La Mère
— Et comment va Fédia Mazine ?…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
voisine. Reposez-vous... On vous a fait assez souffrir... t r i n e - d e l'homme I • . •
Et sa voix chantante se fit plus sonore, lorsqu'il fut Pavel agita la m a i n ; il allait parler lorsque la mère
h o r s de- vue : . lui saisit le bras et le t i r a , - e n c h u c h o t a n t :
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— Ne l'interromps pas !...
•— Savez-vous ï continua le Petit-Russien, debout . XXIV
près de la porte, les yeux étincelants, il y a encore bien
des douleurs en réserve p o u r les bommes, des mains De grand matin, alors qu'André et Pavel venaient à avides leur p r e n d r o n t encore beaucoup de sang... mais peine de sortir, Maria Korsouhova frappa à la fenêtre tout cela, toute ma douleur et tout mon sang ne sont avec violence et cria : qu'une faible rançon pour ce que je possède déjà en — Isaïe a été assassiné ! Allons voir 1 inoi, dans mon cerveau, dans la moelle de mes os î Je La mère tressaillit ; le nom du meurtrier lui avait suis déjà riciie, comme une étoile est riche en r a y o n s . . . traversé l'esprit comme une flèche. je supporterai tout... j ' e n d u r e r a i tout... car j ' a i en moi
—: Qui a fait le coup ? demanda-t-eOe en jetant un
une joie que personne, ni rien ne tuera jamais, et-cette
châle sur ses épaules.
joie, c'est ma force 5
—- L'assassin n'est pas resté à côté d'Isaïe; il a frappé
Et jusqu'à minuit leur conversation se poursuivit, et s'est sauvé 1 répondit Maria.
harmonieuse et sincère, sur la vie, les hommes, l'avenir. Dans la rue, elle reprit : _
Quand une pensée lui devenait claire, Pélaguée choi- — On recommencera de nouveau à fouiller partout
sissait en soupirant n'importe quoi dans son passé pour trouver le coupable. C'est heureux que tes deux —- c'était toujours quelque chose de pénible et de gros- hommes aient été à la maison... je puis en témoigner... sier — et s'en servait comme d'une pierre pour con- J'ai passé devant chez vous après minuit, j ' a i jeté un solider cette pensée dans son cœur. Sous la chaude coup d'œil par la fenêtre... vous étiez tous les trois influence de cet entretien, son inquiétude fondait; elle assis autour de la table... éprouvait les mêmes sentiments que le jour où son père
— Mais Maria I Comment pourrait-on les accuser ?
lui avait dit, d'un ton rébarbatif :
s'exclama la mère terrifiée.
— Inutile de faire des -grimaces-1 II y a un imbécile — Qui i'a tué ? Ce sont" des vôtres sûrement ! répon-
qui veut l'épouser, prends-le. Toutes les filles se ma- dit Maria avec conviction. Tout îe monde sait qu'il les rient, toutes les femmes font des enfants; p o u r tous les espionnait... parents, les enfants sont un chagrin. Tu n'es donc pas La mère s'arrêta, haletante, et posa la main sur sa une créature ; h u m a i n e ? poitrine.
Elle avait alors vu se dessiner devant elle un sentier
— Qu'as-tu donc ? N'aie pas p e u r . . . Isaïe n'a eu que
inévitable qui s'allongeait sans but, autour d'un lieu
ce qu'il méritait... Allons vite, on va l'enlever...
désert et obscur. Et i'inéluctabilité de sa destinée avait Pélaguée se mit à m a r c h e r sans se demander pour-rempli son coeur d'un calme aveugle. Il en était de quoi elle allait voir le c a d a v r e ; elle chancelait en pen-même maintenant." Mais en pressentant la venue d'un sant à Vessoftchikov. nouveau malheur, elle disait intérieurement, on ne sait
— II est arrivé à son but i pensa-t-elle, hébétée.
à qui :
Non loin de la fabrique, sur les décombres d'une
— Tenez, prenez î /- maison récemment consumée p a r l'incendie, une foule Et elle soulageait ainsi la peine de son cœur qui de gens rassemblés bruissaient comme un vol de bour-
chantait en frémissant dans sa poitrine, comme une dons et piétinaient les débris calcinés en soulevant un corde t e n d u e . . . nuage de cendres. Il y avait là beaucoup de femmes,
Dans la profondeur de son âme troublée p a r l'anxiété encore plus d'enfants, des boutiquiers, des garçons du
de l'attente, un espoir vacillait, faible mais contenu : cabaret voisin, des agents de police et le gendarme on ne lai p r e n d r a i t pas tout, on ne lui arracherait pas Pétline, grand vieillard à barbe d'argent. Plusieurs mé-tout, peut-être... ïl resterait quelque chose... dailles décoraient sa poiiine.
Isaïe était à demi couché sur le sol; son dos s'ap-
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puyait à une poutre noircie p a r le feu; sa tête retom- . Le regurd sévère de son fils se posa sur elle; il répon-
bait sur l'épaule droite. Il avait la main droite dans la dit en pensant sur les mots : poche de son p a n t a l o n ; les aoigts de la gauche s'en- _— N o n ! On ne pense m ê m e ' p a s à'lui. Il est absent.
fonçaient dans la t e r r e friable. Hier à midi, il est parti p o u r aller à la rivière et n'est
La mère regarda le visage du mort, l'un dos yeux pas encore r e n t r é ! . . . J'ai demandé de ses nouvelles...
ternis se fixait sur sa casquette placée entre les jambes — Dieu merci ! fit la m è r e avec un soupir de sou-
allongées; la bouche était entr'ouverte, comme p a r une lagement. Dieu m e r c i ! expression d'étonnement; la barbiche rousse pendait, Le Petit-Russien lui jeta un coup d'œil et baissa la
lamentable. Le corps maigre, avec la tête pointue et le tête. visage osseux couvert de taches de rousseur, semblait — Isaïe est étendu à terre, reprit Pélaguée, toute
encore diminué, comprimé p a r la mort. La mère se pensive, on dirait qu'il est étonné... Personne ne le
signa en soupirant. De son vivant, l'homme lui, avait regrette, personne n'a une bonne parole pour lui... Il
été antipathique; maintenant, il lui inspirait un peu de est tout-petit, tout chélif... comme un fragment qui se
pitié. serait d.étaché de quelque chose et qui gît-là...
— Il n'y a pas de sang! fit quelqu'un à mi-voix. On P e n d a n t le dîner, Pael lança soudain sa cuiller sur
l'aura frappé à coups de poings... la table et s'écria :
— II est peut-être encore vivant ? hein ? — Je ne puis pas c o m p r e n d r e ça ! — Va-t-en... cria le gendarme en l'écartant. —• Quoi ? demanda André, jusque-là- triste et silen-
— Le docteur est venu... et il a dit que c'était fini ! cieux.
déclara quelqu'un. — Qu'on tue une bête féroce, un oiseau de p r o i e . . .
