La Nuit de Lampedusa

Daniel Picouly · Chapitre 10 sur 13 · partie 1/2

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La Nuit de Lampedusa

Chapitre 10

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

La Nubie accoste au port de Messine. La nuit l’a précédée en éclaireur de quelques encablures. Au matin, le brick boucané fait attraction avec sa grosse berline hollandaise jaune en gaillard d’arrière et Le Mac en figure de proue joufflue. Jeanne, Edmond et Jonathan auraient préféré un mouillage plus discret pour préparer leur expédition contre la forteresse. La bâtisse est impressionnante, perchée en haut de la falaise à l’aplomb du quai. On dirait une solide bougresse d’auberge, campée les mains sur les hanches, et qui semble dire : « Venez donc vous y frotter, mes braves. Je vous attends. »

Le port de Messine n’est pas plus hospitalier. Il a tous les stigmates d’un repaire interlope de fracassés de la mer. Sur les quais, on traîne sa rapière, on chuchote, on conspire, on prend des poses de rufian. On se dit flibustier, pirate, corsaire et même marin. Le moindre semblant de barcasse amarrée paraît avoir une jambe de bois, un bandeau sur l’œil ou la trogne balafrée de bâbord à tribord. Au gré de ruelles louches engorgées jusqu’à la garde, les tavernes s’alignent, impénétrables. On y chante et on y boit, de la houle plein le corps et de l’écume aux lèvres. On raconte ses tempêtes, ses abordages, ses monstres marins. On vend les cartes aux trésors de Barbe-Noire et de La Buse. Les filles vident leurs coffres à même les tables. On se bat comme on se tape dans le dos. On répand des bourses, on plante des couteaux, on saoule et on enrôle, on enrôle et on saoule. Ce n’est jamais qu’une houle de plus. On se pose un instant pour fumer du tabac et rêver de Libertalia, « la seule terre libre comme la mer », et on rote pour revenir au monde. Il doit bien y avoir quelque part de la musique à bordée, des odeurs de poisson, de graisse et de pisse, mais on s’en moque : on est à Messine.

Le Mac sort une fiche.

– Messieurs, selon la légende, la ville a été créée par Orion. Elle est construite en amphithéâtre pour qu’on puisse admirer le golfe de Messine, considéré comme un des plus beaux qui soient. C’est ici qu’Ulysse traversa le détroit (stretto di Messina, en italien) entre les fameux Charybde et Scylla… Au fait, Charybde est le tourbillon et Scylla, le récif. Depuis, la ville s’est mise sous la protection de la Vierge à la lettre. La nuit nous a empêchés de voir sa statue dorée monumentale à l’entrée du golfe. Avec cette inscription : « Vos et ipsam civitatem benedicimus »… Désolé, je n’ai pas la traduction.

– Tu te souviens, Mon Ventre ! C’est la phrase de Pie VI quand il t’a caressé. Un petit coquin, ce pape. Comment il n’a pu voir en ta maman la Vierge à la lettre, sans regarder dans mon décolleté ? C’est là que j’avais caché la lettre de la femme de Dumas.

– Jeanne ! vous êtes agaçante à marmonner toute seule dans votre coin.

– Je ne marmonne pas, je parle à mon fils.

– Ne trouvez-vous pas étrange, messieurs, cette assurance qu’ont les vierges de porter un fils ? Et pourquoi pas une fille ?

Edmond et Jonathan renoncent à discuter du sexe des anges.

 

Au même instant, un autre renonce à se préoccuper des anges. Il va bientôt les rencontrer. Le pape Pie VI meurt ce 29 août 1799 à Valence dans une indifférence de conclave, un sourire béat aux lèvres, un coquelicot fané à son chevet. Sa dernière pensée est pour cette jeune beauté sauvage dont il caressa le ventre au bord d’une rivière. Elle ne saura jamais qu’elle lui a procuré ce jour-là une émotion d’homme qu’il n’avait jamais ressentie auparavant. Pie VI meurt avec, au cœur, la pensée réconfortante qu’un pape peut bander.

 

– Les vierges me surprendront toujours, messieurs. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi cet état pour lequel elles n’ont aucun mérite leur en concède tant. Cela dit, les vierges ne peuvent pas tout. Malgré la protection de la Vierge à la lettre, Messine fut rasée au sol en 1783 par un tremblement de terre. Aujourd’hui, la ville est sous la tutelle du royaume de Naples, ennemi de la France, mais pas du commerce. C’est pourquoi, pour les autorités, nous sommes commerçants. Huile, olives, soie, laine, preneurs de tout ce qui nous rend aimables. Cependant, messieurs, notre séjour doit être des plus courts. Il m’en coûte très cher en pots-de-vin et autres spécialités locales, pour nous rendre aimables auprès des Napolitains.

– Nous ne comptions pas visiter la ville, Le Mac, seulement la Citadelle.

– Justement, comment allez-vous procéder, messieurs ?

– De façon très classique, Le Mac. Nous allons repérer la forteresse, les lieux, les forces, les mouvements, en dresser un plan le plus précis possible, élaborer une stratégie d’action et la mettre en œuvre le jour dit.

– Ainsi présentée, messieurs, l’affaire me paraît une simple formalité.

Simple formalité ! Le Mac en parle à son aise. Les premiers repérages de Jeanne, Edmond et Jonathan ne les portent pas à un tel optimisme. La citadelle de Messine est une huître. L’entrée apparaît des plus sourcilleuses, et les murailles ont le front haut. On ne passe pas !

Par bonheur, la faiblesse d’une citadelle est universelle. Quelles que soient sa taille et sa position, elle ne peut échapper à la nécessité de se nourrir, se divertir et évacuer. Autant de flots naturels dans lesquels on peut se glisser avec profit, grâce à la naïveté, la cupidité et la lubricité des hommes. Les trois lubrificateurs de l’action.

 

Jeanne, Edmond et Jonathan parviennent à se glisser dans l’enceinte de la Citadelle. Edmond et Jonathan respectivement dans la blouse d’un peintre et dans celle d’un charpentier, Jeanne sous le foulard d’une gitane diseuse de bonne aventure. Ils accèdent aux cours et aux communs, mais butent sur les grilles et les porte-clefs en uniforme napolitain. Ils observent, furètent, notent, mais doivent refluer vers les sortes de cabarets collés à la Citadelle. Le jeu de cartes de Mlle Lenormand y fait merveille. Jeanne en use pour soutirer quelques bribes d’informations contre du bel avenir. Pour se faire comprendre, elle mêle français, italien, espagnol, sicilien et jargon de son invention, ce qui donne à l’avenir un parfum de voyage et au destin une allure de tour de Babel. À Messine, les astres sont polyglottes et les bourses plus encore. Aux tables, on parle en drachmes, florins, livres, zlotys, francs, kopecks, lires, dirhams ou thalers, qui ne sont en vérité que les dialectes d’une même langue d’argent. Cette illusion fait croire aux hommes qu’ils peuvent tout acheter, c’est-à-dire les femmes. Quand Jeanne leur tire les cartes, leur avenir se limite soudain à l’horizon de son corsage. Le vin aidant, ils ne se contentent plus de ce cabotage de taverne et se prennent à rêver d’une navigation plus au large sous ses jupes. Il pousse au marin plus de mains que de raison. Jamais loin de Jeanne, Edmond et Jonathan se préparent à découper ce ban de poulpes avinés et à le déguster cru avec du citron comme on le fait sur le port. C’est alors que se produit un phénomène miraculeux qui affale toutes les ardeurs. Mon Ventre s’enfle d’un coup de façon considérable comme il le fit au sommet du volcan. D’abord flattés d’un tel pouvoir de géniteur, les poulpes refluent comme s’ils allaient devoir nourrir à vie l’enfant qu’ils ont conçu par la seule force de leur désir de voyage.

