La Nuit de Lampedusa
Chapitre 8
L’armée turque est défaite. Le pacha est tout ce qu’il en reste. Il est acculé au fond de la presqu’île, campé devant l’entrée de sa tente en lambeaux, sa lance aux trois queues de cheval plantée derrière lui. Au cœur de son dernier carré de janissaires, il sabre comme un cadran solaire. Soudain, il s’immobilise. Droit sur lui, Murat surgit de la nuée. Il charge à pleine monture. Le pacha lui décoche un coup de pistolet en pleine face. La balle a la courtoisie de traverser la bouche sans fracasser ni dents, ni os. Elle termine sa campagne dans le tronc déchiqueté d’un palmier. Le coup de feu et le goût du sang aiguillonnent Murat, il rugit, éperonne et abat sa lame sur la main du pacha. Un doigt saute en l’air comme s’il demandait la permission de s’éclipser. Un autre l’accompagne. Murat gronde.
– Si tu recommences, c’est autre chose que je te couperai !
L’allusion échappe au pacha, mais, au geste, il comprend qu’il a gros à perdre. Il est vain de continuer à résister. Deux doigts suffisent. L’honneur est sauf. Ces phalanges envolées témoigneront auprès de tous de sa bravoure. Le pacha sourit et se rend à Murat.
– Qu’on le soigne et qu’on le présente à Bonaparte.
– Général, les Anglais se sauvent !
Murat pique des éperons… Avec moi !… On le suit. À quelques brasses du rivage, une chaloupe chargée jusqu’au plat-bord d’officiers anglais tente de s’esquiver à la rame. Elle est encore à portée… Ils sont faits !… Murat jubile. Rien de plus excitant que de capturer de l’Anglais. Murat entre en gerbes dans la mer. Peu de fond. Son élan est à peine entravé. Son galop gagne sur la chaloupe. Il lève son sabre comme un juron sur l’homme au gouvernail… Le Commodore ! Murat vient de reconnaître le commodore Sidney Smith, debout à la proue de la chaloupe, le chapeau sur la tête. Il se souvient de ce que Bonaparte lui a dit : « Qu’on lui laisse son aise… » Il obéit, le cœur gros. Ses hommes ne comprennent pas. Murat espère seulement qu’un jour il aura l’occasion d’effacer ce sourire sur le visage du Commodore. Il ne sait comment le qualifier. Peut-être s’agit-il, tout simplement, d’un sourire… anglais.
***
C’est la débandade parmi les Turcs. Trois mille se sont réfugiés dans le fort. Encerclés, entassés, ils attendent de mourir. Personne n’est pressé de les y aider… Le garde-manger est plein. On viendra se servir quand on aura faim ! Les hommes ont mieux à faire que de massacrer. Sur le champ de bataille, c’est l’heure de faire du butin. Les Turcs, comme les mamelouks, vont à la mort chargés de ce qu’ils ont de plus précieux. Leurs dépouilles sont de véritables trésors. Mais cette fois, le pied est maigre. La mer s’est réservé la plus grosse part. Elle a noyé indistinctement corps, bijoux et pièces d’or. Il sera difficile de les lui reprendre.
La bataille n’a duré que deux heures au soleil et on en est déjà à dresser les comptes. D’abord, les hommes. Du côté français : 200 hommes tués, 550 blessés, sans compter Lannes, bien sûr. Chez les Turcs : 2 000 tués, 3 000 prisonniers et 10 à 11 000 noyés ! La mer fut la plus cruelle. Quant aux trophées, les trois queues du pacha sont la prise maîtresse. L’emblème du chef. On défile pour en toucher le crin. L’objet procure force, gloire et succès amoureux. On est prêt à tout croire un jour de victoire.
On aligne à la parade cent drapeaux, trente-deux pièces d’artillerie de campagne, cent vingt caissons de munitions, toutes les tentes du pacha et de son équipage, leurs bagages, considérables, et quatre cents chevaux.
Pourtant il en manque un : le cheval fantôme. Murat le cherche au petit trot sur le champ de bataille. Il le trouve. Le cheval regarde la baie d’Aboukir. La plage à l’infini est couverte d’un étrange linceul chamarré fait de tous les turbans échoués des hommes engloutis. Son jeune maître est peut-être parmi eux. C’était sa première bataille. Son père était fier… Je te confie à Constantinople, mon meilleur cheval… Il n’avait pas réussi à le protéger de sa peur et de ses chefs incapables. Constantinople est triste. Un cavalier qui meurt dans la mer est maudit à jamais.
Le cheval se laisse emmener docilement, jusqu’à Bonaparte.
