La Nuit de Lampedusa
Chapitre 3
Haarlem est en feu !
Un embrasement à sa mesure.
La 125e avenue est ravagée. Les Noces avenue dévastée. Le ciel flambe en rouge sang avec des traînées d’argent, des soleils tournesol et des marguerites pleureuses. Les fenêtres des immeubles calcinés explosent en vert, jaune et bleu. Le feu ingénieux se fait fontaine, torrent ou cascade. Les flammes forment des arcs-en-ciel gourmands. Elles dévorent, dégustent, se pourlèchent, se goinfrent du plus petit recoin des façades en ombres chinoises. Ça rote, siffle, pète, fuse. On se déboutonne, on se soulage. La foule amassée dans les rues applaudit et se tape sur le ventre au moindre effet pyrotechnique du brasier.
Soudain, la foule lâche un Ô ! comme une montgolfière.
Au milieu de l’incendie, Le Mac apparaît dans les airs, au cœur d’un halo de fumée blanche. Il parade dans la nacelle d’un ballon aux couleurs de ses différentes enseignes de commerce : « Hache et haine », « 100 culottes, 100 000 chemises », « T’as-t’y tout citoyen »… Le Mac descend des cintres, sur le fond d’une immense toile peinte reproduisant en trompe-l’œil la façade de son hôtel particulier. Vêtu en pharaon bourgeois (habit sombre à col haut, gilet brodé ton sur ton et cravate nouée à l’artiste), il est coiffé du némès traditionnel piqué au front d’une topaze qu’on dirait clignotante. Le Mac est flanqué de sa femme en paysanne du Nil après la crue. Joli déguisement !… Un muscadin à bottes de serpent, éméché jusqu’aux yeux lui lance un sou d’argent… Pour boire à ma santé !
Quand Le Mac touche le sol, la cohorte des porteurs de flambeaux ouvre devant lui un chemin lumineux sur le grand tapis rouge qui descend jusqu’à la 125 e avenue. Un gros orchestre retranché derrière un alignement de pupitres en gondole lâche ses cuivres et ses percussions sans retenue, tandis que le bouquet du feu d’artifice qu’on tire depuis plus d’une heure couronne Le Mac d’une tiare de paon. La lueur se répand au-dessus de Haarlem avec tant de générosité qu’elle laisse croire au quartier qu’il est invité à la fête.
Pas du tout.
« Soirée privée. Invitation obligatoire », c’est écrit en gros au-dessus du portique d’accueil. Un double cordon de factionnaires butés vêtus de noir tient à distance les analphabètes et les furieux qui veulent apercevoir les invités. Ça hurle, siffle et crie. On agite des morceaux de papier, on interpelle les gloires du jour à leur arrivée. Les couples font recette. Un aboyeur s’égosille :
– Pauline Bonaparte et Charles Leclerc !… Joséphine de Beauharnais et Hippolyte Charles !… Barras et lui-même !…
À peine un salut de la main, un baiser à la volée, et c’est la montée des marches, le tapis rouge, encore un salut, encore un baiser, on pose, on fait des mines devant les portraitistes de gazette qui croquent à tout-va la une du lendemain, pendant que la noria des fiacres, calèches, landaus et tilburys nourrit la bête au pied des marches. On remarque dans le cortège ces berlines blanches tapageuses rallongées à l’excès en basset et fort à la mode ces derniers temps chez les chanteurs et théâtreuses.
– Mlle Lenormand et M. Flammermont !…
La devineresse apparaît dans une cape de soie noire couverte de symboles dorés indéchiffrables. Des mains ouvertes se tendent vers elle. Flammermont lance des cartes de bonne aventure dans la foule qui implore : « L’avenir !… L’avenir, maîtresse !… » Mademoiselle montre le ciel, qui est chose gratuite, et disparaît vers ses consultations tarifées.
Edmond et Jonathan sont vexés. À leur arrivée avec Jeanne, ils n’ont été accueillis par aucun hurlement de démente. Pis, une escouade de factionnaires à épaules entreprend d’exiger un carton d’invitation qu’ils ont laissé au énième contrôle. Palabres, invectives, provocations, bousculades : le déroulé classique des prolégomènes de bon aloi. Sauf que Jonathan et Edmond sont vite saisis d’une certaine lassitude. Jaillissent alors de façon inopinée et brutale, coups de poing, pied, tête et autres fracassements sonores de mâchoires, côtes et os divers qui provoquent tout un encombrement de viande flasque et étonnée sur le tapis rouge. Jeanne y prend sa part, avec une touche d’élégance. La foule croit à une attraction. Elle applaudit et réclame un bis que les étalés déclinent piteusement… Non, merci…
On s’époussette, on salue et on reprend la conversation où on l’avait laissée.
– Jeanne, tu es certaine que Marmotte ne nous rejoindra pas ? Ça l’aurait distrait ce décrassage musculaire. Je le trouve bien sombre en ce moment.
– Marmotte est inquiet, Jonathan. Il pense que Le Mac va profiter de cette soirée pour tenter un mauvais coup sur l’Académie de musique du Chevalier.
– Comme quoi ?
– Y mettre le feu, Edmond. Tout simplement. Tu sais que Le Mac a d’autres projets pour cet emplacement que d’y donner des cours de violon et d’escrime aux gamins sans le sou du quartier.
– Le Mac n’a pas assez d’immeubles à Haarlem ?
– Le Mac n’a jamais assez, Jonathan. Surtout quand il s’agit de détruire ce que le Chevalier a réalisé. Alors, Marmotte a préféré assurer un tour de garde.
– On aurait dû rester avec lui, au lieu de participer à cette pitrerie.
– On n’a pas le choix, Jonathan. On a donné notre parole !
– Donner sa parole au Mac, c’est confier sa vertu à un proxénète.
– Ne commencez pas, vous deux ! Puisqu’on est là et que, comme vous, je trouve l’invitation du Mac plutôt louche, essayons de savoir ce qu’il a derrière la tête.
– Jeanne, avec Le Mac, c’est simple : t’imagines le pire, tu y ajoutes le pire, et le compte n’y est toujours pas.
– La vraie question est de savoir comment nous allons faire pour répondre à l’appel du général Dumas. Nous n’avons pas le premier sou pour une telle entreprise.
– L’argent n’est rien quand on a le cœur.
– Essaie donc de nourrir ton cheval avec ce genre de formule, Edmond.
– Tu ne crois pas à la magie des mots.
– J’ai plus confiance dans mon sabre.
– Autant avoir le tout. Est-ce que je t’ai déjà dit l’histoire de ces deux hommes affamés qui se racontent si bien un faisan qu’à la fin ils le mangent ?
– La dernière fois, c’était un poulet.
– C’est le signe que je raconte de mieux en mieux.
Une fusée rouge égarée dans le ciel tente d’attirer leur attention. Elle indique la direction du sud : l’Italie, Messine et sa forteresse. Jeanne suit du doigt la trajectoire lumineuse.
– Puisque nous en sommes à parler d’histoire, messieurs, allons écouter celle que Le Mac nous a préparée et faisons semblant d’y croire.
***
Bonaparte salue le Petit Hussard qui l’attend en haut du perron. Il glisse au passage un clin d’œil amusé à sa fine moustache blonde. Le Petit Hussard rosit. Roustam fait mine de ne pas remarquer ce frétillement électrique que partagent Bonaparte et le Petit Hussard, sans se soucier du tapage d’éperons qui les entoure. Il y en a pourtant du galon, des épaulettes, de la botte et des sourcils réprobateurs. Bonaparte donne une tape amicale au fils de Joséphine.