— On a fermé la bouche à un dénonciateur... et on c'est admissible... Je crois que je pourrais tuer un
a bien fait ! homme qui serait devenu un fauve pour ses sembla-
Le gendarme s'émut et, écartant de la main la foule bles... Mais comment a-t-on pu lever le bras pour assas-
des femmes qui l'entouraient, il demanda d'une voix siner un être aussi pitoyable et répugnant ? menaçante : André haussa les épaules, puis il dit :
— Qui est-ce qui raisonne a i n s i ? — Il était aussi nuisible qu'une bête féroce... Les gens reculaient à son approche. Quelques-uns — Je le- sais...
s'enfuirent vivement. Un rire malveillant résonna. — Nous écrasons bien le moustique qui boit un
La mère retourna chez elle. peu de notre sang, ajouta le Petit-Russien à voix basse.
—- Personne n'a pitié de lui ! pensa-t-elle. — Oui, c'est vrai. Mais ce n'est pas de cela que je
Et la silhouette massive du grêlé se dressa devant parle !... Je dis que c'est répugnant !
elle; ses yeux étroits avaient un éclat froid et r u d e ; — Qu'y faire ? répliqua André, haussant de nouveau
sa main droite se balançait, comme si elle était blessée. les épaules.
Lorsque André et Pavel r e n t r è r e n t dîner, la mère les — Tu p o u r r a i s tuer un être de ce g e n r e ? demanda
accueillit en demandant : pensivement Pavel, après un long silence.
— Eh bien ? On n'a arrêté p e r s o n n e . . . à cause Le Petit-Russien le regarda de ses yeux r o n d s ; puis
d'Isaïe ? dl jeta un coup d'œiî r a p i d e sur la mère, e t répondit
— Je n'ai rien entendu dire i répondit le Petit- tristement, mais avec fermeté :
Russien. — S'il ne s'agit que de moi, je ne toucherai per-
Elle vit que les jeunes gens étaient tous deux som- sonne ! Pour, les camarades, p o u r la cause, je ferais
bres et soucieux. tout ! Je tuerais même mon p r o p r e fils, s'il le fallait !
— On ne parle pas de Vessoftchikov ? s'informa-t-elle —• Oh I soupira la m è r e . , , ;
à voix basse. Il lui sourit et dit ;
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— Quand on veut aller de l'avant, il faut lutter con-
— Impossible d'agir autrement ! C'est la vie qui ie
tre soi-même. Il faut savoir tout sacrifier, tout son
veut !
c œ u r . . . 11 n'est pas difficile de consacrer sa vie à la
— Oui ! répéta Pavel avec lenteur, c'est la vie qui le
cause ni de mourir p o u r elle 1 Mais il faut lui donner
veut !
plus encore, il faut lui donner ce qu'on a de plus cher
Comme s'il obéissait à une impulsion intérieure, An-
dans ly vie... et alors ce. qu'on a 'dé plus cher, la vérité,
dré se leva soudain et se mit à gesticuler.
grandira en puissance ! -.
— Qu'y faire ? s'écria-t-il. On est obligé de h a ï r
11 s'arrêta au milieu de la chambre; le visage pâli,
l'homme pour que le temps où on pourra l'admire-.'
lès yeux à demi fermés, et reprit, la main levée en un
sans réserve vienne plus tôt. Il faut détruire; celui qui
• geste dé promesse solennelle :
gêne le cours de l'existence, qui vend les autres p o u r
— Je le sais, il viendra un temps où les hommes
s'acheter des h o n n e u r s ou du repos. S'il se trouve sur
s'admireront mutuellement, où chacun d'eux luira
la voie des justes un Judas qui les attend pour les
comme une étoile aux yeux des antres, où chacun écou-
trahir, je serais moi-même un traître si je ne l'anéan-
tera son prochain comme si sa voix était de la musique,
tissais p a s . . . C'est criminel ? On n'en a p a s le droit ?
il y aura sur la terre des hommes libres, des hommes
Et les autres, nos maîtres, ils auraient le droit de se
grands p a r leur liberté; chacun aura le c œ u r ouvert,
servir des soldats et des bourreaux, des maisons pu-
purifié de toute avidité et de toute convoitise. .Alors
bliques et des prisons, du b a g n e ' e t de toutes les choses
la vie ne sera plus la vie, mais un culte rendu à
infâmes p o u r protéger leur sécurité, leur bien-être ? Et
l'homme; son image sera exaltée très haut, car pour
si, parfois, je suis obligé de p r e n d r e leur gourdin dans
les hommes libres, tous les sommets sont accessibles!
mes mains... que f a i r e ? . . . Je le p r e n d s , je ne refuse
Alors, on vivra dans la liberté et dans l'égalité, pour
pas. Nos maîtres nous assassinent par centaines et p a r
la beauté; alors,.les meilleurs seront ceux qui sauront
milliers; cela me donne le droit de lever ie bras et de
le mieux embrasser le monde dans leur cœur, ceux
l'abaisser sur la tête d'un ennemi, de celui qui s'est
qui l'aimeront le plus profondément, ceux qui seront
le plus, avancé vers moi et qui est ie plus nuisible
les plus libres... car c'est en eux qu'il y aura" îe plus
aux œuvres de ma vie. Je sais que îe sang de mes
de beauté ! Alors la vie sera grande, et grands seront
ennemis ne crée pas, il n'est pas fertile leur sang... Il
ceux qui la vivront... •
disparaît sans laisser de traces, car il est p o u r r i ; mais
quand le nôtre arrose la terre comme une pluie serrée, Il se tut, se redressa, se balança comme îe battant la vérité se développe avec force, je le sais aussi ! Mais d'une cloche, et reprit d'une voix qui vibrait de toute si je vois qu'il est indispensable de tuer, je tuerai et son énergie : revendiquerai la responsabilité de mon crime I Car je — Et au nom de cette vie, je suis prêt à tout... Je ne parle que p o u r m o i . . . Mon péché m o u r r a avec moi, m ' a r r a c h e r a i le cœur s'il le faut, et je le foulerai moi-il 11e souillera p a s l'avenir d'une seule tache, iî ne sa- même aux pieds... lira personne, personne, excepté moi ! , Son visage frémit; ses traits, gardèrent leur expres-
sion d'excitation lumineuse; d'une après . l'autre, de
Iî allait et venait à grands pas, en agitant les bras de-
grosses larmes pesantes coulèrent de ses yeux.
vant son visage, comme s'il eût coupé quelque chose
Pavel leva la tête et le regarda; il était, pâle, lui aussi,
en l'air. Pleine de tristesse et d'inquiétude, la mère le
et avait les yeux, dilatés. La mère se souleva un peu de
regardait; elle sentait qu'il y avait un ressort brisé en
sa chaise; elle sentait une inquiétude croître et se rap-
lui et qu'il souffrait. Elle n'était plus inquiète en pen-
p r o c h e r d'elle.
sant au meurtre : puisque Vessoftchikov n'était pas l'as-
— Qu'as-tu André ? demanda Pavel à voix basse.
sassin, aucun des autres camarades de Pavel ne pouvait
Le Petit-Russien secoua la tête, fendit son corps
l'être pensait-elle. Son ills'..écoutait le Petit-Russien, la
comme une corde, et dit en regardant la mère :
tête baissée. ' . - .