– Après une telle charge, Murat, je vous fais général de division !
– Je m’attacherai à en être digne, mon général. Permettez-moi, au nom de tous vos braves, de vous offrir cette magnifique monture. Je l’ai baptisée Aboukir, en hommage à cette formidable victoire.
Va pour Aboukir ! Constantinople a l’habitude qu’on le change de nom. C’est le privilège du vainqueur. Il observe le petit homme olivâtre auquel on fait tous ces salamalecs. C’est donc lui, le chef des Français ! J’espère qu’il saura reconnaître qu’il me doit cette victoire.
***
La victoire est pliée au carré. Kléber arrive comme un marié après les noces. La fiancée a distribué tout ce qu’elle avait à offrir et déjà rabattu ses robes. Il ne reste plus à Kléber que ses volutes à plumet et les virevoltes de sa langue de courtisan penaud.
– Mon général, vous avez fait lever un soleil sur l’Orient englouti !
Berthier est jaloux. La formule est bien trouvée. Le soleil figure la victoire et l’Orient fait référence au désastre naval d’Aboukir. Il note.
– Vous êtes grand comme le monde ! Mais le monde n’est pas assez grand pour vous contenir.
Bonaparte est d’accord avec Kléber. Le monde a toujours été trop étroit et l’Égypte est devenue bien minuscule, soudain. Bonaparte contemple la presqu’île d’Aboukir. Elle lui apparaît comme un doigt impérieux qui lui indique le chemin de la France.
***
Bellilotte entend les salves de canon qui portent la nouvelle : Bonaparte est vainqueur !…
Bientôt, ils seront à Paris. Bonaparte lui a confié en secret : « Encore une victoire, et nous rentrons. » Ils se marieront. Elle se fera appeler Bellilotte Bonaparte.
***
Joseph Laporte range son carnet et ses crayons. Le chapitre « Aboukir » de son journal de campagne est écrit. L’épisode le plus désolant a été la reddition des Turcs assiégés dans le fort. Affamés depuis une semaine, ils se sont jetés sur les provisions qu’on leur prodiguait. Alors qu’ils étaient sauvés, la plupart sont tombés morts de goinfrerie. Aux hussards vainqueurs, on distribue des fusils et des sabres d’honneur. Point d’avancement pour le bougre d’infanterie. La cavalerie est l’enfant chéri de la victoire. On a gravé les noms de Murat et Duvivier sur deux canons. Pas n’importe lesquels. Ceux offerts par la reine d’Angleterre au sultan Sélim ! Ils ont inscrit dessus les mots de Bonaparte : « Est-ce que la cavalerie a juré de tout faire, aujourd’hui ? »
Laporte tire ses bottes. Il est seul. Grand Lucas et Picard ne l’encadrent plus, tombés sans un mot sur un tertre anonyme. Il défait la charpie autour de ses orteils. C’est jour de victoire. Il a gagné des ampoules aux pieds.
***
Roustam inspecte Aboukir, le cheval pris sur le champ de bataille. Pas la moindre blessure. Le regard d’un vainqueur. Un port de pure noblesse. Roustam le sent dressé à la plus fine école mamelouke. Bonaparte lui avait demandé de le tester. « Du jasmin ! » C’est tout ce que Roustam a pu en dire tant il avait été ému par la bête. Bonaparte avait aimé l’idée d’un parfum de cheval. Il a décidé sur-le-champ d’en faire sa monture de parade. Roustam est triste pour Kulla. Les chevaux comme les hommes sentent quand on leur en préfère un autre.
Roustam est inquiet. Il sait que l’armée française rentre chez elle. Il se demande si Bonaparte l’emmènera avec lui.
***
Le Mac a remporté une grande victoire. Une victoire sur Le Mac, le seul ennemi à sa mesure. Il se sent tout à coup débarrassé de son cauchemar de fantôme. Il a eu raison de retourner dans la bastide. Le trésor des Chauffeurs n’était qu’un prétexte. Il le sait maintenant. Ce qu’il voulait retrouver, c’était le fantôme de cette nuit-là. Entouré par Edmond et Jonathan, il s’est senti fort, sans peur, mais surtout, il s’est réconcilié avec sa couleur. Le Mac ne saurait expliquer pourquoi, mais il n’a plus envie d’être blanc. Aussitôt, il s’est transformé en tournesol. Affublé d’une sorte de fraise composée d’un collier de miroirs, il expose son visage au soleil et s’offre un déjeuner du moindre rayon anémié.
– Que faites-vous, Le Mac ?
– Je reprends ma couleur !
