La chambre obscure
Chapitre VII
Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous, car il n'y a pas d'haleine.
On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos.
On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps.
S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments, ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune occasion de nous en apercevoir.
Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un réseau de rails sur nos provinces.
Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les petites distances de notre petit royaume.
Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes.
Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient!
Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de notre monnaie se rouler au-devant de vous.
Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie.
VII
JOUISSANCE DE PLAISIR
(Extrait de la correspondance avec Augustin.)
«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation:
«Pour moi, pas de fête de kermesse,
Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné, Pas de folie sur son char de triomphe.
Par décret de la ville et au son des cloches Et pendant dix jours,
Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre?
«Oh! laissez mon âme en paix;
Qu'un autre le fasse, l'envie me manque
De voir tant d'hommes, singes titrés,
Vraie race d'hommes semblables aux singes, La bouche béante dans la rue et sur le marché, Comme si ces plaisanteries étaient choses rares!
«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits. Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise, devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté; l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable. Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que notre raison serait recrutée par un danseur de corde.»
Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger, au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.
En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire:
«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des écureuils et des souris blanches qui doivent bien tourner. Je me livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis aussi un martyr.»
Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux. Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine: lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles, de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux.
À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion. Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération, mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre fête des bacchantes, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve vous méprisez trop les kermesses.
La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter, mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules. Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les hangars de la petite auberge: le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver, ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette; ou les petites paysannes groupées autour
d'une brouette avec des anneaux d'or à un [1] cent la pièce, toutes avec une amande cassante entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le commencement.
Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques, et exécutent une danse pour quatre dutes:
Connaissez pas trois Écossaises?
Ne pouvez-vous donc pas danser?
et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin en raclant derrière le chevalet.
Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse; mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais. C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains, de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité, vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste, comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes, ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?» «Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?—Pas davantage; mais la blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela. Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses, puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens philosophique ou poétique.
Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à rendre heureux les hommes à bonne conscience.—Pour d'autres, oui, dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du plaisir; avoir un sac plein de chiques,—plaisir; faire une promenade en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller au lit,—plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux, on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent, est un plaisir, une véritable joie, une jouissance—ou si tout n'est qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,—je le sais, mon cher ami,—tout à coup trop grand pour une terre qu'il ne connaît pas, trop délicat dans ses sentiments, pour des plaisirs dont il ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de sens, et rimées, où il fait profession de mépriser la matière, et sur les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face; et toutes sortes de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là, la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort. Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de kermesse.