La Nuit de Lampedusa
Chapitre 9
Jeanne, Edmond, Jonathan et Le Mac sont conduits à la torche jusqu’à l’intérieur de l’église qui s’avère ne pas être romane, mais sans style. Bâtie d’une pierre volcanique noire qui garde l’odeur tenace du brûlé, elle semble avoir été pillée et incendiée par des barbares inconséquents qui ont laissé tous les trésors en place : chandeliers, ciboires, crucifix… L’église est noir et or. Des alignements de bougies allumées détaillent l’intérieur. Le Christ et les saints sont noirs. Tout ce qu’un minimum de catéchisme permet de reconnaître est noir. Seule la Vierge Marie est d’un blanc anachronique et lumineux. À ses pieds, un simple bouquet de violettes fraîchement coupées. À la gauche du chœur, une crèche troglodyte à taille d’homme, creusée à même une coulée de lave qui paraît avoir été miraculeusement arrêtée par l’autel. À l’intérieur, l’âne et le bœuf sont déjà en place.
La foule belliqueuse des porteurs de fléaux s’est muée en procession à cantiques pour accompagner Jeanne, Edmond, Jonathan et Le Mac jusqu’à l’autel. Chacun a laissé son outil vengeur à la porte de l’église et baisse la tête devant eux. Le curé tanné les bénit avec emphase. Il a retrouvé ses paupières d’ecclésiastique en fente de tronc. La plus-que-veuve parle aux Quatre avec fièvre, les interroge, les questionne, mais aucun ne répond. Il faudrait avouer être français. Autant se condamner à mort.
– Scusi !
Le Mac lève le doigt comme un écolier. Il s’approche du curé, une fiche à la main. Les trois autres sentent la catastrophe venir.
– Scusi, padre, ma sono… francese !
Francese !… le mot fait se retourner tous les saints de l’église… Francese !… Francese !… La veuve crie en direction de la foule qui gronde. Toute l’église s’agite comme pour échapper à la quête, le jour des Rameaux.
– Qu’est-ce qui vous a pris, Le Mac ?
– Je me suis trompé de fiche.
Les Quatre s’attendent à être immolés sur l’autel ou jetés du haut d’une falaise, quand les portes de l’église s’ouvrent avec fracas devant un manchot en guenilles. La foule se signe. Il est tiré à la chaîne par une masse humaine qui pourrait être maréchal-ferrant à mains nues. Le manchot est écroulé devant eux, un coup de pied dans les côtes.
– Parla !…
– Vous êtes français, vous autres ?
Le manchot a un accent difficile à situer sur la carte de France.
– Moi ? Je suis picard. Brigadier Sigismond Fleury, de la 63e demi-brigade d’infanterie légère, blessé à Jaffa, rapatrié sanitaire et échoué ici parmi ces sauvages. Tous mes compagnons ont été massacrés. J’ai eu de la chance : ici, les manchots portent bonheur. Je suis à peu près libre de faire ce que je veux… Pourquoi je ne me suis pas échappé ? Je me suis aperçu qu’il vaut mieux être manchot sacré chez les sauvages qu’infirme chez les civilisés… Pourquoi est-ce qu’ils me frappent si je suis sacré ? C’est leur façon de communiquer avec moi.
Le manchot reçoit une nouvelle série de coups de pied dans les côtes et de calottes sur le crâne qu’il traduit dans le texte :
– Ils veulent savoir si vous êtes les trois Rois mages et la Vierge Marie qu’ils attendent.
Jeanne, Edmond, Jonathan et Le Mac se regardent comme des ravis. C’est bien la première fois qu’on les prend pour une crèche.
– Je vous conseille de dire oui, ou ils vont vous écharper. Ici, il y a un véritable culte de la crèche vivante. Chaque village en a une. C’est à qui présentera la plus belle. Une véritable guerre. Chaque année il y a des bagarres, avec des morts. On se vole Marie, Joseph, le Petit Jésus. Je ne parle même pas des ânes et des bœufs…
– Si on a bien compris, ces illuminés comptent nous garder ici jusqu’à Noël, pour faire de la figuration dans la crèche du village. Ça nous laisse plus de quatre mois pour nous échapper.
– Sauf qu’ici, Noël c’est le 25 août… Pourquoi ? J’explique. La femme qui vous a sauvés…
– La plus-que-veuve ?
– Elle s’appelle Maria Cristina, c’est le véritable chef du village. La plus folle. Le curé est son « confesseur privé » depuis trente ans. Vous voyez ce que je veux dire… Non ?… À eux deux, ils ont fabriqué la moitié du village. Les moins tarés. C’est dire le reste… La crèche, pourquoi le 25 août ? J’y reviens. Maria Cristina, l’illuminée, la plus-que-veuve comme vous dites, elle dirige une secte, « la vera Natività », qui prétend que Jésus n’a pas pu naître en hiver. Remarquez, ça se tient. J’explique. Les Évangiles disent que le Christ est né « alors que les bergers surveillaient leurs troupeaux pendant la nuit »… Et alors ?… Ça veut dire que c’est l’époque de la naissance des agneaux. Ça ne peut pas être en hiver, mais au printemps. Donc la crèche ne peut avoir lieu qu’au printemps… Vous me direz, le 25 août est en été… C’est vrai. Mais le printemps, ici, ce sont les travaux des champs, alors on a décalé la crèche au 25 août pour qu’elle ne soit pas trop proche de la fête la plus importante ici : la grande procession au volcan… Quel volcan ? Ah oui ! c’est vrai, vous ne l’avez pas encore vu. On vous avait empaquetés. Alors, bienvenue au village de lave ! Vous êtes au pied de l’Etna. Et ici, le vrai Dieu… c’est lui !
Jeanne, Edmond, Jonathan et Le Mac ont renoncé à comprendre quoi que ce soit à un village où Noël est en été. Ils en sont arrivés à cet état gazeux de l’esprit qui, devant l’évidence d’un cauchemar éveillé et le manque de fair-play du destin, ne dispose plus que d’une question.
– Pourquoi nous ?
– Vous êtes des Noirs ! Tout simplement. Et dans ce village, tout est noir : le volcan, la lave, les maisons, l’église, les saints et la crèche aussi. Sauf Marie, bien sûr. Et Marie, ce sera vous, mademoiselle.
– Tu entends, Mon Ventre, ta mère va être Marie. Donc tu es le Petit Jésus !
***
Les treize dernières nuits que Bonaparte passe avec Bellilotte, il lui ment. Allongé devant la porte de la chambre, Roustam n’écoute pas, mais entend les rires, les serments, les soupirs. Il traque la moindre variation des inflexions de la voix, l’altération du timbre, le glissement du phrasé. Le mensonge a un accent. Tout serviteur doit savoir le débusquer chez son maître.
Roustam se demande si Bonaparte dit vrai quand il assure qu’il ne le laissera pas. « Qui s’occupera aussi bien que toi de mon nouveau cheval ? » Bellilotte ne dit rien d’autre : « Qui s’occupera de toi aussi bien que moi ? » Bonaparte répond : « Personne ! » Il pense à Ulysse qui échappe ainsi au Cyclope. « La femme amoureuse est comme un cyclope, Roustam. L’abandonner, c’est lui crever l’œil. Mais l’œil des femmes repousse. Crois-moi, il repousse… »
Roustam n’est pas rassuré par ces formules qu’il n’est pas certain de comprendre. Depuis ces treize dernières nuits, il n’a plus confiance dans les mots mais seulement dans la musique de la voix. Bientôt, il n’a plus à tendre l’oreille pour connaître la vérité. La nouvelle arrive par l’amiral Ganteaume : la flotte anglaise a disparu !
***
– Bellilotte, es-tu certaine, tu n’attends pas d’enfant ?
– Certaine, mon général.
– La Providence n’aura pas voulu nous faire ce présent.
– La femme est sa propre providence. Elle a jugé que notre enfant ne devait pas naître ici, en fraude, mais en France, au vu et au su de tous.
– Bien sûr, bien sûr. Mais tu es vraiment certaine ?
– Pourquoi me poses-tu cette question à tout propos, en ce moment ?
– C’est que, pour arriver à Toulon, nous aurons bien cinquante jours de mer.
– Cinquante nuits ! C’est amplement suffisant pour fabriquer un futur amiral.
– La France en aura besoin si elle veut imprimer son destin sur la carte du monde.
– Tu me donnes une idée. Pendant le voyage, nous noterons sur une carte chaque endroit où nous aurons travaillé au destin national.
– Cette carte risque de ressembler à la voie Lactée.
– Prétentieux, mon général !
Bonaparte quitte Bellilotte encore dégoulinante de son destin national. Il est soulagé. Le ventre de Bellilotte est vide. Qu’aurait-il fait si elle avait été enceinte ? Bonaparte avait décidé de ne pas l’emmener. Mais la chose aurait été à reconsidérer si elle avait été grosse d’un héritier mâle. Joséphine ne lui en donnera jamais. Il le sent. Pourtant, il ne pourrait paraître en France, comme le sauveur de la patrie, avec une maîtresse et un enfant dans ses fourgons. Que dirait-on de lui ? Bonaparte l’Égyptien revient avec des rêves de république et un harem. Il abandonne son armée, mais rentre en famille. Difficile de faire croire à la rudesse de la conquête, à la sauvagerie de l’ennemi, devant la blondeur de son Petit Hussard. Bellilotte aura été une passion de sable. Un de ces petits renards du désert qu’on ne peut ramener à Paris sans qu’il meure de froid. « Bonaparte et le fennec », cela aurait pu donner une belle histoire.