– Je vois avec plaisir, Eugène, que tu as gardé tes yeux verts pendant mon absence. Comment va cette blessure ?
– Ce n’était pas grand-chose, mon général.
– Un baptême du feu à dix-sept ans, c’est toujours important. Mais ne prends pas goût aux blessures et ne t’en va pas imiter le général Lannes. Il les collectionne. À croire qu’il est en quête des plus rares.
Bonaparte sait ce qu’on dit de Lannes. Il chercherait à se faire tuer, depuis qu’il a appris la naissance d’un fils, plus de neuf mois après son départ. Larrey, le docteur de l’expédition, l’avait rassuré : « En temps de guerre, on voit des enfants naître dix mois, onze mois, jusqu’à treize mois après leur conception. C’est scientifiquement avéré. Le ventre des femmes attend le retour du soldat. »
– Dis-moi, Eugène, à part cette cicatrice, tout se passe bien pour toi à l’état-major ?
– Très bien, mon général. Enfin… ce serait mieux encore si je pouvais être dispensé de l’accompagnement de… Comment vous dire ? Cela me gêne. De l’accompagnement de votre…
– De mon Petit Hussard, c’est ça ? Au contraire, Eugène. Avec toi, l’affaire reste en famille et je la sais en sécurité. Je ne veux pas prendre le risque qu’il survienne un nouveau 21 octobre.
Ce jour-là, pendant les émeutes du Caire, le Petit Hussard avait failli être tué. Bonaparte était devenu fou de rage. La répression avait été à la mesure de son angoisse. Il avait offert à son Petit Hussard une montre en souvenir. À l’intérieur, il avait fait graver pour elle : « 21 octobre, une deuxième vie commence. » Cela valait pour lui aussi.
– À vos ordres, mon général ! Je réponds de la sécurité de votre Petit Hussard sur ma vie.
Bonaparte donne l’accolade à Eugène. Malgré la traîtrise de Joséphine, il ne peut s’empêcher de l’aimer comme un fils. Il se souvient du jour où Eugène était venu lui demander de retrouver le sabre de son père guillotiné sous la Terreur. Il avait quinze ans. Bonaparte avait retrouvé le sabre. Joséphine était venue le remercier comme elle sait le faire, et comme elle le fait ailleurs aujourd’hui. Mais s’il est une chose que Joséphine ne pourra jamais altérer, c’est cet attachement paternel qu’il ressent pour Eugène.
Bonaparte expédie sa tournée des retrouvailles.
– Laissez-moi maintenant, j’ai besoin d’un peu de repos.
Bonaparte entre dans la maison, le Petit Hussard à sa suite. Ils se prennent la main et disparaissent.
Roustam note que Bonaparte monte à cheval comme un mamelouk et aime les jeunes garçons comme un Cairote.
Les Français ont un grand général.
***
Bonaparte a ordonné à Roustam de garder la porte de l’Alcôve du Guerrier où il vient de se retirer avec le Petit Hussard… Sur ta vie !… Il doit en interdire l’accès à quiconque, fût-ce Marchand, son valet de chambre, Bourrienne son secrétaire ou même Berthier, son chef d’état-major qui bougonne à l’écart en faisant les cent pas, une écritoire sous le bras.
Berthier est méfiant. Il surveille ce jeune mamelouk dont Bonaparte vient de s’enticher. Son inquiétude se porte sur ce très beau poignard dont il sent que ce garçon pourrait user avec une vivacité imparable. Berthier gardera l’œil sur lui.
Roustam comprend que Bonaparte est la reine des abeilles. Il faut très vite repérer autour de lui qui est un soldat et qui ne fait que du vent pour le rafraîchir. La première personne à rassurer, c’est ce gros ours de Berthier. Il doit aimer le miel.
– Mon général, je voudrais m’acquitter au mieux de ma tâche auprès du général en chef des Français, mais je ne sais rien de lui, de ses goûts, de ses habitudes. Seriez-vous assez aimable pour m’indiquer la personne le plus à même de me renseigner sur lui ?
– Ne cherche pas, elle est devant toi. Que veux-tu savoir ?
– Tout !
– Sais-tu lire notre langue ?
– Ma foi, assez pour savoir qu’elle est belle.
– Parfait, j’ai là une note sur notre général en chef dont tu feras ton profit. J’en rédige sur lui pour tous ceux qu’il va rencontrer. Cela donne à son interlocuteur un sentiment de familiarité qui le flatte.
– Ce ne serait pas plutôt la tâche de son secrétaire ?
– Bourrienne ! Il est en disgrâce molle.
– C’est-à-dire ?
– Il peut continuer à remplir sa fonction, mais n’a plus de relations personnelles avec Bonaparte.
– Qu’a-t-il donc fait pour mériter cela ?
– Il n’a pas informé Bonaparte de la relation qu’entretient Joséphine avec un sous-lieutenant à Paris. Alors qu’il savait. Première leçon : ne jamais trahir la confiance de Bonaparte. Bourrienne se console en écrivant ses Mémoires. Berthier écrit les siens, lui aussi. Autour de Bonaparte, c’est une véritable épidémie. Chacun se donne l’illusion d’avoir l’intuition de l’Histoire. Tous ces Mémoires seront un jour en concurrence. Berthier le sait. Il n’est donc pas question de donner à Bourrienne la moindre place. Les Mémoires sont une façon d’entrer dans l’Histoire par la porte de derrière. Alors, autant la claquer sur les doigts de ses contemporains. Ils feront de même.
– Laisse Bourrienne, Roustam, révise ton Bonaparte !
Roustam se poste devant la porte de l’alcôve et lit une longue colonne de brèves indications : « Tour de taille : 57 centimètres ; taille : 5 pieds, 2 pouces, 3 lignes ; pieds : longueur 26 centimètres, largeur 7 centimètres… »
Roustam essaie de ne pas traduire en chiffres intimes les assauts dépenaillés et brefs qu’il entend. Sinon il lui faudrait penser à Zanab, la femme qu’il aimait. Il y a peu, c’est elle qui gémissait là, sous Bonaparte.
« Important : yeux, bleus et myopes. Tic : remue l’épaule droite. Dents : les a toutes. Les brosse à l’opiat et les polit à la poudre de corail. Teint : maladif. Dû à la gale attrapée au siège de Toulon (mauvais souvenir). Rasage : le fait lui-même, de haut en bas. Utilise un coupe-chou à manche de nacre et d’or. (Son rasoir est anglais : surtout ne jamais le lui faire remarquer !) Tutoie trop facilement. Berthier vouvoie à sa place quand il écrit. Parle avec un fort accent corse, roule les r. » Roustam tend l’oreille : c’est très net quand il rugit ! « Change de linge de corps deux à trois fois par jour. Interdit les moustaches à l’état-major. Souffre d’hémorroïdes : pose régulière de sangsues. »
– Porte ça au général !
Roustam sursaute. Berthier lui tend un plateau sanguinolent chargé de verres à thé et d’une carafe remplie d’un liquide rouge et trouble.
– Hémorroïdes ?
– Jus d’hibiscus ! sa tocade du moment. Attends !
Berthier goûte et lui fait signe qu’il peut entrer.