Edmond, Jonathan, Jeanne et Mon Ventre en rient comme des compères, mais ils doivent se rendre à l’évidence, ils n’avancent pas et désespèrent de trouver le moyen de sauver Dumas.

Le Mac s’en rend compte. Il est inquiet. La libération de Dumas est essentielle à son entreprise et le temps presse.

– Que se passe-t-il, messieurs ? Vous me semblez abattus. Ce n’est pas dans vos manières.

– Il y a, Le Mac, que nous avons présumé de nos forces. Tout d’abord, nous avons négligé l’importance d’un détail : nous sommes noirs !

– Et alors, messieurs ? Messine a l’Afrique en ligne d’horizon et plus de palmiers que de femmes honnêtes.

– Justement, Messine a l’Afrique coupable, cela n’incline pas à la confidence. Par ailleurs, nous pensions employer les mêmes méthodes que pour faire sortir le commodore Stanley Smith de la prison du Temple. Mais la citadelle de Messine est autrement coriace. À la date d’aujourd’hui, nous ne disposons même pas d’une ébauche fiable du plan des lieux.

– C’est ce plan qui vous arrête, messieurs ?

– Sans lui, nous ne pouvons rien.

– Le voilà !

 

***

– Voile à tribord !

Bonaparte et ses officiers se précipitent sur le pont. Dans la longue-vue, pas de doute, c’est la flotte anglaise ! « Hey, Boney !… » C’est ce que doit s’exclamer Nelson de son côté. Bonaparte n’apprécie pas ce surnom que l’Anglais lui a donné. Est-ce qu’il l’appelle « le Manchot » ? Le respect de l’adversaire est une victoire sur la barbarie et une politesse faite à soi-même. Bonaparte n’aime pas les diminutifs. Il interdit à ses officiers d’en utiliser devant lui. Certains pensent que c’est parce que la nature, en ne lui concédant que cinq pieds et deux pouces et demi, a déjà fait de lui un diminutif. La saillie est injuste. Bonaparte est un chef qui ne rechigne pas à s’entourer d’hommes de belle taille. Les petits qui s’entourent de petits restent petits.

– Alors, Ganteaume, nous y voilà ! Nous allons devoir aller nous échouer sur la côte et nous battre ?

– En effet, mon général, même si La Muiron filait 13 nœuds, l’amiral Nelson aurait tôt fait de nous couper le vent, et la puissance de feu du Vanguard est bien supérieure à la nôtre.

– Que faisons-nous, Ganteaume ?

– Nous attendons.

– Attendons quoi ?

– Le brouillard, mon général.

– Le brouillard ! Encore cette chimère, Ganteaume. Mais regardez autour de vous. Où en voyez-vous la plus petite trace, le moindre espoir ?

On doit à la justice et à l’évidence de dire que Bonaparte a raison. La lumière du moment est obscène de transparence complice. Elle met le monde à portée de main et de boulet. Le ciel va limpide, vaguement harassé de porter ce bleu infini qu’on ne sait par quel bout saisir. Un soleil inconsistant et sans point de vue semble à la verticale de tout et prive chacun de la moindre ombre protectrice. On devient craintif. Si on le pouvait, on se cacherait derrière son petit doigt.

– Je vous le demande de nouveau, Ganteaume, où est votre brouillard ?

– Là, mon général !

Ganteaume montre à Bonaparte deux dromadaires montés sur le pont. Leurs maîtres les ont amenés là pour les faire copuler. Ali, le mamelouk, prend les paris auprès de l’équipage sur le temps qu’ils mettront à se décider. Les dromadaires ruminent, l’air absent. Ils semblent attendre que les mises soient plus en rapport avec la prestation qu’on attend d’eux. Les marins les encouragent avec des gestes qui n’évoquent chez eux que le tisonnage de forge chez le maréchal-ferrant. Le dromadaire n’a que mépris pour le cheval, cet équidé efféminé incapable de se déplacer sans ses talonnettes en ferraille.

– Vous avez parié, Ganteaume ?

– Sans risque, mon général. À la différence de la nôtre, la femelle dromadaire est une espèce saisonnière.

– Ce qui veut dire ?

– Qu’elle ne copule que pendant la saison des pluies.

– Vous imaginez, Ganteaume, s’il nous fallait attendre la pluie pour honorer nos femmes ?

– Nous ne serions jamais venus en Égypte.

Bonaparte chasse de la main l’idée que la femme prévaut sur la conquête.

– Par contre, mon général, si la période d’activité sexuelle est courte, le résultat est garanti. La femelle dromadaire est une espèce à ovulation provoquée : pas de coït, pas d’ovulation. Chez l’homme, cela conduirait à une surpopulation effrayante…

– Mais à l’assurance des dynasties.

– Il faudrait tout de même patienter pas loin de treize mois.

– Treize mois !

– C’est le temps de gestation pour une femelle dromadaire.

– À leur retour de campagne, devant le berceau plein, certains soldats ont dû avoir l’impression d’avoir épousé une dromadaire.

Bonaparte rit de trop bon cœur, mais compte sur ses doigts. Si Joséphine a eu un enfant pendant son absence, jusqu’en février-mars il est un père, en juin-juillet il est un père dromadaire, au-delà un cornard.

– Quant à l’acte chez les dromadaires, mon général, on peut dire que c’est une sorte de levrette des sables. La position couchée de la femelle donne au mâle une troublante ressemblance avec l’homme, sinon qu’il bave beaucoup plus.

– Pour un marin, Ganteaume, vous me paraissez bien éclairé sur ces choses terrestres.

– Je le dois au côtoiement de vos savants, mon général. Ce ne sera pas le moindre mérite de cette expédition.

– Certes, mais cela ne me dit pas le rapport que vous faites entre ce couple de dromadaires et le brouillard.