– Berthier, trouvez une joséphinerie qui dise l’obligation et l’urgence dans lesquelles je me suis trouvé de partir.
– Pour la citoyenne Fourès ?
– Pour qui d’autre, allons ?
Berthier fouille dans le tiroir de son écritoire.
– J’ai Campoformio, 1797.
– Je ne m’en souviens pas mais c’est sûrement parfait ! Voilà qui est réglé.
– Par contre, quelque chose ne l’est pas, mon général.
– Et quoi donc ?
– Votre succession à la tête de l’armée. À qui confiez-vous le commandement général ?
– Au plus capable. Dans l’ordre, Desaix, Kléber et Reynier. Mais j’aurai besoin des trois, en France.
– Reste Lanusse.
– Vous imaginez les journaux, Berthier : « Bonaparte tourne le dos à l’Orient et y laisse Lanusse » ? Quand on se veut un destin, on change de nom. De Buonaparte je suis devenu Bonaparte. Avec un u de moins, Lanusse devenait Lansse et commandant en chef de l’armée d’Orient. Ce sera donc Kléber !
Berthier n’est pas surpris. Kléber est le seul dont la stature pourrait faire pièce aux ambitions de Bonaparte à Paris. Il sera moins dangereux au Caire. En un autre temps, Dumas aurait pu être une autre ambition. Mais il était trop orgueilleux, intéressé et noir. La France n’est pas encore prête.
– Berthier, prenez ces deux lettres. L’une est destinée à Kléber et l’autre au grand vizir.
– Et pour Bellilotte, mon général ?
– Vous recopiez « Campoformio 97 ».
– De ma main ?
– Cela donnera à mon départ un plus grand caractère d’urgence et de vérité.
***
Le Noël du 25 août approche.
Les préparatifs s’électrisent. Faute d’accordailles entre Le Mac, Edmond et Jonathan, on doit tirer au sort pour savoir qui sera Gaspard, le Roi mage noir. Chacun veut le rôle, mais Le Mac considère que le poste lui revient de plein droit en tant que commanditaire de l’expédition. Edmond et Jonathan font valoir que l’infortune les a rendus égaux. Les villageois s’impatientent. Les obligent à tirer à la courte paille. Le Hasard n’est pas grand démocrate, il choisit Le Mac. Le Hasard est daltonien. Le Mac est le plus blanc des trois. Du moins le plus blanchi malgré son exposition forcenée au soleil, ces derniers jours, pour retrouver « sa couleur ». Il est vêtu d’orange et de caprices vestimentaires à base de chaînes, bracelets et médaillons en or. Edmond devient Melchior, paré d’un bleu qui lui rappelle celui des sœurs qui prennent soin de sa mère. Jonathan se trouve très seyant dans le rouge de Balthazar. À son retour, Amaryllis ne croira jamais que son père a été Roi mage en Sicile un 25 août !
Jeanne reste Jeanne et elle sera Marie.
Pendant les jours qui précèdent le Noël du 25 août, Le Mac est l’attraction du village. Chaque soir, à 20 heures, il présente son journal d’informations sous le porche de l’église, installé à l’intérieur d’un confessionnal dans lequel il a ménagé une lucarne vitrée. On l’entend à peine, on le comprend encore moins, mais on reste fasciné. À la fin, les fidèles se signent et viennent lui baiser les mains, comme à la sortie de la grand-messe.
Pour flatter les villageois, Le Mac a rebaptisé son journal vitré de 20 heures « LM Uno ». Il y donne des informations locales dans une langue à lui et boucle son chapelet d’informations par une rubrique devenue cultissima « Beaucoup de Bruix pour rien » dans laquelle il se moque de l’amiral, toujours parti, mais jamais arrivé auprès de Bonaparte. Grâce à cette animation, les Quatre sont choyés par les habitants du village. Devant la porte du presbytère où ils sont logés, s’accumulent des paniers d’offrandes : jambons, pâtés, fromages, figues, raisins, citrons, olives… À croire qu’on veut les engraisser avant de les saigner. Jeanne croule sous les bouquets de violettes offerts par le curé tanné. Après chaque offrande, il court s’enfermer au confessionnal et donne de violents coups de tête contre les parois… Sono un peccatore ! Sono un peccatore !
Par dépit, Maria Cristina, la plus-que-veuve, a jeté ce qui lui reste de dévolu sur Edmond. Elle l’attire chez elle au prétexte de menus travaux domestiques. Surtout ceux qui obligent Edmond à grimper à une échelle. Ce point de vue en contre-plongée sur le postérieur de chérubin viril d’Edmond la met en pâmoison humide. Elle tente de se calmer avec des séances de flagellation à l’ortie sauvage qui la font accéder au divin.
Le Mac aussi a été touché par une grâce soudaine. Il ne quitte plus l’église où il brique avec dévotion tous les objets en or, argent et vermeil. Il a établi un plan précis de leur localisation qu’il a transmis au capitaine de La Nubie par l’intermédiaire du manchot. Jonathan de son côté a trouvé le vrai trésor du village. Une recette locale : des minibabas en forme de bouchons, macérés dans du rhum ou du limoncello. Jonathan les a baptisés « piccolini ». Du mauvais italien, mais un véritable péché dont il limite la consommation à un par jour, en pensant à Amaryllis et à son « éphéméride des éphélides ». À son retour, la Patronne fera des piccolini une nouvelle spécialité de la gargote.
Leur retour, malgré ces délices, les Quatre y pensent à tout propos. Et chaque soir, ils se rappellent leur serment de l’île de Montecristo : sauver Dumas. Le manchot est chargé de collecter des informations précises sur la prison où il est retenu, en échange d’une lettre qu’ils porteront à sa mère, blanchisseuse à Paris, sur le port de la Samaritaine. « Ne t’en fais pas, maman, ton fils est heureux… »
Chacun, à son corps mollement défendant, semble s’installer dans cette félicité de village. Mais c’est compter sans celui qui décide de tout ici : l’Etna !
La masse du volcan, sa sueur, son souffle, son grondement obsèdent chaque instant. Il n’est pas nécessaire de le voir et peu osent le défier du regard. On le sent sourcilleux et ombrageux, prompt à la colère et au châtiment.
À l’approche de ce Noël du 25 août, l’Etna se met à gronder et siffler d’une manière particulière que les habitants de Mongibello connaissent et redoutent. Ce souffle si singulier qui leur fait dire : « Il vulcano è geloso… Le volcan est jaloux ! »
***
Dans le port d’Alexandrie, se lève une brise inhabituelle pour la saison. Là où d’ordinaire les vents sont du sud-est, ils soufflent aujourd’hui de nord-ouest. Le commodore Sidney Smith pourra toujours prétendre que l’Angleterre commande aux vents, et que ce petit miracle est à porter à son crédit, l’amiral Ganteaume n’en croit rien.
Les vents ont décidé.
Il faut obéir.
Même Bonaparte hésite à se soumettre.
Ganteaume le presse. Il y a urgence. Le départ prévu le 24 août risque de leur faire manquer cette brise inespérée. La flotte doit appareiller sur-le-champ et pousser hors des eaux où patrouillent les Anglais. Bonaparte résiste, Desaix et Kléber n’arriveront jamais à temps. Un départ précipité risque de ressembler à une fuite, à leurs yeux. Il leur fera un courrier. Pour Junot, il tentera de trouver les mots justes : « Lorsque tu recevras cette lettre, je serai bien loin de l’Égypte. J’ai regretté de ne pouvoir t’emmener avec moi ; tu t’es trouvé trop éloigné du lieu de l’embarquement. J’ai donné l’ordre à Kléber de te faire partir au début d’octobre. Enfin, dans quelque lieu et dans quelque circonstance que nous nous trouvions, crois à la continuation de la tendre amitié que je t’ai vouée. » Bonaparte enrage. Des mots vains et inutiles. Que peut la plus tendre amitié contre des vents favorables ?
Jamais Bonaparte n’aurait imaginé que ce départ lèverait de tels tourments dans son ventre. Il a hâte que cette partie basse de lui ne se préoccupe que de son mal de mer.
Ces derniers jours, les élus qui font partie du retour en France ont convergé en secret vers Alexandrie. La plupart sont venus du Caire où la nuit s’est faite leur complice. De mémoire de Cairotes, jamais elle ne fut si sombre, si déserte, si chuchotante. Il le fallait. Elle avait tant d’abandons à couvrir.
À l’Institut, Berthollet et Monge évitent de regarder le cortège de leurs malles dévalant vers les voitures. Ils ont du mal à s’arracher aux questions de leurs collègues. Jamais ils ne les ont trouvés si jeunes, si confiants, si trahis. Jamais ils ne se sont sentis si vieux. « Pourquoi un départ si prompt ?… Pour quelle destination ?… Tiendrons-nous notre réunion, demain ?… » Ils ne peuvent rien dire de cette expédition soudaine décidée par Bonaparte. « Nous allons certainement vers la Basse-Égypte, mes amis. Trois ou quatre mois… » Ils mentent. Nul besoin d’être expert en physionomie pour le comprendre.
