La Nuit de Lampedusa

Daniel Picouly · Chapitre 11 sur 13

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La Nuit de Lampedusa

Chapitre 11

 

 

– Je reste ! Oui, mes amis, je reste. J’ai bien réfléchi. Pourquoi courir la gloire de par le monde quand le vrai bonheur est là, à portée de main ? Que pourrais-je trouver ailleurs de plus accompli ?

Bonaparte embrasse d’un mouvement de bras théâtral quelques oliviers et un pan de mur écroulé.

– La Corse est mon pays, mon sang. Quel fou et quel ingrat je serais si je l’abandonnais. La Corse a besoin de moi.

« Le coup de l’Apocalypse ! » C’est ce que Murat se dit aussitôt. Bonaparte nous fait le coup de l’Apocalypse. Une manière de manipulation qui consiste à se présenter au bord de l’abîme et du renoncement pour mieux demander à ses amis de le convaincre de renoncer à sa décision. Chacun connaît le jeu et joue son rôle avec sérieux et conviction. Bonaparte n’écoute pas. Il surveille le cadran de sa montre en pensant à son rendez-vous avec Jeanne. Les aiguilles courent entre trois et quatre, « l’heure délicieuse et incertaine du premier rendez-vous ». Au loin, Ganteaume, Lannes et Murat babillent. À quatre heures pile, Bonaparte claque le boîtier de sa montre et sourit.

– Parfait, mes amis ! vous m’avez convaincu. Rentrons à Paris donner une fessée au Directoire.

À la même heure le 2 octobre 1799, le brick noir du Mac s’annonce aux abords du port de Fréjus. Le Mac rayonne. Il sautille d’impatience, se frappe le torse, pousse des cris d’animaux inconnus que l’équipage reprend en chœur par pure flatterie. Il ordonne à Edmond et Jonathan de se tenir prêts, fait atteler les chevaux à la berline sur le pont du bateau. À peine accosté, il a bien l’intention de fouetter droit sur Paris par Aix-en-Provence, Avignon, Montélimar, Valence, Lyon ! Le confort de la berline a été ravaudé au mieux. On s’est débarrassé de tout ce qui pouvait ralentir l’allure. Le Mac ne compte ni dormir, ni manger. Ce qu’il veut, c’est être à Paris au plus vite. Il a l’intention de brûler le maximum d’étapes. Jeanne devra chevaucher seule. Le Mac exigerait bien qu’elle accouche, à l’instant, sur le pont, pour protéger l’enfant des risques de la cavalcade. Mais Jeanne n’est qu’une entêtée et veut s’en tenir aux lois de la nature.

D’autres lois ont décidé de fâcher Le Mac. Un gaillard cocardé de partout se dresse devant lui. Il a rejoint le brick à l’entrée du port, dans une barcasse peinturlurée en tricolore, avec deux acolytes. La cocarde lui présente un document graisseux cacheté de cire olivâtre. Le gaillard aboie avec un accent de rouget qui fait de ses éructations une langue étrangère. Au milieu de cet aïoli, Le Mac reconnaît le mot « quarantaine » qui a un prix différent dans chaque port. De « montant déraisonnable », on passe rapidement à « contribution citoyenne ». Le Mac peut débarquer discrètement sa berline tandis que le brick noir, sa cargaison et son équipage devront respecter une quarantaine de cinq jours. Le temps se rétrécit, l’Histoire s’accélère.

Jeanne, Edmond, Jonathan et Le Mac rentrent à Paris.

 

***

 

9 octobre. Alors que la berline du Mac entre dans Haarlem, le pont de La Muiron est envahi par la foule des patriotes et des filles du port qui veulent toucher « le sauveur de la patrie », « le héros d’Orient ». Une heure auparavant, Bonaparte se demandait encore si ce peuple braillard amassé sur les quais de Fréjus était venu pour le lyncher… Pas de quarantaine ! On préfère la peste aux Autrichiens ! Difficile de toucher la terre de France. Bonaparte est porté en triomphe aux cris d’Aboukir… Aboukir !… On lui apprend que, trois jours avant son arrivée, Le Moniteur a relaté sa « formidable victoire » sur les janissaires. Bonaparte réalise que les Français sont au lendemain d’une victoire dont le retentissement éclipse celles de Brune à Bergen et de Masséna à Zurich, pourtant plus récentes et autrement déterminantes… L’histoire fait de la pâtisserie ! C’est ainsi que Bonaparte exprime cette façon qu’a le temps d’être malaxé et plié sur lui-même par l’histoire. Une victoire de neuf semaines se mêle à deux autres fraîches de quelques jours pour former une foule qui l’acclame aujourd’hui et le porte vers demain. Bonaparte l’avait compris enfant en regardant les femmes travailler la pâte… L’histoire fait de la pâtisserie… et Bonaparte a grand faim.

 

***

 

À Paris, la berline du Mac dépose chacun à destination.

Le Mac retrouve Haarlem odorant, bruyant, chantant, et sa femme à califourchon sur un page d’un noir soutenu. Tout est en ordre. Il n’a pas de temps à consacrer à cet ordinaire. Il ne dispose que de quelques heures avant l’annonce de l’arrivée de Bonaparte par le maudit télégraphe de M. Chappe. Quelques heures pour assurer sa fortune.

Edmond rejoint sa mère dans son institution religieuse de la rue des Prêcheurs. Elle l’attend sur le banc de pierre… Tu me disais, mon grand ? Et ils reprennent leur conversation là où ils l’avaient laissée.

Quand Jonathan entre dans La Gamelle de la Révolution, la Patronne est à ses fourneaux et fait rissoler des quartiers de pomme dans une poêle. Elle reconnaît son homme à cette façon inimitable de rater la patère de l’entrée en lançant son chapeau. Elle sourit. Ne se retourne pas. Les rares clients comprennent qu’ils sont de trop et s’éclipsent sans payer leur verre. Le prix des retrouvailles. Jonathan s’approche dans le dos de la Patronne. Il reste à un pas et fixe sa chevelure défaite. La Patronne sait ce qu’il attend. Il attendra encore un peu. Elle fait sauter les pommes comme s’il s’agissait de la chose la plus importante au monde et négligemment relève ses cheveux sur sa nuque avec cet enroulé de la main qui effondre le cœur de Jonathan à chaque fois. Il dépose un baiser à peine appuyé sur un grain de beauté posé là exprès. Elle tressaille. C’est sûr, ils viennent de faire un enfant. La Patronne et Jonathan espèrent que ce ne sera pas encore un enfant volant. Ils ont déjà celui qui plane dans les airs de la gargote en ce moment. « Le papa des papas est revenu !… » Amaryllis s’est jetée du plus haut de l’escalier. Jonathan la réceptionne dans ses bras.

– Tu es bien plus lourde qu’à mon départ.

– C’est l’attente.

– Laisse-moi compter tes taches de rousseur.

– Mes éphélides ! Aurais-tu oublié pendant ton voyage ?

– Certainement pas. Chaque jour j’ai pensé à l’éphéméride des éphélides. Dis donc, il était temps que j’arrive, il ne te reste plus que ce minuscule grain de beauté.

– Je le garde.

– Et pourquoi ?

– Parce que ça veut dire que tu vas arriver bientôt.

– Tu as de la chance. On est justement « bientôt ».

La Patronne interrompt ce cuicuitage de serins amoureux.

– Vous pourriez au moins mettre la table.

– Pour combien, mère, trois ou quatre ? On attend Jeanne ?

 

Non. Jeanne est en chemin vers l’académie Saint-George. À l’approche, elle ralentit le pas de son cheval. Elle est impatiente mais inquiète. Il y a de quoi, le bâtiment a été incendié. Le pignon est d’un « noir de suie n o 2 », dirait Le Mac. Pourtant, quand Jeanne passe le portail, elle a l’impression que l’ensemble est intact.

– Ils ont essayé, mademoiselle Jeanne, mais ils n’ont pas réussi.

Jeanne lève la tête, Clément et Clémence, la fille du Mac, sont perchés dans le palmier de la cour. Les deux amoureux minuscules mangent des beignets.

– Après votre départ, les gens de mon père sont venus une nuit pour mettre le feu. Mais le quartier s’est bien défendu.