– Le calme, mon général ! Le calme des hommes sur le pont, malgré les voiles anglaises. Ce calme montre qu’ils croient à l’arrivée du brouillard. Ils ne sauraient dire pourquoi. En marins, ils le sentent. C’est tout.

Bonaparte remarque en effet que les soldats n’ont rien changé à leurs occupations ou distractions. Ils continuent à plonger du haut des mâts, à se faire traîner dans les vagues au bout d’une corde, à jouer aux dés, repasser le fil de leurs lames, à danser la nouba déguisés en filles, à sculpter des pantins de bois, à recoudre, ravauder, à jouer de la flûte, de la mandoline, à écrire, dessiner, se tatouer des cœurs et houspiller les savants « toujours dans leur pattes ».

– Mon général, les hommes ont de l’instinct et de l’expérience. Faites-leur confiance, le brouillard va venir.

Bonaparte reste dubitatif. Il regarde Ali, le mamelouk, se démener pour essayer de faire copuler ces deux pauvres dromadaires qui semblent avoir la tête ailleurs. S’il était encore d’humeur à convoquer un « institut » dans sa cabine, Bonaparte poserait la question : Comment deux dromadaires peuvent-ils accoucher d’un brouillard ?

 

***

 

– La citadelle de Messine, messieurs !

Jeanne, Edmond et Jonathan restent sidérés. Là, sous leurs yeux, le plan de la prison où est enfermé Dumas. Ce plan qu’ils tentent de reconstituer en vain depuis des jours et des nuits est étalé sur la table, la mine goguenarde. Il porte cette sorte de sourire irritant qu’affectionnent les solutions de rébus qu’on aurait dû trouver d’entrée, tant elles apparaissent évidentes. Que faire ? Le plan les nargue, le trait net, les proportions limpides et l’agencement clair. Jeanne, Edmond et Jonathan hésitent entre l’envie d’embrasser Le Mac et celle de l’étrangler, voire de l’égorger.

– Calmez-vous, messieurs ! Ce n’est pas ce que vous cherchiez ? Le plan d’emprise de la citadelle de Messine. Elle est là, cette forteresse, elle vous attend, posée sur sa langue de terre, entre la ville, le port et le canal. Elle vous défie, mais elle ne peut plus vous échapper, messieurs. Pourquoi ne vous l’ai-je pas fourni plus tôt ? Pour ne pas vous heurter. Je sais que vous n’aimez pas me devoir. Je respecte votre noblesse d’âme et cette volonté d’indépendance qui vous honore.

Jeanne, Edmond et Jonathan n’hésitent plus, ils vont étrangler, égorger et peut-être même émasculer Le Mac.

– Soyez rassurés, messieurs, c’est le plan officiel. Il est à l’échelle, exprimé en toises de Sicile, une mesure proche de la nôtre : 1,96 mètre depuis nos facéties arithmétiques. Examinons-le, nous avons peu de temps. Le cœur de la Citadelle, là où est retenu Dumas, est un pentagone classique défendu aux angles par cinq bastions eux-mêmes protégés par des noms de saints et deux ravelins aux patronymes féminins. Il en est ainsi dans les fortifications comme dans la vie, l’homme est un bastion, la femme un gouffre.

– Vous ne trouvez pas, Le Mac, que, vue de cette manière, la Citadelle ressemble au motif d’une tortue ?

– Allons, messieurs, cessez vos enfantillages !

Le Mac a tort, Mon Ventre. Nous deux, nous savons que ce plan de la Citadelle est bien le dessin d’une petite tortue gourmande. Si nous lui donnons une jolie feuille de laitue toute fraîche, elle sortira la tête de sa carapace. Et c’est là que nous pourrons entrer.

– Il y a un problème, Le Mac, ce plan ne nous dit pas où est retenu Dumas.

– C’est exact, messieurs. C’est pourquoi vous serez plus intéressés encore par ceci !

Le Mac aime les effets de mystère. Celui-là est réussi. Jeanne, Edmond et Jonathan ne voient qu’une chose sur le nouveau plan que Le Mac vient de faire apparaître. Au cœur d’un dédale anguleux, un rond bleu, avec écrit en dessous : « Il est là ! »

– Messieurs, c’est le cachot où est emprisonné votre ami Dumas. Il est situé sous le bastion Saint-François. Vous remarquerez un détail important : ce bastion donne sur le canal.

– Et alors, Le Mac ?

– C’est dans le canal que se déverse l’égout principal. C’est par là que vous entrerez.

 

***

 

Le brouillard tombe des flancs du dromadaire sans le moindre vagissement.

Il tombe sur le pont de La Muiron, droit dans les bras de Bonaparte, qui le reçoit comme un signe de sa bonne fortune. Il le contemple.

C’est un brouillard bien né, fermement constitué. Un brouillard comme la Méditerranée aime à en faire surgir en cette saison entre 32 et 33 degrés. Un brouillard fantomatique. Insidieux. Un assassin dolent qui étouffe les bruits, endort les mouvements et fond mer et ciel en un monde en suspension. Il donne à l’air la consistance filandreuse des cheveux d’ange. On dit que le brouillard est tissé fin de la chevelure de ses victimes. Ce sont elles qui gémissent sous l’étrave des navires. On dit que les figures de proue sont des femmes, car elles seules peuvent demander aux victimes englouties de les épargner… On dit… Le brouillard rend minuscule. On prie, on pétrit des amulettes, on évoque la chaleur d’une peau, on tremble. On est prêt à rendre grâce au moindre esprit capable de nous protéger de ce déchaînement de silence. Bonaparte aime cette ouate grise qui cache si bien ses prières d’athée à la ferveur corse.

Chacun sur le bateau est entré en apnée silencieuse. La consigne n’a pas besoin d’être lancée. On le sait. Le moindre bruit, la plus petite toux irait porter la bonne nouvelle aux Anglais : ils sont là ! Ce serait alors le déchaînement d’une fureur invisible. Le feu, le tonnerre, le ciel qui s’abat, la mer qui s’ouvre. Même les animaux dans les cales l’ont compris : le déluge peut survenir à tout instant. Sur le pont, les dromadaires amoureux sont surpris et un brin fiers de leur pouvoir. Ce n’est pas rien que d’accoucher, pour le général en chef de l’armée d’Orient, d’un brouillard qui le sauve de la flotte anglaise. Ils ont de quoi être fiers et surpris : ce sont deux mâles !

Le brouillard se rend compte de sa méprise et se lève.

Plus aucune voile anglaise à l’horizon.

Bonaparte se signe à la dérobée, face à la mer.

 

***

 

L’égout de la Citadelle prend son nom au pied de la lettre : il pue !