Monge se jette dans la voiture qui l’attend comme un médecin dépêché au chevet d’un mourant. Il n’en peut plus. La tête à la portière, il avoue.
– Mes amis, si nous partions pour la France, nous n’en savions rien aujourd’hui, avant midi…
– Vous voulez dire, cher monsieur, que vous ne nous mentez donc que depuis dix heures et trois minutes.
Monge sait qu’il entendra toute sa vie corner à ses oreilles ce « cher monsieur » comme un « cher traître » qu’on glisse en passant dans votre dos.
Bellilotte est arrivée à Alexandrie escortée par Roustam. Bonaparte lui a choisi des quartiers d’où elle peut voir le port par la fenêtre.
– Lequel est mon bateau, Roustam ?
– Ne te montre pas, Bellilotte !
– Qui me reconnaîtrait, ainsi déguisée en petit marin ? Je suis telle qu’à mon arrivée de France. Si on m’avait dit, ce jour-là, que je repartirais en femme du général en chef !
– Ne te penche pas, Bellilotte !
– Alors, dis-moi lequel est La Muiron.
– Tais-toi ! Si les espions anglais nous entendaient, nous pourrions faire échouer toute l’opération.
On frappe à la porte. Roustam fait signe à Bellilotte de se glisser derrière le paravent. Elle obéit comme par jeu. Roustam attend un courrier. Il est en avance. Cet idiot va tout faire capoter. À moins que ce ne soit pas lui. Roustam sort son poignard et entrebâille la porte.
– Justement, mon ami, c’est lui que je viens reprendre.
Roustam ouvre la porte en grand à Souleymane. Ils se donnent l’accolade.
– Tu es venu pour mon poignard, Souleymane ?
– Quoi d’autre pourrait me faire courir jusqu’à Alexandrie ? Te crois-tu devenu si important, Roustam ?
Les deux jeunes gens se sourient comme il y avait longtemps.
– Je viens chercher ce poignard, Roustam. Il ne te servira plus. Bonaparte s’enfuit… Non ! Ne me dis pas le contraire. C’est un secret de muletier. Tout le monde le sait. Crois-tu que l’on puisse, dans ce pays, bouger tant d’hommes, de voitures, de chevaux, sans qu’on s’en aperçoive ? Bonaparte s’en va, mais un autre chef prendra sa place. Ce poignard est pour lui.
– Je croyais que tu avais abandonné ton projet.
– Bonaparte a été épargné, car il a sauvé Leïla, grâce à toi. Je sais que tu as dû me traiter d’ingrat. Je ne suis pas venu te remercier. Mais nous sommes partis à Jérusalem avec Leïla. Elle était en danger au Caire. Les femmes voulaient la tuer. Elles pensaient que Leïla les avait trahies. Leïla est retournée à Dieu. C’est une autre femme aujourd’hui. Elle sera la mienne bientôt. Comment te remercier d’un tel bonheur ?
– Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, mais elle.
Roustam tire le paravent. Bellilotte apparaît. Souleymane la salue, lui baise les mains sans un mot. Bellilotte sourit. Elle se souvient comment elle a sauvé Leïla en remportant un duel d’amour avec Bonaparte. Beau joueur, il lui avait baisé la main de la même manière, en plus nu.
– Roustam, je dois partir. Je ne peux m’attarder. On me surveille.
– Et le poignard ?
– C’était le meilleur prétexte dont je disposais pour venir à toi. On ne reprend jamais le cadeau fait à un ami.
– Est-ce que je peux le voir ?
Bellilotte tend la main. Roustam lui remet le poignard. Bellilotte le tire du fourreau. Elle reste pétrifiée devant la lame. Elle s’assoit sur le lit. S’essuie le front.
– Roustam, écoute-moi. Un jour, cette lame s’enfoncera dans le cœur de l’homme que j’aime… Elle ne doit pas s’approcher de Bonaparte… Ce poignard doit rester en Égypte. Je t’en supplie, rends ce poignard à Souleymane.
Roustam obéit.
Bellilotte va à la fenêtre.
Les hommes de La Muiron et de La Carrère embarquent.
La lame rentre au fourreau.
***
Jeanne, Edmond, Jonathan et Le Mac sentent qu’il se passe quelque chose d’anormal au village. Pas seulement du côté du volcan qui gronde de plus en plus sombre, mais chez les habitants. Ils les ont abandonnés sans un mot dans le presbytère, pour s’assembler aux flambeaux devant l’église, comme le soir de leur arrivée. Mauvais présage. Les visages sont durs, les torches incendiaires, les mains nues. Maria Cristina les harangue, lance des incantations vers l’ombre terrible du volcan qui bombe le torse, se frappe les flancs. La foule tombe à genoux. Prie, ramassée sur elle-même. Prête à bondir. Les Quatre se regardent. La proie est parmi eux. Ils se sentent ridicules dans leurs costumes de Rois mages et de Vierge. On dirait des comédiens sur le point d’entrer en scène qui apprennent que la peste a frappé la ville. La foule les rendra responsables. Ils seront brûlés avec le théâtre.
On cogne au carreau. C’est le manchot. Ses yeux horrifiés mangent le peu qui lui reste de physionomie.
– Sauvez-vous ! Les gens du village viennent chercher Jeanne. Ils veulent la tuer.
– Tuer Jeanne ! Pourquoi ?
***
Jonathan n’aura pas de réponse. Le manchot a disparu de la fenêtre. La porte du presbytère est enfoncée. Un flot humain envahit la pièce et les submerge. Un flot silencieux et déterminé. Inutile de résister, mais ils résistent. En vain. On dépouille les hommes de leur costume de mage et on les ligote avec des cordes de chanvre noir. Jeanne est séparée d’eux. On lui attache les mains dans le dos avec des rubans de soie blanche. Maria Cristina lui ceint le front d’une couronne de violettes en débitant des litanies dans une langue inconnue. On noue des rubans aux chevilles de Jeanne… Dommage que tu ne me voies pas, Mon Ventre. Ta maman est très jolie…
Les Quatre sont poussés jusque sur la place du village. Les habitants tournent ostensiblement le dos à l’église. Ce qui va se passer n’est plus son affaire. Les villageois forment une longue rangée de flambeaux qui grimpe sur le flanc du volcan et montre le chemin. Jeanne est poussée devant, une perche dans les reins, tenue par Maria Cristina. Le curé tanné les précède. Il ânonne des prières, caché derrière un énorme crucifix. Edmond, Jonathan et Le Mac suivent en file à distance. Chacun est solidement tenu par les gaillards du village, silencieux, le visage grave, sans haine… « Sauvez-vous ! ils vont donner Jeanne au volcan !… » Le manchot n’est plus qu’une voix essoufflée quelque part dans la nuit. Il accompagne la procession sur la pente de plus en plus rude… « C’est Maria Cristina ! Elle les a ensorcelés. Elle a réussi à leur faire croire que le volcan est en colère à cause de Jeanne. Qu’il est jaloux de la crèche et que la Vierge lui revient. Elle est folle ! Elle n’a pas supporté que le curé roule des yeux à Jeanne. Il faut vous sauver !… »
Les Quatre ne voient pas comment se tirer de ce genre de Golgotha. Le Mac tente un mot : « L’Etna c’est moi !… » Edmond et Jonathan se disent que Piqueur et Amaryllis vont devoir terminer seuls L’Innommable, et Jeanne prépare Mon Ventre à l’événement… Bientôt, tu sentiras une grande chaleur et puis tu ne sentiras plus rien. Tout commencera. On sera ensemble pour toujours…
La procession s’arrête au bord du cratère. Impossible d’aller plus haut. La pente n’en peut plus. La lune s’est hissée aux premières loges. Il lui manque un quartier comme à un gamin qui vient de perdre une dent. Les fumeroles et geysers retombent. Le grondement renonce. La nuit regarde ailleurs.
Jeanne est poussée jusqu’au bord du cratère.
L’Etna salive. On ne lui a jamais servi une aussi belle et bonne Vierge. Maria Cristina connaît bien ses goûts. Mais il aimerait qu’un jour elle lui offre le curé. Le volcan n’a jamais goûté d’ecclésiastique.
***
25 août, sept heures du soir
Dans le port d’Alexandrie, l’embarquement à bord de La Carrère a commencé dans un silence de contrebande. Furtivement, des ombres se glissent. Un œil expert pourrait reconnaître Murat, Marmont, Perceval, Denon et une bonne moitié des guides.
Pas très loin, La Muiron, consciente de l’importance de son rôle, accueille au mieux Bonaparte, Berthier, Monge, Berthollet, Bourrienne, Eugène de Beauharnais, l’autre grosse moitié des guides et un détachement de mamelouks. Un œil scrupuleux noterait que leur commandant, Roustam, n’est pas présent à bord.
Il est de garde auprès de Bellilotte, dans la chambre qui donne sur le port.
– Qu’est-ce qu’on attend ?
– Les ordres, Bellilotte.