•— J'ai vu... je sais... nous coffrerait avant le Premier Mai... Je ne répondis
Pélaguée se leva, courut à lui, toute tremblante; e l l e ' rien, me contentai de rire, mais mon c œ u r commençait
s'empara de ses m a i n s ; il essaya de dégager sa main à bouillonner. Ensuite, il me dit que j'étais- un garçon
droite, mais la mère le tenait avec force et chuchotait : intelligent, que je ne devrais pas p r e n d r e cette voie...
— Calme-toi, mon André ! mon enfant... calme-toi !... Le Petit-Russiea s'arrêta, s'essuya le visage de la
— Attendez ! m u r m u r a le Petit-Russien d'une voix main gauche; ses yeux étaient secs et brillants.
sourde, je veux vous dire comment c'est arrivé... — Je comprends î dit Pavel.
— Non ! non ! chuchota la mère en ie regardant, les —- Oui ! II m'a dit qu'il valait mieux entrer au ser-
yeux pleins de larmes, non, non !... vice de la police...
Pavel s'approcha de son camarade; ses mains trem- Le Petit-Russien tendit le poing.
blaient; il était blême. •— Quelle âme maudite que cet Isaïe !... Il aurait
— La mère a peur que ce soit toi... dit-il à mi-voix mieux valu qu'il me frappât au visage... cela m'aurait
avec un r i r e bizarre. été moins pénible et ça aurait peut-être mieux valu
— Je n'ai pas p e u r . . . Je sais que ce n'est pas lui ! pour lui aussi I Mais j ' a i p e r d u patience quand il m'a
Même si je l'avais vu, je ne le croirais pas 1 ainsi craché dans ie c œ u r son infecte salive !
— Attendez i reprit le Petit-Russien sans les regar- André dégagea convulsivement sa main de la main de
d e r ; il hochait ia tête, et essayait toujours de dégager Pavel, et ajouta avec dégoût, d'une voix plus sourde :
sa main. Ce n'est pas m o i . . . mais j ' a u r a i s pu empê- — Je l'ai frappé en pleine figure et suis p a r t i . . . Der-
cher le crime... rière moi, .j'entendis Dragôunov dire tout bas : — T u
— Tais-toi, André ! dit Pavel. es bien attrapé. Il était resté caché au coin de l a
Et, saisissant d'une main celle du Petit-Russien, il r u e . . . sans doute...
lui posa l'autre sur l'épaule, comme p o u r arrêter le Après un instant de silence, le Petit-Russien r e p r i t :
tremblement qui secouait le corps de son ami. Celui-ci — Je ne me suis pas r e t o u r n é . . . et pourtant je sen-
p e n c h a la tête vers Pavel, et r e p r i t d'une voix basse tais... je comprenais la possibilité... Puis j'entendis
et saccadée : un bruit... Je suis p a r t i tout tranquillement comme si
— Je n'ai pas c h e r c h é . . . tu le sais bien, Pavel 1 Voilà je venais de pousser du pied un crapaud... Quand je
comment c'est a r r i v é : quand tu nous a quittés, nous suis arrivé à la fabrique, on criait ; — Isaïe a été tué !
sommes restés au coin de la rue, Dragôunov et moi... Je ne voulais pas le croire. Mais ma main m'a fait
Isaïe est survenu brusquement... il est resté un peu à mal.., Je n'en suis plus maître... elle ne me fait pas
l'écart... il ricanait en nous r e g a r d a n t . . . Dragôunov souffrir, mais on dirait qu'elle s'est raccourcie...
me dit : — Tu vois ? Il m'espionne toutes les nuits. Je Il jeta un coup d'œil rapide sur sa main et conti-
finirai p a r lui faire son affaire. Et il s'est éloigné nua : p o u r r e n t r e r chez lui, à ce que je croyais... Alors, — Je ne réussirai sans doute Jamais à laver cette
Isaïe s'est approché de m o i . . . tache i m p u r e ! • /
Le Petit-Russien poussa un soupir. — Pourvu que ton c œ u r soit pur, mon chéri 1 dit la
— Jamais personne ne m'a aussi bassement outragé mère en pleurant.
que ce chien-là. i— Je ne m'accuse p a s . . . oh non 1 reprit le Petit-Rus-
Sans parler, la mère le tirait vers la table; elle p a r - sien avec fermeté. Mais c'est répugnant... Il n'est pas
vint enfin à asseoir André s u r une chaise. Elle se agréable d'avoir une boue pareille dans la poitrine, je
laissa tomber à ses côtés. Pavel resta debout devant n'ai pas besoin de cela I elle, tiraillant sa barbe d'un air sombre. — Que penses-tu faire ? demanda Pavel en le regar-
— Il me dit que nous étions tous connus de la po- dant d'un air soupçonneux,
lice, que les gendarmes avaient l'œil s u r nous et qu'on —. Ce que je veux f a i r e ? répéta André.
Il se plongea dans ses réflexions, baissa la tête, puis, excité les hommes les uns contre les autre? ! Bon gré,
la redressant, il dit avec un petit rire : mal gré, on est obligé de frapper. Et qui ? Un homme
— Je ne crain." p a s de dire que c'est moi qui l'ai aussi privé de droits que soi-même, un homme encore
frappé..: Mais j ' a i honte.de l'avoir fait ! plus malheureux que soi, parce qu'il est bête... Les
Il laissa tomber ses bras, se leva et répéta : agents de police, les gendarmes, les espions, ce sont — Je ne puis pas le dire, j'ai honte i tous des ennemis pour nous, et pourtant, ce sont des — Je ne le comprends pas bien, dit Pavel en haus- gens comme nous; on les exploite, eux aussi; on ne
sant les épaules. Ce n'est pas toi qui l'a tué, et si les considère pas non plus comme des hommes. Et même... ainsi,'on a opposé les hommes les uns aux autres; on
— Frère, c'est un homme malgré tout... L'assassi- les a aveuglés p a r la bêtise et la peur, on leur a lié
nat est une chose r é p u g n a n t e . . . Savoir qu'un autre les mains et les p i e d s ; on les opprime et on les exploite, assassine et ne pas l'empêcher..: c'est peut-être une en les écrase et on les frappe les uns au moyen des infâme lâcheté... autres. On a transformé les hommes en carabines, en
Pavel répliqua avec f e r m e t é : gourdins, en cailloux, et on appelle cela de la civilisa-— Je ne te. c o m p r e n d s pas du tout ! tion ! C'est le Gouvernement, l'Etat... Il ajouta après un moment de réflexion : Il s'approcha de sa mère. — Ou plutôt je puis c o m p r e n d r e . . . mais non éprou- — C'est cela qui est crime, mère ! Un atroce assas-
ver ce sentiment. sinat de millions d'hommes, un meurtre d ' â m e s ! . . .