Roustam fait glisser la porte de l’alcôve. À l’intérieur, au milieu d’un désordre de coussins de damas brun, le Petit Hussard est allongé nu et sans retenue. Il est blond, mais surtout blonde. Car, à l’évidence, c’est une femme au complet. Elle est de peau laiteuse, menue de taille et d’attaches, mais de formes à la générosité non feinte. Elle porte une moustache blonde d’un effet troublant.
– Roustam, je te présente Pauline Bellisle Fourès, mon Petit Hussard.
Pauline arrache sa moustache postiche comme on ôte un masque.
– Tu m’appelleras Bellilotte. C’est le surnom que les soldats m’ont donné. Parfois, on me nomme aussi la Cléopâtre de Bonaparte ou la Samaritaine du Caire. Mais la femme du général Verdier revendique le titre. Je lui laisse bien volontiers, surtout que mon général à moi préfère « Bellilotte ». Remarque, il ne pouvait tout de même pas m’appeler Pauline, c’est le prénom de sa sœur ! Dans certaines situations, cela aurait pu être délicat. N’est-ce pas, mon général ?
Bellilotte se dresse au garde-à-vous et décoche un salut réglementaire à Bonaparte, agrémenté d’une moue aguicheuse. Bonaparte lui rend son salut en beaucoup moins dénudé.
– Rompez, soldat !
– Roustam, pendant que nous reprenons nos manœuvres avec Bellilotte, va dire à Berthier que je souhaite me rendre sur l’heure à l’Institut pour rencontrer les savants. Et qu’on nous apporte un plateau de pâtisseries au miel. Nous avons besoin de reprendre des forces.
– Et du jus d’hibiscus !
– Bellilotte, je ne comprends pas comment tu peux boire cette horreur.
***
– Tu as goûté ça, Jonathan ?
– Non, Edmond. Je n’ai pas osé. La couleur n’est pas très engageante. Qu’est-ce que c’est ?
Voilà bien la question qu’on entend le plus souvent pendant le banquet républicain offert par Le Mac dans le jardin oriental de son palais. Elle taraude une foule d’invités affamés si comprimés qu’ils doivent tenir leurs assiettes au-dessus de la tête et se mouvoir de profil à l’égyptienne. On se croirait devant la fresque des offrandes du temple de Karnak.
« Qu’est-ce que c’est ? » est en concurrence avec une question plus lancinante et moins goûteuse : « Qu’est-ce qu’on fout là ? »
Jeanne, Edmond et Jonathan se la posent, assis sous un palmier en bac près d’une fontaine à tête de sphinx négroïde. Pourtant, le seul spectacle de la qualité des invités aurait dû suffire au plaisir d’en être. Tout ce qui compte à Paris dans la banque, l’élégance, les arts et la politique est présent. L’élégance est servie par un défilé de femmes avenantes, de la grisette à la princesse. Pauline Bonaparte et Joséphine de Beauharnais mènent à distance un duel de coquettes tout en dédain. Elles ne se retrouvent que pour éliminer d’un mot une concurrente dont la pire faute de goût est d’être inconnue.
L’élégance est une démocratie trompeuse. Elle trouble l’ordonnancement naturel des mérites. Mais quand la grisette mime la princesse, cela reste une grimace. Quand la princesse sent la grisette, cela devient un parfum.
Côté distractions, on dévide la litanie convenue des jongleurs, acrobates et montreurs d’ours, qui intéresse bien moins que de singulières expériences sur cette fabuleuse « électricité » de M. Franklin qui ne pourrait bien être qu’un tour de plus dans les duperies du temps.
Côté politique, on se pince le nez. Le triumvirat avarié des directeurs en sursis est au complet : Treilhard, Merlin de Douai et La Révellière-Lépeaux complotent près de la rôtisserie. Elle est tenue par le nègre Delorme, une triste figure de Haarlem. On dit qu’il ne doit sa gloire qu’aux actes de barbarie et de cannibalisme qu’il a répétés avec zèle pendant les massacres de septembre 1792 dans les prisons de Paris. Il est de ceux qui ont torturé et souillé le corps de la princesse de Lamballe, l’amie si chère à Marie-Antoinette, avant de la décapiter et de porter sa tête au bout d’une pique sous les fenêtres de la reine à la prison du Temple. On se demande à quoi il pense pendant qu’il surveille la noria de brochettes qui dégoulinent de graisse dans le bac à jus de la rôtissoire.
Le triumvirat de directeurs ne prend pas garde au nègre Delorme. Ils sont trop occupés par le spectacle prémonitoire des moutons à rôtir. Ils se demandent qui des trois sera le premier embroché par le coup d’État qui se prépare.
Pour être éclairés, ils achètent chacun un « Jeu Lenormand », Cartes de bonne aventure d’après la méthode reconnue si exacte de Mlle Lenormand. Flammermont, l’amant-factotum de Mademoiselle, les vend dans une baraque à divination installée dans le jardin. Il les cède à moitié prix, car le dernier envoi est imprimé avec une faute d’orthographe sur une des cartes. Le sort pourrait en être contrarié, mais l’imprimeur n’a rien voulu entendre. Mademoiselle considère que ce « Jeu de travers » doit être reçu comme un signe du destin. Elle l’utilisera ce soir, pour ses consultations. Le Mac lui a octroyé un forfait ridicule. À ce prix, l’avenir ne peut que boiter bas. Devant son guéridon, on fait déjà la queue comme un jour de disette.
Au bras d’Hippolyte, Joséphine s’impatiente dans la file.
– Hippolyte, garde notre place, je dois parler au Mac pour lui soutirer un peu d’aisance. Si nous avons à le croiser ensemble, je te prie de t’abstenir de l’appeler « nègre enfariné ».
– J’en fais la promesse, je me contenterai de « nègre ».
– Vous nous parlez, monsieur ?
Jeanne retient Edmond et Jonathan. Hippolyte reflue en roulant un reste d’épaules.
– As-tu vu, Joséphine, l’arrogance de ces nègres ?
– Arrogants, certes, mais bien bâtis… Leur gueuse n’était pas mal non plus.
Jamais Hippolyte ne saura à quelles mâchoires il vient d’échapper. Dans une autre vie, Edmond et Jonathan avaient été des crocodiles du Nil.
Jeanne, Edmond et Jonathan reprennent bras dessus, bras dessous leur exploration aventureuse de la cuisine orientale revisitée par la restauration rapide du Mac. Chaque recette est servie entre deux pains au sésame et le menu enfant est agrémenté de la figurine d’un dieu égyptien. « Non, maman, Osiris, je l’ai déjà en double ! » On peut si on en a le courage boire un café américain servi par Moka, le roi de l’arabica à Paris.
Les trois sont déçus. Ils pensaient qu’avant de les empoisonner, Le Mac évoquerait la mémoire de Saint-George dans son laïus apéritif à l’ouverture du banquet. Pas un mot, et le nom du Mac prononcé une quinzaine de fois. Alors, ils emplissent leur verre d’un liquide improbable et le lèvent vers un ciel débarrassé d’artifices.
– Au Chevalier !
Jeanne, Edmond et Jonathan trinquent à l’oubli.
– Au Chevalier et à la liberté !
Le lieutenant d’Anderçon vient à eux, le chapeau levé.
– Restez couverts, messieurs, je vous prie ! Dans cette débraillade, un signe de convenance pourrait être mal interprété. Je serai bref. Je suis venu vous annoncer mon départ pour Saint-Domingue.
Personne ne semble surpris, tant le lieutenant a déjà le regard au-delà des mers.
