La Nuit de Lampedusa

Daniel Picouly · Chapitre 12 sur 13

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La Nuit de Lampedusa

Chapitre 12

 

21 octobre. Jeanne se prépare pour son rendez-vous avec Bonaparte, l’épée à la main. Elle s’exerce seule dans la longue salle d’armes de l’académie Saint-George. Il fait nuit. L’endroit n’est éclairé que de ces hauts chandeliers cardinaux que le Chevalier disposait aux quatre vents pour figurer ses adversaires. Inlassable, Jeanne pique, pare, se fend à l’est, au nord, à l’ouest, se garde du sud et mouche à la ronde. Le corps impatient, le regard fiévreux, elle donne du talon, rugit et peste contre cette lame rebelle qui n’obéit pas assez promptement. Elle n’interrompt ses assauts que pour éponger la sueur qui brûle ses yeux et colle sa chemise à Mon Ventre. Elle se tourne vers le portrait de Saint-George en habit rouge. Il l’observe. Jeanne soupire, agacée. Inutile de gronder, Chevalier, elle sait tout ce qu’il y a à redire sur ce contre ou cette parade. Qu’il comprenne. Elle est préoccupée par ce rendez-vous avec Bonaparte. L’attente, le doute, elle ne sait. À trois heures elle devra être dans Haarlem à l’angle de la 125 e et de Les Noces avenue. Elle y sera. Elle a promis. Mais, pourquoi ? La pendule sous l’œil-de-bœuf indique deux heures. Jeanne a encore le temps de dégorger de cette humeur sombre qui embarrasse son corps… Il n’y a que le mur d’assaut pour libérer l’esprit du monde qui nous étouffe. C’est ce que disait le Chevalier. Jeanne va jusqu’à un pan de mur immaculé. Il fait face au tableau de Saint-George. Elle bleuit la mouche de sa lame d’une poudre de cobalt. Elle se bande les yeux, salue et se met en garde. Puis soudain, elle se déploie et ferraille contre d’invisibles bretteurs qu’elle pique un à un jusqu’à dessiner sur le mur blanc une ligne d’horizon parfaite d’un bleu d’orage.

– Tu as vu ça, Piqueur ?

– Tais-toi, Amaryllis ! Elle va nous entendre.

Jeanne ôte son bandeau, prend un chandelier et examine la ligne bleue sur le mur. Elle soulève sa chemise.

– Qu’en penses-tu, Mon Ventre ? Je ne demande pas au Chevalier, il trouverait à redire. Mais toi ?

Jeanne caresse Mon Ventre autour du point bleu qui le pique à l’endroit du nombril. Pendant son cours d’escrime aux enfants de l’Académie, sur la maîtrise de l’arme, Jeanne avait promis de se laisser toucher le ventre par l’attaque à la fois la plus sauvage et la plus tendre. C’est Clémence, la fille du Mac qui l’avait emporté. Mon Ventre avait aimé ce chatouillage.

– Piqueur, tu crois que j’en serais capable ?

– Oh, oui !

– Alors, je veux que tu m’apprennes les armes. On commencera par la pique.

– Tu n’as plus envie que je te raconte le coup d’État, Amaryllis ?

– Si, mais tu le feras en chemin. Je ne veux pas manquer le rendez-vous de Jeanne et Bonaparte à Haarlem.

C’est l’heure. De sa lame, Jeanne mouche les chandelles. Elle en garde une à la main, va jusqu’au portrait de Saint-George et lui parle.

– On n’entend rien, Piqueur.

– Ce qu’ils se disent ne nous regarde pas.

Avant de quitter la salle, Jeanne salue l’œil-de-bœuf et les deux petits curieux cachés derrière.

 

***

 

Amaryllis et Piqueur ont trouvé la corniche de toit idéale en haut du « Savoie » une salle de danse et de musique fameuse à Haarlem. La place est large, confortable, abritée du vent, et surplombe le croisement de la 125 e et de Les Noces avenue, avec vue imprenable sur le rendez-vous. Amarylis et Piqueur sont assis côte à côte. Le froid est tel qu’on dirait deux gargouilles pétrifiées en conversation. Leurs mots partent en fumée dans la nuit de Haarlem.

– Je ne pensais pas que c’était si près de l’Académie, Piqueur.

– Tu m’as fait courir pour rien. On est en avance. Regarde, c’est désert.

En bas, un groupe d’emmitouflés a renoncé à se réchauffer et fait la queue devant on ne sait quelle soupe de charité. En bas, seul un lampadaire est de permanence. Il éclaire de son mieux pour faire patienter son monde. On sent bien que, lui aussi, a hâte que l’endroit s’anime.

– Avec cette galopade, je n’ai rien pu te dire sur la préparation du coup d’État de Bonaparte.

– Tu crois vraiment qu’il pense à ça, ton général, juste avant de retrouver Jeanne ?

– Comploteur le jour, amoureux la nuit, mais Bonaparte toujours ! Son plan tourne dans sa tête en permanence. Il l’obsède. C’est sûr.

– Un homme peut être dans les bras de son amoureuse et penser à son coup d’État ?

– Pas « un homme », mais Bonaparte, certainement.

– Attention, Piqueur, ça bouge dans la rue !

Un fiacre sombre vient de glisser d’un coin d’obscurité à un autre dans la 125e.

– Tu crois que c’est Bonaparte ?

– Si c’est lui, il n’a pas été assez prudent. Il a été suivi. Regarde Amaryllis, cette autre voiture, à l’écart dans Les Noces. Elle fait ce qu’elle peut pour qu’on ne remarque pas qu’elle file le fiacre.

– Peut-être Jeanne.

– Plutôt la police, celle de Fouché. Elle ne doit pas lâcher Bonaparte d’une botte. Tout le monde sait qu’il complote.

– Ça se complique, Piqueur. C’est la nuit des fiacres. Vois, près du calicot « Volontaires pour Saint-Domingue », j’ai l’impression qu’il nous vient un troisième larron.

– Trois pour un rendez-vous amoureux, c’est le début d’une farce ou d’un drame.

– J’ai peur pour Jeanne, Piqueur.

– Pourquoi ? Tu l’as vue tout à l’heure face au mur blanc. Crains plutôt pour celui qui voudrait lui boucher l’horizon.

– Ça y est, voilà ton général !