Cette nuit de fantôme l’a convaincu que l’accumulation de trésors est vaine. Elle ne rend pas blanc, mais seulement riche et toujours noir. Une sorte de révélation pigmentaire qui donne à son visage une illumination pieuse, auréolée par des reflets bronzants.
Arrivé à Toulon, Le Mac fait décharger la pierre de Rosette. Il est triste, étrangement solennel.
– La Pierre et moi, messieurs, formons un couple royal qui disparaîtrait en cas de naufrage. Nous devons donc voyager séparément pour préserver cette dynastie de gloire qui nous attend.
Le Mac la fait embarquer sur un transport en souffrance dans un recoin du port de Toulon. Un chébec en lambeaux qui semble avoir plus naufragé que navigué. Quand il prend la mer, on a l’impression que les vagues salivent déjà.
– Messieurs, ne soyez pas inquiets. Pour nous, le voyage vers la Sicile continue. Bientôt, vous pourrez délivrer le général Dumas.
– Et comment arriver jusque là-bas, Le Mac ?
– Messieurs, je vous présente notre bateau, La Nubie !
Edmond et Jonathan restent sidérés. Ils n’ont jamais rien vu de tel. Jeanne recule d’un pas… Regarde, Mon Ventre, c’est le galion du diable ! Il est tout noir : la coque, le pont, les mâts, même les voiles ! On le croirait sorti calciné des flammes de l’Enfer. Cet homme accoudé au bastingage, ce doit être le capitaine. Avec ses besicles, il ressemble à un notaire. Ces cris que tu entends viennent d’une nuée de bibus grimpés partout. Ils nous dévisagent. Ce sont les marins de l’équipage, tout aussi calcinés que le reste. Ne t’inquiète pas, Mon Ventre, j’ai l’œil sur eux.
***
Edmond et Jonathan visitent La Nubie, guidés par Le Mac. Ils prennent quantité de notes et croquis pour établir au plus près la maquette de L’Innommable, qu’ils envoient en pièces détachées à Amaryllis. Ils étudient tout particulièrement l’ouverture dans le flanc du bateau d’une trappe qui permettra de voir l’intérieur des cales.
– Ce bâtiment est d’autant plus instructif pour vous, messieurs, que La Nubie est un ancien brick négrier armé à La Rochelle : le Jean-Jacques Rousseau ou le Fraternité, je ne sais plus. Pendant une traversée entre la Guinée et Saint-Domingue, les esclaves se sont révoltés, ils ont enfumé le navire en mettant le feu à de vieux cordages enduits de poisse. C’est ce qui lui vaut cette allure boucanée.
– Que sont devenus les esclaves, Le Mac ?
– Ils ont été matés et jetés à la mer, les chaînes aux pieds. Comme le veut la pratique dans ce genre de commerce.
– Pourquoi acheter un bateau maudit ?
– Justement, messieurs. Les armateurs négriers sont gens pieux mais superstitieux. Ce bateau leur portait malheur. Je les en ai débarrassés pour rien.
– En somme, une bonne affaire sur le dos de ces esclaves révoltés.
– Allons, messieurs, ne confondez pas ! Ce n’est pas moi qui les fouettais. Suivez-moi dans la cale, je vais vous montrer les faux ponts qui permettaient d’augmenter la capacité d’accueil. Je les ai conservés.
Edmond et Jonathan étouffent. L’obscurité, l’odeur, le confinement, la chaleur, mais surtout ce roulis tenace qui fait grincer la cale de milliers de chuchotements apeurés et de plaintes étouffées.
– Tu arrives à t’imaginer comment c’était, Edmond ?
– Je ne préfère pas.
Edmond et Jonathan remontent sur le pont comme deux esclaves marrons en fuite. Il leur faut de l’air libre, des embruns et un bout d’horizon. Ils ne parviennent même pas à se vider par-dessus bord de ce goût de sueur et de sang dans la bouche. Reste cette pellicule poisseuse et tenace sur leur peau. Elle ne partira pas.
Jeanne les rejoint. Leur caresse le front. Leur essuie les lèvres.
– Promets-nous, Jeanne, que tu ne descendras jamais dans la cale avec ton enfant.
– C’est promis.
***
15 août 1799, Bonaparte a trente ans. Cet endroit de l’océan où l’on ne sait de quelle côte on est le plus proche.
***
– Je pars ! Je prends la mer, messieurs.
Bonaparte ne laisse pas le temps à Monge et Berthollet de lui demander l’objet de cette réunion secrète décidée de façon si soudaine. Maintenant, ils savent. Bonaparte rentre en France, avec seulement une partie de l’armée. Une poignée de fidèles sont dans la confidence : Ganteaume, Berthier, Bourrienne. Cela se fera dans quinze jours au pire. Déjà ! Monge et Berthollet sont partagés entre la fierté d’en être et l’inquiétude sur le sort des autres savants.