Jeanne n’en doute pas.

– Dites, mademoiselle Jeanne, vous apprendrez à Clémence comment avoir un aussi joli ventre que vous ?

– Vous avez le temps, tous les deux. Je vous rappelle que vous n’avez que dix ans.

– C’était avant votre départ, mademoiselle Jeanne. Depuis nous avons beaucoup grandi.

– Quelles sont les nouvelles, les amoureux ?

– Marmotte est parti pour Saint-Domingue.

Jeanne ne peut empêcher ses jambes de se dérober sous elle. Elle s’appuie contre le tronc du palmier. Tu as entendu, Mon Ventre ? Il ne nous a pas attendus. Je sais ce que tu vas me répondre. – Que pouvait-il faire, ma mère, sans nouvelles de vous ? Et comment lui auriez-vous expliqué que vous attendiez un enfant, peut-être deux, de pères différents ?

– Jeanne, vous vous sentez mal ?

– Ne vous inquiétez pas. Sans Marmotte, comment vous êtes-vous organisés pour l’enseignement ?

– Nous avons constitué une société que nous avons appelée « La Phalange des enfants de Saint-George ». Nous la gérons entre nous.

– Les adultes en sont exclus ?

– Non. D’ailleurs, votre père assure les cours d’escrime.

– Tu entends, Mon Ventre. Tu auras ton grand-père comme maître d’armes.

– Mademoiselle Jeanne, puis-je vous poser une question, car Clémence s’inquiète : est-ce l’ordinaire de votre état de parler à son nombril ?

 

***

 

Le banquier Perrégaux tourne et retourne le morceau de papier qu’on vient de lui remettre de la part du visiteur qui attend dans l’antichambre. C’est l’écriture de Bonaparte, à n’en pas douter. Le chiffre indiqué est anecdotique, par contre la manière de le souligner d’un trait montant de la droite vers la gauche est intéressante. La petite étoile qui forme le point derrière le chiffre « 5 » l’est plus encore.

Perrégaux observe le visiteur par un œilleton ménagé dans le capitonnage de la porte de son bureau. Un Noir ! Ce n’est pas la couleur qu’il attendait. Le carnet orange qu’il avait confié à l’amiral Bruix avait mystérieusement disparu. On ne pouvait rien en tirer. Il contenait des informations précieuses mais seulement décryptables par Bonaparte. Comment ce carnet ou une copie a-t-il pu parvenir dans les mains de ce Noir ? Pourtant, un signe sur son billet en atteste : cet homme a bien rencontré Bonaparte et lui a remis le carnet orange.

Voyons un peu ce Noir. Perrégaux retourne à l’œilleton. Son visiteur a investi beaucoup d’effort pour paraître en bourgeois respectable, mais sa mise transpire l’argent grumeleux. Comme il le fait à chaque occasion, Perrégaux est d’abord allé à la fenêtre pour jauger la voiture de son visiteur dans la cour. Il en apprend bien plus. La berline de ce Noir est un véritable furoncle d’orgueil, mais ce trait et cette étoile sur ce morceau de papier valent le meilleur des billets de recommandation.

– Faites entrer monsieur Le Mac.

 

***

 

Roustam comprend pourquoi Bonaparte l’a emmené avec lui en France : il est l’Orient à lui tout seul ! Quand il défile en grande tenue de mamelouk aux côtés du général, on ne regarde que lui. Dans les villes traversées, sous les volées de cloches et les nuées de hourras, les femmes le dévorent des yeux et le soir à l’étape le dévorent tout court. Ici, les draps sont glacés mais les Françaises sont des bassinoires ardentes et infatigables. Être de la suite de Bonaparte suffit à ouvrir les portes, les tables, les coffres et les lits.

Jamais Roustam n’avait vu une telle folie entourer un homme. Une telle ferveur. Partout Bonaparte est un dieu et Roustam se sent son prophète. Un prophète nu quand des malandrins à Aix-en-Provence attaquent et pillent la voiture transportant les costumes de Bonaparte. Le général y voit un signe favorable : « Le Destin veut que je me débarrasse de ma vieille peau. La république doit faire sa mue ! »

 

Joséphine frissonne. Bonaparte approche ! Elle le sent sur sa peau… « Voulez-vous qu’on ajoute une bûche, ma chère ? » Joséphine n’entend pas. Elle dîne au palais du Luxembourg, chez Gohier, le président du Directoire. Il lui propose un châle. Toujours aussi prévenant, son soupirant poète. Toujours aussi caquetante, sa femme épaisse. Elle parle à flot continu de la délicate cuisson des pigeons que réussit à merveille leur cuisinier. Joséphine n’écoute pas, ne mange, ni ne boit : elle attend. Le cyclone est tout proche. Bonaparte arrive ! Une impression physique. Un poing dans la poitrine. Elle a le souffle court. Elle étouffe. Derrière les portes de la salle à manger, le tonnerre gronde. La bourrasque s’engouffre dans le couloir. Le parquet craque. On frappe. Et si c’était Bonaparte ? Joséphine va hurler, les doubles battants à dorures explosent. Un valet apparaît. Il est minuscule.

– Un message télégraphique pour la générale Bonaparte !

Gohier le tend à Joséphine. Elle est blême. Elle sait. Le texte le lui confirme. Bonaparte, général en chef de l’armée d’Orient, a débarqué le matin même dans le port de Fréjus. Joséphine pourrait feindre de s’évanouir de bonheur pour qu’on l’insère dans la légende du retour de Bonaparte. Mais elle n’a que faire de la légende, il lui faut assurer sa survie. Pour cela, elle doit parler à Bonaparte la première. Avant Joseph, le frère aimant, l’incorruptible, le mouchard. Il déversera aux pieds de Bonaparte un tombereau d’ordures. Elle sera ensevelie sous la calomnie et la vengeance.

Gohier se demande comment ses empressements galants à l’égard de Joséphine lui seront comptés par Bonaparte. Joséphine est soudain devenue la femme du maître. Elle ne l’appelle plus « cher et tendre ami », mais « Président », et lui parle déjà dans la langue de la politique. Celle qu’on retire de la bouche des amants.

– Ne craignez pas que Bonaparte vienne avec des intentions fatales à la liberté. Mais il vous faudra vous réunir pour empêcher que des misérables ne s’en emparent. Je vais au-devant de lui ; il est important pour moi que je ne sois pas prévenue par ses frères qui m’ont toujours détestée.

Joséphine quitte le palais à grands pas débraillés. Mme Gohier la regarde trottiner sur le perron comme si elle se pressait vers un rendez-vous amoureux. Elle se dit que les minauderies de son mari avec Joséphine, et leurs goûters de poésie, étaient peut-être un bon investissement. Sinon, elle regrettera les cuisines du Luxembourg qu’elle trouve fort grandes et fort commodes.

 

***

Jean-Frédéric de Perrégaux et Jacques Lafitte écoutent comme seuls des banquiers savent le faire. En comptant. Le Mac détaille devant eux ses propositions de service. Ils n’ont pas besoin de se regarder pour être d’accord : Le Mac est le pigeon rêvé. Ils se sont renseignés. Cet entrepreneur noir de Haarlem dispose de liquidités abondantes aux provenances douteuses mais solides et rapidement mobilisables. Il roucoule d’orgueil, mais accepte d’être un « opérateur fantôme », comme il le dit lui-même. Un fantôme dont il sera facile de se débarrasser le moment venu. Même si l’homme ne manque pas d’intelligence, les banquiers ne partagent pas son analyse du retour de Bonaparte. Pour Perrégaux, le général restera à sa place de soldat. Une fois le pouvoir dans ses mains, il aidera au retour d’une monarchie à l’anglaise plus ouverte à la finance. Lafitte est moins confiant mais il n’est que le bras droit de Perrégaux, alors il se tait.

Le Mac est sidéré par la naïveté de ces deux banquiers quand il s’agit de Bonaparte. Mais il n’en montre rien. Il doit d’abord se faire accepter, fleurer bon le numéraire, et surtout la crédulité. C’est ainsi qu’on paye son droit d’entrée dans ce genre de club. Le Mac ne doute pas qu’une fois qu’ils auront goûté à son argent exotique, ces voyous aux mains propres en subiront le charme. Sinon, Le Mac leur montrera ce qu’est un voyou tout court.