 

***

 

Bonaparte n’est pas rassuré. Haarlem est bien différent de ce qu’il se figurait après avoir lu la note de Berthier sur le quartier : « Haarlem n’est pas le coupe-gorge crasseux et dégénéré que des esprits malintentionnés se plaisent à décrire. Certes, on n’y croise que des Noirs, ou presque. Les créatures y sont d’une beauté sauvage et de maintien effronté. Leur musique quoique rugueuse et très sonore n’est pas dépourvue d’énergie communicative. Elle sort par tous les pores du quartier, même aux heures avancées de la nuit. Les rues sont propres, animées, et le logis bourgeois de bonne qualité. Bref, Haarlem vaut le détour. »

Jeanne a donné rendez-vous à Bonaparte devant un bureau de recrutement à l’enseigne des « Volontaires pour Saint-Domingue ». La note de Berthier ne dit rien de ce bureau devant lequel la file s’allonge. On recrute donc aujourd’hui, au cœur de Paris, des hommes pour aller combattre la république dans nos colonies ? Est-ce qu’on essaierait de lui cacher la situation aux Antilles ? Après l’abandon inéluctable de l’Égypte, la perte de Saint-Domingue n’est même pas envisageable… Cesse de tout ramener à la politique, tu as rendez-vous avec Jeanne… Pour se distraire, Bonaparte observe une religieuse à la barbe de trois jours et au large dans une robe d’un ordre fantaisiste. À l’évidence, c’est un homme. Une cloche dans une main, un tronc dans l’autre, la religieuse remonte la longue file des candidats à l’enrôlement en psalmodiant… Pour la première république noire et sœur Gling-Gling ! Pour la première république noire !… Bonaparte est étonné par le nombre de ceux qui font la queue en silence. On leur sert un brouet laiteux fumant et des braseros réchauffent de loin en loin le petit matin. Un vendeur ambulant en carriole propose du café chaud… Moka, rex Arabica. Moka le roi du café d’Arabie !… Bonaparte a envie d’une tasse brûlante, mais n’ose pas aller la chercher. Moka le repère.

– Café chaud, citoyen ?

– Avec plaisir, mon brave.

– Blonde ou brune ?

– Pardon ?

– N’aie pas honte. Tu attends une dame. Ne dis pas le contraire. J’ai l’œil. Dans mon commerce, je gagne de l’argent grâce aux femmes qui font attendre les hommes… Tu n’as pas d’argent ? Ne cherche pas. Soldat sans solde, c’est ça ? Déserteur ! Alors, je te l’offre.

– Il n’y a pas de raison…

– Oh, si ! Toi, t’as une tête à rester là pour rien.

 

***

 

Jeanne observe la scène derrière la vitre de son fiacre. Edmond et Jonathan sont assis en face d’elle. Ils ont tenu à l’accompagner et se sont chargés de leurs deux longs pistolets d’argent. Ceux des grandes occasions. Jeanne ne peut s’empêcher d’être attendrie par l’image de Bonaparte, seul, sous une lanterne orangée, dans une capote triste de petit artilleur, se réchauffant les mains sur une timbale de café chaud. Jeanne a même franchement ri quand elle l’a vu se fouiller comme un possédé pour trouver de quoi la payer. Son air penaud, ses poches retournées : il était touchant, le petit artilleur.

Mon Ventre est moins sensible. Dès la sortie de l’académie Saint-George, il avait lancé à Jeanne une batterie de coups de pied tous azimuts. Jeanne avait grimacé et pensé que Mon Ventre honorait le Chevalier, son père, d’une salve d’honneur. Et quelle salve ! Cependant, à l’abord du lieu de rendez-vous avec Bonaparte, les coups reprirent avec plus de violence encore. Ce n’était pas sa première crise de jalousie. Mais cette fois, Jeanne en eut des nausées qui la forcèrent à stopper le fiacre près du croisement de la 125e et de Les Noces.

Mon Ventre s’apaise. Jeanne dégrafe sa chemise blanche. Elle met Mon Ventre à nu, le caresse et lui parle… Je sais ce que tu penses. Que je trahis le Chevalier en allant à ce rendez-vous. Tu te trompes. Je m’y rends par curiosité et respect de la parole donnée. Je n’ai nulle intention de mener plus loin cette aventure. La nuit de Lampedusa restera une nuit. Désormais, je désire ne partager mes nuits qu’avec toi. Avec toi seul.

C’est alors que survient un prodige qui aurait mérité que toutes les académies savantes en soient témoins.

L’époque se contentera de Jeanne, Edmond et Jonathan pour en attester.

Sur le globe à nu de Mon Ventre, Jeanne voit se dessiner deux continents qui s’éloignent doucement comme dans une dérive naturelle.

Les deux enfants à l’intérieur, car ils sont deux, ce n’est plus là un mystère, et encore moins qu’ils sont de deux pères différents, viennent de décider d’une séparation à l’amiable après une violente dispute au sujet de leur héritage.

La question était de savoir qui hériterait de la mémoire de Bonaparte, du talent musical de Saint-George, du 1,69 mètre de l’un et du 1,80 mètre de l’autre. On s’étripa sur les yeux bleus ou marron, et on finit par faire des lots plus ou moins équilibrés des mille autres chances et embarras respectifs.

Un point, un seul, échappa à la possibilité d’un règlement à l’amiable : la couleur ! Il suscita une tension telle que Jeanne crut que Mon Ventre allait exploser. Il fallait bien en décider. Le débat fut houleux. La question insoluble. On en vint à tirer la couleur au sort. Qui aurait celle de Bonaparte ? Celle de Saint-George ? L’avenir le dira. Pour l’heure, chacun des deux enfants se retire dans son coin avec sa dotation, comme on prend son balluchon pour aller courir le monde.

Jeanne se désole de cette querelle mais se réjouit déjà du beau et hasardeux mélange qui en résultera.

Il est trois heures au clocher de Saint-Patrick. L’heure du rendez-vous.

 

***

 

– Mon Général, Jeanne ne viendra pas.

Bonaparte dévisage les deux grands Noirs devant lui.

– Je vous connais !

– Edmond et Jonathan du 13e hussards du chevalier de Saint-George. Nous étions à Lampedusa, dans la chaloupe, quand on nous a livré le dromadaire.

Bonaparte revoit cette scène cocasse et douloureuse.

Jeanne partait.

– Pourquoi n’a t-elle pas pu venir ?

Edmond et Jonathan essaient d’expliquer à Bonaparte le mystère du ventre des femmes. Autant dire que c’est peine perdue. Bonaparte ne retient qu’une chose : Jeanne attend un enfant.