– Je rejoins mon épouse. Elle me manque. De plus, les nouvelles qu’elle me donne des menées de Toussaint Louverture inquiètent le Directoire. Il me missionne pour débrouiller ses intentions à l’égard des Américains, des Anglais et de la France. Vous savez que le Directoire a le projet d’attaquer le sud des États-Unis d’Amérique et la Jamaïque à partir de Saint-Domingue. Toussaint Louverture s’y oppose. La perte de Saint-Domingue serait un désastre pour la république. C’est notre colonie la plus prospère. L’Égypte et les Indes réunies ne suffiraient pas à la remplacer.
Edmond et Jonathan n’ont jamais vraiment su qui était d’Anderçon : un soldat, un officier de police, un diplomate, un agent secret ? Certainement tout à la fois, mais surtout un homme d’honneur et un ami fidèle. De temps à autre, il fait appel à eux pour des missions « inusuelles ». Edmond et Jonathan ne posent pas de questions, ils répondent présent.
– Messieurs, je pars heureux, mais inquiet pour vous. Cette lettre du général Dumas est suspecte à mes yeux.
Edmond et Jonathan ont eu le même sentiment.
– Quelle ironie du destin, messieurs. Je pars à Saint-Domingue d’où le général Dumas est originaire et vous descendez en Sicile dont une branche de ma famille est issue. D’ailleurs, je peux vous assurer que l’accent de ce cavalier qui prétend en venir est grossièrement fabriqué. Mais peu importe. Le temps presse. Je sais vos engagements de cœur et connais votre aptitude à surmonter les pires embûches. Le Mac est très dangereux, vous le savez, vous le connaissez comme moi. Mais il est devenu bien plus puissant qu’il n’y paraît, surtout hors de Haarlem. Pour preuve, la qualité de ceux qui se sont sentis obligés de venir ici ce soir. Il ne manque personne, des coquins de la politique et de la haute finance. On soupçonne Le Mac d’avoir partie liée avec l’Angleterre. Il est devenu très proche des banquiers suisses de Paris qui font circuler l’argent anglais dans les officines contre-révolutionnaires. Mais surtout il s’est abouché avec un citoyen britannique que vous connaissez bien : le Commodore.
– Sidney Smith !
– Parfaitement, le commodore William Sidney Smith.
– Que devient-il, depuis que nous l’avons aidé à s’évader de la prison du Temple, l’an passé ?
– Du beau travail, messieurs ! Une évasion en douceur, avec un faux ordre de libération signé du ministre de la Justice, alors qu’il allait être guillotiné.
– Mérité ! Il avait causé de sérieux dégâts à nos bateaux, et à Bonaparte au siège de Toulon de 97.
– Eh bien, sachez qu’aujourd’hui le Commodore est en Égypte au service des Turcs contre Bonaparte.
– Quelle ingratitude !
– Au contraire. Si nous l’avons aidé à s’évader d’une de nos prisons, c’était avec le projet qu’un jour il nous rende la pareille.
– Le Commodore est un agent français ?
– Pas exactement. Il parle le français, aime la France et dit qu’il y finira ses jours. Mais c’est un sujet britannique loyal qui pratique la guerre comme un sportsman. Mais laissons là le Commodore. Il est une affaire importante dont je veux vous entretenir… Non ! restez, Jeanne.
Jeanne ne se sent pas de trop. Elle meurt seulement d’envie d’aller voir du côté de la table de la fameuse Mlle Lenormand. Cette femme la dévisage étrangement et avec insistance.
– Messieurs, les activités du Mac inquiètent en de hauts lieux.
« En de hauts lieux » est une expression mystérieuse que le lieutenant d’Anderçon utilise, mais qu’Edmond et Jonathan n’essaient pas de percer.
– Le Mac, sous couvert de commerce d’antiquités entre la France, l’Italie et l’Égypte, trafique avec le Commodore. Il est établi qu’ils échangent des informations. Nous aimerions en connaître la nature.
– Le Mac serait un espion !
– Nous le surveillons. Nous avons de fortes raisons de penser que Le Mac est sur le point de quitter Haarlem. Les préparatifs sont même très avancés. Nous ne savons pas pour quelle destination ni avec quel projet. Mais nous avons appris par nos informateurs que Le Mac s’est procuré une série de cartes de la Sicile, et particulièrement de Messine.
– Messine ! Vous voulez dire, mon lieutenant, que Le Mac se préparait à partir là-bas bien avant qu’il ait eu connaissance de la lettre du général Dumas !
– Ce n’est peut-être qu’une coïncidence.
– Il n’y a pas de coïncidences avec Le Mac.
– Écoutez-moi, soldats. Nous avons peu de temps. Déjà, les mouches du Mac surveillent notre conversation. On m’envoie à Saint-Domingue. Je ne pourrai donc plus surveiller les activités du Mac. Je vous en charge.
– Mais, mon lieutenant…
– Soldats, ce n’est plus l’heure ! Écoutez-moi. Je suis moi-même très surveillé par les hommes du Mac. Ne me mettez pas en danger. Il fallait que je vous parle avant que vous ne rencontriez Le Mac. Voilà ce que je suis venu vous dire : si Le Mac vous demande de partir avec lui, partez !
– Mais, mon lieutenant…
– Où que ce soit, partez ! Peu importe la raison qu’il vous donnera, partez ! Il changera de projet, de destination, il mentira, se reniera, tant mieux… Poussez-le au trop loin !… C’est le seul moyen de savoir ce qu’il veut vraiment. Je vous en dirai plus chez Jonathan. J’y passerai tard dans la nuit. Mais surtout, n’oubliez pas… partez !…
Edmond et Jonathan n’ont pas le temps de s’étonner, s’insurger, protester. Une masse abrupte, cliquetante de sabres, couteaux et dents en or, surgit devant eux. Sûrement un membre de la garde rapprochée du Mac.
– Vous deux, suivez-moi ! Le Mac veut vous parler. La femme et le fouineur blanc, vous restez.
D’Anderçon, en retenant Edmond et Jonathan de corriger le rustaud, les prive de leur rêve de chercheurs d’or : piocher dans la mâchoire du mal élevé et lui tamiser les molaires. Le rustaud grogne à l’offense avec des coassements de batracien amoureux. Jeanne s’interpose avec un sourire enamouré.
– Allons, messieurs ! Le temps est à la douceur et au jus d’hibiscus.
Le crapaud rustaud ne comprend pas, reste suspendu, l’air niais, mais ne se transforme pas en prince charmant. D’Anderçon salue la compagnie et disparaît parmi les invités.
– Dépêchons, le patron n’aime pas attendre. Toi, la femme…
– Je sais, je reste ici, mon prince. Allez-y, vous deux. Si je ne suis pas ici à votre retour, on se retrouve à l’endroit habituel.
Jeanne regarde le trio s’éloigner dans le jardin et s’approche du guéridon de consultation de Mlle Lenormand. Elle croise son regard sombre qui se veut envoûtant. Jeanne se penche sur Mon Ventre… Allons voir cette sorcière. Elle m’intrigue. Depuis que tu es là, j’ai envie de connaître notre avenir. Surtout le tien… Mlle Lenormand lui fait signe de s’approcher. Jeanne s’assoit. La sorcière retourne une carte et lui montre… la Vierge !
– Comment va votre ventre, Jeanne ?
