Jusqu'ici tout va mal
« Je prends conscience que je ne pourrai plus être candidat à l’élection présidentielle »
« Je prends conscience que je ne pourrai plus
être
candidat à l’élection présidentielle »
« C’est très dur », reconnaissait-il à l’époque. « Très dur », chez un homme qui a l’art de la litote, c’est énorme. Michel Sapin le confirme, en septembre 2013 : « Il y a eu deux moments très durs pour François, le référendum de 2005 et la séparation avec Ségolène. » Le 29 mai 2005, Hollande a su qu’il ne serait pas président de la République. Pas dans les prochaines années, pas à la prochaine élection. Ce dimanche électoral a sonné le glas de son ambition élyséenne. Les Français ont dit non à l’Europe, ils ont aussi dit non à François Hollande. Il l’avait vu venir, mais le premier secrétaire est en colère. Il a passé le début de soirée dans sa Corrèze. Mais même ici, même dans sa ville de Tulle, le non l’a emporté. Il n’est plus maître en son fief. Les Français viennent de rejeter le traité constitutionnel européen, à 54,7 %. 67 % des sympathisants de gauche ont dit non à cette Europe que défendait François Hollande. Cette soirée demeure un des pires moments de sa carrière politique.
Le 21 avril 2002 fut un choc, un « coup de tonnerre » selon les mots de Lionel Jospin. François Hollande était triste, abattu, mais il n’était pas le candidat et il ne sentait pas cette campagne. Il ne s’est jamais cru – à juste titre – pleinement responsable de l’élimination de la gauche du second tour de l’élection présidentielle. Mais ce 29 mai 2005, il a beau dire devant les caméras que ce référendum signe l’échec de Chirac, François Hollande sait bien que c’est aussi son échec personnel. Il se croyait lucide, il sentait que ça finirait mal, voyait la colère monter. Trop tard. Il a joué, il a perdu. Les années ont passé, Hollande est usé, lui aussi, voilà huit ans qu’il dirige le PS, de synthèse en compromis. Les Français ne veulent plus de Chirac, ils ne veulent pas non plus de François Hollande. L’éternel optimiste se laisse aller au pessimisme.
« Ce soir-là, en 2005, je prends conscience que je ne pourrai plus être candidat à l’élection présidentielle de 2007. C’est très difficile », se souvient-il, trônant dans son superbe bureau, le 25 juin 2013. « Je me rétablis quelques mois plus tard au congrès du Mans mais le temps a été perdu. Le référendum, c’est à la fois une mauvaise nouvelle pour la France, qui se retrouve sans solution, une mauvaise nouvelle pour la gauche, parce qu’elle est divisée, une mauvaise nouvelle pour le Parti socialiste, parce qu’il va devoir préparer un congrès, une mauvaise nouvelle pour l’Europe, parce qu’elle se trouve empêchée d’aller plus loin, et une mauvaise nouvelle pour moi. » Cette mauvaise soirée a marqué Hollande. « Le dimanche soir, François est vraiment sonné, ça dure au moins quinze jours. C’est le contrecoup d’un engagement européen, il se demande s’il n’a pas amené les militants socialistes dans une impasse », se remémore, huit ans plus tard, Stéphane Le Foll, à l’époque directeur de cabinet du premier secrétaire et député européen.
Quelques jours plus tard, le 4 juin 2005, François Hollande, manifestement secoué, dirige la réunion du conseil national de son parti, qui vote l’exclusion du secrétariat national de Laurent Fabius et de ses amis qui avaient appelé à rejeter le traité européen. Les Français les ont suivis, mais ils avaient bravé la consigne des militants, ils sont donc punis. « Acceptez-vous d’exclure Laurent Fabius du secrétariat national ? » Chaque membre du parlement du PS doit se prononcer, nominalement. L’ancien Premier ministre les regarde tous droit dans les yeux. « J’ai rarement vu un truc aussi lourd, s’effraie encore Le Foll, huit ans plus tard. On n’avait pas le choix, on ne pouvait pas laisser Fabius triompher. Fabius c’était celui qui tapait sur François, qui dénonçait l’“opposition caoutchouc”, “la fraise des bois qui n’a jamais caché des éléphants”, il fallait résister. » 162 dirigeants socialistes rétrogradent les nonistes, 127 refusent ce choix. Laurent Fabius quitte la salle, sous la meute des caméras et le crépitement des flashs. François Hollande tient, lui, une conférence de presse dans une petite salle lugubre, avec une poignée de journalistes.
Qu’elle semblait loin et terriblement datée la cover du Point qui lui prédisait un si grand destin ! Ce 16 décembre 2004, Hollande exultait de se voir partout « l’homme de l’année ». 2005 devait être son sacre, sa rampe de lancement présidentielle. Et le voilà, en ces premiers jours de juin, doutant, ruminant son échec. Que s’est-il passé ? Quand a-t-il perdu son flair ? A-t-il eu raison de consulter les adhérents du PS ? Aurait-il dû virer Fabius en décembre ? Aurait-il dû refuser de poser avec Nicolas Sarkozy en une de Paris Match le 17 mars 2005 ? Le peuple de gauche lui a échappé. Il a du mal à s’en remettre.
