La chambre obscure
Chapitre XII
Non, insensible, inébranlable croûte, image d'indifférence et de froide cruauté! non, misérable imitation du verre! mon pied ne te foulera pas! Je ne garnirai pas, comme un jeune évaporé, la plante de mes pieds de souliers de fer pour t'honorer, et pour profaner le lieu de repos de mon eau bien-aimée. Repose en paix et mêle-toi au précieux sang de la terre. Mais, malheur à toi, hypocrite, qui par fausse honte renie ton origine et veux passer pour moins que tu n'es. Vante-toi de ta force et de la puissance! Ces fers seront brisés. Je te le dis, il dégèlera. Lorsque soufflera le vent du printemps, le chant de triomphe de la liberté retentira; et la belle fille de la nature brisera sa prison et brillera de nouveau à la face du soleil.
Faisons encore un peu de feu maintenant.
XII
ENTERRER!
Mes amis, on vous enterrera tous!
Regardez votre corps; il est sain, il est fort, agile, obéissant à votre volonté, bien nourri, fêté, habillé, paré! Il viendra un temps où il sera étendu—sur un lit, je l'espère, inanimé, froid, roide, renfermé dans une étroite boîte sous un long drap blanc,—comme une pierre. C'est encore le vôtre; il ne sera plus vôtre alors. Il ne sera plus une personne, mais une chose. On est près de lui; l'amour et la sympathie sont près de lui, et si elles ne peuvent le voir qu'en pleurant, s'en séparer qu'en pleurant, elles ont presque honte de tant de sensibilité, de faire tant d'honneur à une chose de rien, que la raison et la religion leur apprennent à peu estimer. Mais non, ils n'ont pas honte,—l'humanité protesterait contre eux; l'amour voit encore dans son cadavre celui qu'il a aimé: puissant amour! On vous étend respectueusement et avec précaution. Si on vous touche pour voir si vous êtes déjà froid, oh! comme vous êtes froid! on vous ferme les yeux; on le fait avec douceur, comme si vous dormiez, comme si on craignait de vous éveiller. On ne parle qu'à voix basse dans la chambre mortuaire. Oh! pour qui vous aimait tendrement, c'est un besoin de donner encore une fois votre nom à cet insensible cadavre. On vous transporte à votre dernière demeure avec ménagement et respect. On vous conduit à la tombe avec solennité. On se découvre pour voir descendre le cercueil. On jette dessus avec une gravité solennelle la pelletée de terre: alors seulement on a fini avec le corps du défunt. Mais non! peut-être on écrit sur votre tombe des paroles d'amour et d'estime, on plante de vos fleurs favorites sur votre gazon, on y vient de temps en temps voir comment on vous y a posé et se souvenir de vous à la place où vous n'êtes pas, mais où ce qui y repose a longtemps tenu à vous, où l'humanité vous a dit adieu!