Le Mac et sa femme accueillent Edmond et Jonathan au fond de leur jardin oriental, au milieu d’un ponton de bois flottant sur un bassin mosaïqué de bleu au fond transparent. On y accède par une passerelle, en enjambant un vieux crocodile sacré qui feint de dormir. Le Mac et sa femme sont enchâssés dans un trône à deux places qui ressemble à une chaise percée de couple. Au-dessus de leurs têtes, on peut lire « Taharqa, XXVe dynastie ». Un cartel de musée donne des explications aux visiteurs au cas où ils n’auraient pas reconnu dans Le Mac le dernier descendant du grand pharaon noir de la dynastie nubienne. Pour être dans la note, Le Mac a troqué son némès à topaze contre une coiffe nubienne mal ajustée qui lui fait une crête de coq. Sa femme se veut une version replète de la reine de Saba. C’est réussi. Deux drôlesses en pagne et seins nus les éventent en surveillant le regard lubrique de la bestiole sacrée, tandis qu’un Page galant caresse la main de la femme du Mac en regrettant la douceur du crocodile. Au pied du trône percé, un lion de l’Atlas orangé, la crinière frisée au fer, fait le mort par paresse, tandis qu’une file de solliciteurs pommadés attendent leur tour de requête.
– Que pensez-vous de ma petite fête, messieurs ?
– Nous ne savions pas qu’elle était donnée pour célébrer Le Mac, pharaon noir de la I re dynastie de Haarlem. Nous pensions qu’elle était organisée en l’honneur de Saint-George.
– Elle l’est, messieurs, mais la modestie du Chevalier aurait souffert qu’on le mette en avant.
– Grâce à vous, sa modestie ne craint rien. Vous ne faites même pas jouer sa musique.
– J’aurais désobligé les Grosses Bandes d’orchestre qui sont la marque du quartier.
Le Mac indique l’estrade sur laquelle un orchestre de musards aux visages grimés de blanc débite en sourdine une musique qui fait tapisserie.
– Le quartier ne serait pas offusqué d’entendre du Saint-George. Haarlem aime le Chevalier.
– Haarlem aime ce qu’on lui donne.
– Donnez-lui du Saint-George.
– J’aurais pu aussi offrir du Mozart, puisque le Chevalier est « le Mozart noir » et Mozart « le Saint-George blanc ».
– Inutile d’ironiser, Mozart est Mozart et Saint-George est Saint-George.
– Je suis d’accord, Le Mac est Le Mac et une parole est une parole. Aussi, messieurs, je vous le demande : allez-vous honorer la parole donnée par Saint-George à Dumas ? Irez-vous le délivrer de sa prison sicilienne ?
– Vous en doutez ?
– Pas le moins du monde. Donc vous êtes prêts à partir sur-le-champ ?
– Sur-le-champ ! C’est impossible. On ne peut pas abandonner « sur-le-champ » femmes, enfants, métiers…
– … et dettes ?
Le Mac agite une liasse chiffonnée de papier à chagrin qu’Edmond et Jonathan reconnaissent. Ils ne se demandent même pas comment Le Mac peut les avoir en sa possession. Chacun sait à Paris qu’il s’est fait une spécialité de racheter les engagements de ceux qu’il veut tenir. Le Mac est une manière de termite. Il creuse chez les autres des galeries invisibles qui ne mènent qu’à lui.
– Comme vous le voyez, messieurs, je pourrais vous contraindre par de basses manœuvres à accepter ce que je vais vous proposer, mais je préfère vous convaincre.
– Ne forcez pas votre nature.
– J’aime la difficulté. Suivez-moi, je vais vous montrer des merveilles qui vont vous surprendre.
– De vous, rien ne peut nous surprendre.
– Cette fois, je suis disposé à en prendre le pari. Suivez-moi.
Edmond et Jonathan saluent la femme du Mac qui jette des morceaux de viande crue au crocodile sacré. La bestiole à l’œil endormi semble se dire que même si elle tombait dans son bassin, elle n’en voudrait pas. Le Mac les conduit dans le jardin oriental, jusqu’à l’entrée d’un temple enfoui sous des glycines. Il est dédié à Osiris.
– Entrez, messieurs, et admirez mes trésors.
***
Bonaparte arpente la galerie de la bibliothèque du palais Sennari. C’est dans cette merveille du Caire que la troupe des savants de l’expédition a planté son camp. Bonaparte est excité. Il donne du talon contre les murs. C’est décidé, dès qu’il rentrera à Paris, il épousera son Petit Hussard. Il n’y a plus à hésiter. Bellilotte l’obsède. Obère jusqu’à son jugement. Devant les murs de Saint-Jean-d’Acre, c’est elle qu’il assaillait. Bonaparte ne pensait qu’aux redoutes, aux avancées, aux tranchées qu’il devrait enlever pour la conquérir. Il s’étonnait que la ville ne soulève pas ses jupes pour lui, comme Bellilotte le faisait après avoir résisté juste assez pour qu’il se sente conquérant.
Bellilotte a déjà divorcé de son Fourès subalterne, Bonaparte n’aura plus qu’à faire de même avec Joséphine. Ce ne sera que justice. Joséphine, avec ses trente-six amants d’avance, avait réussi à lui faire croire qu’elle était le seul feu de son espèce à courir sous une femme. C’est faux ! Maintenant, Bonaparte le sait. Il a emmené avec lui près de cent soixante-dix savants pour découvrir l’Égypte, et il ne lui a fallu qu’une femme pour qu’il se découvre.
Un petit homme survient, tout en rondeurs, la cravate à la diable.
– Monge ! Quel bonheur de vous revoir.
Ils se donnent l’accolade et s’informent du tout-venant.
– Dites-moi vite, mon ami, quelle nouvelle invention de monsieur Conté, aujourd’hui ?
– Rien que de bien ordinaire, mon général. Comme à son habitude, Conté, notre borgne génial, qui pond une idée révolutionnaire par jour, a rendu son œuf.
– De quoi s’agit-il ?
– D’un nouveau moyen d’entraînement pour les ailes des moulins à blé qui ne seraient plus assujettis à la force des vents.
– Avec lui, bientôt on n’aura plus besoin de blé pour faire de la farine. Et du côté de ses maudits aérostats ?
– Il ne lui reste plus qu’un œil à perdre, aussi a-t-il délaissé l’hydrogène pour en revenir à l’air chaud.
– Soit ! Et chez nos archéologues ?
– Mon général, il faut que je vous montre les dernières pièces arrivées du site de Karnak. Il y a un sphinx à tête de bélier monumental d’une pure beauté et d’un intérêt tout à fait exceptionnel.
– Je le verrai. Autre chose ?
– Nos gens nous signalent une activité de plus en plus agressive de la part des bandes de pilleurs au service d’antiquaires.
– Cette engeance aurait la prétention de trafiquer à notre place ?
– Je le crains, mon général. Un en particulier. Il est français et semble bénéficier de moyens importants et d’informations de première main. Souvent il nous précède sur une découverte.
– Il aurait des complicités dans nos rangs ?
– Probablement, mon général.
– On le connaît ?
– Il se fait appeler Le Mac.
Bonaparte le connaît. Le Mac est un des pourvoyeurs de Joséphine en argent complaisant.
– Ce qui nous inquiète le plus, mon général, c’est que les hommes au service des pilleurs s’enhardissent. Les soldats ont dû faire le coup de feu pour protéger nos caravanes. Certains ne se donnent même plus la peine de fouiller les sites. Ils attendent que nous ayons fait le travail et s’acoquinent avec des Bédouins pour nous dépouiller en route.