La sirèns résonna. Le Petit-Russien pencha la tête Comprends-tu ? on tue les âmes ! Tu vois la différence
sur l'épaule p o u r écouter l'appel autoritaire, et dé- entré nos ennemis et nous : quand l'un de nous frappe clara en se secouant : un homme, il en est honteux, dégoûté, il en souffre...
— Je ne veux pas aller travailler... mais il est surtout écœuré. Les autres, en revanche, ils
Moi non plus ! répliqua Pavel. assassinent les gens par milliers, tranquillement, sans
— Je veux aller aux bains l répliqua André avec un pitié, sans frémir; ils tuent avec joie, oui, avec joie !...
petit rire. Et ils oppriment ainsi tout le monde, uniquement pour
Et, s'étant habillé à la hâte, il sortit, maussade... conserver le bois de leur maison, leurs meubles, leur La mère l'accompagna d'un regard de compassion, or, l'argent, dés chiffons de papier inutiles, toutes ces
et dit à son fils : misérables vétilles qui leur donnent de l'autorité sur
—• Tu diras ce que lu voudras, Pavel. Je le sais : leurs semblables. Penses-y, ce n'est pas p o u r se proté-
c e s t un péché que de tuer un homme... et pourtant, ger eux-mêmes qu'ils tuent le peuple, qu'ils mutilent les je trouve que personne n'est coupable... En regardant âmes, ce n'est pas p o u r eux-mêmes qu'ils le font, mais Isaïe je me* suis rappelée qu'il m'avait menacée de te pour défendre leur propriété. faire p e n d r e . . . Je n'avais plus d'irritation contre lui, ' P a v e l saisit la main de sa mère et l ' é t r e i g n i t e n se ni de joie de ce qu'il était mort... Mais j'en avais pitié, penchant vers elle : tout bonnement... Et maintenant, voici qu'il ne me — Si tu pouvais ressentir toute cette abomination, fait plus même pitié... cette infecte p o u r r i t u r e . . . tu comprendrais que nous
Elle s'interrompit, réfléchit un instant et reprit en avons raison... tu verrais comme notre cause est grande
souriant d'étonnement : et belle !
— Seigneur Jésus !... Pavel, entends-tu ce que je dis? La mère se leva, tout émue; elle était pleine du désir Pàvel -ne-'l'avait sans doute, pas écoutée. Tête bais- de fondre son cœur avec celui de son fils en un même
sée, il arpentait lentement la c h a m b r e ; il s'écria d'une brasier. voix sombre : • — Atfonds, Pavel... attends ! chnchota-t-elle, haie-
— La voilà, la vie, maman I Tu vois comme on a tante. Je comprends, je sens... attends î
— Les affaires vont bien, déclara Pavel.
XX?
—• C'est réjouissant, très réjouissant... dit Rybine,
— Veux-tu du thé ? demanda la mère.
Sous l'auvent, quelqu'un venait d'arriver et remuait
— Volontiers, et aussi un petit verre d'eau-de-vie...
avec bruit. La mère et le fils se regardèrent en tres-
et, si vous m'offre? à manger, je në refuserai pas non
saillant.
plus. Je suis content de vous revoir... voilà !
La porte s'ouvrit lentement et livra passage à Rybine,
— Comment allez-vous, Mikhaïl Iva'novitch ? r e p r i t
qui entra en se courbant.
Pavel en s'asseyant en face de lui.
— Voilà ! dit-il en relevant la tête et en souriant.
— Assez bien. Je me suis arrêté à Eguildiévo; vous
Ah ! je me suis bien ennuyé de vous et je suis heureux
connaissez Eguildiévo ? C'est un bon village. Il y a
de vous revoir i
deux foires p a r année et plus de deux mille habitants.
Il était vêtu d'une courte pelisse, toute tachée de
Ce sont des gens méchants. Il n'y a pas de terre pour
goudron, et chaussé de souliers de tille; des moufles
cultiver, on loue les terrains d'apanage, mais ils sont
noires pendaient à sa ceinture; il était coiffé d'une
mauvais. Je suis engagé comme m a n œ u v r é chez un
casquette de fourrure.
exploiteur du peuple; il n'en manque pas chez nous
— Comment va la s a n t é ? On t'a relâché, P a v e l ? de ces sangsues, c'est comme des mouches sur un
Comment vas-tu, mère ? cadavre. Nous fabriquons du charbon, nous extrayons
Rybine souriait en m o n t r a n t ses dents b l a n c h e s ; sa du goudron de bouleau. Je travaille deux fois plus
voix était plus douce qu'autrefois; son visage, encore qu'ici et reçois quatre fois moins, voilà ! Nous sommes
plus mangé p a r sa barbe. Contente de le revoir, la mère sept ouvriers... chez cette sangsue... ce sont tous des
alla au-devant de lui, serra sa grande main noire, et dit jeunes gens du pays, excepté m o i . . . ils savent tous lire
en aspirant l'odeur de goudron violente et saine qu'il et écrire... Il y en a un, Jéfim, qui est très débrouil-
apportait avec lui : l a r d . . .
—• Ah ! c'est toi... E h bien, je suis heureuse !...
— Et vous parlez souvent avec eux ? demanda Pavel
—- Tu fais un beau paysan, dit Pavei en sourirait.
avec animation.
Rybine répondit en se débarrassant de son manteau,
— Bien entendu. J'ai emporté avec moi toutes vos
sans 3e presser*:
b r o c h u r e s ; j'en ai trente-quatre. Mais j'aime mieux me
Oui, je suis redevenu campagnard. Vous autres, servir de ma Bible, on y trouve tout ce qu'on veut,
vous vous transformez peu à peu en messieurs, mais et c'est un gros livre autorisé, c'est le Saint-Synode qui
moi, je retourne en arrière, voilà ! le publie, on peut y croire.