On ne le sait pas, mais à ce moment-là, il a songé à tout arrêter. « Oui, il était vraiment touché. » Stéphane Le Foll n’hésite pas, sa réponse est franche, étayée de souvenirs. « Il a espéré jusqu’au bout une remontée du oui, la campagne était très dure, on était les seuls à faire campagne pour le oui, l’UMP ne faisait pas campagne. » Hollande tangue, hésite. Et remonte en selle, la politique est sa vie, il ne peut pas faire une croix dessus. Et il croit en sa bonne étoile, un jour, il se relèvera. Avec les apparatchiks qui l’entourent, il concocte un plan : il annoncera avant La Rochelle qu’il se représente à la tête du PS au congrès qui doit se tenir à l’automne au Mans mais ce sera son dernier mandat de premier secrétaire.
Comment en est-il arrivé là ? Tout commence le 14 juillet 2004. Le président de la République, Jacques Chirac, annonce que les Français seront consultés par référendum sur le traité européen qui prévoit une nouvelle Constitution pour l’Europe. François Hollande est alors à Brest pour les fêtes maritimes. Avec ses copains, François Rebsamen, Stéphane Le Foll, Bruno Le Roux et le Breton Jean-Yves Le Drian, le premier secrétaire se ressource aux Tonnerres de Brest. Le soir, ils dînent ensemble et discutent Europe. Oui à cette nouvelle Constitution européenne ? Non ? Que doit dire l’ancien disciple de Jacques Delors ? Autour de la table, on pousse au oui, même si Rebsamen prévient que les socialistes se mettent à douter de la construction européenne. En juin, dans Le Monde, Laurent Fabius a laissé entendre qu’il penchait vers le non. Hollande va devoir choisir. Son hésitation ne peut plus durer, elle lui vaut un nouveau surnom. Irrité par son louvoiement et las de ne pas obtenir une réponse, Jean-Michel Aphatie a conclu son interview sur RTL, le 23 juin 2004, par « François Hollande, Monsieur Ni Oui Ni Non ».
Le lendemain au petit déjeuner, Le Foll assène à Hollande : « Tu ne peux pas arriver à La Rochelle avec cette étiquette Ni Oui Ni Non. Qu’est-ce que tu penses vraiment ? — Je pense que ce traité est mieux que la situation actuelle. — Alors, on lance la campagne du oui », conclut l’eurodéputé. Le plan de bataille se prépare tout l’été, les fédérations sont consultées, les europhiles mis à contribution.
Le 20 août 2004, François Hollande fait sa traditionnelle interview de rentrée dans Le Nouvel Observateur. Il interrogera les socialistes avant la fin de l’année. Et quand le journaliste lui demande : « Vous ne rejetez pas l’hypothèse d’une candidature ? » Hollande lâche : « Par principe, par fonction, par tempérament, je ne me prête jamais au petit jeu des hypothèses. Je soutiendrai, en son temps, celui ou celle qui sera le mieux placé pour faire gagner nos idées. Pour le reste, y a-t-il meilleure préparation à l’exercice des responsabilités que d’être premier secrétaire, pleinement premier secrétaire ? » Hollande arrive donc à l’université d’été du PS en ayant affiché son ambition présidentielle. Laurent Fabius, qui croyait son heure venue, le prend très mal. La bataille européenne est vraiment lancée.
La première manche a lieu le 1 décembre 2004. Le corps électoral est er restreint, seuls les adhérents du PS sont invités à se prononcer sur le traité constitutionnel européen. La date a été choisie par Le Foll et Rebsamen. Trois jours après l’intronisation géante de Nicolas Sarkozy à la tête de l’UMP, au Bourget, les camarades devraient avoir envie d’en découdre. Hollande et ses amis ne se sont pas trompés : la participation est forte et le oui l’emporte à 60 %. Le plan a parfaitement fonctionné. Avec l’appui des grosses fédérations (Pas-de-Calais, Bouches-du-Rhône, Hérault notamment), Hollande et les europhiles sont largement majoritaires. Après la victoire des régionales, le premier secrétaire a donc l’année 2004 très heureuse.