– Je veux la voir !

Difficile pour deux anciens sous-officiers, gradés et dégradés autant qu’il se peut, de faire comprendre à un général en chef que ce n’est pas possible. Que Jeanne leur a interdit.

– Soldats, ce n’est pas le général qui vous le demande, mais l’homme !

Edmond et Jonathan ne sauront jamais expliquer à Jeanne pourquoi ils n’ont pu résister à la fièvre de ce regard. Il faudra bien pourtant. Ils l’ont trahie ! C’est ce que disent les yeux de Jeanne quand s’ouvre la porte du fiacre sur Bonaparte. Le visage du général s’éclaire devant Mon Ventre. Il est exposé et surjoue la rotondité satisfaite. Bonaparte tombe fasciné par un point bleu niché au cœur du nombril de Jeanne. Que voit-il pour rester ainsi interdit ? Il tend les mains vers Mon Ventre. Jeanne se sent acculée. Elle tire sa chemise sur Mon Ventre et fait jaillir une courte lame dans sa main. Un cri claque.

– C’est le général Bonaparte ! L’évadé d’Égypte !

On l’a reconnu. Son nom s’ébruite dans la file d’attente étirée devant le bureau des « Volontaires pour Saint-Domingue ». Il y a une houle sombre, un attroupement. Soudain, on entoure Bonaparte, on bouscule dans le mouvement le fiacre de Jeanne. Il tangue. On ne sait si les cris sont de célébration ou de colère, si les flambeaux éclairent ou incendient. La foule, elle même, le sait-elle ? Bonaparte s’agite, tente de s’extraire de cette poisse. Les gaillards sont immenses. Le tirent à dia, le poussent, lui soufflent au visage une haleine féroce, l’arrachent au fiacre. À Jeanne. Bonaparte hurle.

– Soldats, protégez Jeanne !

– À vos ordres, mon général !

Jonathan et Edmond se mettent en mouvement, des poings, des coudes, des pieds, de la tête, ils dégagent une tranchée lumineuse dans laquelle le fiacre de Jeanne s’engouffre tel un char céleste. Bref, il disparaît en trombe dans Les Noces avenue en bringuebalant. Vive la mariée ! Dans le fiacre, Jeanne apaise Mon Ventre, mais elle voit bien qu’un de ses hémisphères reste fâché et triste. Lequel ?

Pour Edmond et Jonathan, il s’agit maintenant d’extirper Bonaparte d’une foule plutôt bonasse et curieuse, mais de plus en plus nombreuse et pressante. Elle l’entoure et le détaille comme une de ces curiosités égarées dans Haarlem après une nuit de goguette. On touche son chapeau, son habit, on examine sa peau, ses cheveux, on palpe ses bras, teste ses jarrets… Pas très solides… On voudrait voir ses dents. Une galante lui propose de décongestionner « tout-ça-là » pour une pièce. Bonaparte n’entend pas, ne voit pas. Il reste livide, tendu vers ce point dans Haarlem où Jeanne a disparu. Edmond et Jonathan le rassurent. Jeanne est en sécurité. Mais, soudain sans qu’on comprenne pourquoi, Bonaparte est saisi de mouvements incontrôlés et encombrés de paroles incohérentes. Il est comme ivre, hagard, désemparé, les yeux au vague… Soldats, protégez-la !… Edmond et Jonathan ne savent plus comment le calmer. Ils le saisissent, l’extraient de la foule à bout de bras et le jettent dans un Fiacre jaune en maraude. Le cocher braille et cingle tout ce qui rechigne à s’écarter devant lui.

Bonaparte est sauvé.

La foule, privée de son étrangeté, se retourne contre Edmond et Jonathan. Dans la plume et le goudron, ces deux-là feront l’affaire. Edmond et Jonathan dégainent leurs pistolets d’argent et tirent en l’air au hasard de Haarlem. Les balles sifflent aux nez de Piqueur et Amaryllis penchés sur le spectacle de la rue… Garde-à-vous !… Edmond et Jonathan menacent et Haarlem obéit.

Il est quatre heures du matin au clocher de Saint-Nicolas.

« L’heure délicieuse et incertaine du premier rendez-vous » est écoulée.

Il ne s’est rien passé.

***

 

Joséphine n’est pas de cet avis. Elle a bien fait de suivre Bonaparte jusqu’ici. Quand un homme sort de chez lui en secret à une pareille heure de la nuit, c’est qu’il va retrouver une femme. Joséphine a vu cette femme et Bonaparte a vu que Joséphine la voyait. Il en a conçu une terreur soudaine. Bonaparte tient à cette femme au point d’en perdre soudain la raison. Jamais, pour elle, Bonaparte n’a perdu plus que son pantalon. Cette femme lui paiera ce moment de folie. Cette femme, c’est Jeanne, La Vierge du jeu de cartes de Mlle Lenormand. Hippolyte est un menteur, un lâche et un couard. Il ne l’a pas fait disparaître. Tant mieux. Violer et tuer Jeanne n’était rien au regard de ce que Joséphine lui promet. La Vierge est désormais en état d’extrême faiblesse, car cette Vierge catin a le ventre plein.

 

***

 

– On l’a échappé belle, Piqueur ! Tu te rends compte ? Edmond et Jonathan ont failli nous tuer avec leurs coups de pistolet. Mon propre père ! Mais ça valait la peine de venir au rendez-vous de Jeanne et ton Bonaparte. C’était instructif.

– Tu as pu le constater, Edmond et Jonathan sont toujours aussi efficaces quand il s’agit de tenir son monde en respect.

– Par contre, ton Bonaparte n’a pas été à la hauteur. Je ne vois pas comment il peut imaginer réussir son coup d’État. Après-demain, nous sommes le 23 octobre ou 1er brumaire. Si j’en crois tes prévisions, il lui reste une quinzaine de jours.

– Tu as raison, Amaryllis, le moment est peut-être enfin venu de te raconter les préparatifs de ce coup d’État.

– D’accord, mais ne sois pas trop long. J’ai envie de savoir ce qui arrive à Jeanne, Mon Ventre, Bonaparte, Le Mac, Joséphine…

– C’est lié, Amaryllis. La petite et la grande histoire sont cul et chemise. Sauf qu’on se sait pas à l’avance qui est le cul et qui est la chemise.

– Toujours tes formules, Piqueur. Allez, raconte !

– Le coup d’État va se dérouler en deux actes. Premier acte : Bonaparte renverse le Directoire, une farce. Deuxième acte : Bonaparte prend le pouvoir, une tragi-comédie.

– Pourquoi une farce ?

– Si tu commences déjà à poser des questions, Amaryllis, nous allons mourir gelés sur cette corniche.

– Je me tais.

– Pour renverser le Directoire, Bonaparte va faire convoquer en urgence le Conseil des Anciens aux Tuileries en « oubliant » de prévenir les opposants. Il aura fait déployer au petit matin des milliers d’hommes entre la Chaussée-d’Antin et le château des Tuileries qui sera contrôlé par les chasseurs de Murat. Devant le Conseil des Anciens, les députés payés par Bonaparte brailleront au complot terroriste contre la république. On évoquera les « Ligues du poignard ». Certains feront semblant d’y croire, d’autres s’insurgeront pour la forme. En moins d’une heure, on aura voté le transfert des deux conseils législatifs à Saint-Cloud. Un autre château, mais loin de Paris, donc facile à contrôler par les troupes fidèles à Bonaparte. Le héros d’Égypte sera officiellement le commandant des armées. Tout soldat se devra de n’obéir qu’à lui. La représentation nationale vient de se livrer à Bonaparte, la corde au cou. Place au coup d’État !

– Piqueur, je t’ai demandé d’être bref, mais tu exagères, il reste le Directoire.

– Des pantins ! Il suffit de voir leur accoutrement en séance : manteau à l’espagnole, col de guipure, chapeau à plumes, large ceinture bleue, baudrier tricolore et glaive à la romaine. Des sabres de bois ! Ils vont démissionner comme on se défroque pour un peu d’argent et des promesses. Sauf Gohier, le président. Il s’opposera à Bonaparte, mais pour une mauvaise raison : il est amoureux de Joséphine et ne veut pas paraître comme le cocu surpris dans un placard. Bonaparte lui fera payer ses démangeaisons vertueuses. Fin du premier acte. Nous serons à la veille du dénouement.

– Comment tu peux être aussi sûr de toi, Piqueur ?

– Les histoires de tyrans sont déjà écrites : César, Cromwell, Robespierre… Je les ai toutes lues !

Piqueur ouvre sa houppelande aux mille poches. Ainsi dressé debout sur la corniche du « Savoie », on dirait l’archange de l’Annonciation tombé sur Haarlem.

– Qu’est-ce qu’on fait maintenant, Piqueur ?

– On attend le dénouement au château de Saint-Cloud.

– Et si on allait retrouver Jeanne ?

– Impossible !

– Pourquoi ?

 

***

 

Jeanne se cache.

Elle a compris, au regard de Bonaparte, mais plus encore à celui de Joséphine, que Mon Ventre est en danger. Il faut le soustraire aux délires de Joséphine, de Bonaparte et du Mac, aussi. Quel meilleur endroit pour se cacher que là où Le Mac se croit le roi : Haarlem ! Avec Jeanne, le quartier se découvre une héroïne. Une cause. Jeanne devient « la fugitive d’Haarlem ». Celle qui est partout et nulle part, qu’on a vue ici et disparaître là. Celle qu’on se doit d’aider d’un recoin de cave ou d’une soupente, d’un panier de fruits ou d’une jatte de lait frais. Jeanne qu’on a croisée sans l’avoir jamais vue. Jeanne est le secret de chacun. Une histoire qu’on raconte aux enfants pour tisser leurs rêves d’exploits et de faits d’armes. Car Jeanne est invincible et insaisissable. Elle déjoue les pièges dérisoires d’un Mac grotesque dans son costume d’abominable. Il circule déjà des feuillets illustrés contant leurs aventures. Ils croquent Le Mac en ogre griffu aux dents d’or et Jeanne en flamboyante, la chemise blanche en étendard et le coquelicot rouge sang au cœur. D’abord la simple réincarnation de Saint-George, elle devient Jeanne. Tout simplement Jeanne. Et Le Mac un balourd.

Il pourrait s’en offusquer et châtier les vendeurs de feuillets et les fomenteurs de légendes. Au contraire. Pendant ces jours qui précèdent le coup d’État, Le Mac n’est pas fâché de voir Haarlem rêver de blancheur et lui donner du bâton. Cela le laisse libre de mener à bien ses affaires. Après, il sera toujours temps de ramener Haarlem à un de ses péchés mignons : la trahison.

 

***

 

Joséphine s’est rendue aux raisons du Mac. Elle renonce à traquer Jeanne et se consacre au coup d’État du mari, comme on s’adonne à des travaux d’aiguilles en attendant le retour de l’amant. Avec Bonaparte, ils ont repris leurs frénésies de couche. Joséphine a l’impression à chaque coup de reins d’entendre son général rugir… Barras ! Sieyès !… Quand il ne la liquide pas d’une saillie parlementaire. Dans les bras de Bonaparte, Joséphine a parfois l’impression d’être une suspension d’audience. Ou une fantaisie du Caire. Quand Pauline Fourès, sa Bellilotte du Caire, était revenue à Paris, Bonaparte n’avait pas même voulu la recevoir. Elle se prétendait enceinte. Joséphine l’avait fait chasser. Elle était retournée se faire consoler par Kléber. Grand bien lui fasse ! On pourra dire que Kléber, en Égypte, avait pris la suite de Bonaparte à la tête de l’armée et au lit.

Bonaparte a mis Jeanne entre parenthèses. Il est tout occupé à la tripaille politique, même s’il lui revient chaque nuit ce point bleu au creux du nombril de Jeanne. Il a offert à Joséphine un lapis-lazuli qu’il aime enchâsser en elle à la mode orientale. Mais Joséphine refuse de danser pour lui. Alors Bonaparte retourne régler le ballet des comploteurs.

 

***

 

Pour chacun, le coup d’État sera une délivrance. Sauf pour Jeanne.

Jeanne doit avouer qu’elle a pris goût à sa vie de fugitive. Être guettée, traquée, poursuivie, devoir se cacher, craindre pour sa liberté, être privée des siens lui procure un plaisir dont elle se sentirait coupable s’il n’y avait Mon Ventre. Il ne semble jamais si heureux que quand elle se met brusquement en mouvement, qu’elle court, saute, se terre et lui demande de surtout ne pas faire de bruit… Chut ! est devenu un mot magique. Un mot qui les rassemble dans la même immobilité, le même silence, la même attente. Quand le danger est passé, Jeanne s’installe là où sa fuite l’a portée et elle raconte une histoire à Mon Ventre. Pas n’importe laquelle. Elle ne doit concerner ni Saint-George ni Bonaparte, sinon un hémisphère de Mon Ventre entre en rébellion contre l’autre. Alors, Jeanne utilise une manière que Piqueur lui a enseignée pour raconter toujours la même histoire sans que Mon Ventre ne s’en aperçoive : La Princesse, le Prince et le Dragon. Un triangle magique formé de ce qui est désiré, de celui qui désire, et ce qui empêche le désir de s’accomplir.

« C’est vieux comme le mensonge. J’ai lu beaucoup de livres, Jeanne, et je n’y ai vu que de savantes contorsions pour dissimuler ce simple tour de passe-passe. »

Jeanne est terrorisée à l’idée de perdre cette vie de traque et de fuite où elle a l’impression à chaque instant de sauver Mon Ventre des autres, de le nourrir, de l’enlacer tout chaud, énorme, de lui parler, de rire avec lui et d’imaginer l’avenir. Jeanne ne veut pas que cela s’arrête.

Le Médicastre lui avait prédit treize mois de ce tête-à-tête.

Jeanne et Mon Ventre se sont consultés. Ils sont d’accord : treize mois est un minimum.

 

Joséphine trouve cela bien long. Inconcevable, même. Mais si d’aventure la Nature se laisse aller à ces fantaisies, Joséphine veut en être prémunie. Une seule solution : enlever l’enfant, donc enlever Jeanne.

Depuis cette nuit du 21 octobre où elle avait vu Bonaparte s’évanouir à moitié devant le ventre de Jeanne, Joséphine avait pris sa décision : le rapt de Jeanne aura lieu dès le coup d’État accompli. Joséphine a envoyé Mlle Lenormand proposer un marché au Mac. Rien ne peut se faire sans lui à Haarlem. Le Mac a fait valoir quelques scrupules inusités chez lui qui n’ont d’ambition que d’agrémenter la contrepartie qu’il espère obtenir. Le Mac balance. D’ordinaire, faire plaisir à Joséphine, c’est faire plaisir à Bonaparte. Pas cette fois. Le plan de Joséphine présente quelques risques : enlever Jeanne, la séquestrer jusqu’à son accouchement et soustraire son enfant lui paraît hasardeux. Jeanne peut mourir, ou son enfant. Cela fait des frais de gîte, de bouche et de médecine considérables dont il ne verra jamais la queue d’un. Mais surtout, s’il arrive malheur à Jeanne de son fait et que Bonaparte l’apprenne, Le Mac peut dire adieu à ses ambitions bancaires et accessoirement à sa vie.

D’une autre main, désobliger Joséphine, c’est avoir une ennemie mortelle dans le lit de Bonaparte. Quand son intérêt est ainsi écartelé entre deux partis, il faut en revenir à soi. L’enjeu de toute l’affaire est un enfant. Jeanne, Joséphine et Bonaparte se le disputent. Jeanne a déjà perdu, elle n’est que la mère. Joséphine veut l’enfant sans la mère et Bonaparte la mère et l’enfant. Le Mac ne voit qu’une solution pour concilier cet inconciliable : garder l’enfant pour lui.

Depuis qu’il connaît l’existence de l’enfant, Le Mac doit l’admettre, il multiplie les motifs sans fondements et souvent incongrus pour se l’approprier : stérilité de sa femme, pari avec Jeanne. Il est grand temps de convertir ces arguties en évidence : cet enfant lui revient sans autre justification que son bon vouloir. Quand on est Le Mac, cela suffit.

D’autant que bientôt, Le Mac ne sera pas seulement riche, très riche, il l’est déjà, mais il deviendra honorable. Perrégaux a accepté, entre autres arrangements fructueux, de lui concéder l’exclusivité des activités de banque sur Haarlem et les Antilles. Le Mac deviendra le banquier des Noirs. Il voit là un gisement d’avenir inépuisable. Un avenir qui aura besoin d’un héritier : l’enfant de Jeanne.

Le reste n’est que manigances et roueries : son domaine.

 

***

 

Ce coup d’État fut tant annoncé qu’à la fin il survint.

Le 18 brumaire aux Tuileries, il gèle.

Le 19, il fait plus froid encore à Saint-Cloud. Amaryllis et Piqueur sont sur le toit du château au-dessus du salon de jeu. Ils se sont postés à califourchon sur le faîte. Ainsi, ils peuvent surveiller la cour d’honneur d’un côté et de l’autre le jardin. Ils sont exactement entre l’orangerie, où se réunira le Conseil des Cinq-Cents et la galerie d’Apollon, où siégera le Conseil des Anciens. C’est sous ces quelques mètres de tuiles que le sort de la république va se jouer. Amaryllis et Piqueur n’ont plus qu’à attendre que l’Histoire vienne à eux.

– Félicitations, Piqueur ! Hier, aux Tuileries, tout s’est exactement passé comme tu l’avais prévu. Le Directoire a été renversé et les deux chambres sont convoquées ici.

– Je n’ai aucun mérite : l’Histoire radote.

 

***

 

Bonaparte s’apprête à quitter la rue de la Victoire. Il est nerveux, il n’a pas réussi à se raser seul et donne du talon comme s’il avait un caillou dans sa botte. Parmi ceux qui l’entourent il y a ce silence d’avant l’assaut qui minéralise les hommes. Les parquets grincent. La moindre toux tonne comme dans une cathédrale. Joséphine est impatiente. Elle attend que Bonaparte se décide à partir pour agir. Les informations qu’elle a reçues à propos de Jeanne sont inquiétantes. Bonaparte de son côté n’est pas rassurant. Hier, il est revenu des Tuileries en lui déclarant : « Demain, nous coucherons au Luxembourg ou nous serons guillotinés. » Joséphine a trouvé ce « nous » excessif. Elle n’est, somme toute, que la femme d’un conjuré. En matière de guillotine, elle est pour la séparation de biens. Quant à coucher, c’est dans leur lit ordinaire sans même l’ordinaire conjugal. Joséphine fut contrainte à cette étrange abstinence que les militaires observent avant une bataille et le commun des hommes avant une rencontre sportive. Comme si la femme était une sorte de vampire chargé par l’adversaire de leur pomper force et virilité. Joséphine a tenté de briser cette superstition ridicule, mais en vain. Bonaparte a posé son chapeau entre eux, sur l’oreiller. Joséphine eut la désagréable sensation de dormir sous l’œil coquin d’une cocarde.

Joséphine a hâte que Bonaparte s’en aille. Ses informateurs l’ont alertée. Jeanne est sur le point de changer de cache et de se mettre définitivement en sécurité. Là où Jeanne ira, on ne la retrouvera plus.

Bonaparte a demandé à Edmond et Jonathan de se tenir prêts. Il les a fait retrouver, convoquer rue de la Victoire et présentés à Berthier, précédés d’un rapport élogieux sur la façon dont ils l’avaient sauvé de l’émeute à Haarlem.

 

***

 

– Le voilà !

Amaryllis montre à Piqueur la voiture de Bonaparte. Elle vient d’entrer dans la cour d’honneur du château de Saint-Cloud et se fraie un passage parmi une foule hétéroclite. Il y a là les soldats de la garde militaire du Corps législatif, et de celle du Directoire, installés comme au bivouac, des députés en colloque et tractation mêlés à une nuée de badauds en goguette qui arrivent de Paris en files ininterrompues par Auteuil et Passy, dans un embarras de voitures de toutes sortes. À bout de patience, on finit à pied à travers massifs et pelouses toilettés comme pour un concert de gala.

– Tu as raison, Piqueur, ils viennent au théâtre.

– Ils sont attirés par l’odeur du drame.

– Il a l’air drôlement énervé, Bonaparte.

– On le comprend. Tu entends les scies et les coups de marteau. Les salles ne sont pas prêtes. Pour Bonaparte, chaque heure de retard laisse le temps aux jacobins de débaucher les indécis et d’intimider les plus déterminés. Tu as entendu comme ils ont grondé dans la cour, sur son passage. Tout peut encore être renversé, Amaryllis, et Bonaparte tout perdre.

 

***

 

Joséphine a le champ libre. Bonaparte est à Saint-Cloud, pour son petit coup d’État. En attendant, il n’y aura plus jamais de moment aussi favorable pour s’occuper de Jeanne. Bonaparte ne peut pas la protéger. Joséphine a fait passer un billet au Mac par Mlle Lenormand, avec seulement écrit : « Maintenant ! » La manière ne la concerne pas. Joséphine ira constater le résultat le moment venu.

Pour l’heure, elle doit se préparer à son nouveau rôle : première dame de France. Son petit mari réussira. Joséphine le sait depuis toujours, elle sera plus que reine.

 

***

 

Par la lucarne du grenier où elle s’est réfugiée, Jeanne observe l’horloge du clocher de l’église Saint-Nicolas. Il est trois heures… Regarde, Mon Ventre, nous allons entrer dans « l’heure délicieuse et incertaine du premier rendez-vous ». Je t’ai déjà parlé de cette troisième heure qui disparaît du cadran de certaines montres.

Jeanne se demande ce que Bonaparte va faire de cette heure, là-bas au château de Saint-Cloud, où tout va se jouer pour lui, aujourd’hui. Jeanne est tenue au courant du monde extérieur par Piqueur et Amaryllis. Ils lui ont promis de revenir ce soir lui raconter la fin du coup d’État. Mon Ventre est impatient. La politique l’intéresse.

 

***

 

– Ça y est, Piqueur ! Les députés rentrent dans leur salle. Quel grondement, on dirait une avalanche. Et quelle pagaille ! Regarde les députés des Cinq-Cents, ils ne peuvent entrer que un par un. Ils auraient pu agrandir la porte.

– Au contraire, Amaryllis, voilà une porte facile à garder. Mais ne te penche pas tant.

– Il faut bien que j’écoute ce qu’ils racontent et toi aussi. On se partage le travail. Tu t’occupes des Cinq-Cents à l’orangerie, moi des Anciens à la galerie d’Apollon, et on se retrouve au milieu du toit pour se raconter.

Piqueur n’aime pas laisser Amaryllis seule. Elle croit encore qu’elle peut voler ou s’accrocher par les pattes comme une mouche.

– Alors, Amaryllis, comment ça se passe chez toi ?

– Je ne comprends pas, tu m’avais dit que les Anciens s’étaient ralliés à Bonaparte. C’est loin d’être le cas. Lemercier, le président, est complètement débordé. C’est un incapable. Les députés se bagarrent pour prendre la parole à la tribune et lui crie : « Daunou ! Cabanis ! Chénier ! Où êtes-vous ? »

– Sûrement les députés qui devaient soutenir Bonaparte. Ils ont voté le Consulat provisoire, au moins ?

– Comment veux-tu savoir dans cette foire ? Et toi, aux Cinq-Cents ?

– Ce n’est pas mieux. Lucien Bonaparte tient à peu près le choc à la tribune, mais c’est une telle empoignade. Il a dû accepter que chaque député vienne jurer fidélité à la Constitution. Il en a pour deux heures, au moins.

– Si on en profitait pour manger un morceau ? Ma mère nous a préparé « une petite faim à sa manière », comme elle dit.

Amaryllis et Piqueur déploient sur le toit du château une grande serviette à carreaux rouges et blancs et s’installent pour un en-cas entre le grondement des Anciens et le tumulte des Cinq-Cents.

Au loin, Paris est bien joli.

 

***

 

Edmond et Jonathan restent sidérés. Bonaparte vient d’apparaître dans la galerie d’Apollon. C’est la stupeur chez les Anciens. Son intervention n’était pas prévue. Il va droit à la tribune, le pas mécanique. Edmond et Jonathan le suivent à distance. On gronde, on s’insurge… Taisez-vous !… Bonaparte palpite de rage.

– Comment osez-vous parler de coup de force ? En prenant le commandement des troupes, je n’ai fait que répondre à votre invitation. Pour prix du dévouement que nous avons montré hier, aujourd’hui déjà on nous abreuve de calomnies. On parle d’un nouveau César, d’un nouveau Cromwell…

– Tu vois, Amaryllis, je te l’avais dit, César, Cromwell…

– Tais-toi, je n’entends rien.

– Ne reste pas comme ça la tête en bas après manger, tu vas vomir.

– T’es pire que ma mère. Laisse-moi écouter.

Bonaparte harangue.

– Qui d’autre que vous, le Conseil des Anciens, peut sauver ces deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et l’égalité ?

– C’est beau, hein, Piqueur ?

– C’est toujours beau au début.

On interpelle Bonaparte.

– Et la Constitution ?

Il s’emporte.

– La Constitution ? Vous sied-il de l’invoquer ? Et peut-elle être encore une garantie pour le peuple français ? Vous l’avez violée le 18 fructidor, vous l’avez violée le 22 floréal, vous l’avez violée le 30 prairial.

