Jusqu'ici tout va mal

Amar · Chapitre 2 sur 25

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Jusqu'ici tout va mal

« Je les engueule tous »

 

Une fin d’après-midi à l’Elysée, au printemps 2013. Les sondages n’en finissent pas de tomber, la courbe du chômage ne s’est pas encore inversée, la presse ne s’est pas retournée, la croissance n’est pas encore retrouvée… Dans son bureau, derrière lequel trône la petite Dinky Toys offerte par Michel Cantal-Dupart, le 6 mai 2012 à Tulle, François Hollande est de mauvaise humeur. Sa colère, froide comme toutes ses colères, monte contre tous ceux qui travaillent avec lui, qu’il a choisis et qu’il laissera en place. « Vous ne servez à rien, les préparatoires ne servent à rien, le service de presse, ils sont très nombreux et ils ne servent à rien. L’audiovisuel, ils ne servent à rien… » Et le chef de l’Etat de continuer à faire le tour des services, haussant la voix et jubilant de s’énerver. Jouissant de son pouvoir, laissant éclater sa rage contenue, Hollande assène comme un coup de grâce : « Vous ne servez à rien, et toi non plus tu ne sers à rien. » Le conseiller connaît son Hollande sur le bout des doigts, le laisse déverser sa bile et balance alors : « Si nous tous on ne sert à rien, tu ne sers pas à grand-chose non plus, toi ! » Hollande se marre, l’humour l’a vaincu. Cette fois. Les scènes comme celle-ci se multiplient. « Ce discours est nul », « ce déplacement est mal préparé », « il faut tout recommencer », « je n’ai pas le temps de lire une note de quatre pages ». Ces colères retentissent dans le Palais. Face au pouvoir, Hollande se cabre, se durcit, s’énerve, s’emporte, se laisse aller à de mauvais sentiments, lui qui avait fait de son amabilité, de sa constance, de son miel, de sa sympathie, de sa politesse, de sa nature si affable son sésame pour l’Elysée.

« Pour être aimé, il faut être aimable, et comme j’ai été très aimé, je suis aimable », répétait-il, jour après jour, pendant les si longs mois de campagne électorale, singeant François Mitterrand. Maintenant qu’il n’est plus aimé, il assume de ne plus être aimable, il jouit même d’être odieux. Son vocabulaire change, il « engueule » les gens, peut écrire « fais pas la gueule », lui qui s’enorgueillissait de parler un français parfait.

 

Assis dans son bureau de président, ce lundi 9 septembre 2013, François Hollande assume être devenu dur. « Oui, c’est vrai. C’est le pouvoir qui fait ça. Et l’exigence que j’ai par rapport aux ministres, aux collaborateurs. Quand il y a une parole qui n’est pas bien maîtrisée, quand il y a une décision qui n’est pas bien annoncée ou bien fondée, j’en suis le responsable. Et puis enfin, au bout du compte, c’est moi qui prends les coups, c’est logique. »

Il a choisi son Premier ministre, a choisi les ministres, désigné ses collaborateurs, mais les Français l’ont élu, lui et lui seul. C’est à lui qu’ils demandent des comptes, c’est lui qu’ils jugent, lui qui les déçoit, lui qui les irrite. Et lui qui, du coup, s’énerve contre les autres. Enfant choyé d’une mère qu’il adorait et qui l’adorait, François Hollande a réussi tous les concours qu’il a passés. Brillant élève, il a réussi ensuite son parcours politique, sans subir de revers majeur. Enfant gâté, il pense que tout lui est dû, qu’il est le meilleur, forcément. Il a confiance en lui, beaucoup, passionnément, à la folie. Mais il n’a confiance qu’en lui. Il a toujours géré sa carrière avec des bouts de ficelle, sans s’entourer de brillants professionnels. Sa boussole a toujours été son intuition politique, il a toujours beaucoup consulté, mais il n’écoute jamais les conseils des autres, il se fie à son instinct. A la présidence de la République, il n’a pas changé de méthode. Le pouvoir isole, il le savait. Et le solitaire qu’il était en arrivant au palais de l’Elysée s’est recroquevillé sur lui-même. Une fois que je lui faisais remarquer qu’il n’était plus du tout le gentil qu’il avait toujours voulu montrer, le président me répondit : « Je ne peux pas accepter qu’il y ait de l’amateurisme, de la négligence, c’est quand même moi qui suis obligé de rattraper les erreurs des autres. La vraie différence par rapport à la situation où on n’est pas au pouvoir, c’est que tout ce que font les autres, toutes les erreurs des autres, même si je ne les ai pas moi-même incités à les faire, reviennent sur moi, je paie tout. »

Il lit tout ce qui s’écrit sur lui, reconnaît ou croit reconnaître ceux qui parlent en « off », lui qui a été le meilleur commentateur de la vie politique pendant des années, la meilleure source des journalistes politiques pendant vingt ans. Il n’est dupe de rien ni de personne. « Mes conseillers, ils disent du mal de moi », me confie-t-il dans un grand éclat de rire. Il le sait, il les engueule, mais il les garde.