– Je pars, mais leur mission continue. Je vous assure de ma volonté et je vous en garantis les moyens.
– Mais pourquoi quitter l’Égypte si soudainement, sans en informer vos hommes ?
Bonaparte jette un paquet de journaux sur la table comme on le ferait de la tête tranchée d’un ennemi.
– Voilà, mes amis ! Voilà dans quel abîme de défaites et de misère notre pays a été précipité par la clique d’avocats véreux qui le gouverne !
Monge et Berthollet se décomposent au fur et à mesure de la lecture des journaux. Les nouvelles de France sont effrayantes. Six mois qu’ils en sont sevrés et, tout à coup, on les bourre jusqu’à la gueule de défaites, révoltes et incurie. Bonaparte les observe. Il ne regrette pas d’avoir été un brin théâtral. Il devrait l’être plus souvent. Le théâtre sera un de ses grands regrets d’Égypte. Malgré ses demandes appuyées et renouvelées, il n’a pas réussi à faire venir au Caire une troupe de comédiens et de musiciens. À la guerre, il faut distraire de la guerre.
– C’est incroyable ! Honteux ! On ne peut laisser faire ces coquins !
Bonaparte est satisfait. C’est exactement la réaction qu’il attendait de Monge et Berthollet. Ce fut la sienne quand les Anglais lui avaient remis ces journaux comme on fait passer des cigares au fumoir d’un cercle militaire. « Peut-être serez-vous intéressé par des nouvelles de votre pays… » Le secrétaire du commodore William Smith négociait un échange de prisonniers après la bataille d’Aboukir. Ces journaux sauvaient quelques têtes turques et justifiaient à eux seuls le départ de Bonaparte. Il suffisait de les lire pour brûler de l’envie instantanée de se précipiter au secours de la patrie. « Bien joué ! » C’est ce que Bonaparte avait glissé à Berthier qui l’avait accompagné pendant ces quatre heures de lecture putride chez les Anglais.
– Ces journaux font-ils partie de la fourberie que nous menons avec le Commodore, Berthier ?
– Le propre d’une fourberie, mon général, c’est de ne point apparaître comme telle.
Berthier a raison, mais Bonaparte ne peut s’empêcher d’admirer la qualité de la manœuvre du Commodore. Une fourberie en deux temps. Tout d’abord, pendant la bataille d’Aboukir, il a fait mouiller la flotte turque de façon à rendre inopérantes les batteries de canons sur les troupes françaises et ainsi faciliter grandement leur victoire. Puis, après la bataille, il a fait pilonner l’arrière des Français avec ce feu nourri de nouvelles catastrophiques et justifier ainsi le départ de Bonaparte. Mais où diable le Commodore avait-il déniché La Gazette de Francfort ? Bonaparte sourit, mais il sait qu’il reste un troisième temps pour l’accomplissement parfait de la fourberie du Commodore : ouvrir une porte sur la mer, pour que Bonaparte s’y glisse.
– Quelle pierre, messieurs ?
Bonaparte s’aperçoit que Monge et Berthollet ont recouvré leurs esprits, après le choc de l’annonce de son départ. On dirait un couple de bourgeois au milieu d’un déménagement. Ils songent déjà aux bibelots qu’il va leur falloir abandonner en Égypte. Un, tout particulièrement : une pierre gravée qu’un certain capitaine Bouchard a découverte dans le fort de Rosette. C’est un de leurs correspondants les plus actifs et les plus éclairés, convaincu que cette pierre serait d’une grande importance pour déchiffrer les hiéroglyphes. Bonaparte regrette les confidences qu’il a faites à Monge à propos de son désir de trouver la clef de leur interprétation. Monge et Berthollet tentent de lui forcer la main. Bonaparte n’aime pas.
– Désolé, messieurs, je ne peux me charger d’une pierre, alors que je n’ai pas assez de place pour les hommes.
***
– Est-ce là, mon général, toute la liste des hommes que vous emmenez avec vous ?
– Vous y trouvez des manques, Berthier ?
– Non, des trop.
– Par exemple ?
– Ce régiment de mamelouks : cent vingt hommes ! Que ferez-vous de cent vingt mamelouks en France ?
– Je les montrerai ! Je reviens d’Orient, Berthier. Il faut que cela se voie au premier coup d’œil. Quand Roustam chevauche à mes côtés, c’est toute l’Égypte qui caracole dans les yeux du peuple. Les mamelouks sont ma contribution au rêve d’Orient.
