La chambre obscure
Chapitre XI
LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD.
Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord, ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les rues qui aboutissent à une porte, et surtout la digue, vaste place à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie, chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire, l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan. L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan.
Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut ni ne peut plus reprendre son fromage. Il doit le vendre de même que les marchands de première main doivent l'acheter. Faire le plus haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées qu'il faut du sang versé.—Puis viennent les porteurs de fromage avec leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit être, soit à un navire, soit à l'entrepôt.
C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage. Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse 1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre, et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux, et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années; et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,—à cause de la brièveté du temps, —épargnées par le propriétaire foncier, pour valider ses comptes.
Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent, est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers, fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon, pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les yeux ou vers la nuque.—Il y a dix à parier contre un que le vieux est un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide, soupçonneux.
Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds: il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière? Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines, et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux? Il va régulièrement à l'église.