Et fout en arrangeant sa blouse de coutil, il passa
Il cligna de l'œil avec malice et continua :
dans la chambre, qu'il examina d'un coup d'œil cir-
— Seulement, ce n'est p a s suffisant. Je suis venu
culaire.
ici pour chercher de la lecture... Comme nous allions
— Vous n'avez pas plus de meubles qu'avant, à ce
l i / r e r du goudron, ce Jéfim et moi, nous avons fait un
que je vois, fit-il, ce sont les livres seulement qui ont
crochet pour venir chez toi... Donne-moi des livres
augmenté... v o i l à ! C'est la plus précieuse propriété
avant que Jéfim vienne... il est inutile qu'il sache tout...
qu'on puisse avoir maintenant... c'est vrai ! Eh bien,
La mère regardait Rybine, il lui semblait qu'en en-
comment vont les affaires ? Racontez !
levant son veston, il s'était dépouillé d'autre chose
Il s'assit en écartant largement les jambes, a p p u j i
encore. Il était moins grave qu'autrefois et son regard
la paume de ses mains sur ses genoux, fixa un regard
avait plus de ruse.
inquisiteur et attentif sur son hote. Content et comme
— Maman ! dit Pavel, allez chercher les livres...
rafraîchi, il attendait la réponse de Pavel avec un bon
Dites que c'est p o u r la campagne... on saura ce qu'il
sourire.
faut vous d o n n e r . . .
— Bien ! répondit la mère. J'irai dès que le samovar
11 avait à demi fermé les paupières, ce qui indiquait
sera prêt.
— Et toi aussi, tu t'occupes de ces choses, mère ? qu'il cl ait fâché. .Elle s'interposa avec douceur :
demanda Rybine en riant. 11 y a beaucoup d'amateurs — Mikhaïl Ivahovitch veut bien faire l'affaire, mais
de livres dans mon village. L'instituteur lui-même y à.condition.que d'autres soient châtiés pour lui...
prend goût. On dit que c'est un bon garçon, quoiqu'il — Voilà ! acquiesça Rybine en se caressant la barbe.
ait été élevé,au séminaire. Il y a aussi une maîtresse — Maman, répliqua Pavel avec sécheresse, si l'un
d'école, à sept verstes de là... Mais ils ne veulent pas d'entre nous, André, p a r exemple, commettait quelque
iniraction aux lois et qu'on me remît en prison, que
se servir de livres interdits, ils ont peur, c'est lé gou-
dirais-tu ? - -•
vernement qui les p a i e . . . et voilà ! Il me faut dey livres
défendus, bien p i q u a n t s . . . je les • distribuera' en ca- La mère tressaillit, regarda son fils, toute déconcer-
chette. Et si le p r ê t r e ou quelqu'un de la-police s'en tée, ei répondit en hochant la tête : aperçoit, ils croiront que ce sont les - maiires d'école — Comment pourrait-on agir ainsi envers un cama-
qui font de la propagande. Moi, personne ne nie soup- rade ? çonnera I - . . - — Ah ! ah ! fit Rybine. Je te comprends maintenant,
Pavel i .
Heureux de sa trouvaille, il se mit à rire.
Et, avec un sourire sardonique, ii dit à la mère :
— Vois-tu ça ! pensa la mère. Tu as l'air-d'un ours et
— C'est une affaire délicate, cela, mère !
tu es un r e n a r d . . .
Pavel se leva et, tout en arpentant la chambre, il dit, Puis, s'adressani de nouveau à Pavel, il r e p r i t d'un
d'un ton de reproche : ton doctoral :
— Tu es encore bien naïf, frère S II ne faut pas s'oc-
— Nous vous donnerons des livres, Mikhaïl Ivano-
cuper u'honneur quand on travaille à une cause se-
vitcb; seulement, ce que vous vous proposez de faire
crète. Réfléchis donc : premièrement, c'est la personne
n'est pas. bien ! .
chez laquelle on trouvera les livres qui sera misé eh
— P o i r q u o i c e l a ? demanda Rybine, les yeux écar-
prison tout d'abord, et non l'instituteur. Secondement,"
quillés. '
le contenu des livres autorisés que les maîtres d'école
— Parce qu'il faut toujours r é p o n d r e de ce qu'on
distribuent est le même que celui des livres interdits,
fait... C'est mal d'arranger les affaires de "manière à en
les mots seuls sont changés, et il y a moins de choses
r e n d r e responsables d'autre que soi !
vraies que dans les nôtres... Donc les instituteurs ont le
La voix de Pavel était sévère.
même but que moi, mais eux font des détours, tandis
Rybine regarda à terre, hocha la tête et répliqua :
que je p r e n d s la route la plus directe... Pourtant aux
•— Je ne comprends pas ce que tu dis !
yeux des autorités, nous sommes également coupables,
— Qu'en pensez-vous ? demanda Pavel en s'arrêïant n'est-ce pas ? Troisièmement, frère, je n'ai rien à faire
devant-lui. Les instituteurs seront-ils mis en prison si avec eux. Les piétons sont de mauvais compagnons pour
on les soupçonne de r é p a n d r e des livres interdits ? les cavaliers. Je n'agirais peut-être pas ainsi envers un
— Oui... et qu'est-ce que cela fait ? paysan. Le maître d'école est un fils de p r ê t r e ; l'instita-
;— Mais, puisque c'est vous qui aurez distribué les îrice, la fille d'un propriétaire foncier; je ne sais p a s
livres et non eux, c'est vous qui devez aller en prison ! pourquoi ils se m e t t e h T a soulever le peuple, Moi, pay-
— Que tu es drôle ! s'exclama Rybine en rinnl et en san, je ne puis connaître leurs pensées de gens instruits.
se frappant le genou. Qui me soupçonnerait, moi Je sais ce que je fais, mais j'ignore ce qu'ils veulent.
simple paysan, de m'occuper de choses pareilles ? est-ce Pendant des milliers d'années, les grands étaient de
que cela arrive ? Les livres, c'est l'affaire des mes- vrais seigneurs et écorchaient les p a y s a n s ; brusque-
sieurs, c'est eux qui doivent en r é p o n d r e . . . ment ils se réveillent et se mettent à ouvrir les yeux à
La mère voyait que Pavel ne comprenait pas Rybine. leurs victimes... Je ne suis pas un amateur de contes
de fées, frère, et cela en est un. P o u r moi, les gens r i - faim a dévoré les âmes, elle a effacé les traits h u m a i n s ;
ches et instruits, quels qu'ils soient, me sont lointains. les gens ne vivent pas, ils pourrissent dans une misère
En hiver, quand on traverse les champs, on aperçoit sans remède... Et les autorités font bonne garde; comme
parfois quelque chose de vivant qui s'agite au loin. Est- des corbeaux, elles guettent pour voir si le paysan n'a
ce un renard, un loup, un chien ? on ne peut le distin- p a s un morceau de pain de t r o p . . . Quand elles en aper-
guer, on en est trop éloigné... çoivent un, elles l'arrachent à son possesseur et le
La mère jeta un coup d'œil sur son fils. Il avait l'air L a p p e n t au visage par-dessus le marché !...