– Va pour le rêve. Votre choix des officiers est inattaquable : Murat, Lannes, Duroc, mais pourquoi emmener Marmont ? N’est-ce pas trop d’honneur pour celui qui faillit à Aboukir ?
– Il me faut ramener en France un peu d’incompétence, Berthier. Sinon, on me reprochera de saigner l’armée d’Égypte des meilleurs.
Bonaparte ne peut avouer à Berthier que Marmont est allié par sa femme aux Perrégaux, une famille de banquiers dont il aura grand besoin, de retour à Paris. Marmont n’est qu’une traite tirée sur l’avenir.
– Berthier, le choix de ceux que je prendrai avec moi est délicat. Je ne dois pas non plus donner l’impression de favoriser mes proches. Je laisse ici Junot, à qui pourtant je dois la vie. Il en sera affecté, moi plus encore. Il en va de même pour ma famille. On attend de moi que je balance équitablement. Jean, mon frère, reste, tandis qu’Eugène, le fils de Joséphine, vient avec moi.
– Et Bellilotte ?
Berthier n’a pu retenir sa question, tant elle le brûlait. Bonaparte l’attendait, son plan en tête.
– Berthier, il y a peu, je vous avais demandé de me procurer une « fourberie anglaise ». Vous vous êtes parfaitement acquitté de cette tâche. Le Commodore a été fourbe à souhait et d’un grand profit pour nos intérêts. Si je vous demandais de me procurer une « fourberie française », seriez-vous capable de vous en occuper personnellement ?
– Mon général, en matière de fourberie, s’il s’agit de se hisser à la hauteur des Anglais, je me ferai un devoir de relever le défi.
***
Bellilotte est déjà en France. Elle ne comprend pas que son corps reste bêtement planté au Caire, dans cette chambre, au milieu de tout ce qu’elle ne parviendra jamais à faire entrer dans ces malles chiches et butées qui font leur mauvaise tête.
– Connais-tu Paris, Roustam ? Tu verras, cela n’a rien de commun avec Le Caire. Les maisons y sont ordonnées, les rues éclairées. Les femmes vont librement au bras des hommes, la gorge découverte. Il n’y a point tant d’ânes, ni de détritus.
Roustam se souvient de la colère des habitants du Caire quand les Français ont voulu faire de leur ville le « Paris de l’Orient ». De force. Il avait fallu enregistrer les maisons, payer des taxes, nettoyer les ruelles, y apposer des lanternes, arracher les portes qui protégeaient le dédale des quartiers, l’intimité des habitants. Le Caire avait les fesses à l’air !
– Roustam, je t’emmènerai écouter une musique que tu ne peux imaginer. Des violons, du piano. La femme d’un général va à l’Opéra, tu sais. Elle organise des bals ! Je t’apprendrai la valse. Tu verras, c’est une danse qui fait tourner la tête.
Roustam regarde Bellilotte faire la toupie comme un derviche de la place al-Erfa. Elle rit, ouvre les bras, on lui croirait des jupons en corolle.
– Comme j’ai hâte d’être à Paris ! Comme j’ai hâte…
Le cœur de Roustam se serre. Il a honte de lui. Tu n’es qu’un traître ! Bellilotte est ton amie. Roustam voudrait lui crier : Bonaparte ne t’emmènera pas ! Mais Berthier l’a prévenu : s’il parle, il restera au Caire, lui aussi. Roustam sait ce que cela veut dire. Sans protection, les Français partis, il serait égorgé en plein jour, en pleine rue, comme les traîtres. Berthier avait ajouté, de façon mystérieuse : « Roustam, si tu veux survivre à Paris, il est temps que tu apprennes l’art de la “fourberie française”. »
***
Le Mac sort la tête par la portière de sa berline toujours arrimée à la poupe du brick. Il a le geste ample d’un empereur romain qui donne à admirer une terre conquise.
– Messieurs, Toulon est déjà loin. Nous longeons désormais les côtes hostiles de l’Italie. Toutes ces lumières que vous voyez au loin sont autant de coupe-gorge. L’Italie n’est plus française. Quelle pitié ! Après les défaites qu’ont subies nos armées et les diverses insurrections, il ne restera bientôt plus que Gênes où se sentir chez soi.