Je sais bien qu'il convient aux intelligents de nos jours de trouver tout cela mesquin, ridicule et inutile. On a lu tant de livres! Je sais bien qu'on prouve un esprit fort, quand on a le courage de dire: Cela m'est parfaitement indifférent de savoir ce que mon corps deviendra après ma mort, je ne le sentirai pas; qu'il soit déposé où l'on voudra, je n'en serai pas moins mort pour cela; cela ne peut intéresser que ma famille qu'on me fasse des funérailles honorables; mais que m'importe à moi? Je sais qu'on admire l'Anglais qui voulait, dans l'intérêt général, qu'on fit des boutons avec ses os et des cordes avec ses entrailles; mais cela me fait horreur! Je sais que le principe de la libre pensée est si fort qu'il a déjà influé sur nos institutions publiques, et l'affaire des morts moins embarrassante est faîte. Je comprends que le laisser-faire général en cette matière est en rapport avec le deuil et qu'on fait preuve de virilité en disant: Je ne veux pas qu'on s'occupe de moi quand je serai mort. Mais je plains les hommes qui sont si sages, qui se rendent toute bonne pensée impossible, et dont toute la vie, par leur propre faute, est une lutte entre la tête et le cœur, et je dis: Malheur! à l'adresse des grands hommes qui ont fait le monde ainsi. Mais la première faute incombe à ceux par qui toute cette sagesse a été égarée; à ceux qui traitent les affaires de sentiment de telle façon que l'intelligence s'en irrite. Lorsque nous avons longtemps pleuré dans un cimetière où nous n'avions rien à faire, et regardé les étoiles, les vers et les fleurs languissantes, alors viennent les antipodes, et les démolisseurs, les railleurs et les gens de prose, et ils agissent autrement; le ver est écrasé; le séraphin renvoyé chez lui; les dalles tumulaires sont vendues pour être brisées; les longs mouchoirs blancs sont vulgaires; on fait à peine attention à ses propres morts, et nous avons A—B—C. Le thermomètre descend de la chaleur du sang à la gelée. Il neige de grandes idées. Il faisait un froid glacial, désagréable à la longue.
Quant à ce qui regarde les grandes idées, je permets encore aux grands hommes de les émettre. Byron pouvait, en génie indépendant qu'il était, et après ce qu'il avait enduré, dire encore une fois:
Je ne veux pas que la nouvelle de ma mort Vous gâte un instant de joie,
Ni ne demande que l'amitié, moi mort,
Vienne trembler sur ma bière.
bien que je lise avec plus de plaisir ses douces stances:—O loi! ravie dans la fleur de la beauté, etc.... Mais, que chaque maître d'école ou écolier veuille s'élever à cette grandeur d'âme, voilà ce que je trouve un peu fort et en même temps ridicule et malheureux. Et lorsqu'on ose altérer la doctrine de l'immortalité, telle que nous l'enseigne la divine révélation, pour me prouver que mon sentiment humain est insensé ou coupable, alors je plains profondément ceux qui comprennent si mal la doctrine de la Bible.
Non, il est contre nature d'être indifférent à ce que notre dépouille mortelle soit traitée avec respect, avec intérêt, avec amour, ou qu'elle repose dans un pays connu et cher plutôt que d'être anéantie dans les pays éloignés ou engloutie dans les abîmes de la mer. Vous ne sentez pas ainsi, dites-vous avec un calme sourire. Bien! que vous importe pendant votre vie ce qui arrivera après votre mort? Renoncez aux louanges de la postérité dont vous n'entendrez rien, ni ne sentirez rien, devenu froid et insensible. Ou est-ce plutôt à vos yeux un aiguillon plus fort pour votre zèle, une consolation (la seule) que vous ouvre le chemin de la gloire, en présence de l'ingratitude du temps? Et si vous vous êtes proposé cela, mon cher, dites-moi franchement: cela vous réjouit-il de penser que votre portrait tombera entre les mains de l'ami que vous aimiez le mieux? qu'après votre mort l'anneau que vous portiez au doigt passera à la bien-aimée, qui le portera jusqu'à ce qu'elle soit roidie par la mort? que votre fils habitera votre maison et s'assiéra dans votre fauteuil? que votre famille vous bénira pour l'affectueuse et généreuse façon dont vous avez disposé pour elle? Endurcissez votre âme d'abord contre ces émotions, et dites encore que toute communauté entre vous et vos proches cesse, et qu'il vous est indifférent qu'ils soient à votre chevet quand vous mourrez et qu'ils enterreront votre corps.