 

***

 

Joséphine a exigé du cocher qu’il crève les chevaux en chemin, pour aller au-devant de Bonaparte. Quitte à laisser des haridelles exsangues aux relais. Elle est tendue, impatiente, irritable. Sa fille Hortense, assise en face d’elle, l’agace. Joséphine ne comprend pas d’où lui viennent ce calme résigné et ce goût pour des travaux d’aiguille de duègne, qu’elle étale sur ses genoux dans la voiture. Où est passé son sang ? Sa fille ne sait que battre des mains comme une enfant quand la voiture traverse en trombe une ville, un village ou un bourg pavoisés. Hortense ne peut être sa fille. Joséphine s’aperçoit qu’elle l’a gommée de sa vie ces derniers temps. Oubliée, Hortense ! Trop de soucis. Trop d’amants. Pas assez d’argent… Mère, voyez comme on se prépare à recevoir le général Bonaparte… Cette petite écervelée ne comprend-elle pas ce que cela signifie ? Quel désastre les menace ? Chaque arc de triomphe lancé sur une route, chaque foule amassée, chaque fanfare, chaque prière maladroite d’une paysanne à bouquet fait prendre à Joséphine la mesure de ce qu’elle risque de perdre : pas un mari, pas un amant, ni même un général en chef, mais un sauveur !

Joséphine n’en avait pas pris conscience avant. Vu des salons parisiens, le retour de Bonaparte était celui d’un déserteur, d’un ambitieux à fusiller. Elle ne pouvait imaginer la force du lien sacré qu’il a réussi à nouer avec ce peuple de guenilles, trahi, affamé et rongé de peur. Tant mieux si ces pouilleux le prennent pour un nouveau Zeus. Joséphine sait à quoi s’en tenir à propos des égards de Bonaparte pour le peuple. C’est l’amour du manche pour sa lame. Peu importe, il y a toujours à prendre du côté de cette bigoterie de foule. Joséphine n’est pas dupe. Elle sait que c’est un homme qu’elle aura à convaincre. Pas un dieu. Pour cela, elle compte sur ses arguments de femme qu’elle a apprêtés en conséquence, mais surtout sur ses atours de mère. Hortense est là pour apporter du crédit à son rôle. Un rôle de composition qu’elle travaille de ville en ville comme une tragédienne en tournée : Sens, Joigny, Auxerre, Chalon, Mâcon et enfin pour une ultime représentation : Lyon !

– Madame, le général Bonaparte était dans notre ville, mais il en est parti hier.

– C’est impossible ! Je l’aurais croisé.

– Madame, vous avez pris la route du Chalonnais et le général remonte à Paris par celle du Bourbonnais, Cosne, Nevers, Moulins…

– Chalonnais ! Boulonnais ! Que me chantez-vous là, monsieur ? Nous devions nous rencontrer, Bonaparte et moi. C’était écrit !

Joséphine plante le jeu de cartes de Mlle Lenormand sous le nez du jeune officier. Il ne comprend pas. Bredouille.

Joséphine se retient de jeter les cartes au visage de ce monsieur qui prétend contrarier le sort. Il y a une lieue encore, les cartes annonçaient leur rencontre. Comment le Destin a-t-il pu fourcher ainsi ? À cette heure, Bonaparte galope vers les Bonaparte, leur fiel et leurs ragots. Joséphine devrait tomber, anéantie. Mais tant d’acharnement contre elle ne peut être compris que comme le signe d’une ultime épreuve que sa destinée lui impose… « Plus que reine ! »… Cela se mérite, ma fille.

 

***

 

Le Médicastre palpe le ventre de Jeanne en dessinant les contours de contrées inconnues. Derrière l’embrouillamini pileux de son visage on le sent perplexe.

– Même si cela peut vous paraître étrange, Jeanne, il est fort probable et même quasi certain, que vous êtes enceinte de deux enfants.

– Qu’est-ce que cela a d’étrange ?

– C’est qu’ils sont de deux pères différents.

– Vous voulez dire…

– Que vous avez d’abord été fécondée par le chevalier de Saint-George, le 10 juin, et ensuite, c’est là toute l’affaire, de nouveau dans la nuit du 22 au 23 septembre, au large de Lampedusa, ce qui n’ajoute rien à notre affaire, sauf un peu d’exotisme. Cela par un homme dont vous ne voulez rien me dire, eu égard à sa qualité, ce qui n’ajoute que du mystère, ce dont la science n’a que faire.

– Une double fécondation ! Comment est-ce possible ?

– Je ne le sais pas, Jeanne. Je me contente de le constater. La science sera toujours en retard sur l’imagination des femmes. La vôtre vous a doté d’une complexion intime anachronique : un utérus bicorne !

– Qu’est-ce que cela veut dire ?

– Vous aurez deux enfants à développements séparés, Jeanne. C’est certain. Mais quand ? Au terme des neuf mois du premier ou du second ? Dans le premier cas, vous aurez un enfant à terme et un prématuré de six mois ; dans le deuxième cas, un enfant à terme et un autre d’environ treize mois.

– C’est ce que vous m’aviez annoncé dès le début.

– En effet, Jeanne, mais cela suppose que le premier enfant ait su qu’il serait rejoint par un deuxième trois mois plus tard.

– Cela vous paraît-il possible ?

– La science n’en est pas là, Jeanne. Peut-être un jour. Mais le plus étonnant, c’est que le premier enfant n’ait pas rejeté le second. Au contraire, tout porte à penser qu’il l’attendait et même le désirait.

– Un désir d’enfant chez un enfant !

– Plutôt le désir d’un frère, d’une sœur ou d’un destin.

– C’est le premier enfant qui m’aurait conduite vers cet homme pour assouvir son propre désir ?

– Certainement, Jeanne. Ne m’avez-vous pas dit que vous n’aviez rien compris à cette nuit de Lampedusa ? Qu’il n’y avait, pour vous, aucune raison d’aller vers cet homme ; aucun attrait, et que pourtant vous l’avez fait ?

– C’est vrai, Médicastre. Je ne comprends toujours pas.

– C’est pourtant simple : la nuit de Lampedusa figure cette nuit où une femme décide d’avoir un enfant intransitif.

– Un enfant intransitif ! Qu’est-ce que c’est que cette invention, Médicastre ?

– L’enfant intransitif est un enfant que l’on a sans se soucier de savoir avec qui, pourquoi, comment et avec quelles conséquences.

– Vous voulez dire un enfant complet ?

 

***

 

– Il manque l’envoi no 42.

Amaryllis agite une feuille de papier devant Edmond et Jonathan qui ont la mine penaude de gamins pris en faute. Cela fait près d’une heure que l’on cherche ce fameux envoi no 42 de la maquette de L’Innommable. Tous les autres sont là, soigneusement rangés dans l’ordre sur la grande table centrale de la gargote. Chaque envoi est composé d’un fascicule contenant un épisode du récit du voyage de Jeanne, Edmond, Jonathan et Le Mac et d’un élément de la maquette du bateau. Piqueur vérifie et vérifie encore dans les malles et dans les sacs. Rien.

– Ce n’était peut-être pas important, ce no 42.

Amaryllis transperce Edmond de ce regard vert qu’on croirait fait d’un rayon lumineux.

– Chaque pièce n’est pas importante, oncle Edmond, elle est essentielle.

Piqueur intervient avec l’assurance intraitable d’un archiviste bibliothécaire.

– Procédons avec méthode. L’envoi no 41 concerne des plats-bords, le n o o 43 un caillebotis. Si j’en crois le plan d’ensemble, le n 42 doit contenir des taquets d’écoutille. Ce ne sera pas difficile à remplacer.

Chacun a l’air rassuré, sauf la Patronne.

– Je ne suis pas d’accord. Il y a quelque chose qu’on ne pourra pas remplacer.

On s’interroge du regard. On ne voit pas de quoi la Patronne veut parler. Elle laisse le mystère suspendu et d’un coup tranche la corde.

– L’histoire ! Oui, mes compères, l’histoire. Il ne manque pas seulement un petit morceau de bois dans cette maquette, mais surtout un gros morceau de l’histoire.