– Ces Bédouins, des lézards ! Ou immobiles, ou insaisissables. Je vais faire mener des renforts.
– Mon général, vos hommes doivent être harassés. Un effort supplémentaire pour protéger les savants ne serait pas bien reçu. Vous savez ce qu’ils disent en cas d’attaque ? Les hommes en cercle, les ânes au milieu !
– Les ânes ?
– C’est comme ça qu’ils appellent les savants de l’expédition.
– Vous savez, Monge, jusque chez mes officiers, on ne comprend pas toujours l’intérêt de cette mission scientifique. Pourtant, c’est peut-être ce qui restera dans les mémoires de cette expédition d’Égypte. Car, en vérité, sur le strict plan militaire, après Saint-Jean-d’Acre…
Bonaparte s’interrompt et chasse de la main un fantôme qui court dans la grande galerie. Monge vient à sa rescousse :
– Mon général, j’ai appris pour notre brave Caffarelli, notre ami si cher. Comment est-il mort ?
– Après avoir fait un bon mot. Il fut blessé au bras et exigea qu’on l’ampute sur-le-champ. Caffarelli se serait tiré d’affaire si, dans la chute, il ne s’était éclaté le foie.
– Quel malheur !
– Allons, Monge, est-on certain d’avoir une fin si glorieuse ? Pour Caffarelli, ce fut une semaine ordinaire : comme à son habitude, il avait encore égaré sa jambe de bois dans on ne sait quelle aventure et en portait une toute nouvelle. Aussi, quand il s’est senti mourir, il a eu ce mot : « Au moins, je pars d’un bon pied ! »
– C’est tout lui. Et dire que Conté travaillait pour lui sur un nouveau modèle de prothèse avec pilon articulé.
– On meurt toujours en avance sur le progrès qui nous aurait sauvés. La faute des savants. Ils promettent plus vite qu’ils ne peuvent tenir.
– Jamais autant que les politiciens.
– Nous avons au moins cela en commun. Le futur désole, le passé console. Allons nous consoler, Monge. Voyons comment est ce sphinx que vous me vantez.
***
Il est colossal !
Edmond et Jonathan se sentent minuscules. Le sphinx à tête de bélier surgit de l’obscurité. Des torches enflammées lancées par deux jongleurs l’éclairent de giclées d’ombre et de lumière qui le font grimacer et se tordre sur son socle. Le sphinx danse ! Un rituel macabre et effrayant. Edmond et Jonathan ont l’impression qu’ils vont être donnés en sacrifice aux dieux. Le Mac a un geste magnanime.
– Ne vous inquiétez pas, messieurs, il a déjà été servi.
Edmond et Jonathan ne s’inquiètent pas, ils s’interrogent. Comment une statue de cette taille a-t-elle pu parvenir dans la crypte souterraine aménagée sous le jardin oriental du Mac ?
– Pour répondre à votre question muette, messieurs, il faut savoir que Haarlem est construit sur un réseau de grottes et de souterrains.
Le Mac se fouille et sort d’une poche un paquet de feuilles de papier rigides de format in-8o.
– Ce sont mes fiches mémoire. Ces petites tranches de savoir sont bien pratiques. Elles évitent de s’encombrer la tête et font paraître savant. Quand je les tiens ainsi, j’ai l’impression que les connaissances me mangent dans la main. Bientôt, elles remplaceront les universités. De quoi parlions-nous ?
Le Mac compulse ses fiches, elles ont une face blanche imprimée et le dos noir marqué au chiffre du Mac : un « L » et un « M » dorés et enlacés. Le Mac semble avoir du mal avec son classement.
– … Bernard Palissy… Non !… Directoire… Non !… Ah, voilà ! Marie de Médicis, jardin du Luxembourg, Haarlem !… Écoutez, messieurs. « Le centre historique du quartier de Haarlem a été édifié sur un entrelacs de galeries souterraines qui s’étend sous le jardin du Luxembourg et débouche sur la Seine à hauteur du port des Saints-Pères. » Ce qui me permet, messieurs, de disposer d’un quai de déchargement. Savez-vous pourquoi Marie de Médicis…
– Laissez là vos fiches, Le Mac, ça suffira. Dites-nous plutôt pourquoi nous sommes là. On sait qu’avec vous, jamais rien n’est gratuit.
– C’est vrai, messieurs. « La gratuité est le seul luxe que je ne puisse m’offrir. »
– Vous avez aussi des fiches d’aphorismes ?
– Je les appelle des « jolis mots ». C’est important les jolis mots. Tenez, « Sicile » est un joli mot pour vous depuis que vous savez que le général Dumas vous y attend. Mais que pensez-vous du mot « Égypte » ?
– Pourquoi nous parler d’Égypte, Le Mac ?
– Parce que c’est là que je vous emmène, messieurs.
***
– Mademoiselle Lenormand, pourquoi m’avez-vous demandé des nouvelles de mon ventre et montré cette carte ?
– C’est la Vierge, Jeanne.
– Vous connaissez mon prénom !
– C’est le moins pour une devineresse.
– Pourquoi me parlez-vous de la Vierge ?
– Elle est apparue au centre de votre jeu.
– Mon jeu ! Mais je n’ai rien demandé.
– C’est vrai. Disons que vous êtes apparue dans un autre jeu, et d’une manière telle que j’ai eu envie d’en savoir plus.
– Désolée ! Cela ne m’intéresse pas. Je ne crois pas à ces charlataneries.
– Attendez ! Ne partez pas, Jeanne. Asseyez-vous.
– Mes amis m’attendent.
– Edmond et Jonathan ? Vous avez le temps. Ils sont avec Le Mac, en Égypte.
Jeanne s’assoit en face de Mlle Lenormand. Elle ne sait pas pourquoi. Peut-être à cause de l’Égypte. Saint-George lui en avait si bien parlé.
– Jeanne, ce que je vois de plus net dans votre jeu, c’est que vous hésitez sur la direction à donner à votre vie.
– Rien que ça !
– Ne riez pas, Jeanne. Regardez cette carte.
Mlle Lenormand désigne à Jeanne la reine de cœur retournée sur le guéridon de consultation.
– La Cigogne : changement et déménagement. Vous allez bouger, Jeanne. La question est de savoir quand.
– Et votre cigogne, que dit-elle ?
– La cigogne figure la migration, le changement de lieu, ou d’état. Une nouvelle maison ou un enfant à naître.
Jeanne caresse Mon Ventre… Ne t’inquiète pas, ce n’est qu’une sorcière. Elle sait que tu es là parce que ça se lit trop facilement dans mes yeux. Il faut que je te cache mieux… Mlle Lenormand saisit le geste. Comme les femmes sont transparentes dès qu’il s’agit d’enfant ! Ce qui n’était qu’une intuition se confirme. Jeanne est enceinte mais chacun la croit vierge encore. Une confusion des cartes intéressante. Quand Jeanne s’est assise en face d’elle, Flammermont lui a glissé son prénom et a ajouté qu’elle menait le deuil de Saint-George au cimetière. Ce serait donc lui, le père ? Combien a-t-il semé de négrillons, ce mulâtre ? Mlle Lenormand en a vu des femmes en consultation qui se demandaient si cela se voyait sur le visage qu’elles avaient eu commerce avec un Noir.
– Jeanne, la Vierge et la Cigogne ne peuvent se côtoyer dans le même jeu sans un conflit mortel.
– Mortel ?