 

Il symbolisait une « gauche molle », il est devenu un président dur, odieux parfois, une « teigne » comme le disent certains proches. Cette mue, certains autour de François Hollande l’appellent de leurs vœux. « Il était parfois très désagréable pendant la primaire et la campagne. Il s’est déconcentré l’été 2012, il s’en veut, il a donné un sentiment de futilité, il faut qu’il redevienne désagréable », lui enjoint Manuel Valls, qui aime tellement jouer les hommes durs et tranchants.

« Il a toujours été dur », démine d’emblée Pierre Moscovici qui aimerait tant en finir avec l’image de « mou président » des Guignols. « Le déclic est venu de la primaire. François a voulu ça toute sa vie, il a vu d’autres être candidats avant lui. Il voulait y aller coûte que coûte. Je n’avais pas vu François depuis longtemps lorsque survient le Sofitel, j’étais strauss-kahnien tout en étant brouillé avec DSK. Je vois Martine une heure et demie, très chaleureuse comme elle sait l’être, elle dit qu’elle me rappelle, elle ne le fait pas. Je vois François, dans un café, c’est très froid. Mais je le revois six fois et j’ai la sensation qu’il a changé, qu’il est prêt », raconte Mosco qui pendant des années répétait que Hollande ne bossait pas. « Pendant la campagne, il m’a épaté, il a passé sa vie à ça, il connaît tout, il est increvable. » Ils donnaient ensemble un cours à Sciences-Po au début des années 1990, Hollande était plus brillant, moins travailleur, son dilettantisme énervait Mosco. Mais quand il a dirigé sa campagne, le député du Doubs a été bluffé par son ami. Depuis son bureau de Bercy, le fils de psy observe la mue présidentielle. « Le côté très sec, très dur, l’exigence, l’angoisse qu’il peut avoir, tout ça il ne l’avait pas. Il est méticuleux, dur avec ses collaborateurs, ses ministres. Il a changé, incontestablement, il a augmenté son volume de travail, il se ressemble plus que lorsque Fabius l’appelait “Monsieur Petites Blagues” », analyse Mosco dans une phrase typiquement jospinienne. « Il a attendu ce moment-là toute sa vie. Le vrai Hollande c’est celui d’aujourd’hui, il était dissimulé sous l’humour. »

 

Le vrai, le faux, la transformation de l’homme ou de la fonction. Peut-on être le même quand on dirige le PS, au gré des courants et des fédérations, et quand on dirige la France ? François Hollande exerce le pouvoir pour la première fois, il n’a jamais endossé de fonction d’autorité, jamais été ministre. Député, maire de Tulle, président du conseil général de Corrèze, son CV s’arrêtait là. François Hollande a-t-il changé ? « Il a grossi », observe en riant Bernard Poignant. La transformation physique est indéniable, depuis la primaire et la présidentielle. Pour être élu, Hollande s’était métamorphosé, il avait fait de son amaigrissement, de sa détermination à se transformer, à endurer, à tenir, à se priver de ce qu’il aimait, de son nouveau look un argument électoral. Une fois élu, le chef de l’Etat n’en finit pas de manger, il se précipite sur les buffets, dévore tous les gâteaux qu’il appréciait tant. Il dit que tout va bien, mais comme tous les anciens gros après un régime, il compense le stress ou les angoisses par la nourriture… Il n’a plus besoin de plaire, n’a plus rien à prouver.

Après sa plaisanterie, Poignant se fait plus sérieux : « Au fil du temps, cette fonction-là vous transforme un homme. Est-ce qu’elle le durcit ? Ce qui assaille tout de suite un président, ce sont le terrorisme, les otages, les risques de guerre, la sécurité. Au fil des mois, ça vous modifie un homme, dépositaire de grands secrets qu’il ne peut pas partager. Son caractère ne change pas. Mais le personnage évolue. D’autant que lui n’a jamais été Premier ministre, ministre de la Défense, ministre de l’Intérieur ou ministre de la Justice. » La première fois qu’il entre dans la salle du Conseil des ministres, c’est en tant que président. « Ça peut vous endurcir, mais ça ne veut pas dire que vous devenez désagréable avec les gens », nuance immédiatement Poignant, attaché à la trace que laissera dans l’Histoire son président.