Personne ne semble comprendre où elle veut en venir, sauf peut-être Jonathan, qui se met fébrilement à vérifier pour la énième fois le classement des envois.

– Il y a un trou dans cette histoire. Dans le fascicule no 41, nous sommes dans ce village de Sicile où vous avez été faits prisonniers par ces sauvages qui veulent jeter Jeanne dans le volcan, tandis que la maîtresse du curé a des visées plus que lubriques sur mon Jonathan. Je remarque que tu n’as pas fait grand-chose pour te défendre.

– J’étais pieds et poings liés à une chaise.

– Depuis quand est-ce que ce genre de détails t’arrêtent ? Passons sur ce moment de faiblesse. Je lis la suite du passage dans le fascicule : « Alors, elle s’approche de lui, le regard luisant… » Fin de l’épisode. Pourquoi est-ce que ça se termine comme ça ?

– Pour faire saliver le lecteur. Comme toi avec le fumet de ton ragoût.

– Admettons, Jonathan. J’ai bien salivé sur ton sort, je suis en appétit pour la suite, et là, pan ! Je me retrouve à l’épisode n o 43 où vous êtes en train de courir dans la nuit avec un manchot. Qu’est-ce qui s’est passé entre-temps avec cette Sicilienne en chaleur, Jonathan ?

– Pour le savoir, il faudrait retrouver le no 42.

– Comment ça ? Mais tu étais là ! Tu sais bien ce qui s’est passé. Tu peux me raconter la vérité.

– La vérité ? Impossible. Dans ces fascicules, il ne s’agit pas d’un « récit », mais d’une « épopée romanesque ».

– Quelle différence ?

– Demande à ta fille, c’est elle qui m’a mis ces mots-là dans la tête.

– Amaryllis, tu apprends à ton père à mentir, maintenant ?

– Pas du tout, mère. Il s’agit simplement de « licence romanesque ».

– Joli babillage pour dire « mensonge ». On verra bien ce qu’il en sera quand on aura retrouvé ce no 42.

– Il vaudrait mieux pas, ma mère.

– Et pourquoi, mademoiselle la raisonneuse ?

– Ma mère se priverait du délice de l’ellipse.

– Qu’est-ce que c’est que ce faitout-là, encore ?

– C’est une sorte de trou qu’on a laissé dans l’histoire pour que chacun le remplisse comme il veut avec son imagination.

– Tu veux dire, Amaryllis, que je peux remplir ce « trou » à ma guise ?

– Parfaitement, ma mère, c’est le privilège du lecteur.

– Et ton père, qu’est-ce qu’il est dans l’affaire ?

– Un personnage.

La Patronne se lève et va se planter devant Jonathan qui continue à vérifier l’invérifiable sur la grande table.

– Monsieur le personnage, si vous voulez bien me suivre, nous allons faire une ellipse ensemble.

Jonathan ne discute pas, il suit la Patronne dans l’escalier.

– Où en étais-tu, chapitre no 41 ? Tu avais les mains liées dans le dos, je crois, et la Sicilienne folle s’approchait de toi les yeux luisants. C’est ça ?

On n’entend pas la réponse de Jonathan. La porte de leur chambre se referme. Les bruits, grincements, chocs et râles qui s’ensuivent permettent à chacun de ceux restés en bas d’écrire sa propre ellipse. Amaryllis n’a pas besoin de fournir d’efforts, elle a l’original sous les yeux raconté dans ce n o 42 qu’elle a subtilisé. Assise en haut de l’escalier devant la porte de la chambre de Jonathan et de la Patronne, Amaryllis lit une histoire et en écoute une autre. Elle constate avec plaisir que ses parents ont bien plus d’imagination que dans « l’épopée romanesque ».

 

***

 

16 octobre, Amaryllis est heureuse. C’est l’anniversaire de sa conception. Elle a sept ans. Une manière d’être en avance sur son âge et l’occasion pour ses parents de raconter une fois encore leur première rencontre. Un désastre. Ce soir, pour la fête en son honneur, la gargote sera pleine. Piqueur lui offrira un livre à reliure amarante et aux pages blanches. Amaryllis aura neuf mois pour en faire une histoire. Sa mère aura préparé une pièce montée de sa taille, en piccolini, ces mini-babas au rhum et limoncello, et son père ciselé le profil de son visage en camée, dans sa plus belle pierre de lave rapportée de Sicile. Il y aura même ses éphélides. Mais tout cela est secret et Amaryllis n’en sait rien encore.

 

16 octobre. Bonaparte est mécontent. Il entre dans Paris au matin, six ans jour pour jour après l’exécution de Marie-Antoinette. Il aurait préféré un retour sous d’autres auspices. Il n’était pas à Paris quand on a guillotiné la reine. Cela lui a évité de fausses grimaces. Ce fut une erreur politique et une faute morale. Il faut châtier sans humilier pour se rester fidèle. La Révolution s’est inutilement reniée, ce jour-là. Marie-Antoinette n’était plus une priorité. Joséphine le devient. Bonaparte sourit du rapprochement. Il imagine la tête de Joséphine au bout d’une pique. Cela avait bien failli, à l’époque où elle était emprisonnée. Ce n’est que partie remise. Il sera sa guillotine. Il imposera la séparation définitive. Joséphine sera plus que décapitée, elle sera divorcée. Pire, une veuve, et une divorcée grevée de deux enfants et de trente-six années de frivolités : cela sent l’hôpital pour elle. Son inconduite mérite châtiment. Bonaparte le regrette pour Eugène. Il aime ce garçon, sa droiture, son courage, sa fidélité. Que n’est-il sorti d’un autre ventre ! Eugène a souhaité accompagner Bonaparte, mais cela ne sauvera pas sa mère.

La voiture entre dans la rue de la Victoire. Cette garce n’a même pas fait l’effort de venir à sa rencontre pour se jeter sous ses roues. Quel aveu ! Quelle lâcheté ! La voiture approche de la porte cochère qui mène à leur maison. Il reste une chance à Joséphine de paraître. Elle sera vêtue en pénitente, les cheveux défaits, le visage ravagé de larmes et de remords. Il lui faudra tomber à ses pieds, implorer.

Personne devant la porte cochère. La voiture franchit le passage couvert. Point de pénitente éplorée. Soit, la honte empêche Joséphine de paraître ainsi en chemise. La honte ou la coquetterie. Elle voudra des rubans pour l’affrioler. La catin ! Elle est tapie derrière la porte. Bonaparte entre comme un coup de bélier. Il arrive. Joséphine doit en être terrorisée. Elle n’est pas hagarde en haut de l’escalier, ni recroquevillée au pied de son lit, ni terrée dans une penderie. Joséphine n’est nulle part.

Joséphine est partie !

Partie avec son Hippolyte Charles, c’est sûr. Le général en chef de l’armée d’Égypte rentre de campagne et trouve son logis aussi vide que celui d’un brigadier cornard ! Bonaparte hurle, rage, sa colère se débride, emplit tout le vide. Ses mots, ses invectives, ses insultes ne sont pas destinés à être consignés. Berthier est prévenu. Bonaparte crache son dépit d’homme abandonné dans cette maison vide soudain trop pleine de consolateurs. Ils déferlent.

La noria chuchotante se met en marche. Joseph, le frère, le gardien, l’autorité, le juste, détaille déjà le dépeçage du divorce. Il hâtera la découpe. Il ressasse les ragots, les amants, les affaires véreuses, les dettes, le déshonneur, le ridicule. Eugène défend sa mère. Il raisonne, calme, parle d’elle en fils aimant. Et Joseph revient à la charge. Le père de Joséphine est là. Il plaide la mansuétude. Invoque ses cheveux blancs. Prône le pardon. Et Joseph revient. On sert du café, des cigares. On débarrasse. On jette les affaires de Joséphine dans l’escalier. On fait place nette. Les sœurs de Bonaparte applaudissent. Sa mère jure en corse. Les gens de finance froncent le nez. Toute cette agitation de marché aux poissons, ces cris, ces pleurs feints, ne siéent pas aux affaires.