Roustam est inquiet. Le courrier devrait déjà être là depuis près d’une heure. L’embarquement s’achève. Et si Bonaparte en profitait pour se débarrasser de lui, également ? Tu es le complice de sa trahison. Un témoin embarrassant. Berthier t’avait prévenu. Il fallait t’initier à la fourberie française. Tu l’es, désormais. On frappe à la porte. Les mêmes coups que Souleymane. Aurait-il oublié quelque chose ?
– Une lettre du général en chef pour la citoyenne Fourès !
Bellilotte s’illumine. Elle tourne sur elle en battant des mains. Elle est à Paris, au bal du Ranelagh, un bel officier aux yeux bleus vient de l’inviter.
– Donne une pièce à ce brave messager, Roustam !
Bellilotte arrache le cachet et se jette sur la lettre. La dévore. Son visage s’éclaire et se défait soudain, son bras tombe. La feuille de papier reste suspendue au bout de ses doigts.
Bellilotte pleure devant la fenêtre ouverte. Ses yeux se troublent. La mer est partout. À flots. Elle entend dans son dos Roustam lui dire au revoir.
– Attends, Roustam. Tu lui donneras cette montre. C’est un cadeau qu’il m’a fait après m’avoir sauvée de la mort. À l’intérieur il a fait graver pour nous : « 21 octobre, une deuxième vie commence… » Dis-lui que je lui donne rendez-vous ce jour-là entre 3 et 4 heures, là où il sait.
Roustam empoche la montre. Elle brûle. Il doit partir. Ses hommes l’attendent. Son pas s’amenuise dans l’escalier, il apparaît sur le quai, la salue en agitant un mouchoir. Bellilotte voudrait basculer par la fenêtre. Elle volerait jusqu’à Bonaparte, tournoierait au-dessus de sa tête pour le faire sourire et se poserait sur son épaule. Mais le chagrin lui englue les ailes. Elle renonce à être une de ces mouettes rancunières qui suivent les bateaux et pourchassent les marins infidèles de leurs criaillements de mégère. Elle essaie de comprendre. Pourquoi ne peut-elle pas embarquer sur le même bateau que Bonaparte ? Elle se serait rendue invisible, en petit marin. Bien sûr, il y a ces maudits Anglais, les risques d’abordage, de naufrage. Elle comprend. Mais pourquoi ne pas même s’embrasser une dernière fois, dans cette chambre ? En secret, derrière le paravent, comme des amoureux à deux sous. Bien sûr qu’elle comprend. Cela aurait été trop dur. Bonaparte n’aurait pas pu repartir. Il l’aime trop. Un mot, un petit mot de lui, c’est sûrement le meilleur moyen pour se séparer… Bien sûr…
Mais ce que Bellilotte ne parvient pas à comprendre, c’est pourquoi, à la fin de sa lettre, Bonaparte l’appelle… Joséphine…
***
Port d’Alexandrie. 23 août 1799.
Il est 21 heures.
La frégate Muiron appareille. Bonaparte quitte l’Égypte moins de mille jours après son arrivée. Il part avec une garde de 300 soldats d’élite et une chèvre, pour le lait frais de son petit déjeuner.
– Comment ça, Berthier, vous vous êtes trompé de prénom ?
– Peut-être, mon général, peut-être seulement. Dans la précipitation du départ, en recopiant, je me suis peut-être trompé de prénom. J’ai peut-être laissé… Joséphine… Mais seulement à la fin.
– Cela fait beaucoup de « peut-être », Berthier. Je me demande si je ne vais pas, peut-être, vous jeter à la mer.
Bonaparte va à la proue de la frégate, demande à rester seul et fixe la mer droit devant lui. On peut y engouffrer tous les chagrins. Les craquements du bateau le rappellent à l’ordre. Le foc du beaupré se gonfle dans la brise. Fier comme un petit tambour. On pourrait croire la masse de la frégate tirée par cette seule bouffée de voile.
Bonaparte revoit une image qui l’avait fait rêver des Indes. Le rat menant l’éléphant ! La France guidant le monde… Il en est ainsi des plus grands rêves, un jour ils se réduisent en un morceau de toile abandonné au vent.
***
Jeanne sent un souffle chaud se glisser sous sa robe. Elle est en équilibre au bord du cratère, la perche plantée dans les reins. Une poussée de Maria Cristina, et elle bascule. Mais la plus-que-veuve veut d’abord être certaine que le curé regarde ce qu’elle réserve à sa Vierge.
– Padre ! Guarda che fàccio della tua puta !
La foule s’immobilise. Jeanne n’est plus qu’une tache blanche suspendue dans la nuit.
Maria Cristina interpelle le curé retranché derrière son crucifix : « Poltróne ! Guarda ! Guarda !… » Elle s’arc-boute sur la perche et pousse Jeanne dans la gueule du cratère. À ce moment, une clameur incrédule échappe à la foule. Les yeux n’y croient pas, les doigts tremblent. Tous montrent la même chose. Une merveille. Un miracle : le ventre de Jeanne !
Un ventre énorme. Il gonfle sa robe de pénitente d’un globe terrestre immaculé. Un ventre dont toutes les terres sont vierges.
Par sympathie la lune se fait pleine et la nuit s’éclaire comme un premier jour.
Le volcan fronce le nez. Une vierge enceinte ! C’est immangeable ! On s’est moqué de lui. Et cette imbécile de Maria Cristina qui tombe à genoux devant ce ventre obscène. Le curé tanné la rejoint dans la prière. Il part en transe avec des oscillations de dindon amoureux. Il glougloute, bat des ailes, son énorme crucifix de pénitent le déséquilibre, il vacille, tente de s’accrocher à Maria Cristina qui se dégage brutalement en l’insultant. Le curé tanné perd l’équilibre et tombe dans la gueule du cratère en hurlant… Le volcan le gobe, l’engloutit… Faute de vierge mangeons du curé… et rote sa déception. Quelle carne ! La peur gâte la viande de l’homme. Le volcan préfère les femmes. Elles sont plus courageuses, donc plus goûteuses.
On dénoue les mains de Jeanne. Elle caresse Mon Ventre. Il est énorme. Infini… Qu’est-ce qui t’a pris d’apparaître ?… Mon Ventre donne à Jeanne un coup de talon sec du côté du foie qu’on pourrait traduire par : « Je n’aime pas qu’on insulte ma mère. »
***
L’amiral Ganteaume et Bonaparte discutent de la route à prendre pour rentrer en France. Berthier et Dumanoir, le commandant de La Carrère, écoutent, opinent, objectent, suggèrent, mais surtout écoutent. La route de l’aller par Malte et la Crète n’est pas envisageable. Les vents y seraient plus assurés, mais la navigation dans ces eaux est très active et l’ennemi trop présent. La route doit être plus franchement au sud, proche des côtes d’Afrique : Benghazi, Tripoli, le cap Bon. Bonaparte grogne : « Du temps de plus pour la canaille de Paris ! » Il le faut pour garder la possibilité de s’échouer et de se battre contre les Anglais si, par malheur, la division tombait sur leurs bâtiments. L’itinéraire sud est plus sûr. Il les tiendra éloignés de Malte, cadenassée par Nelson, même si le passage reste périlleux entre le cap Bon et l’île de Lampedusa.
– Lampedusa ! Est-ce que nous y faisons relâche ?
– Je ne l’ai pas prévu, mon général. Cela nous retarderait. D’ordinaire, on rentre d’Égypte en hiver. Nous sommes encore en été. À cette époque, les vents dominants de nord-ouest seront contraires et les courants aussi. La division ne pourra compter que sur une brise de terre, et encore, la nuit.
Bonaparte se sent toujours démuni quand il discute avec un homme de mer. Quoi qu’il dise, il a l’impression que le marin sort de sa manche les vents et qu’il n’y a plus qu’à se moucher avec. À Lampedusa, il ne s’agit pas de vent, mais d’argent. Au passage de l’île, Bonaparte a rendez-vous avec un émissaire de ses soutiens à Paris. Il doit recevoir des informations vitales à propos du financement de son expédition sur le Directoire. Pas d’argent, pas d’expédition. On dit que l’argent est le nerf de la guerre. Non ! Il en est le cœur, les poumons, les muscles, le sang, la merde ! L’argent est tout et Bonaparte, le reste.
Bonaparte a rendez-vous à Lampedusa, mais il ne sait pas avec qui. Il faut qu’il éclaire cette affaire avec Berthier.
– Si je comprends bien, Ganteaume, nous allons caboter pendant trois semaines, en attendant que les vents tournent à l’équinoxe d’automne. J’aime cette idée d’équinoxe. Notre pays va entrer dans des semailles glorieuses et nous le débarrasserons de ces rats d’avocats qui mangent son blé en herbe !
L’amiral n’est pas d’humeur à filer la métaphore agraire. Ce qui lui importe, ce sont les vents.
– Soit, Ganteaume ! Nous prendrons votre route. Maintenant, laissez-moi, amiral, et faites venir Roustam.
Bonaparte veut un rapport complet de son mamelouk sur sa mission auprès de Bellilotte. Ce qu’elle a dit, ce qu’elle a fait. Ses paroles, ses gestes quand elle a compris qu’elle ne l’accompagnerait pas. Des larmes ? Des cris ? Ses yeux ? Le bleu exact de ses yeux. Elle était habillée en marin ! Mais pourquoi ? Elle a lu sa lettre. Comment a-t-elle lu ? L’expression de son visage ? Triste ! Oui, mais triste comment ? Quelle montre ? Bonaparte l’ouvre : « 21 octobre, une deuxième vie commence… » Le boîtier est nu. Vide de leurs deux portraits. Vide… Tout à coup, Bonaparte remarque que son mamelouk ne porte plus son poignard au côté.