– Oui, Jeanne, car en toute nature, et sauf à se prétendre la mère de Jésus, on ne peut être concernée par ces deux états à la fois : vierge et mère.
– Et si c’est le cas ?
Les deux femmes se regardent intensément. Mademoiselle prend la main de Jeanne.
– Approchez-vous, Jeanne. Trop de monde nous écoute.
Joséphine est furieuse. Elle avait réussi à se poster dans le dos de cette fille en consultation avec Mademoiselle et les voilà toutes les deux qui se parlent à l’oreille. Jamais Mademoiselle n’a conversé ainsi avec elle de cette manière. Joséphine est vexée. Elle a l’impression d’avoir été congédiée en public d’un simple revers de main, sans un regard. Comme une domestique. Joséphine est frustrée. Elle venait s’ouvrir à Mademoiselle d’un rêve qu’elle avait eu après un assaut au débotté avec Hippolyte. Bonaparte était devant elle, raide affalé sous le corps d’un jeune soldat en uniforme. Bonaparte aurait-il tourné au vice d’Orient avec les hommes ? En vérité, ce rêve n’était qu’un prétexte pour espionner cette inconnue.
Joséphine se tord les mains à l’écart. Cette fille en secret avec Mademoiselle l’intrigue. Elle est belle, c’est certain, et douée d’une grâce singulière, même si elle est fagotée d’oripeaux tirés d’une garde-robe d’épouvantail. Cette allure de chiffon pourrait rassurer Joséphine, mais c’est tout le contraire. Joséphine déteste ces femmes qui vont sans robe qui soit ni bijoux qui vaillent. Elles paraissent, aux yeux des hommes, d’autant mieux parées qu’on les croirait gratuites.
Le plus troublant, c’est son profil. Joséphine est certaine de le connaître. Elle aimerait se débarrasser d’elle d’un coup d’éventail, mais elle sent qu’il ne s’agit pas d’une simple alarme de femelle. Cette fille creuse en elle un vide insoutenable.
Joséphine est jalouse de son intimité avec Mademoiselle. Elle s’en va dans la nuée des convives en donnant du coude. Elle reviendra et elle saura. Jamais une femme n’a réussi à se mettre en travers de son chemin sans le payer cher. Très cher.
***
Jeanne ne sait que penser de ce que vient de lui dire Mlle Lenormand. Elle cherche sur son visage la trace de la tromperie. Rien. Pas une ombre.
– Jeanne, je vous vois troublée. Je le comprends. Vous pouvez en rester là du tirage. Ne pas trancher. Laisser les autres forces choisir pour vous. Ou alors…
– Il y a une autre solution ?
– La Carte ultime. Mais attention, Jeanne. Si vous me demandez de la retourner, elle s’imposera à vous. Réfléchissez, vous pouvez encore sortir du jeu.
… Mon pauvre Ventre, tu dois te demander comment ta mère peut écouter de telles sottises et jouer notre sort sur une carte…
– Retournez-la !
– Le Cercueil : le retard, l’empêchement, et l’inquiétude. Ils vous mèneront à des démarches douloureuses.
Mlle Lenormand est blême. Elle reste pétrifiée, le regard ailleurs.
Jeanne détaille l’illustration de la carte. Un voilier chargé de soldats en armes. Ils sont romains ou grecs. Sur la berge deux autres soldats. Un troisième les rejoint. Il semble en retard. Le bateau a déjà appareillé.
– Qu’est-ce que cela signifie, Mademoiselle ?
– Qu’il faut fuir, Jeanne… Fuir au plus vite.
***
En Égypte ! Edmond et Jonathan manquent s’étouffer. Le Mac veut les emmener en Égypte ! Ils sortent leurs sabres comme un réflexe de voyage. Si on veut les embarquer de force, il faudra d’abord en tâter. Ils savaient qu’avec Le Mac le pire est toujours à portée de main. Mais l’Égypte !
– Allons, messieurs, rengainez ! Ce n’était qu’une formule. Je voulais simplement vous dire que je vous proposais de visiter mes salles d’antiquités égyptiennes. Ce sphinx n’est que la porte d’entrée dans mon Égypte à moi. Si vous voulez bien me suivre.
***
– Effectivement, Monge, ce sphinx à tête de bélier est remarquable. À le voir, je comprends mieux pourquoi il est si difficile d’étonner les gens d’ici.
– Croyez-vous, mon général ?
– Sinon, Monge, expliquez-moi un mystère. Comment se fait-il que nos amis égyptiens soient si peu impressionnés par nos merveilles scientifiques, alors qu’ils sont encore bien loin d’en posséder la maîtrise ?
– À quoi pensez-vous, mon général ?
– Aux expériences proposées, en électricité ou en chimie, par Berthollet. Excusez du peu ! Je veux bien admettre que les dissections de Larrey heurtent certains préceptes religieux, mais nos aérostats, Monge ! Nos aérostats !
– Conté n’a pas été très heureux dans leur lancement. Après son accident à l’œil, il est devenu très prudent.
– On peut le comprendre ! Mais même si ses lâchers manquaient d’un peu d’audace, la magie était là, Monge ! Et pourtant, nous n’avons récolté qu’indifférence, sourires, ou même moqueries. C’est pourquoi il me paraît de bonne politique de comprendre ce qui impressionne les gens d’ici.
– Demandons à ce jeune mamelouk qui vous accompagne.
– Roustam ? Très bonne idée, Monge. Approche ! Dis-moi, très sincèrement, parmi toutes les inventions apportées par les Français, quelle est celle qui t’impressionne le plus ?
– La brouette !
***
– Messieurs, sur cette fresque, on voit représentées des colonnes d’esclaves noirs travaillant à mains nues à la construction des pyramides. On faisait venir ces hommes du Soudan et même du royaume du Bénin. Vos ancêtres et les miens ont peut-être participé à la réalisation de ces chefs-d’œuvre. Ce n’est que justice que nous récupérions le fruit de leur travail.
– Vous volez aujourd’hui parce que vos ancêtres ont été volés hier, Le Mac ?
– Je ne vole pas, je me restitue ! Et ce ne sont pas mes ancêtres, mais les nôtres. Nous venons peut-être du même village d’Afrique.
Edmond et Jonathan n’y avaient jamais songé.
– Mais vous allez voir que je ne fais pas que prendre, je sais donner. Entrez dans ce que je considère comme ma plus grande réussite : l’espace des identiques.
L’endroit est différent des salles précédentes. C’est un vaste atelier enfumé, éclairé par des lampes à huile, où une légion de copistes réalisent à l’identique fresques, frises, stèles, vases, bijoux, meubles et sculptures.
– Toutes ces pièces, messieurs, sont destinées à être offertes aux plus grands musées d’Europe. Par exemple, cette « Tête bleue », XVIIIe dynastie, ira au musée du Louvre ; la statue de la reine Tétishéri, que vous voyez ici, est prête à partir pour le British Museum. Admirez, messieurs, ne la croirait-on pas nue sous ses voiles ?
– Pourquoi les offrir, ce n’est pas votre ordinaire, Le Mac ?
– Il est quelque chose que l’argent ne peut offrir : le plaisir du faussaire ! Être au milieu d’une foule cultivée qui admire un faux sans savoir qu’il est de vous. Le faux est une revanche. Je suis un ignorant qui se venge de la prétention des autres à savoir.
– Et cette statue en marbre, Le Mac ? Elle ressemble à votre femme.