Ce genre de puanteur solide qui pénètre par la bouche, le nez, les yeux et la peau. Jeanne, Edmond et Jonathan ne se savaient pas si poreux. Le boyau principal est presque à taille d’homme. Les Trois y progressent dans l’obscurité, l’eau aux chevilles, le dos légèrement courbé, comme pour ne pas fâcher l’ogre qui habite ici. Après un brin d’escalade à l’air libre de la nuit, ils ont accédé à l’égout par un déversoir à flanc de roche qui vomit dans le canal, par intermittence. Il est bouclé par une solide grille métallique. Des fanons ruinés par la rouille retiennent le pire d’une matière spongieuse verdâtre qu’on ne gagnerait rien à identifier si on en avait le loisir. On ne l’a pas… Regarde, Mon Ventre. Tu reconnais ? C’est la bouche de la tortue. On va lui donner une feuille de laitue et elle va s’ouvrir… Inutile. La grille métallique est mal verrouillée. Une aubaine. Il fait une nuit de chien dans ce boyau malgré les lanternes de cocher que portent en procession Jeanne, Edmond et Jonathan. Les flammes des bougies sont asphyxiées par les miasmes en suspension. Elles flageolent et menacent de s’éteindre à chaque pas. Les ombres ne sont guère plus vaillantes. La chaleur moite leur colle à l’âme.

– Que dit le plan ?

Rien. Il est lassé et même vexé qu’on le consulte au moindre embranchement comme si on n’avait pas confiance dans son itinéraire. Que dit le plan ?… Suivez le pointillé ! C’est tout. Il en a assez de se justifier. Au lieu de douter de lui, les Trois feraient mieux de surveiller le niveau de l’égout. Le Mac les a prévenus. Ils disposent de moins d’une heure entre deux lâchers d’eau : 54 minutes, pas plus, pour atteindre l’extrémité du boyau et accéder au niveau des cellules. C’est là qu’est retenu le général Dumas. Sinon, ils risquent d’être emportés et noyés, le corps écrasé contre la grille du déversoir. C’est donc ça, cette matière spongieuse et verdâtre : les restes d’évadés dévorés encore vifs par des rats. Cette image suffit à leur redonner du cœur à la marche.

– On y est !

Des barreaux de fer scellés dans la paroi forment une échelle qui s’échappe vers le haut de la voûte. Ils sont parvenus dans une rotonde où convergent quatre collecteurs. Pour l’instant, la réalité se conforme au plan du Mac. Les Trois en sont rassurés, même s’ils gardent à l’esprit qu’à tout instant Le Mac peut refermer le plan sur eux.

Jeanne, Edmond et Jonathan émergent d’un puits de pierre. Ils sont à l’extrémité d’un couloir éclairé à l’économie par une torche de résine en applique. De part et d’autre, une série de cellules en vis-à-vis. Dans l’une d’elles se trouve le général Dumas. Le rond bleu indique la troisième sur leur gauche. Identique aux autres. Elle est à portée de main et ne semble pas se rendre compte qu’ils ont failli mourir pour elle. Ingrate ! Leur cœur bat. Incrédule. Ce ne peut pas être aussi simple. Il guette la ronde, le cliquetis des chaînes et des clefs. En vain. Il va bien surgir des gardiens, des hommes en armes, il y aura des coups de feu, des coups de sabre. Ils retiennent leur souffle.

Jeanne ose. La troisième porte. Pas plus surchargée de ferrures que les autres. Elle s’approche, glisse le volet du judas… Regarde, Mon Ventre, c’est le général Dumas. Un ami de ton père. Il lui ressemble un peu, non ?…

Dumas est là, immense, colossal. Deux palmiers l’encadrent. Il est monté sur son cheval bai. Brandit son sabre… Je sais, Mon Ventre, tu te demandes ce que fait ce cheval dans la cellule…

***

 

Joséphine l’a décidé, elle ne sortira plus de sa « sucrerie ». C’est son abri contre les cyclones et les mauvais coups. Elle y est bien. Apaisée. Elle s’est réfugiée dans le recoin d’une cave de la Malmaison. Elle ne pense plus au monde extérieur. D’ailleurs, il n’existe plus ce monde. Certainement emporté par les vents et un déluge de pluies chaudes et odorantes. Joséphine aime ces rincées d’enfance. Quand elle parvenait à échapper à tous ces yeux accrochés à elle, elle allait les recevoir derrière un pressoir abandonné de la plantation. Nue, les bras tendus au ciel. La pluie se déversait sur elle, coulait en rigoles, s’immisçait en elle. La visitait. Son premier plaisir de petite fille fut de cette eau-là. Une onde soudaine, ourlée et intime que Joséphine recherche encore chez ses amants sans jamais la retrouver. L’homme n’est pas assez liquide. Trop en ressac. Il croit à sa sueur, sa salive et son foutre. Alors qu’il ne devrait être qu’une onde sans provenance. Joséphine classe les hommes comme on le fait de l’argent, selon leur « degré de liquidité ». Barras est un lac souterrain, Hippolyte un mascaret, et Bonaparte une crête d’écume.

Joséphine se sert un verre de vin, d’une bouteille prise au hasard. Le vin de Bonaparte. Elle le garde pur, le mire à la lueur d’une bougie et le boit sauvagement en en laissant couler sur son menton, son cou et sa gorge. Elle porte un toast… Au sang des hommes !… C’est le liquide que Joséphine méprise le plus chez cette engeance. Les hommes en tirent un privilège excessif, au seul motif qu’ils le répandent… Nous aussi, nous le répandons. Pas pour la mort, pour la vie, et pour l’Église !… Joséphine a ce rire poissard que donne le vin mal bu… Eh oui, l’Église ! Chaque mois nous avons notre cardinal… Joséphine trinque avec la bouteille désolée par tant de laisser-aller… Joséphine, ma fille, tu es ivre, ce qui est passager, et enceinte, ce qui doit le devenir. Il te faut rapidement trouver un remède à ces deux états… Elle ira voir ce médecin, le Médicastre, que Mlle Lenormand lui a recommandé. En attendant… Buvons !

 

***

Edmond et Jonathan se précipitent à la porte de la cellule de Dumas. Jeanne n’a pas menti. Le général est là ! Par le judas, ils le découvrent. Dumas est gigantesque, terrifiant. Il apparaît dans l’obscurité au milieu d’une tache de lumière. Il éclate de rouge, de vert, d’or et de bleu. Il est monté sur un pur-sang arabe de robe fauve, le sabre pointé à la charge. Edmond et Jonathan n’essaient pas de comprendre. Dumas est un dieu tombé de l’Olympe. Pour lui, ils voudraient enfoncer la porte de fer d’un coup d’épaule, mais ils ne sont que des hommes. Il faut composer avec ce trousseau de gorgones qui mélange à plaisir les clefs et leurs doigts. Une clef se dévoue. La porte daigne. Edmond et Jonathan s’engouffrent dans la cellule. Elle est sombre, d’une fraîcheur rassurante, seulement éclairée d’un chandelier à cinq flammes. Jeanne reste au guet dans le couloir. Elle écoute le bruit confus des retrouvailles dans la cellule… Dumas, enfin !… Ce sont des embrassades, accolades, étouffades, des borborygmes, des rires, des jurons et des larmes peut-être. Quand on en a fini de ces effusions désordonnées, on les reprend puisque les mots ne viennent pas. Les hommes ne savent pas se retrouver, ils préfèrent se perdre. Heureusement, le soldat vient à la rescousse du quidam. On s’ébroue. On se rajuste. On claque des talons.