– Bellilotte a-t-elle parlé de se tuer ?
– À aucun moment.
– Alors, pourquoi tu ne portes plus ton poignard ? Tu n’aurais pas commis la folie de lui laisser ?
Roustam rapporte la peur de Bellilotte à la vue de ce poignard. Bonaparte est troublé par le récit de son mamelouk. Que voulait dire Bellilotte ? « Un jour, cette lame s’enfoncera dans le cœur de l’homme que j’aime. Elle ne doit pas s’approcher de Bonaparte… Ce poignard doit rester en Égypte… »
– Un jour, Roustam, je t’ai dit que je te raconterais comment ce poignard a failli me tuer. Eh bien voilà : Dumas et moi, nous nous étions opposés, comme d’habitude, sur le rôle de la cavalerie. Dans un mouvement de colère il a saisi ce poignard sur son bureau où étaient rangées les plus belles pièces de sa collection. Je ne saurai jamais s’il serait allé jusqu’au bout de son geste. Un jeune homme est entré dans la pièce. Il était couvert de terre ocre et portait un coffret métallique. Sûrement ton ami, Souleymane… Ne sois pas surpris, Roustam, que je connaisse son nom. Nous le surveillons. Il a des fréquentations dangereuses, mais il m’a peut-être sauvé la vie. Cela protège la sienne. C’est lui qui a trouvé le trésor dont Dumas s’est prévalu. Dumas est parti pour la France. Je l’ai renvoyé. Il était plus grand que Murat, mais c’était Dumas. Les hommes gâchent leur génie par de petites faiblesses. Son bateau a été pris par les Anglais, sous couvert des Barbaresques. Il est solidement retenu à Messine. J’y veille. Dumas à Paris m’aurait obligé à rentrer plus tôt. Mais les Anglais sont parfois bien commodes et le commodore Smith sait choisir les bateaux qu’il faut arraisonner et ceux qui peuvent passer. Que t’a dit d’autre Bellilotte ?
– Elle s’est étonnée qu’à la fin de votre lettre vous l’appeliez « Joséphine ».
Bonaparte donne du talon contre le plancher. Berthier est un âne ! Il a recopié le prénom de sa femme au lieu de celui de sa maîtresse. Une faute de commandement. Bonaparte jettera Berthier aux requins ou, pire, aux Anglais.
– As-tu informé Bellilotte des conditions de son départ d’Alexandrie dans les prochains jours ?
– Elle m’a assuré qu’elle se conformerait à vos vœux.
– Rien d’autre ?
– Si. Elle m’a demandé de vous rapporter mot pour mot cette phrase : « Ce que nous attendions tous les deux avec tant d’impatience est arrivé ce matin. »
***
Mon Ventre s’affale dès que Jeanne se met à courir.
Autour d’elle, tout le monde fuit. Le volcan est devenu une termitière affolée. L’apparition de Mon Ventre, la mort du curé tanné, la colère de l’Etna et la fureur de Maria Cristina ont jeté l’épouvante sur les habitants du village. On se débat, on crie, on supplie. Plus le temps de se signer, de prier, de chanter, on court. Des jambes ! il ne reste plus que des jambes. Un troupeau de jambes dévale la pente, piétine des corps, des ombres, des hurlements. Même la nuit ne s’y retrouve pas. Les flambeaux l’ont abandonnée. Il en reste un… Par ici !… C’est le manchot, il intercepte Jeanne. Edmond et Jonathan se glissent à sa suite. Où est Le Mac ? Personne ne s’inquiète. Il retombera sur ses pieds.
Pas exactement. La masse du Mac dévale la pente du volcan en roulant. Les lois nouvelles de la physique lui confèrent une vitesse telle qu’il arrive avant tout le monde dans le village déserté. Aussitôt, il s’engouffre dans l’église et la pille avec méthode. Le Mac est un Roi mage et le Petit Jésus en même temps. Il se charge comme un chameau de cadeaux pour lui-même.
– Ladro !… Ladro !… Pelle nera !
Maria Cristina surgit dans l’église. Sa voix tonne. La plus-que-veuve revient de l’enfer, la chevelure roussie, les vêtements carbonisés et le visage plus noir que celui du Mac. Sans préambule, elle se jette sur lui. Une furie. Elle le culbute, lui et son fatras de trésors. Le Mac est comme un chevalier désarçonné, écrasé sous son armure en or de rapine. Il n’est plus qu’une tortue sur le dos qui copule avec une panthère lubrique. Il craint pour sa virginité, mais Maria Cristina n’en veut qu’à sa vie. Elle tente de le fracasser avec un chandelier argenté, Le Mac pare d’un crucifix en vermeil. Les métaux tintent. On dirait une clochette d’office. La liturgie est barbare et le latin se mêle aux rugissements. On renverse des bancs. On bouscule l’autel. Les saints des vitraux échangent des paris. La plus-que-veuve est donnée à trois contre un. Dépoitraillée, les seins étiques et revanchards, elle chevauche Le Mac, le griffe et l’étrangle. Il suffoque. Son visage atteint une blancheur inconnue jusqu’alors. La cote de la furie passe à sept contre un. Le Mac agonise. Maria Cristina se signe avant de donner le coup de grâce. Un triple signe de croix qui offre au Mac l’aubaine de l’athée. L’œil vitreux et encore en apnée, il frappe la dévote entre le deuxième et le troisième signe de croix. Le crucifix du Mac perfore le crâne de Maria Cristina jusqu’à la garde. Elle reste une seconde en suspension, béate, un rien coquette avec ce drôle de peigne planté dans les cheveux. Puis elle se dresse sur ses jambes, extatique, et avance mécaniquement vers l’autel comme un automate remonté par cette petite clé dans sa tête. Soudain, elle s’écroule d’une pièce, avec un bruit à peine humain. Les saints parieurs sont déçus. La cote de Maria Cristina était montée à douze contre un.
La plus-que-veuve est définitivement plus que morte.
Le Mac s’excuse auprès du Christ en croix pour la piètre qualité du spectacle offert, comme on le fait auprès d’un aubergiste après une querelle d’ivrognes. Il charge son butin et quitte l’église. Le manchot avait dit : « Si ça se passe mal, rendez-vous à la bergerie. » Le Mac regarde le crucifix ensanglanté, récupéré avec peine dans le crâne de Maria Cristina. On peut dire que ça s’est mal passé.
***
Bonaparte est troublé.
– Roustam, répète-moi encore la phrase de Bellilotte.
– Elle a dit : « Ce que nous attendions tous les deux avec tant d’impatience est arrivé ce matin. »
Bellilotte est enceinte ! Bonaparte sent le bateau pris par le travers dans une énorme vague. Bellilotte lui donne un enfant au moment où il l’abandonne. Il court à sa cabine, fait appeler Berthier.
– Qu’en est-il d’une certaine opération concernant le retour de Bellilotte ?
– La fourberie ? Elle est en place, mon général.
– C’est-à-dire ?
– Il était convenu avec vous de ne pas l’évoquer.
– Les choses ont changé. Dites-moi le détail.
– La citoyenne Pauline Fourès embarquera dans quinze jours d’Alexandrie pour la France. Malheureusement, les hasards de mer lui seront contraires et son bateau tombera aux mains de la flotte anglaise qui la ramènera au port. Là, elle sera, comme convenu, remise au commodore Sidney Smith qui la traitera avec le plus grand respect.
– Et ensuite ?
– Le Commodore rangera la citoyenne Fourès sous la protection du nouveau commandant en chef, le général Kléber.
– Et ensuite ?
– Il n’y avait pas d’ensuite, mon général.
– Désormais, il faut en envisager un.
– Toujours dans le cadre de la « fourberie » ?
– En ce qui concerne Bellilotte, il n’y a jamais eu de fourberie, Berthier. Seulement une « opération ».
– Il est heureux, mon général, que le commodore Sidney Smith manie si bien les subtilités de notre langue.
***
Quand Le Mac arrive à la bergerie, chargé comme un colporteur, Jeanne, Edmond, Jonathan et le manchot sont sur le point d’en partir.
– Qu’est-ce que c’est que tout ça, Le Mac ?
– Des souvenirs.
– Et ce crucifix plein de sang ?
– Un miracle.
Le manchot presse le trio. Il dévale un sentier endormi qui descend comme il peut vers la mer. Personne n’a le temps de s’étonner que le ventre de Jeanne soit redevenu plat comme la main d’un mendiant. S’étonner de quoi, d’ailleurs, dans une nuit si noire et sur un sentier si étroit ? Les voix essoufflées se mêlent : Où va-t-on ?… À Catane… Et pourquoi ?… C’est au pied du volcan. Une barque nous y attend… On pourra faire un détour par le Liotru ?… C’est quoi, ce Liotru, Le Mac ?… Un éléphant… Quoi, un détour pour un éléphant !… Oui, messieurs, mais un éléphant noir !…
L’éléphant noir est bleu. Dans le petit matin de Catane, la place de la cathédrale est déserte. Au centre, une fontaine blanche sur laquelle est perchée la statue de l’éléphant d’un bleu nuit apaisant. Jeanne le présente à Mon Ventre.