– Général, si on s’aperçoit que vous vous agitez dans des querelles domestiques, votre grandeur disparaît : vous n’êtes plus qu’un mari de Molière…

Un mari de Molière ! Qui ose lui parler ainsi ? Bonaparte rugit. Il toise ces enrichis, ces gavés à la fourniture aux armées entassés au salon. Ils veulent des guerres, pas des scènes de ménage. Des hommes à équiper, pas des cocus en caleçon.

Bonaparte pense à Jeanne. Dans cinq jours, il a rendez-vous avec elle. Dans cette fange des sentiments, sa simple évocation l’émeut aux larmes. Autour de lui, on le croit sur le point de flancher. De pardonner à Joséphine. Et Joseph revient… Moi, Bonaparte, lui pardonner ? Jamais !…

 

***

 

Joséphine gratte à la porte du cabinet privé de Bonaparte… C’est moi !… Il est onze heures du soir. Joséphine a monté l’escalier en colimaçon, passé outre le barrage du concierge, laissé ses bagages à la loge comme une visiteuse et abandonné ses enfants à l’étage. La maison est plongée dans une obscurité méfiante… C’est moi !… Joséphine guette la réponse derrière la porte. Elle tend l’oreille. Pas le moindre souffle de vie. Pourtant, elle sait que Bonaparte l’a entendue. Elle le sent… C’est moi !… Bonaparte sort d’une torpeur lourde. Toutes ces discussions qui chargeaient Joséphine comme une barge d’immondices l’ont assommé. Le vin aussi… C’est moi !… Bonaparte dresse l’oreille. Il entend gratter. On appelle. Une voix de femme. Jeanne ! C’est Jeanne. Elle a accepté de le rejoindre ici.

Jeanne ne viendra pas. Roustam lui a porté le mot de Bonaparte : « Cette nuit, entre trois et quatre heures… » Ce n’est pas ce qui était convenu et Mon Ventre ne semble pas d’accord pour qu’on prenne des libertés avec les engagements. Jeanne s’en tiendra au 21 octobre à Haarlem.

… C’est moi !… Bonaparte reconnaît la voix de Joséphine. Son cœur s’emballe comme un nigaud d’oublieux mais sa tête reste calme. La chienne revient chercher sa pitance. Il ne répondra pas. Elle peut supplier, implorer, se servir du prénom des enfants pour l’apitoyer : il n’ouvrira pas. Jeanne le rejoindra dans la nuit. Il lui fera l’amour de façon bruyante et exagérée. Bonaparte veut que Joséphine l’entende gémir.

De part et d’autre de la porte on guette l’autre. D’un côté, Joséphine acharnée à faire résonner la maison de sa rage orgueilleuse… Ah, il ne veut pas m’ouvrir. On va bien voir… Elle frappe des poings, des pieds et de tout ce qui peut tonner et se fracasser. La porte fait sa mauvaise tête. C’est une affaire entre elles deux, désormais. La porte cédera ! De l’autre côté, Bonaparte n’a qu’un bloc de silence à opposer. Il surveille la pendule. Dans une heure Jeanne sera là.

Joséphine s’est trompée. Ce Bonaparte n’est pas celui qu’elle a laissé partir. Celui qu’elle savait ouvrir par tous les pores. C’est fini. Elle est épuisée, meurtrie, saccagée. Elle n’en peut plus. Elle veut mourir. Hortense et Eugène la supplient de ne pas s’humilier davantage. Joséphine accepte de renoncer, mais d’abord veut savoir si c’est bien le souhait du Destin. Elle s’assoit devant la porte, approche un chandelier et tire son jeu de cartes. Elle se donne une dernière chance. Une carte… 13, le valet de pique : l’Enfant…

Joséphine pousse Eugène et Hortense. Ils frappent à la porte du cabinet de Bonaparte.

Il entend leurs voix, regarde la pendule sur son bureau : quatre heures ! Jeanne ne viendra plus. L’heure est passée. Bonaparte ouvre la porte. Eugène et Hortense tombent à ses pieds, lui prennent les mains, les baisent, le supplient. Pourquoi les abandonner ? Il ne les aime plus comme un père ? Bonaparte jette un dernier regard à la pendule. Jeanne ne viendra plus.

– Allez chercher votre mère.

Joséphine paraît. Bonaparte lui intime l’ordre de se taire. Il ne veut pas l’entendre, pas la voir, pas la trouver belle. Ni sucrée. Il ne veut plus d’elle. Le lui dit. Ils vivront séparés. À jamais. Lui ici, elle à la Malmaison. C’est dit.

– Quant à toi, Eugène, tu n’auras pas à souffrir des torts de ta mère. Tu resteras toujours mon fils. Je te garderai auprès de moi.

– Non, mon général, je me dois de partager le triste sort de ma mère et, de ce moment, je vous dis adieu.

 

***

 

Le Mac arrive à La Gamelle de la Révolution dans sa berline orange alors que sonnent les quatre heures de la nuit. De façon inaccoutumée, la gargote est encore éclairée et on entend de la joyeuse animation à l’intérieur. Cela évitera au Mac de réveiller son monde. La Patronne l’accueille avec une amabilité alignée sur l’heure incongrue de sa visite. Il se retrouve installé d’autorité à un banc de la grande table, où Edmond, Jonathan et Amaryllis assemblent la maquette de L’Innommable. Piqueur s’est réfugié en haut d’un empilage de tonneaux et de tabourets pour s’isoler du sol. Il sculpte de minuscules personnages dans de la pierre de lave rapportée par Jonathan. Le Mac reçoit pour paquetage de bienvenue une part de boudin aux trois pommes, une bouteille de Guillotine, « la bière qui fait perdre la tête », une lime et des pièces de bois à ajuster. Le montage a bien avancé et on peut déjà avoir une idée de la taille du brick négrier. Amaryllis a décrété que L’Innommable aurait pour longueur « une famille de pieds », à savoir : deux pieds d’homme, deux pieds de femme et deux pieds d’enfant, les siens, et pour hauteur, la sienne. À l’extrémité de la table, la Patronne s’est posée et lit à haute voix les aventures racontées par Edmond et Jonathan, qu’elle corrige d’un crayon rouge impitoyable.

– Dans le premier épisode, on ne comprend pas très bien l’histoire de ces deux cavaliers qui arrivent pendant l’enterrement de Saint-George. Toute l’affaire avec le fils du Commandeur est étrangement amenée, pas claire, un peu plaquée tout à coup. L’irruption de l’Enfant Léopard idem.

Edmond et Jonathan baissent la tête, ronchonnent, mais savent bien que la Patronne a raison. Côté tambouille, on ne la lui fait pas. Ils retravailleront ces passages. Le Mac en profite pour essayer d’extorquer des correctifs en sa faveur.

– La Patronne, vous ne trouvez pas que les auteurs forcent le trait en ce qui me concerne ? Je ne suis pas aussi avide, cruel et fourbe qu’ils l’écrivent.

– Au contraire, Le Mac, je les trouve d’une trop grande sympathie à votre égard. Trop compréhensifs.

– Je ne vois pas à quelle occasion.

– Pas plus tard que ce soir, par exemple. Vous arrivez ici à quatre heures du matin, et personne ne vous demande ce que vous venez faire. Je sais que vous ne pouvez pas vous passer longtemps de ma cuisine, mais à part cette turpitude…

– Bien ! ma mère, le mot « turpitude ».

– J’essaie de tenir compte de vos leçons, ma fille. Je disais donc, à part cela, quel est l’objet de votre visite, Le Mac ?

– Une question d’abord, la Patronne : combien d’épisodes comptent nos aventures à la date d’aujourd’hui ?

– Quatre-vingt-dix-neuf, si l’on retient le n o 42 manquant.

– Eh bien, je vous apporte le centième épisode.

– Et qu’est-ce que ce sera cette fois, Le Mac ? Envahir l’Angleterre, libérer Saint-Domingue, conquérir les États-Unis et la Jamaïque ?

– Mieux, un coup d’État !

 

***

 

Joséphine a réussi, Bonaparte est dans ses bras. Il ne sait plus par quel enchaînement d’émotions il y est parvenu. Il sent son corps contre le sien, incroyablement chaud, élastique et impudique sous l’étoffe. Il pourrait être troublé comme un guerrier de retour, mais il y a ce parfum. Trop frais, trop propre. Comme si Joséphine s’était fait un raccord de séduction au milieu de ses pleurs avant de se glisser contre lui. Toute sa rouerie est là, dans cette touche un rien trop vive de parfum. Bonaparte aurait préféré la sueur fanée d’une nuit d’inquiétude. Joséphine a perdu son parfum de sucre.

