysée ou du gouvernement : « Les Français, ça ne les regarde pas ces allers-retours. On est dans de la cuisine interne. » Une manière de faire qui brouille la conduite des affaires du pays.
Ils n’en ont pas cru leurs yeux. Quand ils ont lu dans Le Monde que François Hollande trouvait « invraisemblable » l’information sortie par Le Figaro le 20 juin 2012 selon laquelle le gouvernement réfléchirait au non-remplacement de deux fonctionnaires sur trois de 2013 à 2015 hors éducation, justice et intérieur, les fonctionnaires de Bercy se sont étranglés. « Si cela était le cas, j’en aurais été informé tout de même », venait de confier le président à des journalistes dans un « off » organisé en marge de la conférence internationale sur le développement durable. « Mais c’est lui qui nous a demandé de le faire », s’étonnaient les hommes en gris. Le « chef du bureau des affaires fiscales », comme certains surnomment le chef de l’Etat, avait encore frappé, et il niait, comme si souvent.
François Hollande change fréquemment d’avis, teste des idées en les faisant fuiter puis revient en arrière, sans prévenir. « Il évolue en fonction de son intuition », croit savoir Bernard Cazeneuve, qui a été son porte-parole pendant la campagne présidentielle et qui est aujourd’hui son ministre du Budget. Ce fonctionnement déroute nombre de ceux qui entourent François Hollande. « Il a un caractère qui n’est pas toujours facile, il n’est pas simple, j’ai passé onze ans à ses côtés, je peux donner des conseils, il faut être bien trempé », s’autofélicite Stéphane Le Foll, en octobre 2013, sagement assis sur une chaise, dos au si beau jardin de son ministère. Le Foll décrypte : « Il est secret, cherche toujours à préserver son espace, cherche toujours à laisser jusqu’au bout des options ouvertes. C’est son mode de fonctionnement, son histoire, sa personnalité. Il a une sensibilité très forte, il est toujours dans le rapport humain, il cherche toujours la solution qui peut s’imposer sans qu’il ait à exercer une décision dure. Il n’aime pas être dans la confrontation. Il sait qu’humilier quelqu’un est un problème. » Et pourtant, à force d’être contournés, certains sont blessés, désorientés, affaiblis, humiliés.
Parfois, dans des conversations privées, François Hollande reconnaît qu’il fluctue : « Il y a des itérations. La décision, pour qu’elle soit prise, doit passer par plusieurs stades. A un moment, certains se disent, “tiens il a dû prendre sa décision et commence à la dévoiler”, mais non. Par exemple, je suis convaincu qu’à la fin du mois de juillet, beaucoup de ceux qui étaient autour de moi pensaient qu’on allait faire, dans la réforme des retraites, de la CSG et ça finit avec les cotisations parce que les circonstances ne sont pas les mêmes, parce que les conditions économiques ont déjà changé. Ça peut parfois surprendre, on a besoin d’avoir un retour, c’est pour ça qu’il ne faut pas parler. Ceux qui sont les plus déstabilisés sont ceux qui parlent, parce qu’ils se sont avancés et qu’ils croyaient savoir. » Gare à ceux qui croient savoir ce que Hollande veut ! Avant de trancher, le président soupèse, consulte, prend son temps. Avant de régler un problème, il essaie toujours de le laisser se résoudre de lui-même, sans agir. François Hollande n’aime pas bouger, c’est un conservateur qui s’est fait élire sur le mot d’ordre du changement.
Et pourtant, le président de la République avoue : « Je ne suis pas très compliqué à comprendre. Ceux qui me connaissent bien, Sapin en fait partie, comprennent et ne commettent pas de faute. » Pas très compliqué à comprendre. Le mode d’emploi n’est pourtant pas fourni.
Pierre Moscovici est persuadé de parfaitement comprendre/connaître François Hollande. Mangeant son traditionnel fromage blanc en guise de petit déjeuner, un matin de septembre 2013, dans son grand bureau du sixième étage, le ministre de l’Economie et des Finances en est certain : « On se voit, on se comprend à demi-mot, c’est la solidité de notre relation depuis trente ans. Le fond de sa pensée économique n’a pas changé depuis l’époque où l’on écrivait ensemble L’Heure des choix. Je sais que je pense comme lui, je sais qu’il pense comme moi. Entre nous, c’est silent movie, on est complices intellectuellement. » Parole de fils de psy. Mosco est même certain que le président partageait son sentiment d’un trop-plein d’impôts qui a tant semé le trouble au gouvernement. En rentrant de vacances, il affirme, sur France Inter, le 20 août 2013 : « Je suis très sensible à ce ras-le-bol fiscal que je ressens de la part de nos concitoyens, qu’ils soient des ménages, des consommateurs, ou qu’ils soient des entreprises, et ça, nous l’écoutons. » Dans la bouche du ministre des impôts, la phrase détonne et étonne. Et comme deux jours plus tard, le gouvernement annonçait une nouvelle taxe-écolo cette fois, cette déclaration a contribué à la mauvaise rentrée du président. « Je n’ai pas reçu de sms de François Hollande, le 20 août, ni eu d’explication avec lui au Conseil des ministres. J’ai reçu un sms plus tard à La Rochelle. Mais cette expression, je l’ai dite à Inter lors d’une émission qu’il écoute, et le soir, il me dit : “Je t’ai entendu, c’était bien.” Nous étions lui et moi pour qu’il n’y ait plus de prélèvements supplémentaires. Après, on peut ne pas aimer que quelqu’un formule tout haut ce qu’on pense tout bas. Son problème n’est pas la formule mais sa fortune. »
François Hollande a laissé partir des gens, mais il n’en a jamais renvoyé. Président, il aime laisser croire qu’il peut congédier, collaborateurs ou ministres, quand il le voudrait. « Je pourrais faire un gouvernement sans toi », dit-il parfois à des ministres à qui il veut mettre la pression. Après l’affaire Cahuzac, quand les allées du pouvoir bruissaient d’un prochain remaniement, Hollande savourait. Dans un entretien à Paris Match, paru le 8 mai 2013, pour fêter sa première année à l’Elysée, le chef de l’Etat maniait la menace : « personne n’est protégé dans le gouvernement », « personne n’a d’immunité », et « le remaniement viendra ». Pour conclure son compte rendu du Conseil des ministres, sous forme de clin d’œil, la porte-parole du gouvernement lançait aux journalistes : « Je vous dis peut-être à la semaine prochaine. » Le mercredi suivant, à la fin du Conseil des ministres, François Hollande fait un aparté avec Najat Vallaud-Belkacem. « Cette fois-ci, ne refais pas une blague. » Elle obtempère puis demande : « Mais finalement, tu vas faire un remaniement ? » Il sourit, sans répondre, content de son effet.
Jubilant de son management par la peur, lui qui n’a jamais travaillé dans une entreprise m’avait expliqué, peu avant : « Tu vois, ils travaillent maintenant. » Un ministre me confiait, en écho : « Ce mec est odieux. »
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