– Mon général, nous sommes venus vous libérer. Un bateau nous attend au port pour vous ramener en France. Chez vous. Il faut faire vite !

– Mes amis, quel bonheur ! J’ai tellement attendu cet instant. J’en ai rêvé, j’en ai hurlé, j’ai compté les jours, espéré, mais regardez-moi, aujourd’hui je ne suis plus qu’un pauvre homme délabré.

Edmond et Jonathan dessillent. Ils découvrent le véritable Dumas devant eux. Le colosse est amaigri, fatigué, en haillons. Il boite, tend l’oreille pour entendre. Qu’est devenu le sabreur lumineux aperçu par le judas ? Il est sur le mur. Dumas s’est peint à cheval sur fond de palmiers et de pyramides. Les yeux accommodent. Edmond et Jonathan s’aperçoivent alors que ce Dumas équestre n’est que le motif central d’une fresque qui court tout autour de la cellule.

– C’est mon histoire, mes amis. De Saint-Domingue où je suis né à l’Égypte où Bonaparte m’a tué. Moi, Dumas ! va vous faire la visite.

Moi, Dumas ! est une sorte d’épouvantail à roulettes et tête de marotte en pierre marbrée d’un gris songeur. Il semble avoir été bricolé à partir d’une structure métallique articulée et d’un corset de tôle. Il est coiffé d’un bicorne à cocarde et porte l’uniforme vert des chasseurs du 13e.

– Moi, Dumas ! c’est mon Dumas de compagnie. Nous conversons, il m’aide à garder la main au sabre, je lui raconte des histoires de mon invention. Ma mère, Césette, pratiquait le vaudou, comme tout le monde à Saint-Domingue. Elle me racontait qu’on a tous un double fantôme qui est là pour nous sauver la vie. Mais une fois seulement. Pourtant, j’ai l’impression que Moi, Dumas ! me sauve la vie chaque jour. Sans lui, je deviendrais fou.

Le chandelier à la main, le général promène Moi, Dumas ! le long de la fresque. La lueur des bougies anime les personnages, le vent souffle dans les palmes. On y coupe la canne, on y danse, des bateaux franchissent des mers, on y est loqueteux, glorieux, on s’y bat, on y aime avec des poses naïves, au milieu d’une nature amicale de couleurs vives.

– Nous ne vous connaissions pas ce talent, mon général.

– À Saint-Domingue, chacun naît Noir, écrivain, soldat et peintre. Parmi ces quatre malédictions, je ne sais quelle est la pire. Vous vous reconnaissez, mes amis ?

Edmond et Jonathan doivent avouer que non. Ces deux minuscules fourmis aux pistolets d’argent, ce seraient eux ?

– Rappelez-vous, ce printemps 93, toute l’Europe était coalisée contre notre révolution. Dumouriez s’était vendu à l’ennemi. Nous étions cantonnés à Lille quand nous avons barré la route aux hommes de Dumouriez avec notre 13 e hussards. Là, devant, c’est le chevalier de Saint-George qui caracole.

Jeanne tend l’oreille… Écoute, Mon Ventre, ton père a été un grand soldat. Un vrai héros…

– Mort ! Saint-George est mort, mes amis ? Quelle douleur ! Lui, si jeune… Jeanne ?… Qui est cette Jeanne dont vous me parlez ?… Le dernier amour du Chevalier ?… Où est-elle ?

Elle entre. Dumas regrette de ne pas avoir vingt ans de moins. Jeanne est ainsi, elle rajeunit les regrets.

– Mon général, j’ai une lettre de votre femme pour vous.

– Une lettre de ma Louise ! Lisez-la-moi, Jeanne. Mes yeux se sont usés sur la fresque. Eux aussi me trahissent.

L’égout gronde, soudain. Edmond et Jonathan interviennent.

– L’eau monte, mon général. Le temps nous presse. La lettre de Marie-Louise devra attendre. Il faut sortir de la Citadelle au plus vite, sinon nous ne pourrons plus emprunter les égouts. Venez ! Nous vous raconterons tout sur le bateau.

– Et Dolomieu ?

– Dolomieu, le savant ?

– Il est dans la cellule en face de la mienne. Je ne peux partir sans lui. Ce serait un crime.

Dolomieu accepte d’être un crime. Il veut rester. Continuer son travail. Il ne compte pas interrompre la rédaction de son Introduction à la philosophie minéralogique.

– Constatez vous-mêmes, messieurs.

La cellule de Dolomieu est une véritable bibliothèque d’échantillons de pierres, roches et fossiles, impeccablement étiquetés et rangés sur des étagères ou dans des vitrines. Edmond et Jonathan regrettent les fiches du Mac. Elles les auraient éclairés sur le nom de ces pierres. Particulièrement ce marbré gris songeur, dans lequel, à l’évidence, a été taillée la tête de Moi, Dumas !

– On m’expédie des minéraux de toute l’Europe et même d’Égypte. Je ne peux me séparer d’une telle collection. De plus, messieurs, je sais par ma propre expérience que c’est au cachot qu’on écrit le mieux. On y est protégé de ces joyaux vénéneux que recèle la vie. Je suis touché par votre sollicitude, mais comprenez également que moi, Déodat-Guy-Silvain-Tancrède de Gratet de Dolomieu, troisième marquis de Dolomieu, chevalier de Malte, membre de l’Institut, géologue, minéralogiste, découvreur de la dolomite…

– Citoyen, le temps presse !

– Le temps patientera, messieurs. Il est hors de question qu’un Dolomieu s’enfuie comme un brigand. J’entends bien que les autorités me libèrent dans les formes, me restituent mes effets confisqués et que le roi de Naples me présente ses excuses. Sans cela, je reste.

Le général parcourt une dernière fois la fresque, le chandelier à la main. Il fait ses adieux à son histoire et n’emporte avec lui que sa canne, ses besicles et un morceau de ciel de la fresque.

– Ma mère avait une tenue de ce bleu quand on l’a vendue comme esclave.