Pour l’archiviste de Hollande, le durcissement inhérent à la fonction présidentielle n’est pas la seule explication. Les conditions de son élection, les ressorts de son parcours politique comptent au moins autant. « François est arrivé ici alors que ses propres camarades n’y croyaient pas, alors que ses amis le délaissaient, un peu comme Chirac en 1995. A partir du moment où quelqu’un a ce sentiment qu’il n’a pas gagné sur un lit de roses, il s’endurcit. Il garde une tendresse pour ses rares amis du départ. Il est très politique donc n’a pas voulu commettre la même erreur que Chirac en 1995, il n’a pas eu d’états d’âme, il a mis tout le monde au gouvernement. Mais sa philosophie c’est “je pardonne à tous ceux qui m’ont offensé, mais je garde la liste”. » Il y a une liste que François Hollande n’a jamais oubliée, c’est celle de ceux qui ont assisté dans l’église de Saint-Ouen en mars 2009 à l’enterrement de sa mère. Au milieu de la famille de Nicole Hollande, les amis politiques du fils brillant ne sont pas si nombreux : Julien Dray, Frédérique Espagnac, Jean-Pierre Jouyet, Stéphane Le Foll, Bruno Le Roux, Frédéric Monteil, François Rebsamen, Michel Sapin, Isabelle Sima, René Teulade, Dominique Villemot sont notamment venus.

Pendant dix ans, François Hollande a enduré les moqueries de ses camarades, « Flanby », « Fraise des bois », « Guimauve le Conquérant », « Lui président ? on rêve », « Gauche molle ». Il ne disait rien, faisait comme si ça glissait sur lui. Mais aujourd’hui, il savoure : autour de lui, sous ses ordres, tous sont là ou presque. Ces années ont laissé des traces. François Hollande, rancunier quoi qu’il en dise, a d’ailleurs mis ses fidèles à tous les postes essentiels. Rien ne doit lui échapper et il croit qu’en nommant ministres ses anciens ennemis, il les tient, les piège.

« Son talon d’Achille, c’est son indécision, et depuis l’affaire Leonarda, les Français ne voient plus que ça. » Cet hollandais sent bien que les surnoms ont laissé des traces qui ressurgissent dans l’exercice du pouvoir. Pierre-René Lemas a rencontré François Hollande sur les bancs de Sciences-Po avant de faire l’ENA avec lui, il est aujourd’hui secrétaire général de l’Elysée : « Personne ne le connaît, c’est l’image déformée des Guignols, où il apparaît mou, débile. C’est totalement paradoxal, il est absolument le contraire. C’est comme si on avait dit de Pompidou jusqu’à la fin de sa vie politique que c’était le banquier de chez Rothschild. » Jean-Pierre Jouyet a connu son meilleur ami à l’ENA, ils sont restés très proches depuis toutes ces années. « Ce qui me semble le plus étrange en ce moment, me confie-t-il en octobre 2013, c’est que la personne que je connais soit si mal comprise et ne se montre pas au naturel avec les gens et ses ministres. François va fendre l’armure et se faire connaître tel qu’il est, sa nature vaut bien mieux que son côté présidentialo-techno. » Michel Sapin était aussi dans la promo Voltaire, il a fait son service militaire avec Hollande et depuis la fin de leur scolarité, ils ont choisi la politique : « Il a évidemment beaucoup changé, l’institution fait l’homme. La V République concentre beaucoup de e pouvoir dans les mains du président. Il a une responsabilité que nul autre n’a. Le processus de décision militaire et internationale appartient au président. C’est lui qui en tant que chef militaire est responsable de la mort de nos soldats et de ceux d’en face. Est-ce que ça a changé François Hollande ? L’ami ? L’amant ? Le père ? Pas un instant. Il a la même fraîcheur, la même attention ou la même absence d’attention. »

« A la fin de la campagne et quand il est élu président, il a la grosse tête, devient désagréable, puis les premiers ennuis lui sont salutaires, ils l’affaiblissent et il comprend, il a des choses à trancher, il réalise les erreurs qu’il a commises au début et s’énerve parfois », observe un hollandais de la première heure.

A tous ces amis, à tous ceux qui défilent dans son bureau, François Hollande demande toujours : « Comment tu veux que je fasse ? » Le président de la République l’assume : autour de lui, à l’Elysée, il n’a pas d’amis. « C’est très difficile d’avoir des amis dans des fonctions de collaborateur. Pierre-René Lemas, je le connais depuis très longtemps, depuis Sciences-Po. Il n’est pas un ami personnel. Je l’apprécie pour sa sérénité, son expérience et son jugement », analyse-t-il, le 25 juin 2013, dans son bureau, non loin de celui de son secrétaire général. Mais du coup, à l’Elysée, le président est peu entouré de gens qui l’aiment vraiment. Une autre fois, au printemps 2013, en « off », François Hollande m’avait expliqué : « On ne peut pas engueuler un ami. Pierre-René je l’engueule. Ici, je les engueule tous, “le discours n’est pas bon” ou “ça ce n’est pas bien”, je les engueule », et jubilant de répéter ce verbe « engueuler », il continuait : « C’est humiliant d’engueuler un ami et après on n’est plus amis. Perdre un ami, ce n’est pas bien. »

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