– C’est un bébé éléphant… Non, sa mère n’est pas là. C’est pour ça que ses yeux sont si tristes. Mais elle ne doit pas être très loin. Il n’a pas l’air inquiet… Tu as raison, moi aussi, je le trouve beau… C’est vrai, on le dirait dessiné par un enfant… Non, il ne crache pas d’eau par la trompe… Pourquoi il porte une colonne et un globe sur son dos ? Peut-être pour montrer à sa maman qu’il est fort. Très-très fort… Bien sûr que tu seras fort. Mais est-ce que tu sauras me dessiner des éléphants ?… De toutes les couleurs ? Promis ?… Mon Ventre promet.
– Avouez, messieurs, que c’est une merveille.
Ils avouent. Le Mac en profite pour sortir une fiche.
– Vous avez devant vous la fontana dell’Elefante (fontaine de l’Éléphant) de Vaccarini (1735-1736). L’éléphant sculpté dans la lave, surnommé « Liotru », est le symbole de la ville. Il a été amené de Syène en Égypte, avec le culte d’Isis, la déesse de la Fécondité. La femme enceinte qui boit l’eau du Liotru peut choisir la couleur des yeux de son enfant. Noirs comme on voit le Liotru le jour, ou bleus comme il apparaît la nuit.
Jeanne boit deux gorgées d’eau et fait un vœu.
– Vous remarquerez que le Liotru porte sur son dos un obélisque égyptien gravé d’hiéroglyphes. Qui sait quels mystères cet éléphant noir recèle ? Vous comprenez, messieurs, combien il est urgent de déchiffrer ces hiéroglyphes. Nous sommes peut-être face à un dieu.
Le Mac se prosterne devant le Liotru et dépose à ses pieds chandeliers, ciboires et autres bondieuseries volées à l’église. Le trio est incrédule : Le Mac rendant ce qu’il a volé. Personne ne les croira.
– Je comprends votre étonnement, mais le Liotru me confirme que les trésors doivent rester là où ils se trouvent.
– Allons, pressons ! Sinon, nous allons manquer la marée.
Le manchot remet son monde en marche vers le port. Le Mac se sent le cœur léger même s’il demeure vexé. Comment a-t-il pu se laisser abuser si longtemps par un trésor en cuivre de bassinoire travesti en or d’église ?
***
À bord de La Muiron, Bonaparte tourne en rond dans sa cabine à en creuser le chêne du plancher. Bellilotte est enceinte ! Elle porte son héritier. C’est un mâle. Forcément. Ses ardeurs d’Orient n’ont pu donner qu’un mâle sec et vigoureux. C’est dit : il répudie Joséphine, et épouse Bellilotte dans l’heure, elle lui donne un fils la même journée et il guillotine les impudents soupçonneux qui comptent sur leurs doigts et ne trouvent pas les neuf mois réglementaires de gestation ! Qu’on se le dise : cela fait toujours neuf mois quand Bonaparte le décide.
Il faut détacher un chébec du convoi pour aller chercher Bellilotte et la faire ramener auprès de lui. Toute une traversée, elle et lui enfermés dans sa cabine pour conforter cet enfant. De l’amour et du chambertin pour lui emplir les veines de sang corse. Bonaparte s’immobilise. Et si c’était un stratagème ? une dernière ruse de femme pour lui lier les mains ? Qui dit que cet enfant est de lui ? Un officier, un serviteur, Roustam, peut-être ?
On frappe à la porte de la cabine. On entre. C’est Roustam ! comme s’il avait épié ses pensées par le trou de la serrure.
– L’amiral Ganteaume demande à vous parler !
– Attends que je te regarde.
Roustam n’essaie pas de comprendre. Bonaparte le dévisage. Il tente d’imaginer son fils sous ces traits poupins, ce teint mat, ces yeux noirs. Rien n’irait avec une couronne.
– Non ! Ce ne peut pas être toi… Que l’amiral entre.
À l’évidence, Ganteaume est venu avec un problème sous le bras. Bonaparte ne lui laisse pas le temps de le déballer.
– Amiral, il faut que vous dépêchiez un de vos bâtiments pour retourner au port d’Alexandrie et y chercher quelqu’un… d’importance.
– Impossible, mon général.
– C’est un ordre, amiral !
– Soit, mais sachez que ce bateau risque de ne pas pouvoir rejoindre le convoi et de tomber aux mains des Anglais, ainsi que ce quelqu’un… d’importance.
Ganteaume sait parfaitement de qui il s’agit et ne mettra pas ses hommes en péril pour une putain sans port. Sauf votre respect.
– Nous les attendrons, amiral.
– Alors, ce sera toute l’expédition qui sera en danger. C’est de ça que je venais vous entretenir. La présence sur notre route de l’escadre anglaise est une chose qu’on peut tenir pour acquise. Par contre, si nous filons sans retard, nous pourrons bénéficier du secours d’un allié précieux.
– Lequel ?
– La brume, mon général. La brume…
Bonaparte est songeur. L’enfant ou la brume, quel étrange dilemme.
– Mon général, il ne faut jamais refuser un présent que vous offre la mer. Elle s’offenserait.
Bonaparte se dit qu’il pourra toujours récupérer son enfant plus tard, alors que la brume risque de ne pas l’attendre.
– Va pour la brume, amiral.
De sa fenêtre, sur le port d’Alexandrie, Bellilotte scrute la mer. Un bateau viendra la chercher, c’est certain. Quel homme abandonnerait son amour et son enfant ?
***
Joséphine vomit dans la cuvette que lui tient sa femme de chambre. Il lui était venu l’envie d’une belle douzaine d’huîtres, directement venues du Rocher de Cancale de la rue Montorgueil. Ainsi restituées, elles sont, ma foi, fort ressemblantes à la livraison, mais le compte n’y est pas. Joséphine repique à la cuvette et complète sa douzaine. Ces nausées sont bien malvenues alors qu’elle doit recevoir Barras à souper sur l’oreiller. Il doit la délivrer de ses ennuis avec les frères Bodin. Il lui faut intervenir auprès du général Brune qui bloque la signature de ses contrats de fournitures aux armées. Sans ce paraphe, Hippolyte et elle sont ruinés. Ce ne serait que formalités apéritives sans cette montée d’huîtres. Les hommes sont peu enclins à aider une femme à la cuvette.
***
Après être sortis du port sur une barcasse barrée à la diable par le manchot, Jeanne, Edmond, Jonathan et Le Mac se retrouvent sur le brick boucané du Mac, mouillé à quelques vagues du phare. Toute cette expédition leur paraît soudain moins improvisée qu’ils ne le pensaient. Le Mac et le manchot semblent compères. L’un paie l’autre comme on règle un guide. Le manchot recompte sa bourse et fait ses adieux à la troupe avec autant de chaleur que le passeur d’un bac. Il lui repousserait le bras que personne n’en serait étonné tant le bonhomme paraît fabriqué de toutes pièces. Pourtant, une fois dans sa barcasse, il se tourne vers Jeanne.
– N’oubliez pas de remettre la lettre à ma mère. Dame Fontine, blanchisseuse à la Samaritaine. Dites-lui bien que son fils est heureux… Vous avez promis !
Le manchot disparaît.
– Tout cela est bien beau, messieurs, mais allons délivrer le général Dumas !
La voix du Mac n’est pas très convaincue, mais les voiles du brick croient encore à l’aventure. Elles se gonflent instantanément avec des claquements joyeux en rafales qui font penser à des enfants battant des mains. Les voiliers sont ainsi, ils perchent leur jeunesse dans la mâture.
***
Joséphine n’a rien obtenu de Barras. Il dort comme après une exécution. Le plaisir pris, l’homme retombe comme un soufflé. Il se vide de tout ce qu’il n’a pas donné et il n’en reste que du babeurre rance au coin des lèvres. Joséphine, ma fille, ressaisis-toi. Tu cours à la faillite. La prison peut-être. Les Bodin t’entraîneront avec eux. Ce sont deux gueuses de pierre. Va te jeter aux pieds des Bonaparte. Charme Joseph. Émoustille-le. Fais ça en famille.
L’image d’un Joseph Bonaparte le pantalon aux chevilles lui retourne l’estomac comme une poche. Joséphine sent les nausées la reprendre. Les huîtres reviennent ! Il faut qu’elle se lève. Elle ôte la main de Barras de sa cuisse. L’annulaire est bagué d’une fausse émeraude. Tout ce vert ! Encore les huîtres. Attention, ma fille, parfois les huîtres sont perlières. Et si tu étais enceinte ? La Nature aime ce genre de facéties. Pourtant, Mlle Lenormand lui a promis la protection des astres. Le 6 de trèfle (Hippolyte) serait-il entré dans la maison (son ventre), malgré le roi de pique (Bonaparte) ? Voilà un miracle que tu auras de la peine à faire endosser à ton petit mari. L’Égypte ne se touche pas d’un coup d’escopette. Joséphine voit déjà les titres des gazettes : « Bonaparte, l’artilleur à la longue portée ! »
Joséphine rit avec des convulsions de carpe. Brusquement, elle se lève du lit et court à son cabinet de toilettes en se tenant le ventre. Un gigantesque hoquet la siphonne de bas en haut. Elle asperge le miroir ovale d’humeurs verdâtres filandreuses qui brossent d’elle un portrait en gorgone hébétée. Elle juge le reflet du miroir injuste. Elle n’a jamais aimé la prétention des miroirs à refléter l’âme.