Comment en est-il arrivé là ? Comment a-t-elle pu briser sa détermination ? Bonaparte se souvient avoir été submergé par les mots d’Eugène. Son sacrifice. Cette fidélité à sa mère. Son adieu. Bonaparte ne pouvait imaginer perdre un fils comme lui. Pourtant, alors qu’ils étaient tous les quatre accolés en ronde éplorée, il a compris qu’il perdrait Eugène s’il se séparait de Joséphine. Eugène n’est pas son fils. Il lui en faut un. Même à ce prix. La pendule posée sur son bureau tinte. Il pense à Jeanne, à la nuit de Lampedusa, à ce ventre si vivant sous sa main mais qui s’échappait. Quelle malédiction frappe le ventre des femmes qu’il approche ? Celui de Bellilotte est inutilement plein, celui de Joséphine désespérément sec, quant à Jeanne, le sien paraissait déjà empli de vie, mais prêt à en accueillir encore.

Le 21 octobre. Bonaparte demandera à Jeanne si la nuit de Lampedusa a porté son fruit.

Joséphine sait que quand Bonaparte lui caresse le ventre de cette manière, c’est qu’il pense à une autre femme. Pour une fois, elle n’en est pas jalouse. Bonaparte n’a plus qu’une maîtresse : son coup d’État.

 

***

 

– Vous voulez organiser un coup d’État, Le Mac ?

– Seulement y participer, la Patronne. C’est un tournant de l’histoire que nous allons vivre bientôt et je veux en être.

– Sans vouloir doucher votre enthousiasme. À chaque tournant de l’histoire, c’est le chariot du peuple qui verse quand les carrosses tiennent leur route.

– Belle image, mère !

– Pas cette fois, la Patronne, l’homme qui veut prendre le pouvoir est d’une autre trempe.

– Bonaparte ?

Le Mac est vexé d’être aussi transparent, comme si la Patronne venait de révéler en public que sa femme n’avait pas d’amants.

– Peut-être Bonaparte…

– Allons, Le Mac, tout le monde sait que le général est rentré d’Égypte pour botter les fesses du Directoire. Pourquoi aurait-il besoin de vous ?

– L’argent ! En politique, rien ne se fait sans argent. J’en ai et je suis prêt à le mettre à son service. Ainsi que mes hommes. Dans les jours à venir, on aura encore plus besoin de bons agitateurs que de soldats. J’ai ce qu’il faut. Je vais également avoir l’usage d’hommes sûrs qui ne répugnent pas à la virilité.

– Bel euphémisme, Le Mac.

– Excusez-moi, Amaryllis, il m’a échappé.

– Trêve d’entortillements verbeux, Le Mac, vous venez chercher Edmond et Jonathan. C’est leur affaire. Ils décideront. Tant que Jonathan rentre le soir à la maison, cela ne me regarde pas. Par contre, ce qui me regarde, c’est leur histoire.

– Je ne comprends pas, la Patronne.

– Je parle de l’histoire qu’ils racontent dans ces quatre-vingt-dix-neuf épisodes. J’ai tout lu, et je ne comprends toujours pas ce qui vous a mis en mouvement dans cette aventure. Je ne vois pas pourquoi vous êtes parti faire semblant de sauver le général Dumas, tout en renvoyant en Égypte une fausse pierre de Rosette et en rapatriant la vraie en France dans le ventre d’un dromadaire, pour ensuite ne même plus vous en préoccuper. Ce n’est pas très cohérent. On dirait un coureur de poste qui change de cheval à tout propos parce qu’il ne sait où délivrer son message.

– L’image est juste, mère. J’ai eu le même sentiment.

– Je l’admets devant vous tous. J’allume une passion avec une autre de peur de m’éteindre. Pour la pierre de Rosette, c’est plus mystérieux, plus difficile à expliquer, mais je crois que cette grosse pierre noire indéchiffrable, c’est moi !

Un silence de confession tombe sur la gargote.

– La Patronne, ne vous inquiétez pas, Le Mac reste Le Mac, avide, cruel et fourbe. Je compte bien vous le prouver avec ce coup d’État qui sera le centième épisode de notre histoire… et le dernier !

***

 

Joséphine a gagné !

La famille Bonaparte est battue. Joséphine leur crache au visage. Bonaparte est à elle. À elle seule. Il ne l’a pas jetée dehors, répudiée, exécutée en public comme ils l’espéraient. Mère, sœurs, frères, tous doivent remâcher leur haine, ravaler leur rage. S’humilier. Ils ont dû un à un défiler dans leur chambre, alors que Bonaparte et elle sont encore au lit. Joséphine se délecte de leurs regards haineux devant l’évidence décoiffée de leur réconciliation. Ô ! la jouissance, à la vue de ces nez froncés contraints de respirer jusqu’au dégoût l’odeur de sueur et de foutre qui gorge les draps et sature l’air de la chambre. Une odeur que Joséphine laisse fermenter entre ses cuisses avec bonheur. Elle sourit et affiche la mine comblée de la jeune mariée au matin de sa nuit de noces. Elle a les lèvres humides et l’épaule dénudée.

Joséphine se retient d’exposer à la fenêtre son drap de jeune épouse, avec cette tache de sang vierge qui dessine son nouveau territoire. Ils ne pourront plus faire sans elle. De nouveau, Bonaparte partage ses secrets avec elle. L’oreiller refroidi est le lieu d’élection des confidences intimes. « Coup d’État ! » Le plus beau mot d’amour que Joséphine ait jamais entendu. Mieux qu’un anneau au doigt, ce secret dit que Bonaparte compte la garder. Qu’il passe sur ses écarts. Lui-même s’est confié sur ses aventures égyptiennes : la fille d’un cheik et la femme d’un militaire. La fille fut un cadeau d’accueil et la femme, un cadeau d’adieu. Bonaparte lui avait juré de l’épouser quand elle serait de retour en France. Joséphine ne s’en inquiète pas. Elle sait ce que valent les serments. Elle a affirmé à Bonaparte qu’elle ne reverrait plus Hippolyte, alors qu’à la première occasion, ses incartades d’alcôves recommenceront. Peu importe. Ils sont convenus de s’élever au-dessus de ces étroitesses de bourgeois. Ils ont un destin commun. Un grand destin que les contingences du corps et ses errements enfiévrés ne peuvent contrarier.

Ces quelques jours ont convaincu Joséphine du bel investissement que représente son mari. On défile devant lui comme à la Cour. On se ronge dans l’antichambre, les couloirs, l’escalier, on peste, on s’indigne, mais on reste jusqu’au soir dans l’espoir d’une entrevue. Bonaparte a enrôlé Joséphine dans ses régiments. Elle est une voltigeuse légère dont le charme opère au-delà des lignes ennemies. Première cible : le président du Directoire, Gohier, le soupirant replet de Joséphine. Elle doit se laisser approcher plus près encore pour le neutraliser le jour venu. Le général Bernadotte est plus coriace. Elle passera par son épouse. Joséphine compte sur la communauté des femmes. Plus raisonnables. Plus pragmatiques. Plus directes. Bonaparte lui a octroyé une ligne de crédit pour tenir table ouverte… Tant qu’on dîne chez les Bonaparte, on ne conspire pas ! C’est ce que se dira la police… Joseph a serré les dents, mais desserré sa bourse.

Joséphine est comblée. Elle voit sa main s’étendre sur Bonaparte, pourtant elle le sent ailleurs.

Bonaparte est déjà demain, 21 octobre. Il a rendez-vous avec Jeanne à Haarlem entre trois et quatre heures. Est-ce qu’elle sera là ? Est-ce qu’elle lui parlera de son ventre ? Est-ce qu’il lui parlera de son coup d’État ? Tous deux portent leur avenir en eux. Si Jeanne attend un enfant de lui, et elle en attend un, il naîtra en juin. La délivrance de Bonaparte est prévue au début du mois de novembre.