– Vous avez raison. C’est le faux de ma femme en Cléopâtre. Mais je n’ai pas encore trouvé preneur. Je vais l’offrir au Louvre, et je visiterai ma femme de temps à autre. Pour le seul bonheur de l’entendre se taire.
***
Joséphine en est certaine. Cette fille mal fagotée est la Vierge. Inutile de vérifier de nouveau en la comparant avec la carte du jeu. Elle l’a fait cent fois. Ce profil dessiné d’un seul trait, cette allure d’amazone : c’est elle. Si Joséphine en avait douté, la conversation dégoûtante d’intimité qu’elle avait eue avec Mademoiselle aurait levé le voile sur cette intrigante. Cette fille est la Vierge. L’innocence destinée à lui barrer le chemin vers Bonaparte. Joséphine crache par terre et jure en créole.
– On m’a prédit que je serais « plus que reine », ce n’est pas toi qui vas m’en empêcher. Tu vas mourir, ma fille, et je connais celui qui sera ravi de se charger de toi.
***
– Messieurs, la crypte des momies !
– Ce n’est pas bientôt terminé, Le Mac ? Votre musée n’en finit pas et les jambes nous rentrent dans le corps.
– Encore un effort. Ça en vaut la peine. Regardez !
La crypte des momies est plutôt un vaste hall d’exposition pour entrepreneur de pompes funèbres. Une impressionnante quantité de momies dans des sarcophages sont alignées contre les murs comme des fusillés. Elles sont rangées par ordre de taille et de prix. Un livret de motifs propose un large choix de décorations pour les sarcophages. Il est précisé : « Le modèle enfant n’est disponible qu’en blanc innocence. »
– La momie est notre produit phare. Les Anglais sont nos meilleurs clients pour la poudre que nous en tirons : les mummies. Ils l’utilisent pour le jardinage, mais c’est très efficace contre les douleurs gastriques, sans compter ses vertus aphrodisiaques avérées. Savez-vous que François I er en avait toujours un petit sac avec lui ?
Le Mac tapote une bourse à sa ceinture, l’air mystérieux.
– C’est aussi très efficace pour la peau…
– Ça suffit, Le Mac ! Arrêtez de nous endormir avec votre fabrique de fausses antiquités et votre poudre de momie blanchissante. Nous ne ferons pas un pas de plus sans savoir où nous allons.
– Justement, messieurs, nous sommes arrivés !
– Où ça ?
– Au Caire !
Le Mac ouvre la main et montre la ville.
Le Caire ressemble à Paris et le Nil à la Seine. Le fleuve partage la ville en formant deux îles semblables à l’île de la Cité et l’île Saint-Louis.
– Quelle troublante ressemblance, n’est-ce pas, messieurs ?
C’est exactement la remarque que se faisaient Edmond et Jonathan en découvrant le plan-relief de la ville du Caire. Il est exposé au centre de l’étrange bibliothèque dans laquelle Le Mac vient de les faire entrer. C’est une sorte d’immense puits couronné d’une coupole en mosaïque d’or. Elle est percée au centre d’un œil en verre par lequel filtre une lumière bleutée mouvante. Le puits est entièrement couvert de livres desservis par une coursive en spirale et des échelles de coupée. Une troupe d’hommes sanglés dans des harnais de cuir se déplacent dans les airs, suspendus à des filins manœuvrés par des serveurs en pagne noir.
– Ce sont des bibliothécaires, mes araignées. Leurs déplacements tissent une véritable toile entre les ouvrages rangés ici. 20 000 volumes concernant l’Égypte ! Plus que n’en possède l’Institut français du Caire de Bonaparte. Remarquez l’éclairage zénithal. Il vient de cet œil bleu au sommet de la coupole. C’est le bassin en pavés de verre de mon crocodile sacré.
Edmond et Jonathan lèvent la tête. On aperçoit par transparence la bestiole nonchalante. Elle les observe.
– Ne le regardez pas, il est susceptible. C’est un crocodile du Nil. Il aurait aimé être représenté sur ce plan-relief du Caire. Dont je tiens à préciser qu’il a été réalisé sur le modèle de ceux de La Rochelle et Nantes conçus par Vauban.
– Et celui-ci ?
Edmond indique un autre plan-relief, sous une vitrine. Il reproduit l’isthme de Suez, percé d’un canal sur lequel circulent des bateaux entre le Nil et la mer Rouge. Dans un cartouche en cuivre, on peut lire : « Le canal des pharaons, XIIe dynastie (2000-1788 avant J.-C.). »
– Ce canal, messieurs, c’est un des plus vieux rêves de l’homme : joindre l’Occident et l’Orient en oubliant l’Afrique. Les Égyptiens y étaient parvenus. Mais le temps et le sable ont tout recouvert. Par manque d’ambition, les hommes ont renoncé. Celui qui réalisera ce rêve marquera l’Histoire…
Le Mac reste suspendu comme s’il posait pour une statue en pied. Il prend la teinte du bronze et son front se ceint de lauriers.
– Ce sera vous, cet homme, Le Mac ?
– Ne riez pas, messieurs ! Vous risquez d’être surpris, et sous peu. Revenons à ce plan-relief du Caire. Observez comment les petits personnages disséminés dans la ville en restituent l’échelle. Remarquez la fidélité de la reproduction et la finesse des détails. Ici, on reconnaît la mosquée Al-Azhar et son minaret mamelouk. Saviez-vous, messieurs, que le premier muezzin de Mahomet fut un Noir ? Il s’appelait Bilal. C’est le prénom que je donnerai à mon fils. Ici, cette somptueuse demeure blanche, messieurs, c’est la résidence de Bonaparte au Caire : celle que j’ai reproduite ici même, à Haarlem, et dans laquelle nous nous trouvons en ce moment. Vous reconnaissez le jardin oriental où se déroule ma petite fête, messieurs.
Edmond et Jonathan s’approchent. Le Mac n’a pas seulement reproduit le jardin, mais aussi la fête !
– En ce moment, nous sommes ici !… Juste en dessous.
Le Mac pose son doigt à un endroit du bassin où il risque d’écraser la queue du crocodile sacré.
– Regardez, messieurs, sur la terrasse du palais Sennari, là où Bonaparte a installé les savants de son expédition. Observez ces deux figures minuscules qui se font face. On jurerait qu’elles vont se dire un secret.
***
– Monge, il faut que je m’entretienne avec vous.
– Quelle solennité, mon général !
– C’est que l’affaire est grave, Monge. Si j’ai éloigné Roustam afin de nous isoler sur cette terrasse, c’est pour vous faire part d’une décision que j’ai prise et qui aura des conséquences sur vos travaux et ceux de tous les savants qui travaillent ici.
– S’il s’agit de crédits, mon général, nous sommes tous prêts à réaliser des économies sur nos chapitres. Chacun a conscience de l’extraordinaire chance que vous nous avez donnée en nous mêlant à votre expédition. Après moins d’un an, les résultats sont déjà considérables. L’argent n’est pas tout. Nous avons la jeunesse, l’intelligence, la passion et le temps avec nous.
– Non, Monge, vous n’avez plus le temps.
– Et pourquoi cela ?
– Je rentre en France.
Monge a l’impression que le sol bouge sous lui. Les géologues de l’Institut lui expliqueraient que ce n’est pas possible. Il n’y a pas de secousses sismiques au Caire. Et pourtant, Monge en est certain, la terre vient de trembler : Bonaparte rentre en France !
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