Quelque chose ne tourne pas rond en Hollandie. Benoît Hamon votera non. Il voit bien autour de lui que l’hostilité à l’Europe libérale ne cesse de monter. Dans ses dîners de famille, chez lui en Bretagne, le non s’annonce majoritaire. Et pourtant, le peuple socialiste a largement voté oui. Devenu ministre délégué à l’Economie solidaire, l’ancien leader de la gauche du PS n’en démord pas : « Hollande prend position pour le oui. On a toujours eu un doute sur l’ampleur de la victoire du oui à l’intérieur du PS. Or elle donne le top départ d’une campagne qui sera un calvaire pour le PS et pour François, qui finit dans l’échec. Ce fut une faute de faire voter les militants, le référendum interne a donné quitus au premier secrétaire et a montré la coupure entre le PS et son électorat. » Hollande a-t-il commis une faute en consultant ses camarades ? « L’erreur qu’on a faite, ce n’est pas d’organiser un référendum interne, se défend Stéphane Le Foll. C’est ensuite de ne pas avoir envisagé les modalités d’une campagne du PS avec ceux qui appelaient à voter non. On s’est laissé griser par le oui interne et on n’a rien prévu. »
Pourtant, l’année 2005 commence en douceur, les sondages pronostiquent une victoire du oui, les médias et le microcosme sont à l’unisson. Sur Internet et dans les villages, la réalité est très différente. Henri Emmanuelli, Laurent Fabius et Jean-Luc Mélenchon font se lever des foules hostiles au libéralisme et à Jacques Chirac, ils redonnent corps à une certaine union de la gauche. Le noniste Benoît Hamon n’a rien oublié : « Pour François, c’est un calvaire. Il est face à Fabius qu’il n’aime pas, face à Méluch qui est très bon et Emmanuelli, un pilier du PS. » Les Français se passionnent pour ce texte ardu et les sondages basculent : le non devient majoritaire à partir du moment où la directive Bolkestein sur la libéralisation des services et le « plombier polonais » symbole du dumping social entrent dans la campagne. La gauche se fracture. A Nantes, le 19 mai 2005, François Hollande s’affiche avec Lionel Jospin. « A ceux qui sont tentés par le non, je dis qu’ils ont toutes les chances d’être trompés », accuse l’ancien Premier ministre, qui participe à son premier meeting depuis le 21 avril 2002. « Ils sont abusés pour voter non et ils sont trompés s’ils votent non. » Les 2 500 militants du parc La Beaujoire sont emportés. François Hollande reprend espoir, le meeting lui remonte le moral, il croit la victoire possible. Le Foll le douche : « C’est foutu. »
Le fameux 29 mai, les Français rejettent le traité à 54,7 %. Hollande président m’a une fois raconté cette soirée : « Je savais exactement ce qui m’attendait, je m’attendais à ce que Sarkozy soit le vainqueur, car malgré tout, c’est Sarkozy qui gagne. Chirac est affaibli, on sait que ça va être le candidat, il n’y aura plus de possibilité pour Villepin. Deuxième résultat, ce que je pressens c’est que pour le PS, il va falloir du temps pour réconcilier tout le monde. Ça remet en selle Fabius, qui pouvait dire “j’ai appelé à voter non donc c’est mon tour”. D’ailleurs il a fallu un congrès pour lever l’hypothèque, et il est parti. Ça remet en selle Strauss-Kahn qui, quelques jours plus tard, commence à s’agiter. Ségolène, à ce moment-là, franchement, elle n’est pas du tout dans le jeu, ce n’est qu’après qu’elle surgit. » L’éternel premier secrétaire sait qu’il devra laisser passer la présidentielle de 2007.
Les mois qui suivent la victoire du non sont difficiles pour François Hollande. « La fracture dure, au congrès du Mans en novembre 2005, on fait une synthèse d’avant présidentielle, je deviens, moi qui ai voté non, secrétaire national à l’Europe, se souvient Benoît Hamon. Lors de nos journées d’été en 2006, un an après le référendum européen, je fais un choix lourd, je lance un appel à Hollande : “La logique c’est que le premier secrétaire soit candidat”, je lui amène la caution du non. Alors qu’avant il nous disait “il faut que ça monte”, là, il ne nous répond pas. » Des anciens nonistes s’en remettent à la candidature présidentielle de Hollande, et lui « ne répond pas », les laisse se ridiculiser.
Hollande aime qu’on le désire, qu’on l’appelle, mais il sait que depuis le 29 mai 2005, il ne peut plus être candidat à l’élection présidentielle. Il a passé son tour.
Et finalement, cet échec fut une victoire. Morale d’un éternel optimiste à qui, jusque-là, la vie politique a toujours réussi : « On ne peut être président que quand on a surmonté des épreuves, des tempêtes et des drames qui auraient pu tout anéantir et dont on est sorti en vie », affirme François Hollande, le 25 juin 2013, à l’Elysée. Ceux qui ont voté non lui ont rendu service, voilà ce qu’il veut croire, maintenant que celui qui se croit gentil a gagné : « Je sais ce que sont les mouvements de presse, les caricatures, ça s’arrête, ça revient », philosophe le président, conscient que tout au long de sa carrière, et particulièrement dans la primaire et la campagne présidentielle, la presse l’a soigné.
Dans une voiture, à l’automne 2005, Hollande rentre d’un meeting dans le Nord avec une conseillère et une journaliste. Il fait nuit, la route est longue, la réunion était ennuyeuse, la conversation file sur ces derniers mois délicats. La journaliste ose : « Fallait vraiment être con pour voter oui. » L’homme qui a toujours une petite blague, une petite phrase, ne dit rien.
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