triste. ' Rybine promena son regard autour de lui; puis il se
Les yeux de Rybine étincelaient d'un éclat sombre; pencha vers Pavel en appuyant sa main sur la fable.
content de lui-même, il continua fébrilement en passant — J'ai été dégoûté, j ' a i jnême souffert, quand j ' a i revu
ses doigts dans sa barbe : cette vie Ce p r è s . . . J'ai cru que je ne pourrais pas la
— Je n'ai jas le temps de faire l'aimable... Le mo- supporter. Néanmoins, je me suis dominé; je me suis
ment est trop s é r i e u x — c h a c u n doit travailler selon sa dit : c II ne faut pas laisser mon âme me jouer des tours!
conscience... chaque oiseau a son cri spécial... Je resterai ici... et si je ne donne pas du pain aux
—• Mais il y a des riches qui se sacrifient p o u r le paysans, je ferai du gâchis... un beau g â c h i s ! Je suis
peuple, qui passent toute leur vie en prison, intervint humilié p a r les gens et p o u r les gens... L'humiliation
est plantée dans mon c œ u r comme un c o u t e a u » . . .
la mère en pensant à des visages familiers.
— Ceux-là, c'est une autre affaire ' dit Rybine. Quand Le front de Rybine était couvert de sueur; il s'appro-
le paysan s'enrichit, il se frotte aux seigneurs. Quand cha lentement de Pavel et lui posa la main sur l'épaule.
le seigneur s'appauvrit, il devient l'ami d u paysan. Cette main tremblait. ' Lorsque la bourse est vide, l'âme est bien forcée d'être — A i d e - m o i ! Donne-moi des livres qui ne laissent
p u r e . . . Te souviens-tu, Pavel, tu m'as expliqué une fois plus de repos à ceux qui les auront lus. Il faut mettre
que les opinions dépendent de l a manière dont on des hérissons sous le crâne des gens. Dis à ceux qui
vit, que si l'ouvrier dit « oui », le patron est obligé de écrivent des brochures p o u r vous, qu'ils en composent
dire « n o n . » , et que si l'ouvrier dit « n o n » , le patron aussi pour la campagne ! Qu'ils écrivent de manière à
criera inévitablement « oui », parce qu'il est le patron. arroser la campagne comme avec de Peau bouillante,
Eli bien, il en est de même p o u r les paysans et les p o u r que les cultivateurs, après les avoir lus, m a r c h e n t
propriétaires. Quand le paysan est satisfait, le p r o - à la mort sans m u r m u r e r ! priétaire n'en dort pas, Je le sais bien, il y a partout Il tendit ie bras et ajouta d'une voix sourde, en
des cattailles; et je ne veux pas p r e n d r e la défense de scandant les mots : tous les paysans sans exception... — II faut réparer la mort p a r la mort... voilà ! Donc,
Rybine s'était levé. Son visage s'assombrit; sa barbe il faut mourir pour que les gens ressuscitent. Il faut que
frémissait comme s'il eût claqué des dents; il continua des milliers meurent pour que des millions ressuscitent
en baissant la voix : sur toute la terre ! Il est facile de mourir. Si seulement
— J'ai erré de f a b r i q u e en fabrique pendant cinq les gens ressuscitaient, si seulement ils se levaient !
ans, et j'étais désaccoutumé de la campagne ! Quand j ' y La mère apporta 3e samovar et jeta un coup d'œil
suis retourné, quand j ' a i vu ce qui s'y passait, je me oblique à Rybine. Ses paroles vigoureuses l'accablaient.
suis dit que je ne pouvais pas vivre comme vivent les Il y avait dans cet homme quelque chose qui lui r a p p e -
paysan? ! Tu comprends ? Cela me semblait impossible. lait son mari : tous deux, ils découvraient les dents et
Vous autres, vous ne connaissez pas la faim... on ne retroussaient leurs manches de la même façon, avec la
vous humilie pas t r o p . . . Mais, au village, la faim suit même irritation impatiente, mais muette. Toutefois,
l'homme comme une ombre p e n d a n t toute son exis- Rybine parlait, ce qui le rendait moins terrible. tence; il n'a aucun espoir d'obtenir assez de pain. La — Oui, c'est indispensable ! dit Pavel en secouant la 16Û MAXIME GORKI
Rybine soupira b r u y a m m e n t et fit observer :
— Le paysan n'est pas curieux de savoir d'où la
tête, il faut faire un journal aussi pour la campagne.
.terre est venue, mais comment elle a été distribuée,
Donnez-nous des faits et nous vous imprimerons un
comment les propriétaires ont arraché la terre de des-
journal...
sous les pieds du peuple. Qu'elle tourne on qu'elle soit
La mère regarda son fils en souriant; puis elle s'ba-
immobile, qu'importe ! pourvu qu'elle donne - à
billa et sortit sans mot dire.
manger. 1...
Ecrivez avec simplicité, afin que les veaux eux-mênî.es Histoire de l'esclavage ! lut Jéfim; il demanda à Pavel : — Bien ! nous te procurerons tout ce qu'il faudra. comprennent 1 s'écria Rybine.
—. C'est de nous qu'on parle ?
— En voici un sur ie servage ! répondit Pavel en lui '
donnant un autre livre. Jéfim le prit,-le tourna entre ses
XXVI ; doigts, puis le posa et-déclara tranquillement :
—• C'est déjà trop vieux !
La porte d'entrée s'ouvrit. Quelqu'un pénétra dans la —• Vous avez de la terre ? ,
maison. — Nous ? oui. Nous sommes trois frères et nous avons
— C'est Jéilm ! dit Rybine en jetant un coup d'œil quatre hectares... c'est tout du sable fin; ça va très bien
dans la cuisine. Viens ici !... Cet homme-là s'appelle pour nettoyer les cuivres; quant à y cultiver du blé, im-Pavel... c'est de lui que je t'ai p a r l é . . . possible.
Un grand gaillard au visage large, aux cheveux roux Il continua après un silence :
et aux yeux gris, vigoureux et bien découplé, vêtu d'une — Je me suis libéré de la terre. Elle ne nourrit pas courte pelisse, se tenait devant Pavel, la casquette à la l'homme, elle ne fait que lui lier les maLis. Voilà quatre main, et le regardait en dessous. ans q u e . je me loue comme manœuvre. En automne,
— Bonjour ! dit-il d'une voix un peu enrouée; puis j'irai au régiment. L'oncle Mikhaïl me dit de ne p a s y
ayant serré la main de Pavel, il se mit à lisser ses che- aller, parce qu'on oblige maintenant les soldats à battre veux raides. Il p a r c o u r u t la chambré" d'un coup d'œil le peuple. Mais je veux y aller quand même. C'est le et se dirigea aussitôt, mais avec lenteur, vers le rayon moment d'y mettre fin. Qu'en pensez-vous ? demanda-t-il couvert de livres. sans quitter Pavel de l'œil.