Le Mac déroule une carte. L’Italie tangue dangereusement. La berline aussi. Elle forme sur le brick une sorte de gaillard d’arrière baroque. Le postillon est resté sous son siège, figé d’un bloc sous son large chapeau et sa pèlerine huilée. Il ressemble à une vigie démâtée. Comme par habitude, il commande à des chevaux invisibles remisés dans la cale… Hue ! Dia !… Les bêtes lui répondent avec des hennissements d’outre-tombe. Mais le plus étrange est à l’intérieur de la berline. Il ne reste plus rien du rose Pompadour. Une nuit, après avoir doublé le cap Corse, un vilain coup de mer, entre l’île d’Elbe et celle de Montecristo, avait tout ravagé. Dans la tempête, les mécaniques à secrets des aménagements s’étaient déclenchées de façon hiératique, violente et simultanée. Une véritable révolte de lames, charnières, ressorts et contrepoids. Surpris dans leur sommeil, Le Mac, Edmond et Jonathan avaient failli être lacérés, transpercés, hachés. Mais Jeanne, qui chantait dans la tempête pour rassurer Mon Ventre, les avait extirpés de justesse de la berline en folie.
Pour tout remerciement, Le Mac avait sorti une formule de sa fiche « Ingratitude » : « On ne sauve pas la vie d’autrui, mais seulement la sienne. » Edmond et Jonathan, qui n’avaient pas de fiches, embrassèrent Jeanne comme une miche dorée sortie du four. Le calme revenu, Le Mac avait fait arracher et jeter par-dessus bord tous les aménagements de la berline qui s’étaient mutinés… Qu’on les pende !… Désormais, l’intérieur avait le confort dépouillé d’une cellule de moine. Le Mac avait accroché la seule image pieuse sauvée du cataclysme, l’image de saint Fiacre, patron des maraîchers et de la divine asperge.
Après la tempête, le capitaine avait voulu faire de l’eau sur l’île de Montecristo et chasser quelques chèvres sauvages… Capra aegagrus hircus… Edmond, Jonathan et Jeanne en profitèrent pour y faire une excursion. Le Mac refusa de les suivre au prétexte que cette île perverse prenait plaisir à monter sans jamais redescendre.
– Messieurs, qu’est-ce que c’est que ce parfum étrange qu’on sent partout dans la garrigue ?
– De la cataire, Jeanne. On dit que cette plante a le pouvoir de rendre fous les chats.
– Tu entends, Mon Ventre. Ils en savent des choses, tes oncles.
– Dis-lui qu’en latin, on dit Teucrium marum.
– Je vais finir par croire, messieurs, que vous avez récupéré quelques fiches du Mac pendant la tempête.
– C’est exact, Jeanne. Ce qui nous permet de dire que les ruines devant lesquelles nous venons de nous arrêter sont celles de l’abbaye de San Mamiliano.
Un vieil ermite décharné en guenilles surgit d’un reste de crypte, le poil sauvage, l’air halluciné.
– Vous venez me chercher ?
Dans une sorte de délire fiévreux, l’homme raconte. Il se débonde de mois de solitude et d’attente. L’ermite se prétend abbé paria, un de ces prêtres réfractaires à la Constitution. Il a été mis à l’écart, pourchassé et enfermé ici par un homme puissant, un Français, dont il avait percé le secret de la fortune. C’était un imposteur, un accapareur et un assassin dont l’abbé paria se vengerait le temps venu. Chaque jour, l’abbé se poste en haut de la falaise, il jette à la mer une lettre où il appelle au secours ses amis restés en France. De là, il guette jusqu’à la nuit l’arrivée de leur bateau, Le Pharaon, puis retourne dans sa cellule écrire une nouvelle lettre. L’abbé prétend avoir en sa possession le secret d’un trésor des Borgia. Les trois se félicitent que Le Mac ne les ait pas accompagnés. Il risquait la rechute.
– Ne vous inquiétez pas pour moi, mes amis viendront me chercher demain.
Et l’abbé paria disparaît avec une agilité de chèvre au nom latin.
– Voilà, Mon Ventre, ce qui arrivera à Dumas, si nous n’allons pas le libérer. Il deviendra fou.
Jeanne, Edmond et Jonathan se regardent. Il ne leur est pas nécessaire de parler. Ils forment un triangle parfait et jurent de libérer Dumas de sa prison et de l’emmener sur cette île.
– Ce sera le serment des Trois de Montecristo.
– Des quatre !
Jeanne montre Mon Ventre.
– Redescendons, Le Mac pourrait bien décider de nous oublier ici.
Jeanne a tort, Le Mac n’a pas lâché les cartes des yeux pendant leur excursion.
– Messieurs, tandis que vous faisiez les chèvres dans l’île, j’ai étudié la situation avec le capitaine de La Nubie. Nous filons sur Messine. Je vous rappelle que la ville est sous le contrôle du royaume de Naples, en guerre contre la France. Nous sommes donc un bateau ennemi. Mais ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus. Le capitaine m’a informé qu’une grosse tempête risque de nous prendre aux abords des côtes de Sicile. C’est souvent le cas quand l’Etna se réveille. Nous devrons mouiller dans une crique de la côte. C’est là que nous courrons le plus grand danger.