Pour le coup d’État, Bonaparte a décidé qu’on utilisera le calendrier révolutionnaire. Une façon de marquer la continuité et la fidélité de son acte. Il aura donc lieu le 16, le 17 ou le 18 brumaire.

 

***

 

Un coup d’État est une chose trop sérieuse pour le laisser aux adultes. Amaryllis entraîne Piqueur sur le toit pour discuter au calme de la situation. Il y a trop de bruit dans la gargote, trop de discutailleries, de fumée, de bière et de mauvaise foi. La nuit est claire, les toits givrés. Amaryllis et Piqueur s’assoient côte à côte au bord de la gouttière, les jambes ballant, au-dessus de la rue de la Verrerie déserte. Ainsi posés de profil dans l’obscurité, on dirait l’enseigne en tôle découpée d’une taverne : Aux Pêcheurs de Lune. Autour d’eux, il fait froid comme un mois d’octobre et les cheminées sont à la peine avec ce vent du nord qui rabat l’odeur de suie sur la ville. Amaryllis fixe le vide. Piqueur l’enveloppe d’un pan de sa houppelande aux mille poches.

– Tu crois qu’on sautera, un jour, Piqueur ?

– Peut-être.

– Et qu’on volera ?

– Sûrement.

Ils retournent à leur pêche silencieuse. Ça ne mord pas trop cette nuit. Piqueur sort d’une poche un boisseau de figurines en lave qu’il entreprend de peaufiner à la pointe de sa pique.

– Il y a Joséphine, Mlle Lenormand, Berthier, Bonaparte… Peut-être que j’en ferai une de toi.

Amaryllis ne réagit pas. Piqueur sent qu’elle commence à se dandiner comme si elle avait une touche sur une perche arc-en-ciel. C’est le signe que le temps du silence est passé et qu’elle va poser une question.

– C’est quoi un coup d’État ?

– La conquête du pouvoir par des moyens illégaux.

– Comment il va s’y prendre ton Bonaparte pour le sien ?

– De manière légale.

– Un coup d’État légal ! Bel oxymore.

– Je dirais plutôt jolie couillonnade !

– Question de vocabulaire.

– Parfaitement. Bonaparte ne veut pas « prendre » le pouvoir, il veut qu’on le lui « donne ». Nuance.

– Comment il va faire ?

– C’est toujours la même recette en trois temps. Un, tu découvres un complot contre la république. Deux, tu la prends dans tes bras pour la protéger. Trois… tu l’étouffes.

– Et s’il n’y a pas de complot ?

– Tu l’inventes. Un pouvoir avisé doit élever en serre des pousses de complots qu’il surveille et repique quand il en a besoin. Le peuple est un terreau accueillant pour ce genre de replants.

– Ta métaphore de jardinier n’est pas très charitable pour le peuple et la démocratie.

– Il ne s’agit pas d’être charitable avec le peuple, mais juste. Quant à la démocratie, ce n’est qu’un coup d’État permanent !

– Ne t’énerve pas, Piqueur.

– Je ne m’énerve pas, j’explique. Demande à ta mère. Elle est aux premières loges, dans sa gargote, pour les voir venir, les complots et les agitateurs.

– Les agitateurs ?

– C’est le grondement avant l’orage. Quand des inconnus à la bourse généreuse et à la canne noueuse font la tournée des tavernes et paient à boire comme des sergents recruteurs, ça sent le mauvais coup. Crois-moi, l’alcool et l’argent retournent les têtes comme les poches. C’est facile et bien payé.

– Tu as été agitateur, toi ?

Piqueur ne répond jamais aux questions sur son passé. Amaryllis le sait, mais elle aime quand il rougit.

– Admettons que ton Bonaparte ait son complot. Comment il fait pour « protéger la république » ?

– Facile. Il se sert de la Constitution. En cas de complot, on peut transporter les deux assemblées hors de Paris.

– Les Cinq-Cents et le Conseil des Anciens, quel intérêt ?

– Bonaparte est un militaire, il connaît l’importance du terrain. Loin de Paris, les élus seront coupés de leur base et de leurs soutiens, alors que lui pourra compter sur ses troupes, si l’affaire tourne mal.

– Tu veux dire qu’ils vont tous se laisser berner ?

– Certains résisteront, mais Bonaparte est un formidable manœuvrier. Il sait jouer avec les forces et les faiblesses des hommes. Et surtout, il maîtrise un art essentiel à son entreprise : la trahison !

– Ton Bonaparte va trahir ?

– À peu près tout le monde, mais les amis d’abord ! C’est la règle d’or de la trahison.

– Qui est-ce qu’il va trahir en premier ?

– Je vais te montrer, Amaryllis. Viens, on va jouer au coup d’État.

Piqueur l’emmène jusqu’à une cheminée grossièrement rebouchée au plâtre. Sur l’entablement, il trace un rectangle avec sa pique.

– Ça, c’est la maison de Bonaparte, rue de la Victoire. C’est là que se déroulera l’essentiel du complot avant le coup d’État. Et voici les acteurs !

Il dispose des figurines dans la maison et les met en conversation. Amaryllis aime quand Piqueur fabrique pour elle un monde minuscule. Un monde à sa taille. Un monde qu’elle comprend mieux.

– Lui, tu le reconnais à son chapeau, c’est Bonaparte. Il est au milieu des solliciteurs et opportunistes du moment. Ils ont un œil sur l’homme du jour et un autre sur la sortie, au cas où ça tournerait mal. Celui-ci, en retrait, c’est Barras. Bonaparte lui doit tout, ce qu’on ne pardonne à personne. Il a été l’amant et le protecteur de Joséphine. Il veut la première place après le coup d’État et renvoyer Bonaparte à ses conquêtes militaires. Erreur mortelle. Bonaparte le laissera espérer jusqu’au dernier moment et…

D’une pichenette, Piqueur culbute la figurine.

– Sur le cul, Barras ! Celui-là, encore plus à l’écart, c’est Sieyès.

– Le curé ?

– Un ancien abbé qui a gardé la soutane dans sa tête. Lui et Bonaparte ne se connaissent pas, mais ne s’aiment pas. Bonaparte est trop jeune. Sieyès trop vieux. Il est puissant, intelligent, mais son esprit est fumeux et il veut à tout prix placer le projet de Constitution qu’il a toujours dans sa poche.

– Celui qu’il a rédigé pour son coup d’État manqué de cet été ?

– Exact. Tu imagines sa rage. Sieyès doit aider Bonaparte à réussir ce qu’il a manqué. Insupportable pour un homme aussi orgueilleux. Bonaparte le laissera espérer jusqu’au dernier moment et… sur le cul, Sieyès !

– Celui-là, pourquoi il se cache ?

– C’est Talleyrand, le mal jambé, le boiteux. Il sera toujours partout et jamais nulle part.

– Et ce groupe qui se tient à l’écart ?

– C’est le premier cercle d’argent autour de Bonaparte. On le verra plus tard.

– Et celles-là ?

– C’est le clan des femmes. Les épouses de ces messieurs importants de la police, de l’armée et de la politique. Ces femmes dont on ne parle jamais, mais sans lesquelles ces grands hommes seraient…

– … tout petits !

Amaryllis prend Bonaparte entre le pouce et l’index et fait mine de le gober.

– On n’avale pas Bonaparte si facilement, Amaryllis. Ses ennemis vont s’en apercevoir bientôt. Surtout que du côté des femmes, il possède l’équivalent d’une division de cavalerie : Joséphine !

– C’est elle, au centre du cercle, Piqueur ?

Amaryllis saisit Joséphine par la taille, l’enlève et la fixe droit dans les yeux.

– C’est donc ça, une femme importante ?

 

***

 

Joséphine a l’impression de voler dans les airs. Elle est heureuse, se sent légère. Depuis qu’elle a repris sa place auprès de Bonaparte, elle est au centre du monde. Tous la regardent, la courtisent. Sa maison de la rue de la Victoire est devenue l’endroit où il faut être, se montrer. Bonaparte lui a confié une mission d’importance : approcher les femmes des hommes dont il veut s’assurer le soutien.

Joséphine consulte la liste que Bonaparte a dressée des « femmes à entreprendre ». La plupart des noms sont rayés avec la mention « acquise », « opposée » ou « neutre ». Trois noms résistent : Gohier, Moreau et Bernadotte.