— Il les a vus ! s'exclama Rybine. — Oui, c'est le moment ! répondit celui-ci en sou-Jéfim se retourna, lui lança un coup d'œil et se mit à riant. Seulement ce sera difficile. Il faut savoir parler
examiner les livres en d i s a n t : : aux soldats...
— Combien vous en avez ? Et vous êtes probablement
— Nous apprendrons et nous saurons 1 répliqua
trop occupé pour les lire î A la campagne, on a plus de
Jéfim..
temps pour cela...
— Mais si on vous attrape, vous pouvez être fusillés 1
— Et moins d'envie ? demanda Pavel. conclut Pavel en regardant Jéfim avec curiosité. — Pourquoi eela ? Au contraire ! répliqua le jeune
— On ne nous fera pas grâce ! acquiesça tranquil-
homme en se caressant le menton. Maintenant, on est
lement le paysan. 11 se remit à examiner les livres.
obligé de réfléchir, sinon il nè reste plus qu'à se cou-
— - P r e n d s ton thé, camarade, il faut p a r t i r ! dit
cher et à mourir. Comme ie peuple ne désire pas mourir,
Rybine.
il s'est mis à travailler du cerveau... Géologie ! qu'est-ce
— Tout de suite î répondit Jéfim. Il demanda encore:
que c'est ?
— Révolution, cela veut dire soulèvement ?
Paveî lui expliqua. André arriva tout rouge, échauffé et maussade. Il —- Nous n'avons p a s besoin de cela ! répondit Jéfim
en remettant le livre à sa place. il
serra la main de Jéfim sans parler, s'assit à côté de
crépuscule... ils sont épais, sombres, ils avancent len-
Rybine et, l'ayant considéré, il se mit à rire.
tement...
— Pourquoi as-tu l'air triste ? demanda Rybine en
— Vous parlez de Rybine ? interrompit la mère. On
lui frappant sur le genou.
— Comme ça ! répondit le Petit-Russien. ne croirait pas qu'il a vécu à ia fabrique... Il est rede-— C'est aussi un ouvrier ? interrogea Jéfim en dési- venu tout à fait paysan... II est terrible !
gnant André d'un mouvement de tête. — C'est dommage que tu n'aies pas été là ! dit Pavel
Oui, fit André. Pourquoi veux-tu le savoir ? à André, qui, assis près de la fenêtre, contemplait son
— C'est la première fois qu'il voit des ouvriers de verre de thé d'un air sombre. Tu aurais p u voir le jeu
fabrique, expliqua Rybine. II trouve que c'est un peuple d'un cœur, toi qui parles constamment de c œ u r ! Rybine particulier... a prononcé de ces paroles... J'en ai été renversé... suf-
foqué. Je n'ai su que lui r é p o n d r e . . . Comme i l - e s t
— En quoi ? demanda Pavel.
défiant envers les hommes et quel peu de valeur il leur
Jéfim examina attentivement André et dit :
attribue !... La mère a raison, cet homme porte une
— Vous avez des os pointus. Le paysan les a plus force terrible en lui 1
r o n d s . . .
—• Je connais cela 1 répliqua le Petit-Russien, du
— Le paysan est plus solide sur ses jambes, compléta
même air sombre. On a empoisonné les gens ! Quand
Rybine. U s e n t la terre sous ses p i e d s ; quand même elle
ils se soulèveront, ils renverseront tout sans faire de
ne lui appartient pas, il la sent ! Mais l'ouvrier de fa-
distinction. Ils veulent la terre toute nue... et ils arra-
brique, c'est comme un oiseau; il n'a ni patrie, ni foyer;
cheront tout ce qui la recouvre...
un jour il est là, le lendemain, il est ailleurs... Même
11 parlait lentement, on sentait qu'il pensait à autre
les femmes ne réussissent pas à l'attacher à un endroit;
chose. La mère lui dit avec ménagement :
dès qu'il y a une querelle, il les lâche et s'en va chercher
le bonheur ailleurs, tandis que le paysan veut faire — Tu devrais te secouer, André ! mieux chez lui, sans bouger de place... Ah! voilà la — Attendez, petite mère chérie ! répliqua doucement mère qui revient... André, attendez.:. Quoique je n'aie pas désiré cela,
Et Rybine passa dans la cuisine. Jéfim s'approcha de néanmoins c'est abominable !.
Pavel et lui demanda avec embarras : lit, s'animant soudain, i l , r e p r i t en frappant du poing
— Peut-être me donnerez-vous un livre ? sur la table :
— Volontiers ! dit Pavel. — Oui, tu as raison, Pavel; notre paysan mettra la Les yeux du paysan eurent une lueur d'avidité : terre à nu, le jour où n se révoltera. Il brûlera tout, — Je vous le r e n d r a i ! dit-il vivement. Nos camarades comme après une épidémie de peste, p o u r que toutes les
charrient du goudron non loin de chez vous, ils vous traces de ses humiliations s'envolent en c e n d r e s . . .
le rapporteront. Merci! Maintenant les livres sont aussi — Et après, il nous fera obstacle ! continua Pavel à indispensables qu'une chandelle pour la nuit... voix basse.
Rybine r e n t r a ; il avait remis son manteau; sa cein-
— Notre devoir sera de ne p a s le lui permettre !
ture était t e n d u e . . .
— Allons-nous-en ! c'est l'heure ! sommes le plus près de lui... Il nous croira... il nous Notre devoir sera de le contenir, Pavel ! C'est nous qui — Vois-tu, j ' a i de quoi lire ! s'exclama Jéfim en lui suivra !
montrant les livres avec un large sourire.
— Sais-tu, Rybine nous demande de faire un journal
Lorsqu'ils furent partis, Pavel s'écria en s'adressanî
pour la campagne i
à André :
— C'est très bien ! Il faut s'y mettre au plus vite !
— As-tu vu ces diables ?
— Je suis honteux, dit Pavel en riant, de n'avoir pas
— Oui! dit le Petit-Russien, on dirait des nuages au
su discuter avec lui. 1
LA MÈBE 165
Le Petit-Russien répliqua avec calme en se frottant
îa tête : Elle s'en alla dans îa cuisine p o u r ne pas le troubler
— Tu en auras bien encore l'occasion ! Joue de ton par ses larmes.
chalumeau, et ceux qui ont les jambes agiles ou. dont Le Petit-Russien rentra t a r d ; il. était fatigué; il se les pieds ne sont pas collés au sol danseront au son coucha aussitôt en disant : . de ta musique ! Rybine â raison quand il dit que, nous — Je crois bien que j ' a i fait dix kilomètres... autres, nous ne sentons p a s la terre sous nos p i e d s ; et — Ça va mieux ? demanda Pavel. nous ne le devons pas, car c'est nous qui sommes des- — Je ne sais p a s . . . Ne fais pas de bruit, je veux tinés à la mettre en mouvement... Quand nous l'aurons dormir. secouée une fois, les gens s'en détacheront... la seconde Quelque temps après, Vessoftchikov arriva saie, dé-fois... guenillé et mécontent, comme toujours.