– Et pourquoi, nous serons à l’abri ?
– Pas des pêcheurs. En ce moment, ils raffolent de certaines grosses prises.
– Lesquelles ?
– Les Français ! Les Siciliens sont les pires ennemis des Italiens, mais ils se réconcilient quand il s’agit des Français. Ils adorent les capturer, mais surtout les lyncher. Il faut dire qu’il y a peu de distractions dans ces petits villages.
Le Mac ne croyait pas si bien dire.
***
Le Caire n’est pas plus sûr que la Sicile. On n’y lynche pas encore de Français, mais la mode pourrait venir. Une rumeur court : l’armée s’en va ! Ce n’est le fait que d’une poignée de faux initiés. On veut encore croire au secret. Mais un secret qui rôde n’est plus un secret, c’est déjà un soupçon. Celui du départ de Bonaparte est devenu le sous-entendu favori de toutes les conversations. Ceux qui en sont mentent, ceux qui n’en sont pas espèrent. Berthollet ment aux savants. Berthier aux officiers, Bourrienne au personnel et Bonaparte à Bellilotte.
C’est la conjuration des « B ».
Au Caire, en ces jours fuyants de la fin du mois d’août, la conjuration est le nom d’emprunt que prend la trahison.
Reste le membre le plus secret de la conjuration, un membre décisif, mais un membre retors et imprévisible : l’Anglais ! L’amiral Ganteaume a été catégorique : « Si nous croisons la flotte de Nelson, ce sera un Aboukir de pleine mer. »
– Berthier, que peut le Commodore pour nous ?
– J’ai du mal à apprécier la réalité de son action. Est-ce un homme aussi influent qu’il le prétend, ou bien un vantard que les événements ont le bon goût de ne pas détromper ?
– Peu importe, Berthier. Il n’est guère de victoire qu’un général puisse remporter sans être un peu des deux. Je n’ai pas le choix. Je dois croire le vantard. Que dit-il ?
– Qu’on nous fera savoir quand la flotte anglaise aura quitté la surveillance des côtes d’Alexandrie.
– Il a avancé une date ?
– Pas de date, mais une exigence.
– C’est de bon négoce. Laquelle ?
– Nous ne devrons embarquer pour la France aucune des découvertes faites par nos archéologues. Il prévient qu’il en a une liste très détaillée. Le Commodore est même allé jusqu’à mentionner une pierre gravée d’un extrême intérêt, découverte à Rosette, que l’Institut étudie depuis un mois. J’ai vérifié, c’est exact.
– Je sais, Monge et Berthollet m’en ont parlé. Mais je leur ai dit que je ne comptais rien rapporter de tel en France.
– Le Commodore ne faisait pas allusion à votre départ d’Égypte, mon général, mais à celui de l’armée française. Pour lui, il est inéluctable. Ce n’est qu’une question de temps. Il a même ajouté : Now, time is British !
Bonaparte sait que le Commodore a raison. On ne tient pas un pays comme l’Égypte avec un contingent de 30 000 hommes. Pour ce qui est du trésor des savants, on trouvera bien un moyen de le faire passer en fraude.
– Acceptez ses conditions, Berthier. Mais je veux une date. Au plus vite !… Now, time is French !…
Berthier se dit que Bonaparte a raison de ne pas trop s’aventurer à parler anglais.
***
– Qu’est-ce que donc que le patois qu’ils parlent, Le Mac ?
– Messieurs, comme vous pouvez le constater, je suis tout aussi ficelé que vous et je ne puis atteindre mes fiches. Mais je n’ai pas besoin d’elles pour savoir que nous sommes dans de vilains draps.
Ce n’est même pas une image. Edmond, Jonathan, Jeanne et Le Mac sont transportés chacun dans un hamac en grosse toile accroché à une perche portée à l’épaule par deux hommes. Quatre pour Le Mac. Ils vont de nuit depuis des heures, à la lueur de flambeaux, sur des chemins côtiers escarpés. Jeanne fait goûter à Mon Ventre ce doux balancement aux senteurs de romarin… Tu te rends compte, on a été enlevés par des pirates !
– Où croyez-vous que nous sommes, Le Mac ?
– Quelque part, et encore, je n’en suis même pas sûr.