C'est une pensée agréable pour moi,—et il me semble qu'elle adoucira mon lit de mort,—que d'espérer que la douce main d'un ami fermera mes yeux et posera bien ma tête; que cet ami; accablé de tristesse dans les premiers jours, s'approchera de mon chevet pour me voir encore une fois; que plus d'une main tremblante saisira mes doigts glacés et les laissera retomber avec désolation; que maint visage en pleurs prendra congé de moi avec désespoir, et qu'on me fera une conduite solennelle au lieu du repos qui m'est déjà cher, comme lieu de repos de ceux que j'ai aimés. Oui, cela aussi, je le sens, sera pour moi une consolation, de penser que, de quelques bras que la mort m'arrache, je vais à ceux que j'ai pleurés, qu'une tombe les renfermera, eux et moi, et ceux qui survivront, de sorte que nous reposerons là tous ensemble:—oh! ce n'est rien, ce n'est rien, je sais que ce n'est rien; mais c'est une douce pensée, et je prie les sages de la terre de ne pas rire de moi, mais de me porter envie.
On sait de quelle façon la coutume d'enterrer dans le sanctuaire s'est introduite dans le monde. D'abord on bâtit les églises sur les tombes; ensuite on établit les tombes dans les églises. Là on reposait la cendre des martyrs dont le sang était le ciment de l'Église. Les premiers chrétiens élevèrent par une respectueuse reconnaissance la maison de la prière, comme la meilleure colonne d'honneur. Plus tard on apporta souvent leur chère dépouille, de la tombe ignorée où ils dormaient, dans l'église où on les enterra sous l'autel. Reposer dans leur voisinage fut longtemps le vœu le plus fervent des mourants, et le premier empereur chrétien fut aussi le premier qui désira être enseveli en lieu saint près de l'église fondée par lui. C'était un vœu hardi; mais il fut accompli et trouva des imitateurs. Les successeurs du grand converti défendirent d'enterrer dans le sanctuaire; mais la chrétienté trouva l'exemple si édifiant et le repos dans la maison de Dieu trop désirable pour y renoncer. La sépulture dans les églises devint générale. Chaque confesseur du nom du Sauveur se fortifiait contre les fatigues et les charges de la vie, par l'idée que le Seigneur lui donnerait le repos dans sa maison; et il lui parut encourageant d'attendre là sa résurrection. Chaque dalle du pavé devint une pierre tumulaire, et la commune trouva édifiant d'entendre la parole de vie; aussi dans la demeure des morts et entre les vivants et les morts, s'élevaient les arceaux sacrés sous lesquels est annoncée la doctrine de celui qui rend la vie aux morts et prédit les choses qui ne sont pas encore comme si elles étaient déjà. Nos aïeux trouvèrent là une source de consolations. À l'exception de quelques-uns, pour eux une tombe dans l'église était une inestimable possession. Aucune preuve du dommage que les morts pouvaient causer aux vivants ne pouvait les détourner de leur dessein. Et cependant cela ne pouvait pas être. Notre siècle était mûr pour faire le sacrifice. Notre indifférence en rendait la réalisation facile peut-être. Mais si vous rencontrez çà et là encore un vieux chrétien qui souffre de ce qu'il ne peut reposer dans la tombe de ses pères, à l'ombre du sanctuaire, où lui et eux adoraient Dieu, ne le raillez pas, je vous en prie. Frères, il a une respectable faiblesse.
