La chambre obscure

Hildebrand · Chapitre 21 sur 33

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La chambre obscure

Chapitre IV

Votre affectionné collègue,

JORIS KRASTEM.

Amsterdam, 12 décembre 18...

P.S. Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires scientifiques. O tempores! o mora!

 

IV

 

LE COUCHER DE LOUAGE.

 

Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique [1]; çà et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue inutile. Tout dort encore dans la Bréestraat. Seules les corneilles sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée. C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve: sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.

—Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort. Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait entendre de nouveau son hip! hi!

La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe de chambre écossaise à carreaux.—Eh! le fou; voilà de l'exactitude, gaillard!—Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de l'œil, avez-vous attendu longtemps?

Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur l'attelage:— Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.—Oui, monsieur, ils le désirent de tout cœur.—Ils n'ont pas un extérieur florissant, Gerrit.—Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont solides.—Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre l'autre.— Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit; et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de fameux coureurs.

Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville, et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de l'étudiant à la jeune-france.

—Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur un tel en franchissant d'un pas rapide l'escalier.—C'est qu'il dit aussi, dit Gerrit en montrant son fouet.—En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en boutonnant étroitement son paletot.—Si nous ne faisons pas le chemin en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il cligna des yeux.—Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur François, pas même dans le sable, et il prit place.—Ils devraient être morts de honte, reprit Gerrit.—Fais claquer ton fouet â ébranler la rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux de la Bréestraat dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.

On s'arrête pour se rafraîchir à l'Homme savant,—Vous n'avez pas très-bien marché, Gerrit.—Il faut défaire les jarretières, dit l'homme en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux prirent leur prandium. Tout est déjà prêt de nouveau.—Attendez, crie François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.—Les lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.—Soyez-en sûr, dit Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.

On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux heures.—Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire avec sa propre montre.—On a couru trop fort pour pouvoir retenir les chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche, et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que c'est un scandale.

On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du Sable; Bloemendaal; le sable...

—Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on.

—Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs.

Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté net devant la porte.

—Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil répété au garçon d'écurie qui attendait.

Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.—Eh bien, Katjen, dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a pas encore d'amoureux.—Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable maritorne; vous avez une femme à la maison.—Une femme, répondit Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant; une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments. Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme.

Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés. Conticuere, rumor, etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire, des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants, à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et s'écrie:

—Gerrit, avez-vous du vin?

—Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du monde, en se versant un verre de bière.

—Par les dieux! s'écria monsieur un tel, Gerrit n'a pas de vin, et courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est transporté de contentement.

Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner dix stuivers à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.—J'ai de l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain qu'aujourd'hui.

Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux, répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne lui convient.