Le Mac a raison. La navigation vers Messine a été tellement chahutée que tout est envisageable, y compris qu’on ait raté la Sicile. Pour une fois, ni l’Etna ni la mer ne peuvent être incriminés. Les seules responsables sont des chèvres ! Les chèvres de Montecristo. Plus exactement le ragoût de chèvre au romarin et à la cataire préparé par le cuistot du bord. Les marins en abusèrent tant que la Teucrium marum leur brouilla les sens. L’herbe aux chats les fit miauler. Ils se prirent pour de gros matous. Des mâles en chaleur qui se jetèrent dans une mêlée au couteau pour la conquête de la seule femelle du bord : Jeanne !
Edmond et Jonathan échaudèrent, écorchèrent et dépiautèrent quelques greffiers téméraires, avant que l’effet de la Teucrium marum ne s’estompe. Les chats fous redevinrent alors des matelots ivres, ce qui était un maigre progrès. La preuve : ils en vinrent à jouer Jeanne aux dés sur le mode du tournoi par élimination. Si bien que l’on voyait, après chaque confrontation, tomber de la mâture d’étranges fruits : c’étaient les perdants. Ils s’écrasaient sur le pont comme une pluie de grenouilles. On applaudissait, on nettoyait, et le capitaine en forme de notaire consignait les pertes sur le registre de bord. Rapidement, La Nubie manqua de gabiers, de mousses, de huniers, de charpentiers. Tous les corps de marine étaient touchés. Quand ce fut au tour du cuistot de perdre, sur une paire de cinq, La Nubie devint un vaisseau fantôme.
Alors, Le Mac fit jeter l’ancre et mettre une chaloupe à la mer. On souqua droit sur le rivage, en aveugle. Il fallut au préalable à Edmond et Jonathan donner quelques coups de sabre et fracasser bon nombre de mâchoires pour libérer Jeanne du tripot et des tripoteurs. Ils s’y employèrent avec la bonne humeur et l’entrain de deux pourfendeurs frustrés, empâtés par cinq semaines d’excursion en berline. Privés de leur enjeu, les rescapés de l’équipage jouèrent leur capitaine à la passe portugaise. Ses besicles et sa bedaine semblaient posséder un attrait étrange aux yeux de certains marins. On chanta des airs à boire et on fit rouler les dés. Le capitaine pria.
À peine accostés, les Quatre avaient vu surgir dans la nuit une horde de créatures qui semblaient faites de mousse et de varech. Ils avaient été culbutés, ligotés, empaquetés et enlevés à la perche comme du gros gibier abattu.
Les Quatre en sont là de leur aventure, quand Edmond est titillé en chemin par un parfum.
– Jonathan, tu sens cette odeur de brûlé ? Qu’est-ce que c’est, à ton avis ?
– À la gargotte, je te dirais que c’est la Patronne qui réussit son boudin. Ici, que ces sauvages se préparent à nous rôtir.
– Tu crois qu’on a abordé en Afrique chez les cannibales ?
– Messieurs, je vous saurais gré de ne pas tenir de propos désobligeants sur notre race.
– Le Mac, vous êtes noir, maintenant ?
– Messieurs, je sais l’être quand il le faut.
Les hamacs sont brutalement libérés de leur contenu. Jonathan, Edmond, Jeanne et Le Mac atterrissent sur la place d’un petit village, devant une église. Romane, à en juger par l’ombre du clocher. Le lieu est difficile à apprécier dans la nuit. Un cercle de torches, autour d’eux, brûle tout l’espace. Il se parle alentour un galimatias ou un salmigondis, c’est au choix, qui n’a pas besoin d’être traduit pour qu’on le sache menaçant. Si d’aventure on avait encore un doute, le déploiement de fourches, faux, houx, faucilles et autres instruments agraires le lèverait aussitôt. On les regarde comme de simples travaux des champs. On va les faucher, les battre, les moudre, les ensiler : des corvées dont il faut se débarrasser au plus vite. Un excité à bave brune, comme il en pousse dans toutes les foules de lyncheurs, donne le signal de la curée.
Le Mac regrette sa fiche « Mots pour la postérité ». Edmond et Jonathan regrettent, mais ils n’ont rien à regretter, tandis que Jeanne explique le mot « regret » à Mon Ventre, qui lui donne en retour un coup de pied soyeux.
Une batterie de fléaux va s’abattre sur eux, quand la foule s’ouvre comme un champ de blé devant deux amoureux. Une femme vêtue de noir, plus veuve que veuve, apparaît. Elle tire par la soutane un vieux curé tanné par des années de confessions, un duvet de rêves concupiscents encore collé aux paupières… Ecce !… Ecce !… Les mains jointes sur un chapelet à gros grains, elle désigne les Quatre alignés pour l’exécution.
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