La chambre obscure

Hildebrand · Chapitre 7 sur 33

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La chambre obscure

Chapitre VI

[1] «L'humour est le romantique comique, le rebours du sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur l'idée.»

 

VI

 

LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE

FER.

 

On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez nous sur le trekschnit; la ligne se brise au moins six fois avant d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette, la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier. Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme, une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste, c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang coule vite. Festina lentè, recté, sed festina. Quant aux chemins de fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais que rarement faire usage.

Pour ce qui est du trekschnit, j'ai déjà laissé voir mon sentiment. Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au roef, un peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose de douloureux dans le mouvement du trekschnit qui rend ennuyeux le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le jeu; mais surtout il y a dans le trekschnit un génie de bavardage d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le même ton monotone. Les anecdotes du trekschnit sont parfaitement insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée: «À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à vous faire additionner la des avantages du trekschnit. Vous entendrez toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec attention au nom de trekschniten et de diligences qui font le trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un trekschnit. Au contraire, le roef est l'atmosphère naturelle de tous les préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples d'hommes qui, pour avoir été trop en trekschnit, sont devenus lâches, rampants, avares, entêtés et importuns.

En général, le roef est consacré aux gens qui en font le personnel ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique; de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison, lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent urvé et ikh eeft; des caméristes qui veulent se faire passer pour leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un profester; des demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles qui caractérisent les voyages en trekschnit, et les malheureux qui ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour l'autre trekschnit de huit heures. Je ne vous parle pas des vers, sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.

 

Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de poste avec des poëtes qui vont faire une lecture; de nobles dames qui regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances; des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent, très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le contenu d'une diligence.

De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager en trois classes, savoir:

Les dormeurs,

Les fumeurs,

Les bavards.

Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais, voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais, et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur, pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix, et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos dames—débonnaires comme elles le sont—n'osent jamais dire non... Moi, je maudis ce non dont je me suis chargé et dont je vais me charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai, un jour, dit non. C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un dans l'autre, ils valent de six à huit stuivers, uniquement par les cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote (nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme disaient nos pères, de sucer du tabac. Car de même qu'on doit prendre des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.

J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins qu'ils ne vous rendent grognon,—mais j'espère toujours que vous êtes un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux. Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis. Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.

Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen, chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse, étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête; une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes, nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête, nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!

Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où, dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs?

 

Le bateau à vapeur,—me dis-je à moi-même,—améliorera et surpassera tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide, vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société?

Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même! Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux, ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports, des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure, tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs rêveries,—où étaient-ils?—L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis, sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre; c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement.

Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie, pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été, bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!) Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est, dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle ils s'exposent à tomber.

Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes, ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde, on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend. On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie en bas!—Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur—Les cabines sont basses.—Vous ne sauriez croire quel effet désagréable produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.—C'est dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.—Je ne vois pas qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon, des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges, courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le navire hautement vanté. Arriver plus tôt c'est le dernier, mais non le moindre martyre pour l'esprit impatient.

Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne.

 

Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela, pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire, j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien, et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie de smousjas en trekschnit, qu'il y a des circonstances, des pensées et des perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup, mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation sans murmurer.