Joséphine gardera cet enfant. Elle est en légitime défense. Mlle Lenormand lui a montré dans les cartes que Bonaparte reviendrait d’Égypte avec une maîtresse orientale pleine comme un sarcophage. Joséphine pourra lui objecter qu’au moins, elle a cuit leur pain à la maison.
Joséphine a faim ! Barras se réveille avec dix ans de plus. L’amant ne devrait pas s’endormir et le mari jamais se réveiller. Les hommes vont à contretemps, et la femme doit leur laisser croire qu’ils mènent la danse. Joséphine aime quand ses pensées reprennent de la tenue et de l’aplomb. Cela lui donne l’impression d’être passée chez sa modiste et d’en sortir coiffée de neuf. Si elle ne sourit pas sur ses dents gâtées de vert, elle se trouve un fort joli minois. Joli, mais encore brouillé. Joséphine ira voir Mlle Lenormand, pour savoir ce que les cartes disent de ses nausées.
– Vous êtes grosse, ma chère Joséphine !
– Grosse ?
– C’est indéniable. Même si je m’incline par profession devant la volonté des astres, j’avoue que la femme de conseils est surprise. Je vous revois ici même me suppliant de vous éclairer sur ces « funestes secrets de femmes » propres à dispenser l’honnête épouse d’engrossements importuns. Avez-vous usé de ces secrets ?
– Ma foi, je le crois, mademoiselle Lenormand. Même si l’impromptu, l’échauffement des sens et l’urgence à l’éteindre peuvent prêter à la distraction.
– « Distraction », voilà un mot bien léger pour dire l’inconséquence des femmes d’aujourd’hui. Elles veulent jouir sans entraves, hennir à l’infini, changer de monture comme à la malle-poste, chevaucher sans étriers et s’étonnent que Dame Nature sème en chemin son petit crottin.
– Oh, Mademoiselle…
– Quoi ? Ce n’est plus la maîtresse des astres qui vous parle, mais la femme de chair et d’émois que vous consultez pour sa connaissance des mystères du corps et du bon usage qu’on peut en faire dans les choses de l’amour.
– C’est vrai, et j’en ai tiré grand profit. Je me sens désormais comme un puits d’amour sans fond.
– Et sans cervelle. Avez-vous oublié que dans votre situation, vous ne pouviez revenir de vos excursions des sens avec un souvenir au ventre ?
– Qu’y puis-je ? Chez mes amies, je n’ai rencontré que des commérages de gâte-sauces, qui échangent tours de main et recettes pour accommoder le mâle.
– On n’accommode pas le mâle, on s’en accommode. Avez-vous suivi mon conseil et lu les quelques ouvrages édifiants que je vous ai conseillés ?
– Certains.
– Lesquels ?
– Je ne saurais dire avec précision.
– Les Quarante Manières de foutre ?
– Oh, Mademoiselle !
– Cessez donc avec ces émois de pucelle. L’avez-vous lu ?
– Parcouru, en manière de curiosité.
– Cette curiosité ne vous a-t-elle pas derechef conduite à mettre en œuvre toutes les acrobaties licencieuses qui y sont abondamment décrites ?
– Toutes ne sont pas réalisables sans danger de se rompre.
– Au moins « la sultane » ? « la basse accolade » ? « le moulin à vent » ?
– Je m’y suis enrhumée.
– « La grenouille à la nage » ? « la cane-poule » ?
– Je n’en raffole pas.
– « Le clystère gaillard » ?
– Hippolyte y excelle.
– « La gamahucheuse » ?
– Ah non, pas « la gamahucheuse » !… Je veux dire, Mademoiselle, qu’il y a loin de la littérature à l’alcôve et qu’en chemin on trouve plus aisément un rimailleur qu’un bon fouteur.
– Je vous le concède, ma chère. Mais ce sont souvent ces maîtres fouteurs qui rechignent au coitus interruptus.
– J’avoue qu’on perd vite son latin en ces moments-là.
– Et la redingote anglaise, en faites-vous usage ?
– Ces intestins de porc ! Ils sont affreusement parfumés et ne parviennent pas à me faire oublier le boyaudier qui les fabrique. On le perd plus qu’on ne l’use et la chose finit en partie de cache-tampon. Sans dire les contorsions de pantomime qu’il faut jouer pour l’ajuster à l’attribut du mâle, qui souvent y perd toute gaillardise. Hippolyte leur préfère l’éponge de cognac ou le demi-citron évidé de Casanova.
– Cela me paraît sommaire, ma chère. La preuve.
– C’est donc que votre avis est formé : je suis enceinte !
Mlle Lenormand se rend compte qu’elle a commis une faute professionnelle impardonnable, elle s’est montrée péremptoire. La certitude ne paie qu’une fois, le doute est une rente. Elle doit au plus vite en revenir à la rente.
– L’examen de votre sanctuaire ne permet pas d’être aussi affirmative, il faudrait interroger les augures. Le sang doit répondre à la disparition du sang.
– Ce qui veut dire ?
– Qu’il faut procéder à un sacrifice.
– Une vierge ?
– Un coq suffira. Un coq noir, par exemple.
Joséphine compte. Le coq noir de Mademoiselle vaut le prix de cinq grands horoscopes. Voilà un enfant hypothétique qui lui mange déjà l’argent qu’elle n’a pas. Mlle Lenormand se réjouit. Elle désespérait de trouver une occasion profitable de se débarrasser de ce coq qui lui rompt les oreilles à tout propos.
***
Bonaparte se demande pourquoi il a proposé à Roustam de jouer aux échecs. Déjà deux parties de chute. Bonaparte se sent le cul dans le fossé, pire qu’à la bataille d’Arcole. Roustam est de première force. Bien plus rond et patient que lui. Par ailleurs, il ne semble pas disposé à quelques maladresses de complaisance, tels ses officiers qui le laissent tricher aux cartes comme un Maltais.
Bonaparte fixe sa reine blanche comme s’il lui commandait de trouver une solution au mauvais pas dans lequel elle s’est mise toute seule. Comme Bellilotte ! Bonaparte se rend compte qu’il a déjà oublié ce fils abandonné à Alexandrie dans le ventre de sa maîtresse d’Égypte. La reine blanche de Bonaparte est menacée par une tour noire qui ne décrochera pas. Est-ce que Bellilotte est en danger ? Il l’a confiée à Kléber. Une sorte de roque. Bonaparte rêve qu’on frappe à la porte de sa cabine. Il lui faut un prétexte pour suspendre la partie. On frappe. Ce n’est pas plus difficile que cela de ne pas perdre. Ganteaume apparaît, les sourcils chargés d’un nouveau problème.
– Que se passe-t-il, amiral ?
– On vient de découvrir un passager clandestin dans la réserve à poudre.
– Et alors ?
– Ce passager clandestin est une femme, mon général !
– J’insiste, et alors ?
– Elle est blonde, les yeux bleus, la taille bien prise, et le reste joliment tourné, à ce qu’on me rapporte.
Et alors ? aurait dû répéter Bonaparte. Mais il comprend bien ce qu’insinue Ganteaume. Bonaparte se tourne vers Roustam. Bellilotte aurait-elle pu se glisser à bord de La Muiron déguisée en marin, comme elle l’avait fait pour suivre son mari en Égypte ? Quelle preuve d’amour ce serait ! Bonaparte ne peut s’empêcher d’être fier. Roustam secoue la tête. Le détrompe. C’est impossible ! Il pousse sa tour noire… Échec et mat !… Bonaparte tempête. Il vérifie. Humiliant. Son roi paraît enrhumé et sa reine a l’air d’une godiche. Bonaparte pense à Joséphine. C’est elle qui le fera perdre quand il sera en France. Une rouée ! Une parjure ! L’intrigue dans le sang ! C’est pourtant de ce genre de femme biaiseuse qu’il aura besoin dans l’enfumade des salons parisiens. Bellilotte pour le ventre et Joséphine pour la tête. Deux femelles à sang chaud. L’attelage parfait. Dommage qu’il ne puisse rapporter d’Égypte la polygamie dans ses bagages. L’homme est polygame par nature, la femme par intérêt. Ne rêve pas ! Dès les côtes de France abordées, répudie Joséphine. Ne faiblis pas ! Si ton corps te tourmente, apaise-le. Cette clandestine survient à point. Reçois-la comme une fortune de mer.
– Amiral, faites venir cette femme.
Ganteaume s’en revient, la mine penaude.
– Quoi, elle s’est jetée par-dessus bord ?
– Non, mon général, mais la femme n’est pas exactement comme on me l’avait décrite.
– C’est-à-dire ?
– Je dirais, moins blonde, moins bleue, mais joliment tournée, ça oui !
– Alors, faites-la venir et nous verrons bien.
