La chambre obscure
Chapitre XIII
Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la lui montrer et sans lui dire:—Là repose un de mes amis; c'était le meilleur des hommes!
Je finis comme j'ai commencé;—Mes amis, on nous enterrera tous! Oh! puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre, jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur!
[1] Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville, d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.
XIII
UNE EXPOSITION DE TABLEAUX.
Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente, comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid. Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête; c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture, une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les sacs de nos grand'mères.
Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au milieu d'une société de raies et d'écailles de moules.
Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est nécessaire pour parler en société des plus beaux de tous, fermement résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement; pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert; ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du petit tableau devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit.
Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres, des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux. Voici quelques numéros de mon catalogue: n° 1. Un maître de dessin contemplant son œuvre. C'est un nomme court et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi, et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote noire, grasse et usée, et d'un pantalon décent. Une cravate en forme de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches, qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il s'appelle Egide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui? Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux martyrs de l'art qui ont été méconnus et dont les dons brillants ne sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie, il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la grande Histoire des peintres, mais personne ne prend garde à lui. Il croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.
Mais toujours il est mal placé, affreusement mal placé! Il voit dans la commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et son intérêt. Il lit le Letterbode, il lit le Handelsblad; jamais il n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs. Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même, messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,—il n'a pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,—la vérité exige que son historien le dise,—une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand. Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la ville savaient que le tableau de maître Punter était acheté pour un cabinet, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes, l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art; il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt. Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance! quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à l'exposition. Son tableau, —cette fois il représente une cuisinière qui nettoie un chaudron de cuivre,—il sera sans doute de nouveau mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges, maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo; il ne soupire pas, car il n'entend pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet. Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu la vue et la parole:
Le silence mord beaucoup plus que l'injure.
Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet, une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder, penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand, je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée. Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et avec un peu moins, certainement à être heureux.
N° 2. Un tableau de famille. C'est un monsieur et une dame d'un âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls. Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye, et le bois de La Haye était si magnifique! Le lendemain matin, la voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye qui était si magnifique, des nuages parurent se condenser dans le ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on n'a pas de parapluie!—et puis les rues! On trouve donc préférable de se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: Nous allons tout attraper, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les autres avec inquiétude.—Allons donc à l'exposition! avait dit le papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:—Nous voici! et le plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle, la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche. Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille. Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage, maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre. Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée, il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, où il y a du génie, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé, d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle, mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite par une manie innée de trouver des ressemblances.— Vois donc, mon ami, ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot? Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc, qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!» dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon qui ressemble tant à Pierrot.
On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de vraiment beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions bien aller le voir.—Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en soupirant.—Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque chose à l'exposition.—Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le tableau de Ko ne se trouve nulle part.—Quelle grandeur peut-il avoir? Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:—Oui, ce sera cela, c'est bien sa manière,—et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé, monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko. Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris; ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est si magnifique et dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est très-distingué, pour reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le petit ange écossais assis sur ses genoux.
N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait absolument pas venir à l'exposition avant l'heure fashionable; et maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se hasarde à peine à se placer devant la vieille femme lisant la Bible dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah! elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une petite demoiselle! Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a tant vu dans sa vie et dans ses voyages! Faites attention à ce malheureux Narcisse, heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie chaque lois tout haut qu'il a bien autre chose à faire dans la vie que de courir après des tableaux;—sur cette jeune dame qui peint elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle n'ait vu les tableaux de son peintre favori, car le reste lui est indiffèrent;—sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition de Dusseldorf.—Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?—C'est un peintre, un jeune peintre.—Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son alter ego, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie, son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le mot artiste, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi son peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il voulait...