La chambre obscure

Hildebrand · Chapitre 27 sur 33

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La chambre obscure

Chapitre X

—Fainéant, disent leurs lèvres de rose, fainéant, tu reviens encore de ta barque où on fait si bonne chère? (smulschoit.)

Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille.

 

[1] Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement d'anguilles.

[2] Sorte de filet carré pour pêcher dans les rivières.

[3] De peuren, pécher a la ligne.

 

X

 

LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD.

 

C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite. Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui, lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre. Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni, avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté, un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes, et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux. Toutes les paysannes portent ce petit tour,—c'est-à-dire une petite boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est en horreur parmi elles.

Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure.

La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une excellente faiseuse de fromage,—mais un homme doit risquer quelque chose—et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal au hasard.

La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de faire du fromage, faire du fromage et toujours faire du fromage; il faut sans cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon, sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants. Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les voisins et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du fromage.

Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures. Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait. Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse, les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé la présure—le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant, des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et, animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre, la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la fenêtre où le soleil luit.

Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée, a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années, elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André, elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari, mais parce que la métairie doit avoir un métayer.

La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée:

—Cela a été entamé le mardi et signé le vendredi. Vous direz que c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens, bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième, voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai, et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard. J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je n'en connais pas de meilleure.