Mais savez-vous ce que je trouve ridicule et scandaleux? Ce sont vos armoiries, vos obélisques, vos colonnes d'honneur dans l'églises, vos vers sur la cendre et la poussière, inscrits sur la terre sous l'œil de Dieu et dans sa sainte maison. Ce sont les trophées d'un orgueil insensé, d'une vanité terrestre, d'une richesse qui n'est que néant, d'une vaine science, de sanglantes guerres, établis là où l'humilité et la résignation baissent la tête sous l'œil du Seigneur. C est l'hommage assez souvent exagéré, toujours déplacé dans la maison construite en l'honneur de Dieu, rendu à toutes sortes de mérites; vraiment il est étrange, et (laissez-moi le dire) c'est un ridicule spectacle que cette rangée bigarrée de toutes sortes de vertus et de dons, loués, appréciés et pour ainsi dire divinisés dans le sanctuaire même. Ce sont des vertus et des dons pour la guerre, pour la science, pour le cabinet, pour l'art, pour l'industrie, honorés d'hommages sur la cendre d'hommes qui ont été doués de tous les instincts, ayant eu les conduites les plus diverses, plus ou moins de foi et d'incrédulité. Oh! ce n'est pas ce qui me blesse, que la commune, qui n'est pas juge en cette matière, leur ait donne une place égale dans son église, mais ils y sont comme des pécheurs! non comme des grands hommes avec les titres de naturœ se superantis opera, non sous les larges ailes de la renommée, lion sous les éloges vantards des contemporains et des admirateurs, mais dans la calme attente du jugement de Celui qui sait ce que vaut l'homme. Voulez-vous ciseler et dorer les noms de vos grands hommes, les couronner de lauriers et les entourer de rayons; voulez-vous leur élever des statues, leur dresser des colonnes; voulez-vous éterniser leurs vertus devant la postérité, aiguillonner la jeunesse par l'illustre exemple de leurs vertus et par l'honneur qui les attend, élevez ces trophées sur les places publiques, dans les salles académiques, dans les hôtels de ville, sur les escaliers des palais, et même sur les marchés publics. Là est le sol sacré. Déliez vos semelles. Ici pas de noms, pas d'éloges qui ne plaisent au ciel. Ici que Dieu seul et son fils soient loués et leur nom acclamé. Si vous voulez élever des colonnes ici, faites-le en l'honneur de Dieu qui vous sauve de grandes inquiétudes et vous préserve dans de grands dangers. Eben Haëzer, jusqu'ici le Seigneur nous a aidés; mais ici pas de divinisation de l'homme! ici Dieu seul et la foi!
Je sais que notre doctrine protestante ne considère pas le sol des églises comme saint; mais je sais aussi que notre humilité chrétienne nous ordonne de proscrire la superbe au moins dans ses environs. Je sais que notre sévère conviction: adorer Dieu en esprit et en vérité par prudence, prenant en considération la faiblesse humaine, ne souffre pas que nous représentions le Christ et l'image de ses actions sur la terre, dans nos maisons de prière; mais ces images conviennent d'autant moins qu'elles détournent notre attention du Seigneur et nous arrêtent par la grandeur des sujets. Non, non, rien ne doit briser l'unité du but du sanctuaire, tout doit
montrer Dieu..., Dieu seul [1].
Mais bien que ce vieil abus (du moins il l'est à mes yeux) n'ait pas cessé complètement avec la sépulture dans les églises, il a cependant considérablement diminué; tous, nous pouvons reposer sous le ciel, et quoi qu'on puisse élever et écrire sur notre tombe, cela ne blessera aucun chrétien consciencieux. Oh! cette idée a quelque chose de bien beau, de bien doux, de bien heureux, de reposer dans une agréable contrée, au milieu de la nature que nous avons aimée, dans une douce tombe autour de laquelle tout fleurit et verdit, sur laquelle passent de douces brises et brillent les magnifiques étoiles de la nuit.
Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches, trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien; ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le lieu de repos de ceux qui leur sont chers;—c'est une idée du fossoyeur qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime.
J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que vous êtes poussière et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie, d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément, les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement. Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens, ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles; le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction pour tous les besoins.
De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, magna funera. Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt. Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps, n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais qu'en inscrivant sur le drap funèbre: Pour les pauvres. C'est bien dur et cela ôte tout le mérite du bienfait!
J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois, en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage, aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt. Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc pas si austèrement raisonnable,—soyez naturel, soyez simple, soyez humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous! je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un seul coup!
Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église; mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,— une jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne; mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,—on le cache. Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière. Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une triste cérémonie; mais que ce fût lui que j'eusse vu enterrer, lui que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits, lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce sombre caveau,—je ne pouvais y croire!