 

***

 

Joséphine n’aime pas être tripotée par un homme comme de la chair à vendre. Surtout quand il ne paraît pas en être un. La chose répugnante plantée devant elle est un bloc mutique, mi-monstre, mi-bête. Une boule hirsute de poils drus pourvue de mains d’une étonnante délicatesse. Si elle fermait les yeux, elle pourrait vibrer sous de telles mains. Elles palpent ses seins, malaxent ses cuisses et son ventre, s’insinuent de manière indiscrète. La chose grogne comme si elle avait trouvé un trésor. Joséphine n’ose questionner. Mlle Lenormand l’a prévenue. Pas un mot. Le Médicastre est sourcilleux et susceptible. Une contrariété et il l’abandonnerait, les pattes en l’air, dans cette cave où on a l’impression d’être déjà disséquée. Bien heureuse s’il ne la viole pas à même cette planche épaisse sur laquelle il l’a allongée désespérément nue. Joséphine imagine le Médicastre outrageusement pourvu et viril. Elle ne sait si cela doit la conduire à fuir ou à rester. La question est de pure forme, car le Médicastre est le seul, d’après Mlle Lenormand, à pouvoir répondre à sa demande. Une demande plutôt singulière. Joséphine ne veut pas simplement faire passer un enfant gênant. Mille et une faiseuses d’anges l’auraient délivrée à meilleur compte. Joséphine veut un service plus rare qui nécessite une science unique. Elle veut garder cet enfant en réserve et le déclencher quand l’heure sera venue.

Seul en ce monde le Médicastre connaît le mystère des naissances différées.

***

 

Jeanne, Edmond et Jonathan étudient le plan du Mac. Un détail les alerte : cette croix rouge à l’intersection de deux couloirs. Elle figure sur le chemin du retour, différent de celui emprunté pour arriver jusqu’à Dumas. Plus long. Plus tortueux… « Ainsi vous évitez une ronde, messieurs… » Jusqu’ici, les renseignements du Mac se sont avérés parfaitement fiables. Pourtant, cette croix rouge les intrigue. Les Trois et Dumas y sont parvenus, mais ils se tiennent légèrement en retrait. À couvert. L’emplacement est surmonté d’un puits de lumière. De là où ils sont, il leur est impossible de voir sur quoi il débouche. Au-delà, le grand égout les attend et semble leur dire : Dépêchez-vous. Je ne vais pas pouvoir retenir la montée de l’eau plus longtemps.

– Que se passe-t-il ?

– Rien d’important, général. Ce passage à découvert ne nous dit rien de bon. Rien de plus.

– Ne m’épargnez pas, mes amis. Vous vous demandez si je pourrai le franchir au pas de course. Vous avez raison, avec ce pied mort, je ne peux vous le promettre.

– Nous passerons, mon général, même si nous devons vous porter sur notre dos. Nous ne sommes pas arrivés jusqu’à vous pour renoncer. Simple précaution d’éclaireurs. Nous avons juré sur la tombe du chevalier de Saint-George de tenir la promesse qu’il vous avait faite.

– Quelle promesse ?

– Se porter à votre secours si, un jour, votre vie était en jeu. La promesse que vous lui avez rappelée dans votre lettre et qui fait que nous sommes là, aujourd’hui.

– Mes amis, je ne comprends pas. Je n’ai jamais écrit une telle lettre à Saint-George.

– Le Mac !

Jeanne, Edmond et Jonathan ne voient que lui comme explication. Le Mac aurait monté toute cette opération uniquement pour éliminer le général Dumas. La croix rouge leur saute aux yeux. C’est là que ça doit se passer. Mais pourquoi ?

– Bonaparte ! Ne cherchez pas plus loin, mes amis. Il fait place nette. Il croit que je pourrais être une menace pour lui à Paris. Je suis d’abord un républicain et lui revient pour renverser le Directoire. Même si j’ai peu d’estime pour ce régime, je ne peux pas me ranger au côté d’un coup d’État. Le bruit court dans la Citadelle que Bonaparte a déjà quitté l’Égypte. Les pirates sont les meilleurs messagers des mers. Messine en regorge. Bonaparte veut s’assurer que je ne me mettrai pas en travers de son chemin.

– Mais pourquoi Le Mac ?

– Grâce à lui, Bonaparte fait de mon assassinat une histoire de règlement de comptes entre Noirs. À supposer que Bonaparte soit au courant. C’est peut-être une initiative du Mac. Il apporterait ma tête en gage à Bonaparte.

– C’est la sienne qu’on va lui expédier.

– Surtout pas. Essayons de savoir qui est derrière tout ça. Je pense à Berthier, le confident de Bonaparte. Toujours prompt à anticiper les désirs de son maître. C’est lui le bras armé contre moi. Il en fait une affaire personnelle. Pendant la campagne d’Italie, je l’ai traité de jean-foutre et provoqué en duel, mais il a fait caca dans sa culotte !

Ne ris pas Mon Ventre, ça me chatouille…

– Berthier me hait, mes amis. Je n’en ai que faire, mais Berthier est l’encre de Bonaparte. Il exerce un pouvoir souverain : il rédige les comptes rendus militaires pour Bonaparte. Berthier refait les batailles dans son écritoire. D’une volte de plume, il peut transformer une « charge furieuse » en « position d’observation ». C’est ce qu’il s’est permis contre moi en rendant compte de mon action devant la citadelle de San Antonio à la bataille de La Favorite, en 97. Bonaparte m’a pris pour un couard et le monde a suivi. Ce que c’est que le pouvoir des mots. Si je revenais au début de ma fresque, mes amis, je me ferais écrivain et je charcuterais l’Histoire comme un Berthier, mais avec plus de souffle et d’imagination. Il me suffirait de raconter ce que j’ai vécu, en en retranchant beaucoup pour qu’on me croie un peu.

Edmond et Jonathan l’écoutent sans l’interrompre. Ils sentent que le général a besoin de parler. Après tant de mois ! Ils le comprennent, le respectent, mais savent qu’ils se mettent en danger. Ils ont de plus en plus l’impression que le piège du Mac va se refermer sur eux.

– Mon général, comment voyez-vous la situation ?

– Je crois qu’une giclée de fusils nous attend là-haut, prête à me déchiqueter à notre passage à découvert.

– Comment nous tirer de là, mon général ?

– Je ne vois qu’une personne qui puisse en être capable.

– Qui ?

– Moi, Dumas !

Moi, Dumas ! prend son rôle de composition très au sérieux. L’épouvantail à roulettes est ressemblant à faire peur. Peut-être un peu plus raide que le général. Plus martial. On aurait pu éviter ce sabre qui ressemble à une vilaine prothèse.

– Voilà comment nous allons procéder, mes amis. Je vais me servir de Moi, Dumas ! comme d’un leurre. Je vais le lancer de façon à lui faire traverser le découvert. Si c’est un guet-apens, Moi, Dumas ! va être mitraillé de là-haut. C’est notre chance. Le temps que les hommes rechargent leurs fusils, nous passerons en courant. Si Moi, Dumas ! s’en tire sans encombre, cela peut vouloir dire que votre Mac n’est pas un si mauvais bougre. Ou bien, ce qui serait le pire, que notre stratagème a été éventé et qu’ils nous attendent pour nous tirer comme des perdreaux. Dans ce cas, ce sera à la grâce de Dieu.

