La chambre obscure
Chapitre V
Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne.
—Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que j'ai abrégé ce matin.
—Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.—Une poupée de l'homme, André!—C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous traînez toujours à rentrer.—Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien.
[1] Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.
V
LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD.
Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout. Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses désagréments.
—Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous n'avançons pas.
—C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la
décoration de la campagne de dix jours [1], je le connais bien. Voilà là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.
—Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.
—Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle nous recevra cordialement.
—J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a assez d'une fois.
—Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée, par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen, qui parle si bien et rit si gracieusement...
—Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je dis avec le vieux poëme:
Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.
—Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un, c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,—il y en avait même, je crois, qui voulaient l'épouser...
—Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les plaintes de chacun?
—Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept hommes, reposant sur les mêmes niaiseries...
—Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes...
—Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident. Et elle parlait beaucoup avec moi.
—Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils partageaient avec six ou sept?
—Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs douloureusement agacés!
—Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable compagnon de voyage.
—Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi. Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher petit cœur...
—Toi, par exemple, n'est-ce pas?
—Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Evrard était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût pleuré au départ de celui-là.
—Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions.
Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs.
—Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous êtes toujours la même.
—Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui aient jamais brillé entre deux lèvres roses.