La mère se .mit à rire.. — Tu ne. sais p a s qui a tué Isaïe ? demanda-t-il à — Tout te paraît simple, André, dit-elle. Pavel, en allant et venant gauchement dans la chambre, —. Eh .oui, c'est très simple 1 répondit-il; et il ajouta — Non ! fit Paveî. -
d'une voix chagrine : : . — Il s'est trouvé un homme qui n'a p a s trouvé cette • — Comme la vie 1 besogne trop dégoûtante. Et moi qui me disposais à
Quelque;; instants après, il reprit : • • . . l'étrangler ! C'était l'affaire qui me convenait ie mieux ! - - J e vais aller me promener dans les champs... — Ne dis pas des choses pareilles, camarade ! reprit — Après le bain ? Le vent est violent I il te soufflera Pavel avec amitié.
sur la peau ! fit observer la mère. — C'est vrai) cela ! continua la mère d'un ton affec-
— C'est justement ce qu'il faut ! répondit-il. tueux. Tu es bon et tu as toujours des mots cruels... — P r e n d s garde, t u vas te refroidir I dit Pavel avec Pourquoi donc ?
amitié. Tn ferais mieux de te coucher, essaie de En ce moment, il lui était agréable de voir le jeune dormir. h o m m e ; son visage grêlé lui paraissait même beau; elle
— Non, je veux-sortir ! éprouvait pour lui plus de pitié que jamais. H s'habilla et sortît sans ajouter un mot. — Je "ne suis bon à r i e n ; excepté à des machines de — II souffre ! soupira la mère. ce genre, répliqua le grêlé d'une voix sourde en haus-— Sais-tu, répondit Paveî, tu as bien fait de le tu- sant les épaules. Je me demande constamment où est
toyer, d'être douce avec l u i . . . ma placé. Je ne la trouve pas. II faut parler avec les
Elle lui jeta un regard étonné et dit, après un instant gens; moi, je nè sais p a s . . . Je vois tout... je. sens toutes
de réflexion : . • . les humiliations des hommes..., et je ne peux pas les
— Mais je n'ai pas même r e m a r q u é que. j e l'avais exprimer... J'ai une âme muette...
tutoyé... c'est tout à.fait p a r h a s a r d . . . IÏ m'est devenu Il s'approcha de Pavel; îa fête baissée, il grattait ia tellement p r o c h e . . . je ne puis dire combien 1 table du doigt. La voix plaintive, triste, comme enfan-
— Tu as un bon cœur, maman ! tine et qui ne lui ressemblait pas du tout, il demanda : — Tant mieux, si c'est vrai 1 Si seulement je pouvais — Frères, donnez-moi une besogne pénible, n'importe
vous aider... toi... et tous les autres i Si je savais... laquelle. Je ne puis pas vivre ainsi sans rien faire...
* —• N'aie pas peur, tu sauras !...' Vous travaillez tons p o u r la cause, et je vois qu'elle se
Elle se mit à rire doucement. développe... Mais moi, je reste à l'écart... Je c h a r r i e —. Voilà ce que je ne sais pas, n e . p a s avoir peur ! des poutres, des p l a n c h e s . . . Peut-on vivre ainsi ? Don-
Merci pour ion ; nez-moi quelque chose de difficile à accomplir. compliment, mon g a r ç o n !
— C'est bon, m a m a n ! N'en parlons pas ! Sache-le Pavel le prit p a r la main et l'attira à lui :
bien, je t'aime et te remercie profondément... — Nous penserons à toi !
La voix du Petit-Russien résonna derrière la cloison:
166 167 LA MÈRE
(
— Je t ' a p p r e n d r a i à distinguer les caractères d'im- des billets destinés à Pavel et disparaissaient après lui
primerie et tu seras un de nos compositeurs, veux-tu ? avoir communiqué leur exaltation.
Vessoftchikov s'approcha de lui en disant : Chaque nuit les feuilles qui engageaient les ouvriers
— Si tu me l'apprends,.je te donnerai un couteau... à fêter l e ' P r e m i e r Mai étaient collées sur les palissades
— Va-t-én au diable avec ton couteau ! cria le Petit- et même aux portes de la gendarmerie; tous les matins,
Russien. on en trouvait à la fabrique. Et les policiers parcou-
— Un bon couteau ! insista le grêlé. raient ie faubourg de bonne heure et arrachaient en
André et Pavel se mirent à rire. Vessoftchikov s'ar- jurant les affiches violettes; vers midi, elles réapparais-
rêta au milieu de la pièce et demanda : , saient et s'envolaient sous les pieds des passants. Des
— C'est de moi que vous vous moquez ? agents de la police secrète furent envoyés de la ville;
— Mais oui ! s'écria le Petit-Russien en sautant à bas postés au coin des rues, il fouillaient du regard les
de son lit... Si nous allions nous promener dans les ouvriers qui s'en allaient dîner, joyeux et animés, ou
c h a m p s ? . . . la nuit est belle... la lune brille... Venez- qui revenaient à la fabrique. Tout le monde était en-
vous ? chanté de voir que la police était impuissante; les gens
— Oui, dit Pavel. d'âge m û r eux-mêmes se disaient en souriant : — Et moi aussi ! déclara le jeune homme. J'aime —• Voyez-vous ça !
l'entendre rire, Petit-Russien î Et partout de petits groupes se formaient p o u r dis-
— Et moi j'aime quand tu me promets des cadeaux, cuter les proclamations.
ajouta André en souriant. ' La vie bouillonnait; ce printemps-là, elle était plus
P e n d a n t qu'il s'habillait, la mère m a r m o t t a : intéressante pour tout le monde; elle apportait quelque
—• Habille-toi plus chaudement. chose de nouveau; aux uns, un prétexte de plus p o u r
Lorsque les trois camarades furent sortis, elles les s'irriter contre les séditieux et les accabler d'invectives;
suivit du regard, jeta un coup d'ceîl sur les images aux autres, un faible espoir, une vague inquiétude; à
saintes et dit à voix basse : d'autres encore, et c'était la minorité, la joie aiguë de
— Seigneur 1 viens-leur en aide !..". savoir qu'ils étaient la force qui réveillait îe monde.
Pavel et André ne dormaient presque p l u s ; ils ren-
traient, pâles, enroués, las, un moment avant l'appel de .
la sirène. La mère savait qu'ils organisaient des réunions