Mme Gohier, la femme du président du Directoire, a pris conscience que son mari n’avait plus d’autre perspective politique que le décolleté de Joséphine. Elle refuse qu’il démissionne pour laisser la place à Bonaparte. On ne bat pas en retraite devant une paire de seins.

Mme Moreau n’existe pas. Le général Moreau n’a pas d’épouse, seulement des principes républicains dont il ne compte pas divorcer pour Bonaparte. Joséphine dépêche sa fille Hortense en mission de charme auprès de lui, avec du café, des liqueurs et de la dentelle. Mais Moreau semble devant les femmes comme devant l’ennemi : ambitieux, indécis et embarrassé de principes. De ces hommes dont on ne peut obtenir que la « bienveillante neutralité », l’équivalent de la débandaison chez un amant.

Mme Bernadotte est la plus embarrassée. Elle a été le premier amour de Bonaparte, du temps où elle n’était que Désirée Clary. Mais Désirée s’est trompée d’avenir, elle a choisi Bernadotte plutôt que Bonaparte. Pour elle, c’est la femme qui établit la hiérarchie des mâles. Elle n’en démordra pas. Soutenir Bonaparte aujourd’hui serait une manière de se déjuger… Bien plus inconvenant encore, que se tromper d’amant !

Joséphine ne relève pas, ravale et fait remarquer à Mme Bernadotte qu’elle est tout de même de la famille, puisque sa sœur Julie a épousé Joseph, le frère de Bonaparte. Peu importe qui est dans le lit de qui quand on est en famille. Mme Bernadotte en convient. Mais, tant qu’à coucher avec un prénom, elle préfère celui de son mari. Jean-Baptiste : un prénom déjà composé.

Joséphine sourit et écrit en face du nom de Mme Bernadotte : « salope ».

 

***

 

– C’est compliqué, les histoires de famille !

– Il n’y a pas pire, Amaryllis. Mais ça peut être utile parfois. Lucien, le frère de Bonaparte, est le président du Conseil des Anciens. C’est lui qui dirige les débats. Il tient la tribune et c’est là que le coup d’État risque de se jouer.

– La famille, je comprends, mais ces figurines-là, ce sont bien mon père, Edmond, Le Mac et Jeanne. Qu’est-ce qu’ils viennent faire dans le coup d’État de Bonaparte ?

– Ton père et Edmond, c’est évident : ils sont la force. Il n’y a pas meilleur qu’eux comme protection au milieu d’une foule d’excités qui veut te faire un sort. Le Mac est l’argent. L’argent sale, l’argent véreux, l’argent douteux, mais l’argent.

– Et Jeanne ? C’est l’amour ! Pas vrai, Piqueur ? J’en ai assez de toutes ces femmes sans cœur. J’ai envie d’une belle histoire. Tu crois que Jeanne est amoureuse de Bonaparte ? Et lui ?… C’est obligé… Tu as vu comme elle est belle avec son ventre ? Encore plus belle ! C’est possible d’en avoir un si gros en un mois ? À ton avis, la rencontre de Jeanne et Bonaparte, ça s’est passé comme dans le fascicule no 65 ? Tu crois que mon père et Edmond l’ont inventée, la nuit de Lampedusa ?… Tu te rends compte, ils ont rendez-vous le 21 octobre ? Pourquoi tu ne m’as jamais proposé de lire Les Souffrances du jeune Werther ?

– Ce n’est pas de ton âge.

– Montre tout de même. Je suis sûr que tu l’as.

Piqueur a tout. Il sort le livre de nulle part. Amaryllis l’ouvre au hasard. Elle se dresse contre la cheminée, prend une pose de tragédienne et déclame avec les accents d’outre-tombe de Mademoiselle George.

– « Hélas ! ce vide, ce vide affreux que je sens dans mon sein ! Je pense souvent : “Si tu pouvais une seule fois, une seule fois, la presser contre ce cœur, tout ce vide serait rempli.” » Tu as raison, Piqueur, ce n’est pas de mon âge et j’espère que ce ne le sera jamais.

– Pourquoi ?

– Ce Werther n’est amoureux que de lui.

Piqueur est parfois si désarmé par les réponses d’Amaryllis qu’il recompte plusieurs fois sur ses doigts pour s’assurer de son âge. Il cherche une transition dans toutes les poches de sa houppelande. Amaryllis vient à sa rescousse.

– Et si tu m’expliquais ce premier cercle d’argent autour de Bonaparte et pourquoi la figurine du Mac lui tourne le dos ?

 

***

 

Le Mac est derrière un paravent tiré devant une porte de communication entrouverte. Il écoute le bruit de mâchoires que font des hommes qui se disputent une bête qu’ils n’ont pas encore abattue. Perrégaux a organisé cette conjuration d’estomacs dans le bureau d’un hôtel particulier de la Chaussée-d’Antin. Les conjurés n’ont accepté la présence du Mac qu’à la condition d’être « physiquement séparés » de lui. Comme s’il était porteur d’on ne sait quelle peste d’assignat. Le Mac sourit. Plus le dépeçage avance, plus il remercie ce paravent à vagues motifs chinoisants de le protéger de cette engeance à crocs et jabots. Une meute qui glapit à chaque détour de marchandage : « Il nous faut la banque !… » Le Mac n’a pas mis longtemps à comprendre la différence entre une banque et la banque. Une banque de plus ne les intéresse pas. Ils en sont pourvus à satiété et dans plusieurs pays. Ce qu’ils veulent, c’est la création, pour eux, par Bonaparte de la banque. La Banque de France ! Rien de moins. Ces hommes préparent leur coup d’État. Un coup d’État financier. Moins visible, moins dangereux, mais plus définitif que celui de Bonaparte. Le Mac remercie ce nez de cochon truffier qui lui fait retrouver l’odeur de l’argent sous la pire pourriture. Il ne se doutait pas en récupérant ce carnet orange contre un peu de sang et beaucoup d’argent qu’il poserait son gros derrière si haut… Ce petit Bonaparte nous doit la banque… Il faut qu’il s’engage par écrit… Ce sont des sommes tout de même !… Qui nous dit qu’il va réussir ?… Il nous faut la banque. Sinon, pas un sou !…

C’est au moment de cette ponctuation en forme de rodomontade, que Perrégaux fait passer au Mac un papier avec une somme inscrite. C’est la contribution qu’on attend de lui. Elle enfle à chaque sollicitation. Le Mac retourne le papier avec la mention « Je suis ». Il y a un murmure de contentement de l’autre côté du paravent et l’organisation de la Banque reprend. On en est au partage des postes d’administrateurs quand Perrégaux, fort courtoisement, entreprend de refermer la porte de communication devant Le Mac. « Des détails privés à régler. Vous comprenez… » Tout aussi courtoisement, Le Mac lui fait passer deux liasses de feuillets couverts d’une écriture fine et méthodique : l’une à l’en-tête de « Jean-Frédéric Perrégaux ou de Perrégaux, né à Neuchâtel le 4 septembre 1744 », l’autre est intitulée « Premier cercle ».

La première liasse détaille ses activités occultes de banquier en matière d’agitation révolutionnaire, de complot royaliste, de renseignement au service de l’Angleterre et de la Suisse, de spéculation sur les céréales, les biens nationaux, la rente et autres piastres mexicaines. Par commodité, il a été joint une liste récapitulative des bénéficiaires les plus importants agrémentés de sommes exprimées en livres : Marat, Mirabeau, Talleyrand, Théroigne de Méricourt, Vigée-Lebrun…

Perrégaux parcourt les feuillets dans un silence helvétique. Du bel ouvrage. Rien à redire. Des fiches bien mieux informées et circonstanciées que celles de la police de Fouché. Ce Mac a bien plus de ressources qu’il n’y paraît. Perrégaux va à la cheminée et laisse glisser les feuillets un à un dans le feu. Ils s’y consument avec une certaine élégance. Quant à la deuxième liasse, il la conserve. Elle en sait beaucoup plus sur les hommes qu’il a réunis dans cette pièce que lui-même.

– Messieurs, je crois que nous allons laisser la porte de ce bureau entrouverte. L’air y sera pour chacun plus profitable.

 

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