La chambre obscure

Hildebrand · Chapitre 25 sur 33

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La chambre obscure

Chapitre VIII

Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants, et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains.

 

VIII

LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER[1].

 

—Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne, avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient leur repas du matin.

—Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine, sont happées par le chien de chasse;—allumez-vous?

—Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux.

—Il est en repos, la mère.

—Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur.

—En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan.

—Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon.

—Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des perdreaux...

—Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur.

Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat pleine du gibier tiré par eux.

—Les voyez-vous encore? demanda-t-il.

—Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les voit bien.

—Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte. Et un gros, savez-vous!

—Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis.

—Oui, répondit celui-ci; cela ira bien.

Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le chasseur et le polsdrager furent improvisés.

Telle est en effet l'histoire de la naissance du polsdrager; mais jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus fidèlement que le polsdrager au chasseur. Il ne quitte pas son côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette du fusil; le polsdrager ne révoque en doute aucun de ces grands événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement, quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods. Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait communiquer. Si le coup du chasseur porte, le polsdrager, bien qu'il n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le polsdrager affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive jamais, affirment chasseurs et polsdragers, mais cependant cela pourrait être; après une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite d'une chasse privée—qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris exprès une perche et un polsdrager pour le faire lever... Pouf! les cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé.

—Juste quand il se levait, dit le chasseur:

—Vous avez été vite tout près, dit le polsdrager.

—Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur.

—Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le polsdrager; il ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été touché.

Le polsdrager parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais avec une pleine conviction.

—Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un coup sur la nuque, un beau bouquin.

—Un beau bouquin, répondit comme un écho le polsdrager.

—J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce, rappelle le chasseur.

—Cela est vrai aussi, répond le polsdrager; bien que le chasseur n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au chien.

—Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse du polsdrager, ce n'est pas cela.

—Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue?

—Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse, mais tout à l'heure il s'est levé une hase...

—Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée?

—Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez de plomb. Tu la trouveras demain...

Et le lendemain le polsdrager retourne dans la pièce à la recherche du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion, l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb.