La Nuit de Lampedusa
Chapitre 2
– On va tuer Bonaparte.
On ne sait qui a murmuré cette phrase. Il y a deux hommes immobiles quelque part dans l’obscurité de la pièce. On les distingue, mais ils sont silencieux. Se savent épiés. Le quartier de la mosquée Al-Azhar du Caire est un dédale interlope mangé de vermine et de mouchards. La minuscule chambre où ils se sont réfugiés est demeurée fraîche, malgré la chaleur qui martyrise les façades à cette heure de l’après-midi. L’œil s’accoutume à la pénombre. Elle est vaguement bleutée. Les deux hommes sont jeunes. L’un est rond, l’autre anguleux. C’est le second qui parle.
– Roustam, mon ami, mon frère, on va tuer Bonaparte, tous les deux. Que ce chien d’infidèle aille pourrir en Enfer !
– Parle moins fort, Souleymane.
Les deux jeunes gens sont assis en tailleur à même le sol, de part et d’autre d’une table basse. Devant eux, un plateau de dattes. Roustam en choisit une minutieusement, tandis que Souleymane continue de marmonner à mi-voix.
– Bientôt, Roustam, tu seras gros et gras comme ton maître. Tu ne retrouveras même pas ton poignard sous ton ventre. Le mien est prêt.
Souleymane le lui montre à sa ceinture. Roustam ne relève pas. Il sait son ami en colère. Il le respecte. Souleymane est son aîné et, malgré leur différence d’allure, ils pourraient passer pour frères… Frères de mamelles. J’ai tété la sèche et toi la pleine… Roustam vient de Géorgie et Souleymane de Syrie. Roustam est un mamelouk au service du puissant cheik el-Bekry, ami de Bonaparte, et Souleymane, celui qui veut assassiner le général des Français et ne se reconnaît que le Coran comme maître. Ils n’auraient pas même dû se croiser, mais ils se sont rencontrés par hasard grâce à Leïla. Une jeune fille de leur âge que deux soldats français ivres se disputaient comme un tapis au souk. Roustam avait couru au secours d’une femme en danger de viol et Souleymane avait arraché une malheureuse Égyptienne aux mains d’envahisseurs français. Leïla est devenue leur amie. Une sœur et pour chacun un amour secret. Elle héberge leurs petits complots dans cette chambre quand elle n’y « reçoit » pas des hommes. Leïla est une prostituée qui prépare les meilleures dattes du Caire.
– Arrête de t’empiffrer, Roustam !
Souleymane a l’impression qu’à chaque fois que son ami se lèche les doigts après avoir mangé une datte, il lui dit : « C’est comme ça que j’embrasserai Leïla quand elle sera ma femme. » Lorsque Souleymane est dans cet état de fureur jalouse, il est inutile d’essayer de l’apaiser. Il suffit d’attendre que l’arc de son corps se débande et que ses yeux se vident de cette flamme d’illuminé.
– Roustam, tu dois m’aider à tuer Bonaparte.
– Admettons qu’on le fasse. Et après ? Que se passera-t-il ?
– Après la mort de Bonaparte, notre pays sera libre !
– Quel pays ?
– L’Égypte, bien sûr.
– L’Égypte n’existe plus. Tu le sais très bien, Souleymane, que ce n’est plus qu’une province de l’Empire turc, que Constantinople fait administrer par vingt-quatre beys aux ordres.
– Vingt-quatre voleurs ! Leur seule ambition est de collecter de plus en plus d’impôts pour le sultan et d’en détourner le maximum au passage. Ils habitent des palais obscènes de luxe pendant que le peuple du Caire est entassé dans des trous puants. Ils trahissent leur foi en copiant les manières de leurs envahisseurs. Ton propre maître, cheik el-Bekry, est un ivrogne et un hypocrite. Il boit du vin dans des gobelets d’argent pour se cacher. Il abuse des jeunes garçons et frappe ses domestiques. Toi-même, il t’a battu !
– Je regrette de t’avoir fait ces confidences, Souleymane.
– Pourquoi ? Vous ne craignez rien, vous, les mamelouks. Vous êtes les maîtres de ce pays. Depuis quatre cents ans, vous le dirigez par la force. Mais les Français sont arrivés. Leur armée vous a battus aux Pyramides. Pour la première fois, « la glorieuse et invincible cavalerie mamelouke » a connu la honte de la défaite.
– Ce n’était qu’une bataille.
– Et Samhoud ? Ce jour-là, Murad Bey avait 15 000 mamelouks à ses côtés. Le général Desaix les a balayés avec trois fois moins d’hommes. Tu dois l’admettre, Roustam, même si les Français devaient partir demain, rien ne serait plus pareil pour les mamelouks. Vous avez été humiliés et le peuple s’en est réjoui. Il vous hait et ce Bonaparte l’a compris. Il ne s’est pas contenté de vous battre, il vous a chassés des postes importants et vous a rendus responsables de tous les malheurs de l’Égypte.
– Cela n’aura qu’un temps. Le pays aura besoin de nous pour le protéger quand les Français repartiront.
– Pour ça, il faut tuer leur chef, ce Bonaparte.
– Tu reviens toujours à lui. Même si tu l’éliminais, les Français le remplaceraient.
– Lui, on ne le remplace pas : c’est le Diable…
– Bonaparte, le Diable ! Tu m’inquiètes, Souleymane.
– Comment appelles-tu un homme qui fait empoisonner ses propres soldats parce qu’ils ont la peste et qu’ils retardent son armée ?
– C’est la guerre, Souleymane. Tu le sais. Je ne comprends pas ce qui te met dans une telle fureur. J’ai l’impression que tu me caches quelque chose.
– C’est mon affaire. Tu es mon ami, mon frère, Roustam. Tu dois m’aider sans rien me demander.
– D’accord, mais je peux au moins te prévenir.
– De quoi ?
– De ce que les Français réservent aux assassins d’un Français ?
– Je n’ai pas peur de mourir. Je m’y suis préparé.
– Il est plus facile de se préparer à mourir qu’à souffrir.
– Tu doutes de mon courage ?
– Pas de ton courage, mais de ton imagination. Quand les Français te prendront…
– Ils ne me prendront pas vivant.
– Je croyais que tu voulais devenir un martyr.
– Je le serai par mon seul geste. Il soulèvera de fierté le cœur de tous les musulmans qui veulent débarrasser la terre du Prophète de ces Français qui n’ont rien à y faire !
Roustam sait que depuis quelque temps Souleymane a rejoint un petit groupe de fidèles d’el-Mahdi, « l’ange exterminateur des chrétiens » qui prêche la guerre sainte et harcèle à l’occasion l’arrière-garde des troupes françaises. Mais son ami ne lui parle jamais de ces réunions à la Grande Mosquée d’où il revient enfiévré.
– Souleymane, si tu veux vraiment devenir un martyr, laisse les Français t’aider.
– Ne te moque pas de moi !
– Réfléchis. Tu passeras devant leur conseil de guerre et tu seras condamné au pire des supplices.
– Il n’y a pas pire supplice que leur présence sur notre terre.
– Les Français t’en proposeront un.
– Lequel ?
– Le pal !…
***
Quel gaillard, cet Hippolyte ! Joséphine en est encore tout à l’envers. Dans le fiacre qui va rideaux baissés, elle rajuste à la taille le ruban de son pantalon, les doigts fébriles et le vertige aux paupières. De retour de chez Mlle Lenormand, elle n’a pu résister à la « traîtrise délicieuse » d’Hippolyte. Ses dénégations, « Pas ici ! Pas ainsi ! », ont rythmé leurs ébats jusqu’à l’accomplissement. La voiture a failli verser devant une blanchisserie de la rue Madame. On s’est rétabli puis on s’est rajusté.
Joséphine observe Hippolyte en face d’elle. Il lisse ses favoris d’un doigt distrait, le souffle apaisé. C’est une grande injustice que de voir comment l’homme en revient si vite à sa personne après le plus soudain et le plus grand déchaînement des sens. Le voilà tout amidonné, prêt au cigare et à la conversation alors que les doigts fiévreux de Joséphine tremblent encore sur ces fichus rubans de soie. Elle ne goûte guère cette mode anglaise du pantalon à la turque qui affriole tant Hippolyte. Surtout quand il est de couleur chair. Il lui donne l’impression d’habiter chez une autre et que c’est elle qui émoustille Hippolyte.
Joséphine voit dans ce goût pour une lingerie de contention le rappel sournois à la décence du mâle devenu propriétaire. Sa couturière a raison : « C’est toujours par le dessous que l’homme reprend le dessus ! »
– Tu m’écoutes, Hippolyte ? Adélaïde m’a confirmé que Bonaparte va bientôt entreprendre son retour d’Égypte. Il lui faudra pour ça « faire lever un soleil sur un Orient englouti ».
– Ce qui veut dire ?
– Remporter une grande victoire.
– Et pour nos affaires avec les frères Bodin ?
– Adélaïde a vu sur Bonaparte et moi un autre soleil, un gros soleil noir et une pluie lumineuse.
– Et ce serait quoi, ce soleil noir providentiel ?
– Le Mac. Celui que tu appelles « le nègre enfariné ».
– Le Mac de Haarlem ! Quel rapport avec Bonaparte ?
– L’argent ! le seul à pouvoir réunir les extrêmes. Le seul avec la « chose ». Voyons si tu as gardé assez d’ardeur, Hippolyte, pour réunir nos extrêmes ?
***
Le pal !
Roustam guette un signe de peur sur le visage de son ami. Au moins de l’inquiétude. Mais rien. Souleymane a retrouvé ces yeux clairs qui habitent si loin de tout.
– Le pal ? Quelle barbarie ! Je croyais que les Français étaient le peuple de la Révolution et des Lumières. Qu’ils étaient venus nous apporter la liberté et le progrès. Qu’ils avaient inventé le moyen le plus démocratique et le plus digne de rendre la justice : la guillotine ! Où est-elle ? Ils l’ont oubliée chez eux ? Elle est trop douce pour nos nuques de barbares ?
– De quoi te plains-tu, Souleymane ? Tu seras puni selon les usages et les coutumes du pays.
– J’avoue que je n’ai jamais assisté à un empalement. Et toi ?
– Mon maître m’y a conduit plusieurs fois pour des affaires le concernant.
– Tu es donc un expert. Tu vas pouvoir me faire partager ta science. Raconte-moi le pal, mon ami, mon frère.
Souleymane le défie. Roustam ne baisse pas les yeux.
– Pour commencer…
– Attends ! Laisse-moi nous préparer le narguilé. C’est mon tour.
Souleymane dévoile d’un linge bleu le narguilé en cuivre posé près de la porte de la chambre.
– Va, Roustam, ne te préoccupe pas de moi.
Souleymane s’affaire sur le fourneau, avec un surcroît de détachement qui se veut agaçant.
– Pour commencer, on te brûlera les mains à la flamme d’une torche ou sur des tisons. D’abord la main qui aura frappé Bonaparte, puis l’autre, sa complice. Après, seulement, commencera ton empalement.
– Est-ce que je peux m’installer plus confortablement ?
Souleymane prend un coussin sur le lit de Leïla et le glisse sous lui. Il sourit et déploie la main vers Roustam comme quand il lui offre l’ouverture de leur partie d’échecs.
– Sache que, selon la mansuétude du bourreau, ton pieu sera plus ou moins gros et affilé. Le bourreau, ce sera Fart Rummaân. Tout le monde le connaît au Caire. Les Français l’appellent Barthélémy. C’est un expert dans l’art de faire souffrir.
– Tu peux ajouter que les Français ont choisi, exprès pour nous humilier, un chrétien grec de la plus basse extraction. Pourquoi ajouter l’humiliation au châtiment ?
– C’est vrai, ce Barthélémy est un personnage étrange. Un géant qui se pavane à cheval dans Le Caire, avec une coiffure à plumet. Quand il ne torture pas, il vend de la verroterie au bazar.
– Tu veux m’attendrir sur son sort, Roustam ? Tu fais semblant d’oublier que les Français ont fait de Barthélémy un responsable de leur basse police au Caire et que ton bourreau commande un corps de mamelouks.
– Je n’ai rien à voir avec ce genre de mamelouks.
– Un mamelouk est un mamelouk !
Roustam et Souleymane laissent le silence emplir l’obscurité de la chambre et fument. C’est ainsi qu’ils font quand la passion a porté leur discussion trop loin.
– Reprends mon empalement, Roustam. Ne faisons pas attendre le public venu pour mon exécution. Tu seras là, mon ami, mon frère ?
Roustam ne répond pas.
– Je te chercherai dans le public. J’aurai une vue imprenable.
– Arrête !
– Quoi, tu flanches déjà ? Pourtant, je n’ai que les mains brûlées. Nous allions passer à l’empalement. Reste. Il faut que tu me racontes.
Souleymane tend en souriant l’embout du narguilé à Roustam.
– D’accord ! Alors, sache que le pieu peut suivre plusieurs itinéraires dans le corps. Selon l’adresse, ou le bon vouloir, du bourreau, un pieu, enfoncé par l’anus, ressortira par une épaule, le thorax ou la bouche.
– Continue…
– Une fois l’empalement réalisé, le bourreau dressera le pieu pour t’exposer à la vue de tous.
– C’est là que je t’aperçois, si je suis encore vivant.
– Tu le seras. Tu le seras encore pendant des heures.
– Tu viendras avec Leïla. Enfin, tu l’auras pour toi tout seul.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Quoi ? On peut se l’avouer maintenant que je vais mourir. On aime tous les deux la même femme et le pal nous départagera.
– Comment tu peux dire des choses pareilles ?
– Je te préviens, je ne veux pas qu’on abrège mes souffrances avec un verre d’eau pour que mon corps explose à l’intérieur. C’est bien comme ça qu’on fait ? Je veux vous voir jusqu’au bout. Tous les deux. Toi et Leïla. Ensemble.
– Je ne viendrai pas.
– Tu as peur ? Calme-toi… Fume !
Roustam n’y parvient pas. Souleymane a perçu son trouble. Il a senti que son ami avait besoin de nettoyer son esprit d’une scène qui l’obsède jusqu’au plus profond de ses nuits. Sur une place butée contre un haut mur, une estrade, un homme nu est allongé sur le ventre, les mains liées dans le dos. Roustam le connaît. Un palefrenier des écuries de son maître. Il a manqué de respect à sa fille. Le bourreau immense est planté au-dessus de lui. Il sort un couteau de sa poche. Le geste est machinal, d’une effrayante banalité. Comme s’il s’apprêtait à peler un fruit. Il se baisse vers l’homme, enfonce un genou dans ses reins et plonge la lame de son couteau dans le fondement du palefrenier. Il fouille les chairs avec des soubresauts de découpe. Le sang gicle sur les gants du bourreau. Le corps de l’homme se cabre violemment, mais aucun cri ne vient. Aucun hurlement pour déchirer la lumière obscène qui baigne les visages de la foule. Roustam s’était sauvé. Il n’avait pas pu regarder la suite du supplice. Son maître l’avait fait battre. Depuis, ce cri manque à ses nuits.
***
Berthier observe un des stratagèmes préférés de Bonaparte. En pleine conversation, il disparaît l’espace de quelques secondes pour partir au bout de ses rêves et en revenir surpris de ne point les retrouver réalisés pendant son absence.
– Mon général, vous m’entendez ?
– Parfaitement, Berthier. Vous me parliez de nos braves vétérans.
– Oui, mon général. Les vétérans de Syrie, en garnison au Caire, se proposent d’organiser un grand banquet républicain pour recevoir vos soldats. Qu’en pensez-vous ?
Cela va de soi. Double ration de viande, de riz et d’eau-de-vie. Ces hommes méritent un peu de fête. Il avait eu trop peu de gloire à leur offrir ces derniers temps en Palestine. Il se joindra à eux pour ce banquet. Il gagne toujours en force et en courage à leur contact. Il les passera en revue à cheval…
– Est-ce qu’il y a un cheval parmi les cadeaux du cheik el-Bekry ?
– Bien sûr, mon général. Un « superbe pur-sang arabe », si j’en crois le descriptif qu’on m’a fourni. Il est même précisé, « servi par son palefrenier mamelouk ».
– Un mamelouk ?
Bonaparte avait pu apprécier le talent et la bravoure de leur cavalerie aux Pyramides. Mieux organisée, plus disciplinée, et si elle n’avait pas commis l’erreur de traverser le Nil, elle aurait pu renverser le cours de l’engagement.
– Un mamelouk, dites-vous, Berthier ?
Bonaparte réfléchit. Pourquoi mettre à son service un mamelouk ? Il s’est déclaré leur ennemi acharné. Ils tiennent le pays pour un vague sultan ottoman, de la manière la plus brutale. Bonaparte a promis d’en débarrasser l’Égypte. Kléber les poursuit dans le delta. Ils ont été chassés du Caire, mais rôdent dans les oasis alentour. Il faudra les en déloger. Alors, pourquoi un mamelouk à son service ? Il a certainement perdu un des siens dans cette bataille des Pyramides et voudra venger sa mort. L’honneur lui commande.
– Non ! Pas de mamelouk.
– Comment cela, mon général ?
– Déclinez l’offre du cheik pour le jeune mamelouk.
– Ce serait reçu comme un affront, mon général. Le cheik est votre ami.
Bonaparte se méfie de ces dilemmes où balancent la raison, l’honneur et l’amitié.
– Il y aurait peut-être une solution honorable, mon général : renoncer au mamelouk et… au cheval.
– On ne renonce jamais à un pur-sang arabe, Berthier.
– J’en conviens, mon général.
– Mais puis-je faire confiance à un mamelouk ?
– Vous êtes leur ennemi implacable, général. Vous les avez tués, pourchassés, écartés de toute charge officielle, certains sont réduits à la mendicité autour des mosquées, pourtant, vous pouvez avoir une confiance entière dans le mamelouk qui vous servira.
– Pourquoi en êtes-vous si certain ?
– Le mamelouk n’a qu’une fidélité : son maître.
– J’accepte le mamelouk, Berthier. Mais s’il me trahit…
Berthier revoit les têtes tranchées des insurgés du Caire, au lendemain de ce 21 octobre terrible de l’an passé, quand la ville s’était révoltée contre les Français. Les têtes étaient exposées en public, alignées comme des poteries mises à sécher au soleil. Certaines se craquelaient avec des bruits secs qui ressemblaient à des ricanements.
***
– Je suis empalé, Roustam. Le spectacle t’a plu ? Du haut de mon pieu, je te pose la question : est-ce qu’il vaut mieux mourir en homme libre comme moi ou finir en esclave comme toi ?
– Je ne suis pas un esclave, Souleymane. J’ai été vendu et acheté sept fois depuis mes treize ans, mais aujourd’hui je suis un homme libre.
– Affranchi ou non, tu restes la propriété de ton maître.
– Non ! Je suis un serviteur libre du cheik el-Bekry.
– Libre d’être offert et trahi ! Offert à Bonaparte, comme un vulgaire chameau, et trahi par ton maître qui a mis sa fille dans le lit de Bonaparte alors qu’il te l’avait promise en mariage.
– Je t’interdis de parler de Zanab comme ça !
– Ce n’est pas moi qui ai parlé d’elle en disant qu’elle était trop « grasse » et trop « odorante » et qui l’ai renvoyée comme une bête cagneuse. Bonaparte t’a volé ton amour et l’a insulté.
– Ça suffit ! Tu ne me parles plus en ami, Souleymane.
– Au contraire, je veux que tu ouvres les yeux sur cheik el-Bekry et Bonaparte. Que tu te choisisses un maître digne de toi.
– Je l’ai déjà choisi. Désormais mon maître sera Kulla.
– Qui est ce Kulla ?
– Un cheval.
***
– Mon général, voulez-vous prendre connaissance de votre rapport à l’attention du Directoire ?
– Mon rapport ! Au Directoire ! Et concernant quel sujet ?
– Votre entrée triomphale au Caire, mon général.
– Comment aurais-je pu entrer triomphalement au Caire alors que nous n’y sommes pas encore ?
– C’est vrai, mon général, nous n’y serons que dans cinq ou six heures. Mais voulez-vous tout de même savoir comment cela s’est passé ? Il y a toujours bénéfice à être en avance sur l’Histoire.
– Ne le suis-je pas toujours, Berthier ?
– Si, mon général. La preuve.
– J’écoute.
– Voilà, mon général, comment vous passez la porte de la Victoire : « J’étais environné d’un peuple immense qui avait garni les rues et tous les muftis montés sur des mules… »
– Pourquoi des mules et non « de nobles pur-sang harnachés de perles et d’émeraudes » ?
– Parce que le Prophète montait de préférence des mules, mon général.
– Alors, précisez-le, Berthier ! Je ne voudrais pas que le Directoire pense que j’ai été accueilli par une délégation de fellahs dépenaillés.
– Je le préciserai, mon général.
– Berthier, croyez-vous qu’il me faudrait chevaucher une mule, moi aussi ?
– Réservons cela au Prophète, mon général.
– Soit. Continuez, Berthier ! J’aime à me voir entrer au Caire.
***
– Un cheval ! Tu te moques de moi, Roustam ? Ton maître est un cheval et il s’appelle Kulla ! Pourquoi te cacher derrière ce cheval, pour servir Bonaparte ? Avoue que tu es flatté à l’idée de lui préparer le thé et de lui ôter ses bottes !
– Je suis un mamelouk, Souleymane, pas un valet domestique. J’ai été formé aux arts du cheval, des armes, du corps et de l’esprit.
– De l’esprit !
– Ne raille pas. Malgré ta connaissance du Livre, ton art de la calligraphie et tes mains blanches, je te bats aux échecs.
– Pas toujours !
– J’ai aussi appris l’art de perdre.
– Tu es déjà perdu, Roustam. Tu courbes le dos et baisses la tête devant ceux qui t’oppriment et massacrent les tiens. Où étais-tu quand la glorieuse cavalerie mamelouke chargeait les canons de Bonaparte ?
– J’étais avec mon maître à La Mecque.
– Où étais-tu quand ton Bonaparte entrait à cheval dans la mosquée Al-Azhar, ce lieu saint que tu peux voir du soupirail ? Où étais-tu quand ses soldats souillaient les salles de prière et pissaient comme des porcs sur le Coran ? Où étais-tu, Roustam ?
– Tandis que tu te mêlais aux fanatiques du quartier Husayniyya, je protégeais la demeure de mon maître contre eux.
– Mon maître ! Mon maître ! Quel homme es-tu donc, Roustam, pour avoir besoin d’un maître pour diriger tes actions ?
– Et toi, Souleymane, n’as-tu pas de maître ?
– Que veux-tu insinuer, Roustam ?
– Rien. Je dis que mon ami a pour maître celui qui se fait appeler par ses fidèles « l’exterminateur des chrétiens ». On dit que ce n’est qu’un montreur, un faiseur de tours qui va nu…
– Je t’interdis de parler ainsi du Mahdi ! Le Mahdi, c’est « le Bien-dirigé ». Il est apparu au milieu de nous pour instaurer un règne de paix avant le Jugement dernier. Tu ne peux pas comprendre… Mais comment sais-tu ?
– Tu n’es pas discret. Tu te rends chaque semaine à la mosquée Al-Azhar, pour assister à la réunion de ses fidèles.
– Tu me fais espionner ?
– Inutile. Tu es assez imprudent pour te vanter de ton projet d’assassinat. Tu risques d’être arrêté. Je voulais te prévenir. Tu es surveillé.
– Je le sais parfaitement, Roustam. C’est pour cette raison que tu dois tuer Bonaparte… avec cette arme.
Souleymane pose un poignard sur le plateau de bois.
***
Le Mac a l’impression que Jeanne vient de le frapper dans le dos. Ce geste ridicule avec son coquelicot fané a produit l’effet d’un tomber de rideau dans le public du cimetière. Le spectacle est fini. On a enterré le chevalier de Saint-George, on peut maintenant aller boire un verre à sa mémoire.
Pas du tout. Le Mac donne des ordres à sa garde pour qu’on interdise à qui que ce soit de quitter le cimetière avant qu’il ne l’autorise. Il attend quelqu’un sans qui son plan tomberait en poussière. Le cimetière est mis en état de siège. Haarlem n’aime pas qu’on le brusque. Les chants montent. Deviennent guerriers. Le Mac se met au chaud derrière sa garde. Il cherche sa femme pour faire corps. Elle a disparu. Il ne la voit ni à leur place d’honneur, ni dans l’assemblée. Voilà Le Mac saisi d’un souci domestique. Le Page galant qui accompagne sa femme a disparu, lui aussi. C’est plutôt rassurant. Le Page galant est un étalon de fonction que son épouse renouvelle après usage comme une médication. D’ailleurs, c’en est une prescrite par la Faculté. La femme du Mac souffre de langueurs intempestives qui exigent qu’elle soit besognée sur l’heure sous peine de graves avanies de santé. Le Mac s’inquiète. Les crises se rapprochent.
Tout à coup, Le Mac oublie sa femme et ses langueurs. Il lève la main à la romaine pour réclamer le silence. On tend l’oreille. Le martèlement d’un galop. Il approche. La foule s’ouvre devant un cavalier couvert de rugissements et de poussière. Il pique des éperons, couché sur l’encolure de sa monture, il mêle sa sueur à la sienne, lui parle à l’oreille. C’est ce cavalier que Le Mac attend. Il franchit la porte ouest du cimetière. Son cheval se cabre. L’endroit pue la mort. La bête le sent. Au même moment, un autre cavalier tout aussi rompu par sa chevauchée apparaît à la porte sud. Ils se rejoignent, se jaugent et s’ignorent. Ils mettent pied à terre ensemble.
Le Mac n’attend qu’un homme. Mais lequel ? Leur allure est tout aussi farouche et fière. La même glaise les recouvre. L’un porte à la ceinture un poignard d’apparat à la turque, l’autre dissimule au côté une machette. Une lame qui tinterait comme une provocation au milieu de ce cimetière africain, si elle n’était à l’abri sous les basques de son habit. Le Mac ne se souvient pas qui lui psalmodiait cette complainte : « Dans la main de l’esclave la machette abat la canne, dans la main du maître elle abat l’esclave. »
***
Roustam n’a pas besoin de regarder le poignard posé devant lui. Il le connaît, c’est un poignard mamelouk donné à Souleymane par le général Dumas. Ce Noir si impressionnant à la tête de ses cavaliers. Souleymane travaillait chez lui à de petites besognes occasionnelles. Un jour, Souleymane avait trouvé une grande quantité de pièces d’or et d’argent dans le jardin. Dumas les avait remises à Bonaparte et avait promis à Souleymane de partager la récompense. Mais elle ne vint pas. Bonaparte laissa entendre que le général Dumas avait détourné une partie de sa découverte. Souleymane avait souvent raconté à Roustam combien Dumas avait été mortifié par cette affaire qui avait pour but de le discréditer auprès de ses hommes. Il avait voulu rentrer en France. Il était resté et avait offert à Souleymane un des plus beaux poignards de sa collection. Dans le pommeau est sertie une émeraude. « C’est avec cette lame que tu dois tuer Bonaparte. Elle symbolise sa lâcheté. »
Roustam n’écoute plus Souleymane. À quoi bon ? Son ami ne veut pas en démordre. Roustam doit frapper Bonaparte, aujourd’hui. Avec ce poignard. Il a lui-même mimé la scène. Ce sera quand il recevra les cadeaux du cheik el-Bekry. Roustam mènera le pur-sang à Bonaparte… Il s’appelle Kulla, général…
– C’est à ce moment-là, Roustam, que tu donneras le premier coup. Je profiterai de la foule et de la confusion pour joindre ma lame à la tienne. Je te laisse le cœur, je frapperai à la gorge. Bonaparte abattu, l’armée sera comme une poule sans tête, le peuple se soulèvera.
– Arrête, Souleymane ! Tu m’as déjà tout dit. À mon tour, maintenant. Écoute-moi bien : je refuse de tuer Bonaparte.
– Voilà au moins qui est clair. Cela me déçoit, mais ne m’étonne pas de toi, Roustam. Je le ferai seul. J’espère, au moins, que tu viendras me voir empalé.
– Je te donnerai le verre d’eau pour abréger tes souffrances.
– Que feras-tu pour abréger celles de Leïla ?
– Laisse-la en dehors de nous, Souleymane !
– Tu sais ce que les soldats font à l’amie d’un tueur de Français ? Ils entrent dans la maison de ses parents, la pillent, la brûlent, fusillent les hommes et violent les femmes, avant de les achever à la baïonnette. Alors, noble Roustam, que feras-tu pour éviter ça à Leïla, notre amie, notre sœur ?
La rage à la mâchoire, Roustam rafle le poignard sur le plateau de bois et le glisse à sa ceinture.
– Je goûterais volontiers une datte, Roustam. Laquelle me conseilles-tu ?
Souleymane n’aura pas de réponse. Le grelot de bronze vient de geindre. C’est le signal. Leïla monte à la chambre avec un « invité ». Il faut partir.
***
Bonaparte ne se lasse pas d’être acclamé par les foules. Il en a connu de toutes ampleurs et d’ardeurs variées, mais il doit admettre que celle du Caire les surpasse en ferveur, tumulte et mystère. Ce qui la distingue et la rend insaisissable, c’est cette sorte de joie enfantine dont Bonaparte essaie de comprendre d’où elle vient. Cette sensation étrange et fuyante lui fait penser qu’il ne comprendra jamais vraiment ce pays. Ce ne sont pas les danseurs, jongleurs ou acrobates – le corps a des contorsions universelles –, mais plutôt ces immenses balançoires magiques dont on a planté en désordre les portiques tout au long de la route. Elles propulsent dans les airs des hommes vénérables et hilares, une longue corde attachée à une cheville, sur laquelle un enfant sombre tire avec un sérieux et une lassitude de bedeau.
De là-haut, ils doivent apercevoir les minarets, les murailles et les portes du Caire que la foule, la poussière ocre et la lumière lui cachent encore.
Bonaparte regarde un vieil homme à la barbe blanche se balancer en criant à l’enfant au bout de la corde : « Plus haut ! Plus haut !… »
***
Roustam court vers les écuries. Il est en retard. Hussein, le régisseur des palefreniers, lui signifie d’un coup de cravache dans les reins : « Le maître va te tuer ! » Que cette galerie est longue ! D’habitude elle conserve la fraîcheur du jardin intérieur, aujourd’hui elle lui brûle les poumons, la fontaine de pierre n’y peut rien, les arches défilent, ses pieds claquent sur le dallage. L’odeur des chevaux devient plus forte. Le maître veut qu’on brûle de l’encens et du santal pour la chasser, mais elle demeure. Puissante. Rassurante. Roustam souffle avant de pousser la dernière porte sur la cour de l’écurie principale.
Kulla apparaît !
Le pur-sang est au centre du carré pavé de présentation. En pleine lumière. Il lève la tête, les naseaux dilatés, les oreilles contrariées avec ce fouaillement de la queue en chasse-mouches qui dit son agacement… D’accord, je suis en retard, Kulla, mais si tu connaissais la raison. Si tu savais ce que j’ai dû accepter de Souleymane pour être avec toi…
Kulla piaffe des antérieurs pour interrompre Roustam. Il ne s’agit pas de cela… Regarde plutôt du côté de ma longe… Ali ! C’est Ibrahim Ali qui tient la longe à sa place ? C’est un mamelouk. Un Circassien. Roustam n’aime pas son attitude. Il est hautain, violent, querelleur avec les hommes et brutal avec les chevaux… Comment oses-tu paraître devant moi, Roustam ! Maître… Je ne veux pas entendre tes explications. C’est trop tard… Et Kulla, maître ?… Ali te remplacera. C’est lui que je dépêche auprès du général Bonaparte. Tu peux t’en aller… Ne discute pas. Va-t’en !…
Roustam ne discute pas. Il n’y gagnerait que le fouet. Ali a du mal à retenir son sourire de vainqueur. Roustam songe à ce qu’ils ont décidé, Souleymane et lui, à propos de Bonaparte. Tout cela vient d’être balayé pour quelques minutes de retard, et une discussion de trop.
Roustam regarde une dernière fois Kulla… Tu es le plus beau… Le pur-sang balance la tête… Tu renonces bien vite à moi, Roustam… Kulla s’aligne dans la diagonale du carré de présentation. Il attend le signe de Roustam.
***
Les deux cavaliers attachent leurs chevaux à la grille d’entrée du cimetière avec les mêmes gestes pressés. Ils lancent chacun une pièce au hasard à une bande de gamins qui se partagent la manne pour donner de l’eau à leurs bêtes.
Les cavaliers vont droit à la fosse encore ouverte. Ils se plantent devant celui qui porte la mâchoire arrogante du chef de meute. Le Mac.
– Mon nom est Carlo Brindisi, je suis porteur d’un message pour le chevalier de Saint-George.
– Je suis le fils du Commandeur. C’est mon nom. Mon seul nom. J’ai également un message à lui délivrer.
– Il semblerait, messieurs, que vous soyez en retard d’une poignée de terre et d’un coquelicot.
***
– Arrêtez-le ! Arrêtez-le !
Roustam se retient de rire. Son maître est en furie. Il gesticule et vitupère. Cheik el-Bekry, descendant du Prophète, bave de rage. Kulla s’est libéré d’Ali et galope en ruant aux quatre coins de la cour. Le fougueux est poursuivi par Ali qui l’insulte et les menace des pires châtiments, lui et sa descendance qui aura les genoux cagneux, le jarret raide et l’œil vitreux. La cavalcade et les cris ont attiré tout ce que les écuries comptent de palefreniers, apprentis et pailleurs. La tête à la porte de leurs stalles, les chevaux sont aux premières loges. Ils encouragent leur champion… Botte-lui les couilles ! Piétine-lui le crâne !… On apprécie en connaisseurs voltes, croupades, chassés. Quand Kulla s’immobilise, se laisse approcher et flatter, c’est pour mieux se cabrer et repartir en tirant Ali au bout de sa longe, ferré comme une carpe du Nil.
– Lâche-le, imbécile ! Tu vas le blesser.
– Maître, si vous permettez…
Cheik el-Bekry comprend aussitôt ce que Roustam lui propose. On l’avait prévenu que lui et Kulla étaient les deux moitiés de la même figue. Le cheik n’aime pas avoir le sentiment d’être joué, mais comment faire ? Il ne peut risquer l’humiliation aux yeux de Bonaparte.
– Va, et il est à toi.
Roustam s’avance jusqu’au carré de présentation, fait ce signe sur son front que Kulla attend. Le pur-sang s’apaise aussitôt et vient à lui à travers la cour, au pas humble de celui qui demande l’aman. Roustam met un genou en terre et tend la main ouverte vers Kulla. On ne sait à cet instant qui est le maître, qui est le serviteur. Affalé dans la poussière, Ali s’en moque. Il les tuera tous les deux.
***
La mort de Saint-George ne semble pas affecter les deux cavaliers de la même manière. Le fils du Commandeur reste en retrait, la moustache et les cheveux longs d’un blond excessif, les mâchoires serrées, un feutre bleu à plume amarante ostensiblement gardé sur la tête. Son regard fouille les gradins du cimetière sur lesquels sont alignés les caveaux. Il en cherche un. Le fils du Commandeur croit même l’avoir déjà repéré. Carlo Brindisi est d’humeur plus ouverte. Il se découvre à la mousquetaire avec force moulinets en direction du Mac et sourit au large sur un grand désordre de chicots.
– Monsieur, comme je vous l’ai dit, je me nomme Carlo Brindisi, citoyen du royaume de Naples. Je suis porteur d’un courrier destiné au chevalier de Saint-George, que voici !
– Qui en est l’expéditeur, monsieur ?
– Sur mon honneur, je ne peux en révéler le nom qu’au destinataire.
– Vous voyez bien que nous venons de mettre le Chevalier en terre.
– Certes. Mais alors, monsieur, à qui dois-je remettre ce courrier ?
– À moi ! Je suis son exécuteur testamentaire. Chacun pourra vous le confirmer.
Le Mac empoche la lettre comme un pot-de-vin.
– Un instant !
Le lieutenant d’Anderçon sort du rang. Il s’avance. On se tait. Haarlem lui concède l’autorité du juste. Le Mac est jaloux de cet homme qui possède si naturellement ce qu’il s’acharne à tenter d’acheter. Il y a là une forme de discrimination à ne pas accorder à l’argent les mêmes droits qu’aux vertus naturelles.
– Une question, messager. Depuis combien de temps êtes-vous en selle ?
– Quatorze jours francs, monsieur, d’une traite et d’une monture.
– Le Chevalier était donc encore vivant quand on lui a destiné cette lettre.
Chacun compte sur ses doigts et en convient. D’Anderçon récite à l’attention de tous une docte locution latine qu’il traduit par : « Le vivant appartient au vivant et le mort au mort. » Chacun acquiesce sans comprendre et s’incline devant cette évidence latine.
– En conséquence, cette lettre n’appartient pas à la succession du Chevalier mort, mais à l’indivision de ses amis vivants !
La foule se dresse comme une assemblée d’héritiers. Elle aussi fait partie des amis de Saint-George. Elle veut sa part. On acclame d’Anderçon. Le Mac reflue. Il se méfie de cette éloquence savante qui flatte la croupe du bon peuple. Les mots sont de l’étoupe à Haarlem. À la moindre occasion, ils peuvent s’enflammer, surtout quand le latin joue du briquet. Le Mac consent à une lecture publique de cette lettre. Le fils du Commandeur s’avance d’un pas, sans quitter son chapeau.
– Messieurs, je vous demande la permission de me retirer. N’y voyez aucune offense à la mémoire du Chevalier. Je suis venu ici lui apporter l’hommage que la mémoire de mon père me commandait de lui rendre.
– Qui était votre père, monsieur ?
– Lieutenant d’Anderçon, permettez de taire le nom de ma famille. Il reste souillé d’une tache qui m’interdit de le porter tant qu’elle ne sera pas lavée. Sachez cependant qu’on appelait mon père Commandeur et qu’il était gentilhomme planteur de la Guadeloupe, lâchement assassiné pour ses idées, à Paris, le 16 octobre 1793.
– Le jour de l’exécution de Marie-Antoinette ?
– Date doublement funeste pour moi, lieutenant.
– Et cet hommage que vous deviez rendre au Chevalier ?
– Permettez que je garde pour moi ce secret de famille. Je dois maintenant aller accomplir un devoir plus impérieux encore, pour la mémoire de mon père.
Le fils du Commandeur salue l’assemblée en effleurant le bord de son feutre. Il croise le regard de Jeanne. Se demande si elle a compris qui il est. Pourquoi il est là. Le fils du Commandeur jouirait d’autant plus de sa vengeance, qu’elle aurait Jeanne pour témoin, le dernier amour de Saint-George. Ce serait comme percer deux cœurs à la fois. Le fils du Commandeur fend l’assemblée droit vers les gradins de caveaux. Il est maintenant certain d’avoir trouvé celui qu’il cherche.
– Quel étrange jeune homme. J’ai l’impression de connaître son visage.
– Allons, lieutenant d’Anderçon, revenons à ce courrier, il me brûle la poche.
Le Mac sort la lettre et la décachette, avec cet ongle de mandarin qu’il porte fièrement au bout d’un petit doigt en ergot de coq.
Le lieutenant d’Anderçon tend la main. Le Mac se raidit. Il ignore le geste. Cette lecture lui revient. Dans son dos, la foule gronde. Elle prend le parti de cette main. Le Mac a horreur de la foule : une somme d’individus qui forment une bête. Il remet la lettre à d’Anderçon, comme on délivre un billet dont on fera payer les intérêts plus tard.
D’Anderçon présente la lettre à la ronde.
– Elle est du général Dumas !
On crie, on ovationne, on entonne, on brandit des rêves de piques. En mémoire du Chevalier, on irait bien prendre la Bastille et les Tuileries si ce n’était déjà fait. On s’apaise. D’Anderçon entreprend de lire. Il porte la voix. On écoute.
– « Messine, royaume de Naples, 20 mai 1799 ou 1er prairial an VII… »
Le Mac ricane.
– Voilà bien la Révolution ! Chaque jour possède deux dates, car aucune n’a d’avenir !
– Ne m’interrompez pas, je vous prie.
On gronde dans les travées. Le Mac fait mine de s’excuser. D’Anderçon poursuit la lecture.
– « Chevalier de Saint-George, l’infortune m’a précipité entre les mains de pirates sans foi et jeté au fond de cachots indignes. La cruauté semble dotée d’une ingéniosité sans bornes quand il s’agit de martyriser mon espoir de revoir un jour mon cher pays et les miens.
» Ma santé se dégrade. L’emprisonnement, le froid, l’humidité et la nourriture ont eu raison de cette force naturelle que chacun reconnaissait en moi.
» Plus grave, un complot est en marche contre ma vie. Il approche et me trouvera démuni de toute défense.
» Voilà pourquoi, Chevalier, je me tourne vers vous et vos amis pour que vous formiez une entreprise afin de m’arracher à cette prison et à une mort certaine.
» J’en appelle à notre condition commune d’hommes de couleur, à notre compagnonnage des armes et au serment sacré que nous avons échangé… »
Le lieutenant d’Anderçon tourne et retourne la lettre. Rien. Il interroge le messager.
– C’est tout ?
Carlo Brindisi paraît désemparé. Il ne comprend pas, cherche de l’aide autour de lui, se fouille. Blêmit. La foule s’interroge. Les Indéfectibles entourent le messager. Le pressent. L’homme transpire. Le Mac vient à la rescousse.
– Quoi, messieurs ! Cela n’est-il pas suffisant pour que chacun sache où est son devoir ?
Le Mac se met à applaudir à gros doigts. Il lance la claque. Personne ne suit. La foule fait silence. Dans le cimetière, on pourrait lever à l’instant une troupe entière pour aller sauver Dumas, tant l’émotion a recruté de volontaires.
Pas un ne manquerait à l’appel.
Pourtant, un fait défaut, le fils du Commandeur. Jeanne n’a pu ni le retenir, ni le suivre. Elle sait qui il cherche et où il se rend. Le fils du Commandeur grimpe vers le caveau marqué d’une croix grise. C’est là que se cache l’Enfant Léopard.
***
Bonaparte le Minuscule !
Roustam est déçu. On disait le chef des Français petit, mais il n’imaginait pas que ce fût à ce point. Son armée ne vaut pas mieux. Elle semble malingre et dépenaillée au milieu de la masse considérable venue aux ordres pour l’acclamer. Les hommes défilent en grande tenue pour jeter du bleu aux yeux de la foule, mais ils vont pâles et mal nourris, un rameau de palme au chapeau comme seule gloire. Pour faire masse, les régiments marchent en troupe et non en rangs et carrés ordonnés. On a grossi ces lambeaux d’armée d’une cohorte supplétive de prisonniers honteux d’être ravalés au rang de figurants. Un char planté de drapeaux dépareillés pris sur les champs de bataille fait le paon dans le cortège. Les hommes vont efflanqués comme des chiens errants, une peau tannée de Bédouin, les yeux brûlés par les mirages du désert, et le ventre taraudé par l’odeur forte du méchoui géant que leurs frères d’armes ont préparé pour fêter leur retour.
Beaucoup sont venus à leur rencontre. Fébriles, anxieux. La chopine et le paquet de tabac à la main, ils cherchent des yeux un frère, un compagnon, s’interpellent. On lance un numéro de régiment, le nom d’une province, un surnom… Hercule !… Un immense Noir en uniforme de chasseur à cheval agite une branche de palmier avec le sourire d’une vigie qui découvre une terre longtemps espérée. Roustam ne croit pas avoir déjà vu un homme d’une taille aussi considérable.
Bonaparte, les mains impatientes dans le dos, semble décorer chacun des soldats qui passent devant lui d’un regard paternel qui leur relève le menton. Il semble ignorer, à ses pieds, la députation empressée des différents corps de métiers et l’ambassade mielleuse des marchands. On dispose autour de lui une cascade sans fin de trésors somptueux. Ils ne reçoivent qu’un geste poli de la main ou un hochement de tête, tandis que son entourage d’officiers paraît déjà se partager le butin.
Roustam attend son tour. Il se tient à l’écart derrière une tenture, Kulla à ses côtés… Tu n’as jamais été aussi beau… Il rajuste à l’encolure la housse brodée de fils d’or, de perles fines et de turquoises… Il faut que tu impressionnes Bonaparte pour qu’il te garde à lui. Sinon, nous allons finir toi et moi dans le paquetage d’un lieutenant… Kulla est confiant. Il a pu voir défiler les montures des Français. Des carnes épuisées plutôt que des chevaux.
– C’est à toi, Roustam !
Cheik el-Bekry est anormalement nerveux et inquiet.
– Fais-moi honneur, Roustam. C’est l’heure. Et songe à ton destin. Le général Bonaparte est un grand homme et tu peux devenir grand avec lui.
Kulla rassure Roustam d’un coup d’épaule. On écarte la tenture devant eux. La lumière est blanche comme une lame. Dans la foule, Roustam aperçoit Souleymane au premier rang. À côté de lui, Leïla. Elle lui sourit. Roustam flagelle. Son cœur bronche. Il reste planté sur le seuil… Allez, Kulla ! il faut y aller. Le chef des Français nous attend. Tu dois le séduire… Kulla se met en marche. Confiant. Roustam le suit. Bonaparte le Minuscule, les mains dans le dos, s’impatiente. Il a faim.
***
Le fils du Commandeur atteint les hauteurs du cimetière. Là où se pavanent les monuments funéraires les plus prétentieux. Là où on achète son éternité avec du porphyre. Il essaie de repérer une croix de Saint-Pierre en marbre gris. C’est là qu’il a eu l’impression d’apercevoir l’homme qu’il cherche. Il ne veut pas lui donner de nom. Il n’en mérite aucun. Il n’existe pas. La croix de marbre ! Elle est là, plantée sur une sorte de temple de mauvais goût à colonnes dorées. Le fils du Commandeur s’approche sans bruit, comme à la chasse, dans les mornes autour de la plantation de son père. Des voix ! Elles viennent de la chapelle. Il avait raison. Celui qu’il cherche est à l’intérieur. Il va le tuer. Il caresse le manche de sa machette. Ce sera bientôt ton tour. Mais d’abord, je me présenterai. Je veux que tu saches qui te tue et pourquoi.
Je suis le fils du Commandeur. Ton prétendu père, le chevalier de Saint-George, est responsable de l’assassinat du mien. Saint-George a laissé dire qu’il avait été l’amant de Marie-Antoinette. Qu’il en était né en secret un enfant. Toi ! Que cela soit vrai ou non, peu importe. On le dit, on le croit, on le raconte. Bientôt il sera trop tard. Il faut en finir avec cette histoire. Il faut en finir avec toi. Tu dois mourir. C’est ce que mon père voulait. De toute son âme. Il a échoué. Je suis là pour achever son œuvre et le venger.
Après ta mort, je pourrai enfin faire revivre mon nom.
Le fils du Commandeur se colle à la porte de la chapelle. Il distingue deux voix à l’intérieur. Tant pis. L’homme aura voulu se faire accompagner. C’est donc à lui cette voix rauque. Depuis la mort de son père, il ne s’était pas passé un jour sans qu’il imagine cette rencontre avec l’homme haï. Déjà, il avait une voix, bientôt il aura un visage, dans peu, une mort.
Le fils du Commandeur était certain que l’homme haï viendrait assister à l’enterrement de son prétendu père. Lui n’a pas eu cette chance. Quand le Commandeur avait été assassiné, il séjournait avec sa mère dans leur plantation de Sainte-Anne à la Guadeloupe. On n’avait jamais retrouvé le corps de son père. Il n’avait qu’une sépulture vide sur leurs terres. Sa mère s’était laissée mourir de chagrin. Le fils du Commandeur avait mené son enquête. Son père était mort le jour de l’exécution de Marie-Antoinette. Sa reine. Celle qu’il chérissait et pour laquelle il avait voulu éliminer cet enfant qu’on osait lui attribuer. Ce bâtard ne pouvait pas être son fils. Cette seule idée était une insulte à son honneur de femme, de mère et de reine.
À l’intérieur de la chapelle on gémit, on pleure, on prie. Rien de cela n’y fera.
L’Enfant Léopard va mourir.
Le fils du Commandeur empoigne sa machette et pousse la porte.
***
L’Enfant Léopard a suivi l’enterrement du chevalier de Saint-George dans la chapelle d’un caveau, où il s’est caché. Par le jour d’un vitrail brisé, il essaie de déchiffrer les signes que lui envoie Jeanne. Mais le chagrin brouille ses yeux. Il a été submergé quand la terre a entièrement recouvert le cercueil du Chevalier. Il n’ose toujours pas dire « mon père ». Il se sent désemparé. Que doit-il faire ? Attendre Jeanne dans ce caveau comme ils en sont convenus ? Est-ce qu’elle pourra s’échapper pour venir le rejoindre ?
La foule se disperse et s’écoule en silence vers la sortie du cimetière. Jeanne reste au bord de la tombe avec le cercle des Indéfectibles. Edmond, Jonathan, Marmotte et le lieutenant d’Anderçon l’entourent pour une cérémonie privée. Le Mac se sent seul. Même sa femme l’a abandonné. Il se vengera ce soir pendant la réception dans son palais de Haarlem. L’Enfant Léopard regarde les amis de Saint-George se recueillir. Il aimerait être avec eux.
Le cimetière est vide.
L’Enfant Léopard est intrigué. Jeanne répète à son intention un geste qu’il ne comprend pas. Elle sabre l’air devant elle à hauteur des jambes. Qu’est-ce qu’elle veut lui dire ?
Jeanne mime la coupe de la canne à sucre avec une machette.
Le fils du Commandeur tire lentement sa machette du fourreau. Il entrouvre la porte de la chapelle. Une bouffée d’encens le surprend. Il se signe. De l’obscurité lui parviennent des gémissements et des pleurs étouffés. C’est l’Enfant Léopard. Il se débat pour contenir son chagrin. Il n’y parvient pas. Tant mieux. Le fils du Commandeur en ressent un plaisir de confesseur. Difficile d’enterrer un père. Chacun son tour. Les prières ne te seront d’aucun secours. Le fils du Commandeur renonce à se présenter. À se justifier. Il frappera l’Enfant Léopard encore agenouillé en pénitence. Il lui offrira ainsi l’éternité et le pardon. Sa tête roulera. Elle sera surprise par la fraîcheur du dallage. Le fils du Commandeur ouvre brutalement la porte du caveau et brandit sa machette.
Quel cul !
Dieu du ciel, un cul léopard ! Le fils du Commandeur en laisse tomber sa machette. C’est un cul immense. Le cul d’une femme noire, maculé de deux mains blanches qui semblent appartenir à un homme apoplectique aux yeux exorbités. Il s’agite d’abondance, allongé sous une masse d’apparence féminine et gaillarde. Elle lui bâillonne la bouche et lui susurre à l’oreille. « Chut ! ou mon mari nous tue… Chut ! ou mon mari nous tue !… » L’injonction accompagne en rythme le besogneur qui officie en apnée. Le fils du Commandeur en perd le souffle. L’encens lui brûle les poumons. Il ne sait où ranger dans son catéchisme cet accouplement sous le vitrail de l’agneau pascal.
– Ben te gêne pas, mon citoyen, rince-toi l’œil !
Le courroux de la mafflue tonne dans la chapelle. Le fils du Commandeur est pétrifié. On fornique en caveau dans ce pays ! Il se signe à la brouillonne et décroche le crucifix du mur, pour qu’Il ne voie pas ça. Il récupère sa machette entre les jambes de l’étouffé, l’essuie où il peut et se sauve, le Diable aux cheveux.
– Pourquoi tu le laisses partir ? Et si c’était un homme de ton mari ? Tu sais que Le Mac t’autorise pas les Blancs.
– T’es pas blanc, mon gars, t’es en dessous ! Allez, on y retourne. Je sens venir une langueur. Tu voudrais pas contrarier mon médecin.
Le fils du Commandeur dévale les gradins du cimetière. Une serinette le poursuit : « Chut ! ou mon mari nous tue… Chut ! ou mon mari nous tue… » Il a l’impression d’avoir de l’eau sale dans ses bottes.
***
Bonaparte entend le souffle puissant d’un cheval dans son dos. Le dernier cadeau. Enfin ! Bonaparte rêve d’un plat de riz pilaf et d’un verre de chambertin. Patience. Ne heurter aucune sensibilité. Le cheik el-Bekry en personne lui a annoncé ce présent. Il remerciera avec quelques paroles convenues et prendra congé. Il a hâte de rejoindre sa demeure. Réunir l’état-major, c’est le plus urgent. Son armée ne peut rester sur cette retraite devant Saint-Jean-d’Acre. Les échos de la réalité ne vont pas tarder à parvenir jusqu’au Caire. Les agitateurs en profiteront pour échauffer les quartiers. Des émeutes sont probables. L’Histoire accepte, un temps, de se laisser farder, à condition de lui proposer rapidement un autre bal pour se distraire. L’Histoire est une coquette qui ne s’offre qu’au vainqueur. Il faut une victoire à Bonaparte. La chasse aux Bédouins et aux mamelouks ne serait qu’une pâle distraction offerte à ses soldats et il y aurait peu de gloire et de profit à tirer d’une expédition dans le delta. Oublions Constantinople, il faut se renforcer sur les côtes où les Turcs appuyés des Anglais ne manqueront pas de débarquer quand ils mesureront l’état de faiblesse de son armée.
– Général, acceptez cet humble présent au nom de la ville du Caire.
Cheik el-Bekry s’écarte. Bonaparte découvre le pur-sang noir qui le toise… Avanti !… La poitrine de Bonaparte se serre de manière inaccoutumée. Inouï ! Ce cheval ressemble de façon troublante au poney corse de sa jeunesse qui avait pour seul nom, un cri… Avanti ! Avec lui, il a battu comme un fou tous les chemins au-dessus de Corte. Bien sûr, ce pur-sang est plus haut et plus élancé, mais sa tête a la même noblesse et son regard une semblable intelligence. Il est tenu à la bride par un jeune mamelouk en harmonie de noblesse avec le pur-sang, même si on peut prédire que les rondeurs gourmandes lui viendront.
– Comment te nommes-tu ?
– Roustam Razza, Votre Excellence.
– Et ton cheval ?
– C’est le vôtre, Excellence et il se nomme Kulla, cela signifie…
– Boulet de canon ! C’est ça ? Il est si vif et si rapide que cela ?
– Kulla est le plus rapide des chevaux qu’on ait vus sous un homme.
– Tu es bien sûr de toi !
– Seules les jambes de Kulla sont péremptoires, Excellence.
Bonaparte sait déjà qu’il va garder auprès de lui Kulla et Roustam. Kulla parce qu’il ressemble à sa jeunesse, et Roustam pour le mot « péremptoire », mais aussi son odeur. Elle est ronde, sucrée et apaisante.
Bonaparte remarque le poignard de Roustam à sa ceinture. Dangereux. Il pourrait l’assassiner sur-le-champ. Personne ne serait capable d’intervenir à temps. L’émeraude sur le pommeau du poignard est d’une taille singulière. Bonaparte en est certain, il connaît cette arme.
Au premier rang de la foule, Souleymane et Leïla regardent Roustam s’entretenir avec Bonaparte. Ils parlent en amis. Souleymane sait que Roustam ne poignardera pas le général en chef des Français aujourd’hui. Ses yeux le disent. Roustam a élu son maître. Ce sera donc à lui d’assassiner Bonaparte, dans un an jour pour jour, si Roustam ne l’a pas fait avant.
Ainsi vont leurs accords.
Leïla descend un voile sur son visage. De sa vie, elle ne verra plus Roustam. Elle appartient à Souleymane désormais.
***
Le fils du Commandeur a tué l’Enfant Léopard ! Jeanne en est certaine. Elle l’a vu s’esquiver entre les tombes, sa machette à la main.
– Où vas-tu, Jeanne ? Le Mac nous attend chez lui. Tu sais qu’on ne peut pas manquer sa réception.
Jeanne rassure Edmond, Jonathan et Marmotte, il lui reste encore un geste à accomplir au cimetière et elle les retrouve chez Le Mac. Promis ! Non, elle ne peut rien leur dire. D’accord, elle les rejoindra et ils décideront ensemble ce qu’on peut faire pour le général Dumas.
Jeanne va droit au caveau marqué d’une croix grise. Elle pousse la porte de la chapelle. Une tache de sang macule le sol. Son cœur se broie.
– Qu’avez-vous, Jeanne ?
C’est l’Enfant Léopard. Le visage redessiné par la lumière à travers le vitrail brisé.
– Vous êtes vivant !
– Pourquoi dites-vous cela, Jeanne ?
– J’ai eu peur. Très peur. J’ai cru qu’on était venu vous tuer. Ce sont ces coquelicots…
– C’est un peu ridicule, c’est vrai. Je m’en étais fait un lit pour mourir, mais… Laissons cela. Pourquoi avez-vous cru qu’on venait me tuer ? Cela était-il en rapport avec les signaux que vous m’avez envoyés ?
– Je vous croyais en danger.
– Vous me croyez toujours en danger, Jeanne. Pourtant vous me dites invincible l’arme à la main.
– C’est vrai, vous l’êtes. Il n’est personne désormais, dans le monde des vivants, qui puisse vous égaler. Ceux qui vous cherchent pour vous éliminer sont sans courage ni honneur. Ils n’oseront jamais vous défier, et vous assassineront lâchement. Jamais ils ne renonceront.
– Justement, Jeanne, autant qu’ils en finissent.
– Je n’aime pas quand vous parlez ainsi.
– Regardez-moi, Jeanne : un homme taché, un homme qui ne serait ni blanc, ni noir, un homme qui serait le fils caché de Marie-Antoinette et du Chevalier de Saint-George, un homme qui serait le prétendant au trône de France. Regardez-moi, Jeanne : je ne suis pas un homme, je suis un conditionnel. Un conditionnel inacceptable.
– Que faites-vous de ceux qui vous aiment ?
– Il ne reste que vous, Jeanne. Mais vous ne pourrez pas toujours me protéger d’eux. Et de moi. Par deux fois déjà je vous ai demandé d’en finir avec le calvaire de cette vie et par deux fois vous m’avez imposé des raisons de vivre. La dernière fut cette cérémonie.
– Avez-vous…
– Oui, Jeanne ! et je vous en remercie. J’ai pu voir la mise en terre du Chevalier, comme j’avais assisté à l’exécution de la reine. Me voilà définitivement orphelin de père et de mère. Nous allons pouvoir enfin achever ce que nous avons déjà mis en chantier tous les deux, sans le mener à bien : ma mort ! Cette fois, Jeanne, il vous sera impossible de me trouver une nouvelle raison de vivre.
– Et pourtant…
– Que voulez-vous dire, Jeanne ?
– Donnez-moi votre main, je vous prie.
L’Enfant Léopard se laisse guider. Jeanne attire sa main contre son ventre. La peau nue. La peau chaude. La peau douce. L’Enfant Léopard tressaille.
– Jeanne, qui est le père de cet enfant ?
– Le vôtre…
***
Le fils du Commandeur a eu raison d’attendre Jeanne au cimetière. Son instinct de chasseur ne le trompe jamais. Il était certain qu’elle reviendrait pour se recueillir seule auprès du trou où Saint-George est déjà en train de pourrir. Quand Jeanne était entrée dans le cimetière, elle était apparue vêtue de blanc et de propre comme dans un rêve de cavalier harassé par la route et la crasse. Jeanne était simplement belle et triste. En d’autres temps, cela aurait suffi pour qu’il mette pied à terre. Mais il n’avait pas l’humeur au linge parfumé. Quand il s’agira de se faire tirer les bottes, il se trouvera une souillon sur les quais. Elle sentira la vase et le croupi. Ce sera une affaire de saccades à deux francs. Pourtant, le fils du Commandeur n’avait pu s’empêcher de se demander comment cela pouvait être de se retrouver dans des draps repassés avec une fille comme Jeanne. Il avait envié Saint-George.
Cela lui avait été insupportable.
Quand Jeanne avait laissé Saint-George à son trou, pour se faufiler vers les hauteurs du cimetière, le fils du Commandeur savait où elle se rendait. Jeanne n’avait pas prêté attention à lui et l’avait mené tout droit à la cachette de l’Enfant Léopard. Une chapelle proche de celle où il avait assisté à cette chiennerie obscène du mélange d’un corps blanc et d’un noir. Cette femme noire, quel cul inouï !
Le fils du Commandeur avait écouté la conversation entre l’Enfant Léopard et Jeanne. Elle parlait clair et ferme sans jamais se départir d’une grande tendresse pour l’Enfant Léopard. Une tendresse quasi maternelle. Elle lui avait révélé qu’elle attendait un enfant de Saint-George. Cette lignée de bâtards n’en finirait donc jamais ! Pour l’éteindre, il lui fallait tuer l’Enfant Léopard, et maintenant Jeanne. Il pourrait surgir et les massacrer à la machette comme de vulgaires fugitifs terrés dans la grotte d’un morne. C’est ce qu’il projetait. Tuer l’Enfant Léopard devant Jeanne pour lire la terreur dans ses yeux avant de l’achever. Mais Jeanne venait de prononcer des mots qui l’empêchaient désormais.
« Il n’est personne désormais, dans le monde des vivants, qui puisse vous égaler. Ceux qui vous cherchent pour vous éliminer sont sans courage ni honneur. Ils n’oseront jamais vous défier, et vous assassineront lâchement. »
Le fils du Commandeur se sent blessé par les paroles de Jeanne. Il va lui montrer qu’il est homme d’honneur et de courage, capable de surpasser l’Enfant Léopard l’épée à la main. Jeanne est partie rejoindre ses amis chez Le Mac. Il le faut. Elle reviendra dès qu’elle pourra s’échapper. Ils se sont promis de rendre ensemble hommage à Saint-George. Le fils du Commandeur sera là. Il défiera en duel l’Enfant Léopard dans les règles de l’honneur et le tuera dans les règles de l’art. Quant à Jeanne, s’il veut avoir le cœur de l’éliminer, il ne devra penser qu’au bâtard qu’elle porte et oublier la façon dont elle est parée de blanc et de propre.
***
– Charles, comment me trouves-tu ?
– N’aurais-tu pas pris un peu de ventre, Joséphine ?
– On ne parle jamais de cela aux femmes.
– C’est pourtant là le siège de tous nos embarras. Le ventre des femmes, quand il est vide, il faut l’emplir, et quand il est plein, il faut les épouser.
– Goujat ! Me répondras-tu ?
– Comment veux-tu que je me fasse une idée, Joséphine, tu changes de tenue plus vite qu’un escamoteur fait passer muscade.
– Mais enfin, Charles, tu me veux la plus belle et la mieux mise, à cette réception ?
– Ma foi, je te préférerais moins vêtue et plus à moi. Ce soir, nous serons une foule chez ton nègre enfariné…
– Détrompe-toi. Il n’y aura que ce qui se fait de mieux à Paris et je dois y tenir mon rang. Tu ne m’as rien dit de mes parures.
– C’est que j’en suis tout étourdi, Joséphine. Je ne savais pas qu’il existait autant de formes de bagues, broches, médaillons, colliers, boucles d’oreilles et bracelets. L’imagination de ton joaillier est sans bornes.
– Malheureusement, M. Froncier prend sa retraite.
– Lui aussi, tu l’as épuisé ?
– Peut-être. D’ailleurs, pour le remplacer, je choisirai les frères Nilot. Ils sont deux. C’est une garantie de durée.
– C’est chez eux, Joséphine, que tu prendras les bijoux que tu m’offres comme si j’étais une fille entretenue du Palais-Royal ?
– Bien entretenue, Hippolyte ! J’y tiens. Et pour cela, il me faut de l’argent. Pour cela, il faut que nos affaires soient florissantes, et pour qu’elles soient florissantes, il faut que je séduise ceux qui peuvent nous en prêter, et Le Mac en fait partie.
– Toi, dont la famille possède des esclaves, tu ne trouves pas dégradant de devoir de l’argent à un Noir ?
– L’argent n’a pas de couleur, Hippolyte. Seuls les préjugés en ont. Alors, comment me trouves-tu ?
– Chère !
– Plains-toi, Hippolyte, tout cela est réglé. Je n’ai rien payé, mais parfois il m’en a coûté. Car si les bijoux demandent à être près du corps de la femme, celui qui les offre exige d’être plus près encore.
– En somme, ils te payent l’écrin, je t’offre la monture.
– J’aime ta délicatesse de palefrenier, Charles.
– Quoi, tu préfères ton petit mari qui déchire plus de tenues qu’il n’en offre ?
– C’est vrai, Bonaparte est un lacéreur, un déchiqueteur, un dépouilleur. Il lui faut mettre en lambeaux et tailler en pièces pour monter en excitation et assurer une saillie convenable. Outre l’agrément de l’assaut, il faut l’admettre, je me retrouve la garde-robe ravagée et Bonaparte tant bourrelé de remords qu’il m’offre un déluge de pierres qui feront la fortune des frères Nilot, 7, place Vendôme.
– L’adresse est pour moi ?
– Non, c’est une manière de réflexe que j’ai prise. À chaque assaut de mon petit mari, au moment de son accomplissement, je lui récite ce genre d’adresse. Le plaisir a une excellente mémoire.
***
Bonaparte veut rentrer chez lui. Sa maison du Caire lui manque. Il veut se plonger dans un bain brûlant. Être noyé de vapeur, étrillé, frictionné, aspergé d’un déluge d’eau de Cologne. Il a hâte de retrouver son Petit Hussard, de lui arracher son uniforme, de l’assaillir, de le saillir… Calme-toi… Bonaparte respire le tabac de sa tabatière.
Son nouveau cheval a compris. Il a senti son impatience. Kulla taille la foule amassée comme si c’était lui l’amoureux impatient d’une pouliche aux yeux bleus. Bonaparte apprécie. Roustam a raison, ce Kulla est très rapide. Il faudrait le mesurer aux meilleurs chevaux anglais. D’habitude, le pur-sang arabe est plus vif, plus maniable, plus docile, que l’anglais. En un mot, bien plus apte au combat. Mais Kulla a, en plus du feu dans les jambes, une longueur de souffle inépuisable. Quels chevaux de guerre on obtiendrait si on croisait mieux notre race normande et le sang arabe ! Il faudra qu’il rédige une note. On tire des salves d’artillerie sur leur passage. Bonaparte sourit… Regardez ! je chevauche un boulet de canon…
Roustam observe la façon peu académique de monter du général français. On dirait qu’il ne connaît que le galop de vive allure, posé à fond dans la selle, les jambes ballantes, les rênes sur l’encolure, comme s’il montait à cru. Il file sans se soucier de qui peut le suivre. Bonaparte serait un mauvais hussard, mais un bon mamelouk.
L’Azbakiyya ! Bonaparte aperçoit la porte de sa demeure. Rarement il avait eu ce sentiment d’habiter quelque part. Peut-être parce qu’on l’y attend.
On ouvre devant lui les deux lourdes portes. En haut des marches, le Petit Hussard l’attend. Le soleil l’éblouit. Ses yeux le cherchent. Ils se trouvent. Vont l’un vers l’autre. Bonaparte a l’impression soudain qu’on allume un gigantesque brasier sous ses pas.
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