Et Bonaparte voit. La clandestine entre. Bonaparte en suffoquerait presque. C’est Bellilotte qui apparaît, mais ce n’est pas Bellilotte. C’est exactement son contraire. Tant opposée que les deux femmes pourraient en paraître jumelles si elles étaient côte à côte. Bonaparte est troublé. La clandestine est brune, le mouvement élancé, la gorge discrète, la peau d’un blanc contre lequel le soleil désespère, des yeux si noirs qu’ils en paraissent troués, et d’autres détails intimes qu’elle garde pour elle. Bonaparte n’aime pas les descriptions. C’est du temps perdu sur l’action. Il met un instant à comprendre d’où provient son émoi. Il subit moins le choc d’une ressemblance que le trouble d’une odeur. La clandestine est entrée portant sur elle le même parfum que Bellilotte et Joséphine. Un parfum de sucre.
***
Le brick du Mac longe la côte de Catane à Messine. Le Mac agite une fiche.
– Messieurs, c’est ici, dans le détroit de Messine, qu’Homère a situé Charybde et Scylla : Charybde le rocher et Scylla le tourbillon… ou l’inverse.
La mer a lu l’Odyssée, mais elle a décidé d’être bonne fille. Elle considère que chacun a eu son compte de turbulences. Les matelots de l’équipage s’apaisent auprès des chèvres capturées sur l’île de Montecristo, Le Mac reste dans sa berline avec des comptes, des cartes et ses desseins secrets. Depuis le premier jour, Messine est sa destination, Dumas son objectif : sa cible. Il n’avait laissé flotter ses incertitudes que comme on le fait de ses rubans pour aguicher le chaland. Sans Messine, il ne peut y avoir d’Égypte pour lui. Sans Messine et Dumas, nul trésor du Caire et d’Alexandrie. À Messine, Le Mac se tient à l’abri des Anglais et s’ouvre tous les possibles : au nord, il peut gagner Naples et commercer, au sud, rejoindre la route d’Alexandrie, et commercer, à l’ouest, contourner la Sicile, commercer, et guetter le retour d’Égypte d’un convoi pour collecter des informations. L’information est l’or du commerce. Le Mac doit en transmettre une d’importance à Bonaparte.
Il consulte en secret un plan de la forteresse de Messine qu’il s’est bien gardé de montrer à Edmond et Jonathan. Un rond bleu indique la cellule de Dumas, des pointillés le chemin pour y accéder et cette croix rouge… Le Mac sourit. Cette croix rouge marque la fin de l’aventure.
À califourchon quelque part dans la mâture, Jeanne détaille le gréement à Mon Ventre… Trinquette, foc, misaine, cacatois… Ne bougonne pas, tu verras, plus on connaît de mots, plus le monde est vaste et les hommes étroits. Le Mac, par exemple Observe-le, penché sur cette feuille de papier. Regarde comme il a l’air radieux. Qu’est-ce qu’il y a sur cette feuille qui puisse rendre heureux un homme comme lui ? Il t’en faudra beaucoup, de mots, pour dire la duplicité de ce genre d’homme. Détaille-le bien, Mon Ventre. Quand un homme si mauvais semble si apaisé, c’est qu’il prépare un mauvais coup. Tu ne trouves pas que le dessin sur sa feuille ressemble à une tortue ? Là, les quatre pattes, et ici, la tête. Sais-tu comment on fait sortir la tête de sa carapace à une tortue ? Avec une feuille de laitue. C’est très utile quand on veut faire parler quelqu’un. Chaque homme a sa feuille de laitue.
Jonathan, adossé au bastingage, sculpte tout un équipage à la manœuvre dans des morceaux de lave de Sicile. Il prend modèle sur les marins de La Nubie. Quand la maquette de L’Innommable sera terminée, il placera chacun à son poste en espérant que les marins miniatures seront plus vifs et adroits que leurs modèles. Edmond est grimpé dans le hunier. Après avoir beaucoup rêvé, il a entrepris de mettre au net les notes prises au cours de leur périple. Inutile d’attendre la fin, toujours décevante. Edmond compte sur le récit pour apporter un peu d’imagination et de fantaisie à la réalité. Sinon, pourquoi écrire ? « Soudain, perchée au sommet d’une falaise abrupte, apparaît dans la brume la silhouette imposante de la forteresse de Messine. C’est là qu’est retenu prisonnier le glorieux général Dumas. Celui qu’ils ont fait le serment de rendre à la liberté. »
Edmond lève les yeux de son texte, c’est bien la forteresse de Messine qui vient d’apparaître. Il n’y a pas de brume et elle n’a rien d’imposant. Tant pis, ils la prendront comme elle est.
***
« Cinquante jours de mer, cinquante jours d’ennui, cinquante nuits de regrets. »
Bonaparte donnera cette phrase à Berthier pour dire leur voyage de retour. Berthier passe trop de temps à chercher comment dire les choses, quand lui n’en a pas assez pour les faire. Bonaparte fait le compte de ses manques. Pourtant, il n’a aucune aptitude à l’ennui, ni de goût des regrets. L’Égypte qui s’est présentée à lui, au cours de cette expédition, n’était pas celle des lectures dont il avait nourri ses rêves. À qui la faute ? Il s’attendait à une Égypte mystérieuse, accueillante. Un pays à l’histoire infinie, et riche de l’insouciance de ses femmes et de ses hommes. Des chimères ! Il se récitait des passages appris par cœur dans des livres de voyageurs : « Ce peuple est doux, soumis, d’humeur facile, aisé à conduire, incroyablement gai dans sa misère et son asservissement. Il rit de tout. Jamais en colère. Il élève la voix, ou crie ou gesticule, on le croit furieux, il rit. » Que d’idioties ! « Forcément et naturellement mendiants, le mot bakchich résume tout leur vocabulaire usuel et le geste de tendre la main presque toute leur pantomime. » Bonaparte s’étonne d’avoir été aussi exalté et crédule. On devrait se méfier des livres de voyageurs. Il n’est pires menteurs. Comment avouer qu’on revient du pays du quelconque ?
Bonaparte n’a plus le goût de relire l’Égypte, il veut réécrire la France.
Depuis qu’il a embarqué sur La Muiron, son carré est devenu un club échauffé de séditieux où l’on taille à grands coups de plume et d’éclats de voix de nouveaux habits pour la république et des épaulettes pour le sien. À l’aller, quand l’Égypte était encore un rêve de caravansérail, Bonaparte trônait dans une cabine de pacha à bord de L’Orient. L’endroit était devenu une véritable Académie des sciences universelles. Il y organisait des « instituts », vastes confrontations d’idées entre les savants et ses officiers autour d’un sujet choisi par lui : Dieu est-il infini ? Que disent les rêves ? La fuite est-elle un courage ? Un thème pouvait éreinter son monde en joutes verbales trois jours durant. Il n’en ressortait rien que l’envie de recommencer le lendemain. L’esprit était ainsi gardé au vif et l’ennui tenu en lisière.
Aujourd’hui, dans le carré surchauffé de Bonaparte, alors qu’on entreprend le chantier de l’ordre intérieur, il suffit d’un mot, d’une question, pour faire voler de la table encre et papier… Conserver le Directoire ?… Inimaginable ! Scandaleux !… Une association de malfaiteurs… Qu’ont-ils fait de la Constitution de 1795 ? Ils sont discrédités… Le peuple ne veut plus de cette clique d’avocats libidineux. Il faut lui offrir un sursaut… Liquidons le Directoire… Et l’argent ! Où allons-nous trouver l’argent ?… Un silence claque comme on referme le couvercle d’une cassette sur les doigts d’un imprudent. C’est souvent à ce moment-là qu’on donne un tour de clef en disant n’importe quoi.
– Mes amis, arrivés en France, nous allons nationaliser la république !
Bonaparte a parlé. On peut retourner vomir.
Un « institut » aurait pu être consacré à cette constatation singulière : vomir est la seule activité que l’aller et le retour d’Égypte ont en commun. Tout le reste a muté : idées, attitudes, projets. Vomir enferme le rêve et les regrets des hommes dans une même aigreur qui leur donne l’illusion d’une certaine constance.
Bonaparte y est assidu. Quand il en a fini de réformer le pays de l’intérieur, il s’attelle avec méthode au rétablissement du prestige de la France hors de ses frontières. Il établit un semainier comme un compte de ménage : le lundi il s’occupe du Rhin, le mardi de la Lombardie, le mercredi et le jeudi il lui faut battre les armées d’Autriche et de Russie sévèrement, pour aborder des pourparlers avec l’Angleterre en position de force le vendredi. Le samedi est consacré à la finance et le dimanche aux arts et à la clandestine dont il n’a pas encore épuisé le goût de sucre… Et Malte ?… Voilà comment le feu reprend dans le carré des mutins… Malte ! Il est hors de question de l’abandonner aux Anglais. Cela nous interdirait la Méditerranée… Il faudra bien leur lâcher quelque chose… Les îles Ioniennes ?… Pas question !… À la rigueur les comptoirs du cap de Bonne-Espérance contre un traité entérinant la présence de la France en Égypte… Les Anglais ne nous laisseront pas l’Égypte, c’est la porte ouverte sur les Indes…
– Voile à tribord !
– C’est toujours ainsi, avec les Anglais, mes amis. Il suffit qu’on les évoque pour qu’ils se croient invités.
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