… Mon Ventre, ne compte pas trop sur Dieu. Il est quelqu’un de très occupé qui a parfois la tête ailleurs. Ta maman, elle, est là pour prendre soin de toi. Que de toi. Chacun son travail…

– Mes amis, êtes-vous prêts ?

Ultimes bourrades, poignées de main, regards intenses. Le général Dumas lance l’épouvantail à roulettes. Moi, Dumas ! surgit à découvert. Un temps, l’espace reste suspendu, immobile, silencieux. Puis le ciel éclate et se déverse sur lui. Le feu, le tonnerre, la poudre. Les balles sifflent, ricochent, déchiquettent les tissus, éclatent la chair du bois en esquilles. Le corps de Moi, Dumas ! tressaute, tangue, mais garde sa ligne. Il fonce tout droit, le sabre obstiné, tranche le nuage de fumée comme un fantôme !

– Allons-y !

Jeanne caresse Mon Ventre et se jette, Dumas pousse Edmond et Jonathan dans le dos. Il n’y a pas à discuter. Ils traversent au pas de charge une brume bleutée sans que rien ne vienne les faucher. Ils se tâtent, vérifient et vérifient encore, ils sont intacts ! On se congratulera plus tard. Derrière eux, l’égout menace.

– Où est Dumas ?

La brume de la poudre à fusil retombée, Jeanne, Edmond et Jonathan ne trouvent que Moi, Dumas ! à leurs côtés. Dépenaillé, le chapeau de guingois, le sabre écourté, mais pas peu fier d’avoir rempli sa mission.

– Je suis là, mes amis !

Le général Dumas est resté sur l’autre rive. Comment leur avouer que ses yeux, ses jambes n’auraient pas pu ? Comment expliquer à ceux qui ont risqué leur vie pour le libérer qu’il lui reste tant à peindre sur sa fresque ? Plus inconcevable encore, Dumas ne veut pas repartir sans qu’on lui ait rendu les pur-sang qu’on lui a confisqués. Question d’honneur.

– Mes amis, fouillez Moi, Dumas ! Vous trouverez sur lui le portrait de ma mère. Rapportez-le à ma femme.

– La lettre de Marie-Louise !

Jeanne l’agite en direction de Dumas. Elle l’avait gardée sur elle. Que faire ? Là-haut, les fusils les guettent, la gueule bourrée à la revanche. Jeanne et Dumas se regardent. Elle sur la rive, lui sur son île. Comme ils sont loin ! Comme elle aurait aimé qu’il lui parle de Saint-George. Comme il aurait voulu qu’elle lui raconte Mon Ventre ! Dumas aurait expliqué à Jeanne pourquoi elle a ce parfum de sucre. C’est Mon Ventre qui le lui donne. Sa mère disait qu’on ne rencontre ce parfum que dans les îles perdues du pays d’enfance. Que parfois on peut mettre une vie à le retrouver. Qu’il est inutile de traverser des terres et des mers. On le porte sur soi. Dumas est jaloux de son double en haillons. Lui peut respirer le parfum de Jeanne. Dumas aimerait qu’il soit son messager auprès d’elle. Jeanne sourit. Elle a compris. Elle glisse la lettre de Marie-Louise sous l’uniforme de Moi, Dumas ! l’embrasse sur le front et le lance en direction du général.

Le feu de là-haut éclate avec une violence hargneuse et mesquine. Moi, Dumas ! est fauché dans sa course, fait aux pattes. Il titube, cède à mi-chemin, va pour s’écrouler, mais dans un dernier sursaut se jette à couvert et s’effondre dans les bras de Dumas, la lettre à la main. Étrange image qu’un homme étreignant son fantôme. Jeanne, Edmond et Jonathan savent qu’il faut partir. Laisser Dumas. Il a choisi. Dans leur dos, les eaux de l’égout enflent brusquement. La bestiole les attend, la gueule ouverte.

Des rats ! Ils sont partout dans l’égout. L’obscurité les multiplie. La puanteur les rend solides. Jeanne, Edmond et Jonathan sont emportés par le courant, ballottés, chahutés contre la paroi. Ils valdinguent, tentent de surnager au milieu d’un flot de rats rêches et luisants. Des rats de toutes tailles paniqués par la force du courant qui les entraîne vers le déversoir. Ils ne veulent pas, les rats. Pas le déversoir ni le canal où ils vont se fracasser dix mètres plus bas dans une eau répugnante de propreté. C’est ici chez eux. Ça suinte, ça pourrit. Ils veulent rester là, chasser en bande ces trois corps encore chauds, embarqués avec eux comme de vulgaires étrons. Ils s’agrippent à eux, les griffent, les mordent. C’est juste du grignotage. Ils saignent à peine ces charognes. Il faudrait les noyer. Les empêcher de respirer. Les priver de ce mince espace d’air qui résiste entre les flots et la voûte. Les attaquer en commando, s’introduire dans la bouche et le nez, s’insinuer dans la gorge. Les étouffer. Mais c’est chacun pour soi chez les rats. Il faut d’abord sauver sa peau. Les trois corps chauds sont des coriaces. Surtout la fille. Une peste ! Contre la grille, ils feront moins leurs fiers. Coincés, écrasés, noyés, avec juste assez de conscience pour se sentir mourir les yeux grands ouverts. La chair est meilleure quand ils ont peur. Les yeux ! c’est ce qu’il y a de plus mystérieux et excitant à dévorer chez cette engeance prétentieuse. On a le sentiment jouissif de téter leur trouille et de bouffer toute une vie en quelques bouchées tendres. Ça peut toujours servir, une histoire d’homme dans une vie de rat.

La grille !

Jeanne, Edmond et Jonathan y pensent depuis qu’ils se sont jetés dans le torrent de l’égout. Elle approche à la vitesse d’une gueule. Edmond et Jonathan plongent. Ils vont dégoupiller le loquet de fermeture. Jeanne les attend, la bouche hors de l’eau. Adossée aux barreaux, elle repousse les rats qui déboulent en couinant. Soudain, Edmond et Jonathan émergent à la surface. Ils crachent du noirâtre.

– La grille est cadenassée !

Le Mac ! Toujours lui. Les Trois n’ont rien à se dire pour comprendre. Le Mac a pris toutes les précautions pour se débarrasser d’eux. Inutile d’imaginer les manières de lui faire payer, ils ne sortiront pas de là. Le loquet est cadenassé solidement. Le niveau de l’eau monte à une telle vitesse qu’ils n’auront bientôt plus que la ressource de mourir noyés ensemble. Les rats ont compris. Le courant a entraîné les plus malingres à travers les fanons de la grille. Restent les plus gros. Prisonniers comme eux. Les dents en plus.