– Il y va fort, tu ne trouves pas, Piqueur ?

– Bonaparte s’y prend mal.

– Qu’est-ce qu’il dit ? Je n’entends pas avec ce brouhaha.

– Il dénonce Barras, c’est maladroit.

Bonaparte tonne.

– Et si quelque orateur payé par l’étranger parlait de me mettre hors la loi, que la foudre de la guerre l’écrase à l’instant. S’il parlait de me mettre hors la loi, j’en appellerais à vous, mes braves compagnons d’armes.

Edmond et Jonathan se rapprochent de la tribune où est monté Bonaparte. On leur a donné la consigne de passer en garde rapprochée au corps, si Bonaparte évoque ses soldats.

– Sachez que je suis le dieu de la guerre et le dieu de la fortune !

– Il divague complètement. Qu’est-ce qu’il lui arrive ?

– Regarde, Piqueur ! Edmond et mon père. Ils sont à côté de Bonaparte.

Edmond et Jonathan fraient un passage à Bonaparte parmi les huées. Il menace, les yeux hallucinés.

– Vous êtes tous des misérables, et je vous ferai fusiller si vous ne m’obéissez pas !

– Papa ! Papa ! Je suis là ! Regarde en haut !

Amaryllis se laisse glisser contre la vitre, suspendue par les pieds à la gouttière.

– Arrête, Amaryllis, tu vas te briser le cou.

Bonaparte sort de la galerie d’Apollon comme jeté dehors. Il s’éponge le front et le cou, respire longuement son mouchoir parfumé, se redresse soudain et désigne du doigt Edmond et Jonathan.

– Avec moi, soldats !

Bonaparte se précipite sur la porte à tambour qui mène à l’orangerie, précédé de Jonathan et Edmond et suivi par deux grenadiers enrôlés au passage. L’entrée dans la salle où siègent les Cinq-Cents est un choc. Une touffeur de serre, un tumulte d’émeute. La salle est un boyau aux gradins envahis par une cohue belliqueuse et gesticulante. « Mort au tyran !… À bas le dictateur !… » Bonaparte ne répond pas. Il progresse, étriqué et raide, le regard planté sur la tribune où son frère Lucien se débat comme s’il écopait dans la tempête.

– Vous avez l’heure, soldats ?

Edmond et Jonathan ne savent que faire du visage désemparé de Bonaparte.

– Désolé, mon général, nous ne l’avons pas.

– Alors, c’est qu’il est entre trois et quatre heures, soldats. C’est bien ça ?

– Oui… oui, mon général, certainement.

Edmond et Jonathan s’inquiètent. Bonaparte perd l’esprit. La foule des députés est debout sur les bancs. Elle vocifère des insultes, scande en tapant des talons… Hors-la-loi ! Hors-la-loi ! On se bat.

– Regarde, Jonathan, Amaryllis !

C’est bien elle cette boule rousse suspendue dans les airs. Elle vient d’apparaître en haut d’une porte-fenêtre de l’orangerie. À peine le temps pour Jonathan de lui adresser une menace de la main, qu’un énorme gaillard renverse les deux grenadiers d’escorte et se précipite sur Bonaparte, l’empoigne au collet, le secoue comme un fétu et le frappe. « Vas-y, Destrem ! Fous-le donc sur son cul !… » Edmond et Jonathan se jettent sur lui. Ce Destrem est un bœuf, il éructe, le visage rouge brique. Bonaparte hurle… « À moi, soldats !… » On vient à sa rescousse au pas de charge, Lefebvre rutilant et Gardanne avec sa bedaine. Murat se souvient qu’il est fils d’aubergiste, il tombe les galons et y va de son coup de poing de taverne… Diable ! ça rajeunit le sang… On dégage Bonaparte. On l’entoure. On le soutient. On l’évacue. Il est à demi inconscient, le verbe incohérent, il se débat contre on ne sait quelle vision terrifiante.

– L’heure ! Avez-vous l’heure ?.. Il est quatre heures, c’est bien ça ? Soldats, sauvez-la !…

On pense à la Patrie, la République, la Constitution. Bonaparte agrippe Edmond et Jonathan au revers et leur souffle à l’oreille… Soldats, sauvez Jeanne…

 

***

 

Le Mac fait porter un mot à Joséphine rue de la Victoire : « Je vais mettre la Vierge en sécurité définitivement. » Joséphine n’a pas le temps de se réjouir qu’un hurlement perfore sa maison.

– Ils ont tué mon fils !

La mère de Bonaparte surgit dans le salon, suivie par Pauline en cris et pleurs.

– On a assassiné mon frère !

Entre deux gémissements, elles expliquent en gesticulant l’attentat contre Bonaparte. Un homme s’est jeté sur lui. L’a frappé et… Elles se mouchent, s’épongent, hoquètent. Joséphine ne comprend rien, Pauline explique. Elles étaient au théâtre. Affreusement placées, d’ailleurs. Quand un comédien, avec une mauvaise élocution, ou l’auteur de la pièce, elle ne sait plus, est venu sur scène pour annoncer que Bonaparte venait d’être tué dans un attentat au château de Saint-Cloud… Tué !.. Joséphine manque défaillir. Elle est maudite. La voilà veuve pour la deuxième fois. Elle se demande si elle a gardé sa petite robe noire à peine décolletée.

 

***

 

Edmond et Jonathan sont mortifiés. À cause des pitreries d’Amaryllis, ils se sont laissés surprendre par ce Destrem, un député qui se bat comme un cocher ivre. Après ce pugilat, ils ont été happés dans le mouvement de retraite vers le salon de jeu. Bonaparte est dans un piteux état. On ne sait s’il faut l’approcher du feu ou lui donner de l’air…

 

Pas à la fenêtre ! Il ne faut pas que les soldats le voient dans cet état… Sieyès s’est dressé avec une vigueur inaccoutumée. C’est qu’il est inquiet. Depuis le début des opérations, il reste à l’écart, assis à un guéridon de jeu. L’ancien abbé observe en silence avec cette mine d’extrême-onction qui glace ceux qui le croisent. Sieyès est déçu. Bonaparte n’est pas à la hauteur. Trop émotif. Il s’interroge. A-t-il misé sur le bon camp ? Les rôles sont pourtant bien distribués. Le contrat est clair. Bonaparte prend le pouvoir, et lui l’exerce. Il peut enfin mettre en œuvre sa Constitution. Encore faut-il que ce petit général ne s’évanouisse pas, à peine bousculé.

