La chambre obscure

Hildebrand · Chapitre 18 sur 33

Pages du PDF

La chambre obscure

Types Hollandais.

[1] Terres en friche ou incultes.

 

FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE.

 

TYPES HOLLANDAIS.

 

I

 

LE BATELIER.

 

J'ai si souvent voyagé en [1] trekschnit que je suis à même d'écrire sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte

[2] mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant dans l'air crient à diverses autres le Memento mori, l'affaire prend pour moi une tournure si mélancolique que je

serais en état de louer le [3] roef entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur les temps changés. Ce n'est pas tant pour les trekschnits que cela me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup, mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais ils disparaissent de la terre—je veux dire des eaux. Respect pour eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne manquera au message, pas un stuiver à l'argent, pas un mot ne sera lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble. Faites-lui seulement savoir que vous vous fiez à ses soins, et soyez aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux compliment, et que toute la famille allait bien, et l'impatience d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans lui dire:— Monsieur n'a-t-il rien à faire dire? ou pouvais-tu dans sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta

barque, quand il était vert[4], jusqu'à ce que la table d'étudiants sur la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le félicitais—que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le trekschnit ne devrait pas être supprimé!

Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du roef, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes mésaventures à bord du trekschnit. Chacun avait son mérite propre dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions; l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième parlait de Bonaparte, et combien celui-ci avait dû avoir peur des cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines; le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et son frère, surnommé le Teigneux, qui n'avait pas toute la dignité de l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable, et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait; car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le sort qui attend les trekschnits dans l'avenir.

—Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le roef, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini, batelier?— Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.—Mais grâces aux chemins de fer.—Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt fini d'eux. Mais la nouvelle...—La demoiselle ne connaissait rien de plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait pas à l'y faire monter.—Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans doute quelque chose sur le soufflet souterrain?—Sur le quoi? demanda la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?—Mais le soufflet souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple, et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez, n'est-ce pas?—La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la bouche.—Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations. Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;—Ici le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son innocence.—Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance. Ici la demoiselle ne put se contenir:—Dans la balance, batelier? s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?—Vous allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon: tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts. Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même? vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre?

À cet appel l'interpellé, qui est domestique du Teigneux, ne répondit qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.—Pierre y a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin: cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.

—Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.

—Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école. Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les bateliers, à cause du grand air et du vent.

 

[1] Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.

[2] Page 66.

[3] Arrière du trekschnit, et premières places.

[4] On désigne en Hollande par le nom de verts, les étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme partout, à certaines tribulations et épreuves.