Edmond, Jonathan et Jeanne s’échangent des adieux couverts par le fracas du déversoir. Jeanne rassure Mon Ventre… Ta maman va bientôt t’imiter. Elle sera dans une grosse bulle d’eau, comme toi. Les deux bulles vont éclater pour qu’on puisse se rejoindre. Mais tu ne sentiras rien. Tu n’auras pas mal. Ce sera très joli. Un peu comme des bulles de savon dans le soleil. Il y aura du bleu irisé. Peut-être un arc-en-ciel, et tu seras enfin dans mes bras…

Les Trois prennent une dernière inspiration et se laissent couler doucement. Les rats sont déçus de s’apercevoir qu’ils partagent cette faiblesse avec l’homme. Ils ont besoin d’air.

Mourir noyé ressemble à un grondement sombre. Il approche, enfle et vrille vos tempes. Une ombre fond sur vous comme une torpille. Elle percute l’obscurité avec un bruit sourd et ouvre dans votre crâne une lueur de petit matin.

Votre dernier matin.

Il est plutôt agréable.

Jeanne, Edmond et Jonathan sont projetés hors de l’égout avec une telle force qu’ils restent en suspension dans les airs. Le temps de jouir du panorama. Le point de vue sur Messine est vertigineux. Ils sont entourés de rats volants et du général Dumas qui plane comme un cerf-volant dans son uniforme vert.

C’est rassurant, une mort en si bonne compagnie.

D’autant plus quand on est vivant.

Les trois cerveaux mal oxygénés peinent à remettre de l’ordre dans l’enchaînement qui les tient suspendus dans les airs dix mètres au-dessus du canal. Il y a d’abord eu la grille du déversoir. Elle a cédé d’un coup, libérant hommes et bestioles dans le même flot. Il leur avait fallu une fraction de seconde pour se rendre compte que le Dumas planant à leurs côtés était Moi, Dumas ! Il avait été projeté en bélier contre la grille par la violence du courant. Les Trois regrettent de ne pas connaître le nom de cette pierre marbrée assez têtue pour enfoncer la grille cadenassée. Les fiches du Mac les éclaireraient. Le Mac ! Le nom d’un traître suffit à rappeler les hommes aux lois cruelles de la nature. Un corps ne peut rester ainsi en suspension sans défier un quelconque dieu.

Alors, ils chutent. De manière brutale et inélégante.

À la réception, le canal les assomme à moitié. Il aurait pu les tuer, mais le canal est magnanime. On ne peut pas toujours céder aux diktats des lois de la physique. Jeanne, Edmond et Jonathan arrivent à se traîner jusqu’à la berge sans se noyer. Moi, Dumas ! les a précédés. Il est échoué sur le dos, la ferraille de sa mécanique éventrée à l’air libre. On peut lire un sourire amusé dans le marbre gris de son visage… Alors, quoi, mademoiselle et messieurs, vous pensiez sauver le général Dumas, devenir des héros, vous faire donner du tabac et de la soupe jusqu’à la fin de vos jours en racontant vos exploits près du feu ? C’est manqué ! Vous voilà avec un échec sous la plume. La chose le plus difficile à raconter. Moi, Dumas ! pantin désarticulé du général Dumas, je vous le dis : en écriture comme en amour, l’échec n’est supportable que s’il ouvre une nouvelle aventure.

Edmond et Jonathan notent la leçon un rien sentencieuse de Moi, Dumas ! Ils en tiendront compte dans le récit de leurs aventures. Jeanne masse Mon Ventre comme si elle voulait lui faire recracher toute l’eau du monde. Mon Ventre la rassure, il s’est pincé le nez, le temps de ces péripéties… Regarde là-haut, la bouche de l’égout. Elle vomit des algues vertes. On dirait que la tortue n’a pas aimé notre feuille de laitue… Jeanne, Edmond et Jonathan demeurent un temps allongés sur la berge à considérer la situation. À lui donner un semblant d’explication. Ils sont convaincus que le général Dumas a jeté son double dans le courant de l’égout pour faire office de bélier contre la grille. Le Mac avait cadenassé derrière eux. Ils envoient un salut reconnaissant au général Dumas en direction de la Citadelle. Pendant qu’ils ont le pouce levé, ils en profitent pour statuer sur le sort du traître.

Par trois voix contre aucune, Le Mac est condamné à mort.

 

***

 

L’ennui ! Bonaparte aimerait savoir raconter l’ennui. L’ennui à bord d’un bateau parti pour cinquante jours de mer. L’ennui de ces traînées d’écume qui n’en finissent pas de se ressembler. L’ennui qui se distrait du moindre accroc dans une ouate filandreuse. Un oiseau tombé assommé sur le pont, une bagarre, une pitrerie, une ballade triste reprise par tous les marins. L’ennui est un cocu. Il a pour destin d’être trompé. En mer, la côte est l’amant idéal. On rêve de villes, de ports… Benghazi ! Misrata ! Tripoli !…

Les livres, l’alcool et les femmes sont une trinité de circonstance. En mer, l’homme est une contingence et le vent un dieu. On l’invoque, on l’espère, on le craint. Après une quinzaine de jours de navigation molle, le vent d’équinoxe est au rendez-vous. On le croirait casqué d’airain. On s’attelle à son char. On se laisse porter. Ce sont des hourras et des chants. On lance « 13 nœuds ! », comme on annoncerait « C’est un garçon ! » Et soudain tout l’équipage a l’impression d’être né coiffé.

Bonaparte songe à Bellilotte. À l’enfant qu’elle attend de lui. À cette heure, elle doit déjà être dans le lit de Kléber et y être bien servie. Bonaparte en avait donné la consigne à son général. Kléber est obéissant. Scrupuleux et ardent. Il sait tenir une position. Bonaparte se demande s’il ne devrait pas demander qu’on rapatrie Bellilotte en France. Pourquoi se dessaisir d’un ventre plein ? Qui sait quel tour lui réserve Joséphine ? Peut-être qu’une légion de bâtards l’attend à Paris.

Bonaparte fait semblant de ressasser ces questions déjà tranchées. Depuis que la clandestine est apparue, elle seule l’occupe. Il garde la cabine comme un malade garde la chambre. Son mal est un mal de mer. Il le soigne dans son hamac avec elle. La clandestine est devenue son remède, sa médecine. Il traque dans le moindre recoin de son corps ce parfum de sucre qui l’a troublé à leur première rencontre.

La clandestine n’a pas seulement un parfum, elle bouge. Elle bouge d’une façon singulière. Bonaparte a constaté qu’avec elle les mouvements de l’amour et ceux de la mer se conjuguent de manière telle qu’ils s’annulent pour parvenir à un état stable : une sorte d’immobilité obtenue par l’addition de deux tempêtes contraires. L’amour en hamac est un jeu à somme nulle.

Continuer : partie 2 sur 2