– Les Cinq-Cents ont mis Bonaparte hors la loi !

L’homme entré en bourrasque provoque un silence de défaite. La mise hors la loi est la pire des sentences. Une condamnation à mort. Tout est perdu. Les visqueux quittent la salle. Sieyès se lève comme on pousse ses derniers jetons.

– Puisqu’ils vous mettent hors la loi, mettez-les-y vous-même.

 

***

 

Joséphine, furieuse, se plante devant la mère et la sœur de Bonaparte.

– Comment cela, Bonaparte a failli être tué ? Il est mort, oui ou non ?

Pauline la rassure.

– Heureusement nous avions mal compris. Ce comédien avait vraiment une mauvaise élocution. Par bonheur, mon frère a seulement failli être tué.

– Il n’est pas mort, alors ?

– Bien sûr que non, ma bru ! Vous avez l’air déçu.

Joséphine ne sait plus pour quelle raison s’évanouir. Chagrin ou dépit. Elle se fait servir un verre de liqueur.

– Que croyez-vous ? Mon fils est un Bonaparte ! On ne se débarrasse pas de lui aussi facilement. Vous vous en apercevrez un jour !

Joséphine reprendrait volontiers un peu de liqueur.

 

***

 

À la tribune, Lucien Bonaparte aurait, lui aussi, besoin d’un cordial. Il en a assez des langueurs de son petit frère. Du panache, que diable ! Lucien arrache son écharpe à la romaine comme s’il allait être peint par David.

– Quoi ! vous voulez que je prononce le hors-la-loi contre mon frère. Jamais !

Il part, on le retient, on le repousse, on le hue, on l’applaudit, on ne sait quels lambeaux de lui reviennent à la tribune. Lucien fait front, accroché à son siège au milieu d’une agitation de déménageurs braillards. La république ne tient plus qu’aux bras d’un fauteuil.

– Dis donc, Piqueur, il est drôlement courageux, Lucien. Heureusement qu’il est là, parce que ton Bonaparte, c’est une vraie chiffe molle.

– Ne crois pas ça, regarde en bas !

Bonaparte apparaît dans la cour d’honneur tout en bottes. On lui amène un cheval bouillant d’impatience. Il en veut, ce pur-sang ! Kulla tient à montrer à Bonaparte qu’il vaut bien Aboukir. Bonaparte l’enfourche. Aussitôt il paraît un autre homme. Il gesticule et harangue des soldats éberlués et indécis. On se regarde. C’est donc ça le héros d’Égypte ?

– Qu’est-ce qu’il dit, Piqueur, on n’entend rien ?

– Il flatte la troupe, il ne reste plus que ça à Bonaparte. Il doit leur parler des armées oubliées, malgré leurs sacrifices pour la république, et des hommes humiliés par des politiciens factieux et vendus à l’étranger.

– Ça marche, ce genre de ficelles ?

– Tu vas voir, on trouve toujours quelqu’un de payé pour crier « Vive Bonaparte ! ».

Le cri est lancé, mais retombe, repris par une partie des soldats seulement. Les troupes de Bonaparte acclament leur général, tandis que les grenadiers chargés de la sécurité des députés restent ostensiblement muets. On se fait face. Le silence gagne.

– Ils vont se battre, Piqueur ?

– Les hommes de Bonaparte n’auront pas l’avantage.

– C’est fichu, alors ?

– Pas encore, regarde !

Lucien, le frère de Bonaparte, surgit dans la cour d’honneur, comme s’il était poursuivi par les hordes du diable. Il brûle d’une flamme de possédé. Des soldats l’entourent. On l’acclame. Il parle.

– Citoyens soldats…

– J’entends rien.

– Tais-toi donc, Amaryllis !

– … Citoyens soldats, je suis devant vous grâce au courage de la poignée de braves que voici. Ils m’ont arraché aux griffes des séditieux qui me retenaient en otage dans l’orangerie…

On lance un triple Hourra ! à la poignée de braves.

– … Au nom de ce peuple qui, depuis tant d’années, est le jouet de ces misérables enfants de la Terreur, je confie aux guerriers le soin de choisir la majorité de leurs représentants afin que, délivrés des stylets par les baïonnettes, ils puissent délibérer sur le sort de la république.

La clameur est unique. Unanime. On fraternise. On s’embrasse. On se mêle. Les soldats n’ont plus qu’un seul uniforme : celui de la république. Il est rapiécé, mais c’est le seul disponible.

Dans la cour d’honneur du château, les tambours battent la charge. Entraînées par on ne sait plus quel Bonaparte, les troupes investissent l’orangerie, baïonnette au canon. Les députés ont un haut-le-cœur… Soldats que venez-vous faire ici ?… Le ménage !… Ils s’indignent. On charge. Personne n’avait imaginé un tel coup de force contre les représentants du peuple. On bombe les poitrines… Vive la constitution !… Les fusils n’en ont cure. On charge. La pique dans les reins, des emplumés fuient par les portes-fenêtres de l’orangerie. D’autres restent englués de trouille ou de principes. Ils résistent, protestent, un œil sur les issues. Murat s’avance sans se soucier de la masse vociférante. Il est immense, chamarré à l’excès, tonitruant et laconique… Citoyens, vous êtes dissous !… L’incrédulité fige le reste de l’assemblée en une gelée tremblotante. Murat rugit… Qu’est-ce que c’est que ces tourtes ? Foutez-moi tout ce monde-là dehors !… Les soldats ne se font pas prier pour manier la fourche à députés. On sort les foins.

– Regarde, Piqueur ! il s’en sauve de partout. On dirait des volées de faisans.

Des faisans tricolores. Des faisans à plumets et cocardes. Ils détalent à travers les jardins en se dépouillant de leurs écharpes, toques, toges et tout ce qui pourrait trahir leur fonction et les faire étriper. Ils se bousculent, se piétinent, se renversent. Il n’y a plus d’amis politiques, mais seulement des obstacles. La fuite est le mot d’ordre, le credo, et le Saint-Graal. C’est la course éperdue à travers le parc. On laboure ses idées et les massifs. Il est six heures, la nuit tombe et la république disparaît dans les bois où les loups l’attendent.

La révolution s’achève dans un bruit de déglutition.

 

***

 

Quand le sixième coup sonne au clocher de Saint-Nicolas de Haarlem, Jeanne sait qu’elle va être trahie.

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